‹ RichelieuChapitre 13 sur 196 · DE 162I A · texte numérisé non relu

DE 162I A

LE ROI, LES DEUX REINES ET LE PRINCE DE CONDE

Situation intérieure de la France à la mort du duc de Luynes. — L'opinion publique demande au roi de gouverner lui-même. — La faveur royale objet de compétitions diverses. — Attentions du roi pour la famille du connétable de Luynes. — Rivalité de la reine mère et du prince de Condé. — Rentrée de Louis XIII à Paris. — Son attitude vis-à-vis des deux reines et de la duchesse de Luynes. — Nouvelles démarches de la reine mère en vue du cardinalat de Richelieu. — Marie de Médicis rentre au conseil. — Démêlés de la reine mère et du prince de Condé à propos d'une insolence de l'abbé Ruccellaï. — Scène entre le roi et sa mère. — Le prince de Condé l'emporte dans l'esprit de Louis XIII.

(i5 Décembre 1621 — Mars 1622.)

Lorsque, après la mort du connétable de Luynes devant Monheur, Louis XIII reprit le chemin de Paris, il n'avait en réalité jamais exercé par lui-même l'autorité souveraine. Laissé par sa mère et par l'odieux maréchal d'Ancre dans un état d'ignorance indigne du fils de Henri IV, livré à des occupations frivoles dans lesquelles on l'avait à dessein entretenu , il ne connaissait pas les affaires ; mais il devait à son ami le fauconnier, devenu connétable, d'avoir conçu une notion juste et élevée de ses droits et de ses devoirs de souverain. 11 s'était mis hors de pages par un coup

d'État sanglant, malheureusement conforme aux mœurs du temps, et peut-être nécessaire. Tiré de sa vie oisive, au lieu de terrains de chasse, il avait vu des champs de bataille; il avait fait la guerre à ses sujets rebelles, il s'était montré en roi. La catastrophe de Monheur , en le privant d'un conseiller tout-puissant sur son esprit, le rendit à lui-même.

La situation intérieure de la France à ce moment n'était pas sans difficultés. Après l'échec de Montauban et la retraite vers le nord des troupes royales qui avaient opéré contre les huguenots, on ne pouvait considérer comme vidé le différend qui s'était élevé entre la monarchie traditionnelle unitaire et les tentatives du fédéralisme protestant. D'autre part, la haute aristocratie, qui, pendant la minorité de Louis XIII, s'était si impudemment jouée de la couronne par des semblants de révolte et qui avait été ménagée ensuite par le connétable de Luynes, avait pris l'habitude ou de faire plier devant elle l'autorité souveraine, ou de se faire acheter son obéissance. Enfin, à la cour, de violentes inimitiés, par exemple entre la maison de Bourbon et celle de Guise, entre les partisans de Marie de Médicis et ceux de la faveur^ c'est-à-dire des créatures du duc de Luynes, menaçaient chaque jour de dégénérer en conflits armés. Ces factions de cour, les résistances de l'aristocratie au pouvoir monarchique, les dissensions des partis qui divisaient le pays allaient-elles être maîtrisées par Louis XIII? En un mot, la France était-elle à la veille d'être gouvernée par son chef naturel?

« Ouvrez donc vos oreilles, grand roy, et rompez cette profonde léthargie. Il est temps de prendre le tymon. Il y a un certain moment aux affaires, lequel, si vous ne prenez à propos, en vain vous tourmenterez-vous après pour en venir à bout '. » Telle est l'invitation que mettait dans la

I. Remonstrance faicte au roy par messieurs les princes contre les perturbateurs du repos de V Estât. MDCXXII. (Recueil de pièces sur le règne de Louis XIII, à la bibliothèque de l'Institut.

bouche des princes un écrit paru peu de temps après la mort du connétable de Luynes '. Ce vœu de l'opinion publique était unanime, et Louis XIII fit quelques efforts pour y déférer : « Sa Majesté, écrit le nonce Ottavio Corsini, a été très sensible à la mort du connétable ; mais Elle s'est mise incontinent aux affaires et gouverne toutes choses avec tant de pénétration d'esprit, assiste avec tant de patience à tous les conseils , pourvoit à ce qui est nécessaire avec un jugement si éclairé, que tout le monde est dans l'admiration et que tous ses sujets sont remplis d'allégresse. » (24 décembre 1621.) Richelieu confirme ce témoignage : « La réputation commençait à s'épandre par toute la France, dit-il, de la prudence avec laquelle le roi agissait en son conseil ". » La résolution que le roi prenait ainsi de gouverner par lui-même et dont semble s'être inspiré plus tard, au lendemain de la mort de Mazarin, mais avec une énergie plus persévérante que son père, le roi Louis XIV, rencontra bien des incrédules. La difficulté que le fils de Henri IV éprouvait à s'exprimer fiiisait qu'il n'aimait se confier qu'à une seule personne, et la cour s'attendait à le voir prendre bientôt un autre favori, au moins pour s'éviter l'embarras d'expHquer lui-même ses volontés '\ Cette prévision se fondait sur l'amour-propre et sur la timidité de Louis XIII; mais c'était méconnaître la droiture de son jugement et le mérite véritable du duc de Luynes que de supposer que le roi substituerait un insignifiant favori à l'homme qui s'était maintenu dans ses bonnes grâces jusqu'à la dernière heure, parce qu'il avait su rendre à la couronne d'incontestables services. Ceux qui cherchèrent à pousser des jeunes gens comme d'Espians, confident du défunt connétable, ou Toiras, compagnon assidu des chasses royales, crurent trop à la frivolité des goûts de Louis XIII.

Page 1