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CHAPITRE PREMIER

La Guerre de Trente-Ans. — Les marchés d'hommes. — La bonne aventure.

L’histoire humaine semble finie quand on entre dans la guerre de Trente-Ans. Plus d’hommes et plus de nations, mais des choses et des éléments. Il faut raconter barbarement un âge barbare, et prendre un cœur d’airain, mettre en saillie ce qui domine tout, la brutalité de la guerre, et son rude outil, le soldat.

Il y avait trois ou quatre marchés de soldats, des comptoirs militaires où un homme désespéré,

et qui ne voulait plus que tuer, pouvait se vendre.

1* L’ancien marché de l’Est, ou de Hongrie, des marches turques. Le vieux Bellem Gabor, qui avait pris part à quarante-deux batailles rangées, sc maintenait contre deux empires par la double force d’une résistance nationale et des aventuriers de toute nation. Tous les costumes de guerre, les déguisements par lesquels on essaye de se faire peur les uns aux autres, ont été trouvés là. Le monstrueux bonnet à poil pour rivaliser avec l’ours, l’absurde et joli costume du hussard qui porte des fourrures pour ne pas s’en servir, et, pour sabrer, jette la manche aux vents, toutes ces comédies, fort bien, imaginées contre la terreur turque, furent partout servilement copiées dans les lieux et les circonstances qui les motivent le moins.

Au total, la Hongrie, le Danube, étaient la grande école, le grand enrôlement de la cavalerie légère. Là, point de solde et point de vivres, une guerre très-cruelle, nulle loi, l’infini du hasard, le pillage, la bonne aventure.

2° Exactement contraire en tout était le petit marché de la Hollande. Peu d’hommes, et trèschoisis, très-bien payés et bien nourris. Une guerre lente, savante. Le plus souvent il s’agissait de sièges. On restait là un an, deux ans, trois ans, le pied dans l’eau, à bloquer scientifi-

quement une méchante place. 11 fallait la vertu de nos réfugiés huguenots, ou l’obstination britannique des mercenaires d’Angleterre et d’Écosse qu’achetait la Hollande, pour endurer un tel ennui. Plusieurs eussent mieux aimé se faire tuer. Mais ce gouvernement économe ne le permettait pas. Il leur disait : « Vous nous coûtez trop cher. »

5° Ceux qui ne possédaient pas ce tempérament aquatique perdaient patience, et s’en allaient aux aventures du Nord. Ainsi fil un certain La Gardie, de Carcassoune, homme d’un vrai génie, qui, ayant su, par les Coligny, les Maurice, tout ce qu’on savait alors, alla s’établir en Suède, et sur le vaste théâtre de Pologne et de Russie, trouva la grande guerre, la haute et vraie lactique. Son fils forma Gustave-Adolphe.

4° Enfin, le grand, l’immense, le monstrueux marché d’hommes, était l’Allemagne, lequel marché, vers 1628, faillit absorber tous les autres et concentrer tout ce qu’il y avait de soldats en Europe, de tout peuple et toute religion.

Danger épouvantable. Si cela s’était fait, il n’y avait nulle part à espérer de résistance sérieuse. C’est ce qu’avait très-bien calculé le spéculateur Waldstein, qui ouvrit ce marché. Les anciens condottieri avaient fait cela en petit; plus récemment le Génois Spinola, sous drapeau espagnol,

fit la guerre à son compte. Waldstein reprit l;r chose en grand, avec ce raisonnement bien simple : Si j’ai quelques soldats, je puis être battu; mais, si je les ai tous, je ferai la guerre à coup sûr, n’ayant affaire qu’aux non-soldats, aux. paysans mal aguerris, aux moutons... Et j’aurai les loups!

Maintenant quel fut donc le secret de ce grand marchand d’hommes, de ce puissant accapareur, l’appât qui leur faisait quitter les meilleurs services et les mieux payés, le gras service de Hollande? Comment se faisait-il que toutes les roules étaient couvertes de gens de guerre qui allaient se vendre à Waldstein? Quels furent ses attraits et ses charmes pour leur plaire et les gagner tous, les attacher à sa fortune?

C’était un grand homme maigre, de mine sinistre, de douteuse race. 11 signait Waldstein pour faire le grand seigneur allemand. D’autres l’appellent Wallenstein, Walstein. Sa tête ronde disait:. « Je suis Slave. » Tout était double et trouble en lui. Ses cheveux demi-roux l’auraient germanisé, si son teint olivâtre n’cùt désigné une autre origine. Il était né à Prague, parmi les ruines, les incendies et les massacres, et comme une furie de la Bohême pour écraser rAUemagne. Quand on parcourt ce pays volcanique, ses roches rouges semblent encore trempées de sang. De telles ré-

volutions tuent l’âme. Celui-ci n’eut ni foi ni Dieu; il ne regardait qu’aux étoiles, au sort et à l’argent. Protestant, il se convertit pour une riche dot, qu’il réalisa en fausse monnaie d’Autriche, et acheta pour rien des confiscations, puis îles soldats, des régiments, des corps d’armée, des armées. L’avalanche allait grossissant.

Sombre, muet, inabordable, il ne parlait guère que pour des ordres de mort, et tous venaient à lui. Miracle?... Non, la chose était naturelle. Il établit le règne du soldat, et lui livra le peuple, biens et vie, âme et corps, hommes, femmes et enfants. Quiconque eut au côté un pied de fer fut roi et fit ce qu’il voulut.

Donc, plus de crimes, et tout permis. L’horreur du sac des villes, et les affreuses joies qui suivent l’assaut, renouvelés tous les jours sur des villages tout ouverts et des familles sans défense. Partout l’homme battu, blessé, tué.

La femme passant de main en main. Partout des cris, des pleure. Je ne dis pas des accusations. Comment arriver à Waldslein, inaccessible dans son camp? Le spectre était aveugle et sourd.

Les âmes furent brisées, aplaties, éteintes, anéanties. Quand le roi de Suède vint venger l’Allemagne et voulut écouter les plaintes, il trouva tout fini. Ces gens, pillés, battus, outra-

gés, violés, dirent que tout allait bien. Et personne ne se plaignait plus!

Un fort bon tableau hollandais qui est au Louvre montre aux genoux d’un capitaine en velours rouge une misérable paysanne qui a l’air de demander grâce. Elle a le teint si plombé et si sale, elle a visiblement déjà tant enduré, qu’on ne sait pas ce qu’elle peut craindre. On lui a tué son mari, ses enfants. Eh! que peut-on lui faire? Je vois là-bas au fond des soldats qui jouent aux dés, jouent quoi? La femme peut-être, l’amusement de la faire souffrir. Elle a encore une chair, la malheureuse, et elle frissonne. Elle sent que cette chair, qui n’est plus bonne à rien, ne peut donner que la douleur, les cris et les grimaces, la comédie de l’agonie.

Le pis, dans ce tableau funèbre, c’est que ce capitaine, enrichi par la guerre et en manteau de prince, n’a l’air ni ému ni colère. U est indifférent. Il me rappelle un mot terrible par lequel Richelieu, dans son portrait de Waldslein, termine l’éloge qu’il fait de cet homme diabolique : « Et avec cela, point méchant. »

Waldslein fut un joueur. 11 spécula sur la furie du temps, celle du jeu. Et il laissa le soldat jouer tout, la vie, l’honneur, le sang. C’est ce que vous voyez dans les noirs et fumeux tableaux de Valentin, de Salvator.

Sort, fortune, aventure, hasard, chance, ce je ne sais quoi, cette force brutale qui va sans cœur, sans yeux, voilà l’idole d'alors. Le dieu du monde est la Loterie.

« Il est des moments, dit Luther, où Noire- Seigneur a l’air de s’ennuyer du jeu et de jeter les cartes sous la table. »

Waldstein réussit justement parce qu’il fut la loterie vivante. Il se constitua l’image du sort. Pour rien il faisait pendre un homme; mais pour rien il le faisait riche. Selon qu’il vous regardait, vous étiez au haut, au bas de la roue; vous étiez grand, vous étiez mort. Et voilà aussi pourquoi tout le monde y allait. Chacun voulait savoir sa chance.

La loterie proprement dite, aussi bien que les cartes, nous étaient venues d Italie. Les gouvernements italiens étaient généralement des loteries où les noms mis au sac, imbursati, jouaient aux magistratures. La ville de l’usure, de la grosse usure maritime, Gênes, imagina la première de mettre sur ces bourses d’élections des lots d’argent que l’on tirait. De là des fortunes subites, des ruines aussi, de grosses perles, des batailles financières, des morts et des suicides de gens qui survivaient, mais pauvres, non plus hommes, mais ombres, des millionnaires devenus faechini; comme un carnaval éternel; bref,

une société mouvante, et toute en grains de sable, que la Fortune d’un souffle drolatique s’amusait à souffler sans cesse, à faire lever, baisser, tourbillonner.

François 1", qui rapporta plusieurs maladies d’Italie, n’oublia pas celle-là. 11 trouva la loterie d’un bon rapport, et l’établit en France. Mais, à part l’intérêt du fisc, elle répondait à un besoin de cette société. La grande loterie du bon plaisir se tirant en liant pour les places, le caprice des dames faisant les généraux, les juges et les évêques, il était bien juste que les petits aussi eussent les amusements du hasard, l’émotion des surprises, la facilité de se ruiner.

Un mot entre alors dans la langue, un titre qui fait passer partout et qui tient lieu de tout, qui dispense de tout autre mérite : Un beau joueur. Les portes s’ouvrent toutes grandes à celui qu’on annonce ainsi. Des aventuriers étrangers entrent par là, souvent sans esprit, sans talent, même grossiers, mal faits, malpropres et malotrus. Le joueur d’IIenri IV, sa partie ordinaire, est un gros Portugais ventru, le sieur de Pimentel, dont le mérite principal est de voler au roi cent mille francs par soirée. C’est encore là un des mérites du faquin Concini. Son audace héroïque à jouer ce qu’il n’avait pas étonna et charma la reine presque autant que sa grâce équestre, son talent

de voltige. Dans la Fronde, un valet, Gourville, marche de front avec tous les seigneurs. Et la grande fortune d’alors est celle d’un fripon de Calabre, lils du fripon Mazarino.

Le général bigot Tilly, le tueur de la Guerre de Trenfe-Ans, entre ses messes et ses jésuites, n’est pas tellement dévot à la Vierge Marie, qu’il ne songe encore plus à celte fille publique, la Fortune. Au moment solennel où il lui faut marcher contre Gustave-Adolphe, quel mot lui vient à la bouche? où prend-il son espoir? « La guerre est un jeu de hasard! Le gagnant veut gagner, s’acharne; le perdant veut regagner, s’acharne aussi. Enfin, tourne la chance; le gagnant perd son gain, jusqu’à sa première mise. » C’était là son augure pour croire qu’il vaincrait le vainqueur.

L’homme le plus sérieux du temps, le calculateur politique qui s’efforça de ne remettre que peu à la Fortune, Richelieu cependant semble envisager la vie en général, comme un jeu de hasard. « La vie de l’homme, dit-il, surtout celle d’un souverain, est bien proprement comparée à un jeu de dés, auquel, pour gagner, il faut que le jeu en die, et que le joueur sache bien user de sa chance. »

Lui-même, entraîné par la force des circonstances hors des voies de réforme qu’il avait

annoncées en 1626 , jeté dans les dépenses énormes du fatal siège, et d’une armée, d’une marine indispensables, où allait-il? qu’espérait -il? Il jouait un gros jeu. L’affaire de la Rochelle aurait manqué, faute d’argent; elle tint à un fil. Richelieu, au dernier moment, emprunta un million en son nom et sur sa fortune. Son passage des Alpes dont nous allons parler aurait manqué aussi, et il serait resté au pied des monts, s’il n’eût encore trouvé au moment des ressources imprévues. Bref, il était lancé dans l’aventure, dans les hasards d’une roulette où il mettait surtout sa vie.

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