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CHAPITRE II

La situation de Richelieu. — 1629.

La grande victoire catholique sur la Rochelle et l’hérésie fut fêtée à Paris d’un triomphe païen. Selon le goût allégorique du siècle , Richelieu exhiba Louis XIII déguisé en Jupiter Stator, tenant à la main un foudre doré.

Que menaçait le Dieu, et qui devait trembler? l’Espagne apparemment, l’Autriche. L’Empereur voulait nous exclure de la( succession de Mantoue, nous fermer l’Italie. El l’Italie, Venise, Rome, dans l’attente terrible des bandes impériales, criait à nous, nous appelait, envoyait courrier sur courrier.

Donc Louis XIII allait lancer la foudre, mais on pouvait se rassurer. Ce maigre Jupiter à mous-

taches pointues, s’intitulant Stator (qui arrête), disait assez lui-même qu’il ne voulait rien qu’arrêter, qu’il n’irait pas bien loin, s’arrêterait aussi bien que les autres, et foudroierait modérément, jusqu’à un certain point.

Le foudre était de bois. 11 y manquait les ailes dont l’antiquité a soin de décorer celui de Jupiter. Ces ailes aujourd’hui, c’est l’argent. Le déficit énorme , accusé en 1626 , l’aggravation d’emprunts faits pour le siège, semblaient rendre impossible le secours d’Italie. Chaque effort de ce genre demandait un miracle, un coup de génie. Et encore, les miracles n’eurent pas d’effet quant au but principal. Gustave- Adolphe le dit et le prédit à notre ambassadeur qui faisait fort valoir la puissance de son maître : « Vous ne pourrez sauver Man toue. »

L’histoire de Richelieu est obscure quant au point essentiel, les ressources, les voies et moyens. De quoi vivait-il, et comment? on ne le voit ni dans les mémoires ni dans les pièces. Un ouvrage estimable, qu'on vient de publier sur son administration , et qui s’étend fort sur le reste, ne dit presque rien des finances. Comment le pourrait -il? Tout ce qu’on a des comptes de Richelieu (3 vol. manuscrits , Bibl. fonds, S. G. 554-355-356) ne comprend que quatre années (1636-38-59-40), et donne fort

confusément les recettes ordinaires, poussées à 80 millions. Pas un mot de l’extraordinaire.

En 1636, quand la France fut envahie, on créa (ou plutôt on régularisa) la taxe des gens aisés, et les intendants mis partout en 1637, avec triple pouvoir de justice, police et finances, la levèrent en toute rigueur. Maison ne peut douter que bien auparavant quelque chose d'analogue n’ait existé, surtout dans les passages d’armées par certaines provinces. Autrement, on ne peut comprendre comment, avec un tel déficit sur l’ordinaire, on put faire chaque année des dépenses (de guerres ou de subsides aux alliés) extraordinaires et imprévues.

De là une action variable, intermittente, quelques pointes brillantes, et des rechutes pour cause d’épuisement. Ou ne pouvait avoir une armée vraiment permanente. Cela est frappant en 1629, quand Richelieu finit l’affairedes huguenots; mais, celle d’Italie restant en pleine crise, il licencie trente régiments pour en lever d’autres six mois après. De môme en 1636, il licencie sept régiments en janvier « pour les refaire en juin. » Economie de cinq mois, forcée peut-être, mais qui faillit perdre la France ; en juillet, rien n’était refait, et l’ennemi arriva à vingt lieues de Paris.

La souffrance du grand homme d’affaires qui menait cette machine poussive à mouvements

saccadés devait être cruelle. Et l’on comprend très-bien qu’il fût toujours malade. L’insuffisance des ressources, l’effort continuel pour inventer un argent impossible, d’autre part, l’intrigue de cour et je ne sais combien de pointes d’invisibles insectes dont il était piqué, c’était de quoi le tenir dans une agitation terrible. Mais ce n’était pas assez encore; vingt autres diables hantaient cette âme inquiète, comme un grand logis ravagé, la guerre des femmes, la galanterie tardive, plus la théologie et la rage d’écrire, de faire des vers, des tragédies I

Quelle tragédie plus sombre que sa personne même! Auprès, Macbeth est gai. Et il avait des accès de violence où ses furies intérieures l’eussent étranglé, s’il n’eût, comme Hamlet, massacré ses tapisseries à coups de poignard. Le plus souvent il ravalait le fiel et la fureur, couvrait tout de respect, de décence ecclésiastique. L’impuissance, la passion rentrée, s’en prenaient à son corps; le fer rouge lui brûlait au ventre, lui exaspérait la vessie, et il était près de la mort.

Son plus grand mal encore était le roi, qui, d’un moment à l’autre, pouvait lui échapper.

L’Espagne, la cour, attendaient la mort de Louis XIII. Sa femme, son frère, chaque matin, regardaient son visage et espéraient. Valétudinaire

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