‹ Richelieu et la frondeChapitre 10 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Comment llichelicu profita des victoires de Gustave. — 1652

Quand Richelieu vit son ami Gustave venir à lui à travers toute l’Allemagne, faire sans obstacle deux cents lieues vers l’ouest et arriver au Rhin, il fut étonné, j’allais dire effrayé. Quel dérangement de l’équilibre! quelle énorme prépondérance du parti protestant! Il n’avait deviné en rien ce roi de Suède. Il l’avait mesuré à la mesure de Spinola, de quelque autre bon général, et il avait compté sur une guerre hollandaise où les deux partis, faisant pied de grue, restaient des dix ans à se regarder.

Gustave était bien plus qu’un général. C'était une révolution.

Rien vite Richelieu fil trois choses :

Il poussa son roi çn Lorraine dès le lendemain de la bataille de Leipzig, pour profiter, happer quelque dépouille (octobre 1631). Chose peu difficile dans ce grand moment de terreur.

Deuxièmement, il avertit les catholiques, et en général les princes d’Allemagne, de se réfugier tous sous la garantie du traité de France, dans une neutralité armée, de n’aider ni Gustave ni l’Empereur. Neutralité qui, plus tôt aurait été favorable à Gustave, mais qui, lorsqu’il était vainqueur, devenait son obstacle. S’avançant seul et si loin, il avait besoin d’être aidé si l’on voulait que sa victoire fût sérieuse, durable, fatale à la maison d’Autriche.

Enfin Richelieu invita Gustave même à ne pas profiter de son succès, à laisser ces prétendus neutres garder leurs forces entières et se tenir armés, au profit réel de l’Autriche, dont ils restaient les secrets alliés, et demain les auxiliaires actifs, au premier revers du Suédois.

Il semble qu’il eût cru, pour ses trois cent mille francs, avoir acquis Gustave pour le diriger, l’arrêter, le mener ici et là. Voilà que, sans avoir rien fait, on voudrait limiter, détourner la conquête de cet Alexandre le Grand. Il ne touchera pas à la Bavière, évitera l'Alsace, tournera Trêves, respectera Mayence, n’ira pas en Lorraine, dont le duc était allé le provoquer et se faire battre.

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Gustave eul la bonlé de répondre qu’il ne lui était pas facile d’épargner tous ces princes amis de l’ Autriche; que le Bavarois jouait double, armait en faisant négocier; qu’on savait ses pensées, et par lui-même, ayant intercepté ses lettres; que l’ennemi, d’ailleurs, qui venait de lui disputer l’Allemagne à Leipzig, était le Bavarois Tilly.

Gustave n’avait pas la moindre idée de se détourner en Lorraine. La protection dont Richelieu couvrait un pays que l’on n’attaquait pas n’était qu’un prétexte pour y prendre des gages, s’y établir comme protecteur. Quant à l’Alsace, Gustave pensait certainement à Strasbourg, qui l’avait appelé, comme bien d'autres villes. Richelieu n’y pouvait trouver à redire, lui qui, aux derniers dangers de Strasbourg, n’avait osé lui donner de secours que l’autorisation d’emprunter quelque argent aux marchands de Paris!

La protection que Richelieu offrait aux catholiques d’Allemagne n’était pas sérieuse. 11 n’était pas armé encore, et, quoiqu’il se vante d’avoir eu au printemps suivant cent mille hommes, on a peine à le croire. En comptant bien les trois armées qu’il eul, on n’en trouve que cinquante mille. Mais alors, à la fin de 1651, il n’avait encore presque aucune force. C’était par le nom seul du roi qu’il voulait arrêter Gustave et lui

faire respecter ces petits princes. Tous leurs ambassadeurs vinrent se grouper auprès de Louis XIII. Ils en tirèrent une sotte confiance. Les moindres en prirent une assurance ridicule pour chicaner, marchander avec une force irrésistible.

On le vit à Francfort. Les Francforlois le prièrent de passer son chemin, disant que, s’il leur faisait manquer à la fidélité qu’ils devaient à l’Empereur, ils pourraient bien être privés du privilège de leurs foires. Ce qui leur valut la verte semonce qu’on va lire : « Vous ne parlez que de vos foires, mais vous ne parlez pas de conscience et de liberté... Si j’ai trouvé la clef des places, de la Baltique au Rhin, je trouverai bien encore celle de Francfort... Suis-je venu ici pour moi-même? Non, c’est pour vous et poulies libertés publiques. — Que Votre Majesté nous permette du moins de consulter monseigneur l’archevêque de Mayence... — C’est moi qui suis monseigneur de Mayence. Et, comme tel, je vais vous donner une bonne absolution qui vaudra bien la sienne... Pour la Bavière, n’y pensez pas; j’ai déjà pris de ses canons que je pourrais vous faire entendre... » — Là, les voyant tout blêmes, il reprit sur un ton plus gai : « Je ne suis pas votre ennemi. Mais j’ai besoin de votre ville... Votre Allemagne est un vieux corps malade; il faut des

remèdes héroïques. S’ils sont un peu forts, ayez patience. Moi, j’en ai bien. Je ne suis pas ici pour me divertir. Je couche sur la dure avec mes hommes, tandis que j’ai là-bas une belle jeune femme avec qui je n’ai pas couché depuis longtemps... Bref, Messieurs de Francfort, vous me tendez le bout du doigt; moi, je veux votre main entière pour vous donner la main. Je vois bien la manœuvre... mieux que je ne vois celles de vos braves soldats. Pour des paroles, la seule à quoi je me fie, c’est celle de Dieu; il est ma garantie, avec ma propre prévoyance. »

Il avait dit : « Je suis électeur de Mayence et duc de Franconie. » Il jugeait avec raison que l’Empire était fini. On le voyait crouler à la première impulsion.

Les deux mensonges s’en allaient.

Le mensonge autrichien (de tant de peuples unis d’eux-mêmes, disait-on) était violemment démenti, et par la Bohême, qui, en deux mois, passa à la Saxe, et par la Hongrie, demi-soulevée, et par l’Autriche elle-même qui voulait armer contre l’Autrichien.

Et le grand mensonge allemand, la fiction du saint-empire, la sotte comédie d’élire un prince réellement héréditaire, tout cela finissait aussi. Tous ces princes et principicules, valets-nés du plus fort, qui, sous l’ombre du grand vautour,

mangeaient, suçaient le plus patient des peuples, il leur fallait quitter le jeu. Un vengeur et un protecteur arrivait à l’Allemagne pour briser à la fois et ses faux protecteurs, et le fléau de l’armée des brigands. Il avait été droit à Francfort, au champ d’élection, pour couper court avant tout à la vieille farce qu’ils allaient jouer encore, de faire un faux roi des Romains dans le fils de l’Autriche. Gustave, avec sou titre de prince des Gotlis que portent les rois de Suède, assurait ne connaître rien au vieux droit de l’Empire. Son droit, c’était Leipzig, la vengeance et la délivrance de l’Allemagne, prouvée si incapable de se délivrer elle-même.

Nul doute qu’en présence du fléau exécrable qui rongeait le pays, l’armée générale des voleurs qui se refaisait sous Waldstein, il ne fallût un gardien de l’Allemagne qui campât, l'épée nue, non pas sur la Baltique au petit bord, mais au cœur, sur le Rhin. Un grand royaume armé du Rhin était la seule condition de salut pour celle race infortunée, si Dieu avait assez de pitié d’elle pour conserver Gustave-Adolphe.

La Suède lui est-elle étrangère? Elle parle un dialecte germanique, et Gustave spécialement était Allemand par sa mère. D’où vint donc celte répulsion, cette antipathie, celte froideur? D’ellemême, l’Allemagne est jalouse. Si grande et si

féconde, matrice et cerveau de l’Europe en plusieurs de ses grandes crises, elle ne devrait rien jalouser. El le Suédois encore moins qu’autre chose. Grand vainqueur, mais très-petit prince, très-pauvre, une force passagère qui ne pouvait tirer consistance et durée que d’une extrême bonne volonté de l’Allemagne. Elle lui manqua réellement. Les princes, ceux du moins qui ne lurent pas forcés par la présence de Gustave, suivirent de leur mieux le conseil de Richelieu, de rester impartiaux et de garder une juste balance entre Dieu et le Diable, entre leur sauveur et leur exterminateur. La bourgeoisie des villes impériales, qui, quinze années plus tôt, avait appelé Gustave, lui venu, se montra prudente, fine et avisée, politique, aidant le moins possible celui qui combattait pour tous, chicanant au libérateur ce que le lendemain elle donna généreusement aux brigands.

11 me faut bien ici laisser les grandes choses pour conter les petites, voir maintenant comment Richelieu, en entravant Gustave, profila de ses victoires, exploita habilement la terreur de son nom et grappilla sur sa conquête.

L’histoire est identique ici à l’histoire naturelle. L’astucieux corbeau suit l’aigle ou va devant, attentif à se faire sa part, s’invitant au repas et relevant les restes même avant la fin du festin.

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L’attention qu’il a dans ses Mémoires à brouiller son récit, à intervertir les dates de mois et jours, empêche d’observer que chaque pas de Louis XIII suit chaque victoire de Gustave; que nos succès sont les contre-coups naturels des grands succès de là-bas. Il est bien entendu que la plupart des auteurs de mémoires et historiens ont reproduit soigneusement ce désordre. Rétablissons le synchronisme des affaires d’Allemagne et de celles de France qui en étaient les résultats.

Richelieu ne bougea avant que Gustave eût gagné sa bataille de Leipzig (7 septembre 1631). A l’instant, il emmena le roi avec quelques troupes qu’il avait en Champagne (23 octobre), et fondit sur la Lorraine allemande, investit Moyenvie, petite forteresse de l’évêché de Metz, que les soldats de l’Empereur occupaient et fortifiaient.. Le drapeau impérial flottant sur Moyenvic n’empêcha pas le roi d’y entrer (27 décembre 1651). Après la déchirure qu’y venait de faire à Leipzig l’épée du roi de Suède, ce drapeau n’était qu’un lambeau.

L’étourdi duc de Lorraine avait pris justement ce temps pour provoquera la fois les deux rois. D’une part, il avait chez lui le frère de Louis XIIL et le mariait secrètement à sa sœur. De l'autre, il s’en allait, dans ce moment terrible où le lor-

rent de Suède emportait tout, se mettre devant. Ereinté et jeté au loin, il ne rentra chez lui que pour y voir le roi de France. Le roi eut pourtant la bonté de le recevoir, de lui dire qu’il le protégerait contre Gustave (qui ne songeait guère à l’attaquer), mais que, pour rassurer Gustave sur les intentions du duc de Lorraine, lui Louis XIII prendrait en dépôt sa ville de Marsal et ses salines, le meilleur de son revenu (6 janvier 1652).

Le duc de Lorraine méritait cela, et pis. On ne peut qu’applaudir à une ruine si méritée. Cependant Richelieu mit à sa spoliation successive, qui dura deux ans, un luxe de ruse et d’astuce absolument inutile avec ce petit prince qui ne pouvait ni se défendre ni se faire défendre par les Impériaux ou Espagnols. 11 prit la Lorraine en trois fois, par trois cessions successives, tenant, ce semble, à ne rien prendre que par le consentement forcé du spolié, et non comme conquête, mais comme amende et punition. Eulin il le désespéra au point qu’il alla se faire relire.

Le second grand coup de Gustave, la défaite, la mort de Tilly (5 avril 1652), donna à Richelieu une force inouïe au dehors, au dedans, pour frapper ici les amis, là les alliés de l’Espagne.

L’Espagne, battue sur le Rhin par un petit

parti suédois, tombait dans le ridicule. Et ses malheurs la faisaient radoter. Elle en était à faire sa cour au pape pour qu’il tirât le glaive spirituel, octroyât la croisade contre le prince des Goths. Elle priait Venise et la Toscane de vouloir bien faire avec elle une ligue italienne. Venise s’en moquait et soudoyait Gustave-Adolphe.

On comprend le mépris avec lequel Richelieu reçut l’intervention des deux protégés de l’Espagne, la reine mère et Gaston, dans le procès qu’il faisait faire au maréchal Marillac. Ils avaient cru faire peur aux juges, effrayer la commission qui procédait. Richelieu prit sur lui le danger possible et futur. 11 rassura les juges en leur laissant l’excuse de pouvoir dire plus tard, s’il le fallait, qu’il les avait forcés. Il fit faire le procès chez lui-même à Ruel. Marillac, comme général, s’était fort mal conduit, avait montré une inertie perfide dans les moments critiques. La trahison pourtant était difficile à prouver. Il fut condamné comme voleur, ayant détourné de l’argent, l’argent des vivres, gagné sur la vie du soldat. Sa condamnation et sa mort, malgré les menaces insolentes qu’on faisait de Bruxelles, furent une victoire sur l’Espagne, sur ses alliés, la mère et le fils (10 mai 1632).

L’Espagne ne désespérait pas d’opérer ici par nos traîtres une petite diversion. En mettant Gas-

Ion à la tôle d’une bande de deux mille coquins de toute nation (qu’on disait espagnols), on le lançait en France, où les Guise, les Créqui, les Épernon, et autres, môme Montmorency, faisaient espérer de le soutenir. Les Espagnols promettaient tout, une armée aux Pyrénées, une Hotte en Provence, etc. Et cela au moment où de toutes parts ils étaient enfoncés, battus, perdus, ne pouvaient plus se reconnaître. Louis XIII en fut si peu inquiet, qu’il prit ce moment pour mordre encore un bon morceau dans la Lorraine. Alléguant que Gaston avait fait en Lorraine sa petite armée, il passa au lil de l’épée deux régiments lorrains, campa devant Nancy (23 juin). Le duc, non secouru, est réduit encore à traiter, et cette fois cède trois forteresses.

Lui et Gaston avaient agi comme des enfants.

Au défaut de l’Espagne, ils comptaient sur Waldstein; ils appelaient Waldstein, comme s’il eût pu bouger, étant alors en face et sous l’épée de Gustave. Seulement, comme celui-ci était obligé de se concentrer devant Waldstein, il était faible sur le Rhin, presque autant que les Espagnols. Cela permettait à Richelieu d’avancer entre les uns et les autres, de proliter de la terreur des princes-prêtres et de se garnir les mains. Les Suédois avaient préparé, Richelieu recueillait. Il arrivait, comme protecteur des catholiques.

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pour escamoter les conquêtes, le prix du sang •des Suédois. C’est ainsi que ceux-ci, ayant battu les Espagnols dans l’archevêché de Trêves, et croyant avoir pris Coblentz, virent sur la forteresse flotter le drapeau d’une garnison française ■que l’archevêque y mit lui-même.

Telle était l’union de ces bons alliés. Mais l’effet moral de l’alliance n’en était pas moindre. « Ces deux puissances jointes ensemble, dit Richelieu, on sentoit qu’il n’y avoit rien en terre qui pût résister. » Donc le pauvre Gaston put continuer en France son pèlerinage solitaire. Pas '«ne province ne bougea, pas une ville n’ouvrit ses portes. Les gouverneurs qui avaient donné espoir, d’Épernon, Créqui, se gardèrent bien de se déclarer. Une seule chose était dangereuse, c’est que Valençay, qui tenait Calais, avait promis de l’ouvrir à l’Espagne. Mais l’Espagne n’y fut pas (plus à temps qu’elle ne le fut aux Pyrénées pour soutenir Montmorency, gouverneur du Languedoc. Celui-ci s’était brouillé avec Richelieu, fort maladroitement, pour un chevalier comme il était, sur une question d’argent. Richelieu et •d’Effiat, son surintendant des finances, avaient fait l’entreprise d’introduire en Languedoc, comme •dans tous les pays d’états, l’impôt réglé par les ■élus. Impôt, il est vrai, non voté, donc d’un arbitraire élastique, mais en revanche dégagé des

surcharges insensées, honteuses et monstrueuses, que les états volaient pour dons aux gouverneurs et autres grosses têtes de l’assemblée. Montmorency y perdait cent mille francs. Belle et noble occasion pour faire la guerre civile!

Montmorency n’entraîna les états que par la force en emprisonnant les récalcitrants. Mais il n’entraîna pas du tout nos protestants des Cévennes, ni ceux des villes, Narbonne, Nîmes, Montpellier. Ils n’avaient garde d’armer contre Richelieu, qu’ils croyaient ami de Gustave.

Qui croirait que Gaston, Montmorency, ces pitoyables fous, eurent l’idée ridicule d’écrire à Gustave, d’imaginer que, n’étant pas content de Richelieu, il leur enverrait des secours? autrement dit, que Gustave coopérerait avec les Espagnols?

Gaston n’était qu’un page, et ne méritait que le fouet. Son frère, pour châtier ou ramener cel enfant prodigue, lui envoya, pour pédagogues, deux protestants, la Force et Schomberg, avec quelques mille hommes. Leur besogne fut peu difficile. Gaston était plus fort que Schomberg, comme nombre. Mais, comme force morale, il était nul; il apportait à la bataille le découragement de l’Espagne, sa reculade universelle et l’entrain des défaites. Schomberg avait tout au contraire la France et le roi derrière lui, plus l’alliance du

redouté vainqueur, la lointaine terreur et l’invincibilité de Gustave. Gaston le sentait bien. Montmorency peut-être aussi. Mais il n’osa pas reculer, et, les yeux fermés, à peine suivi, ce vaillant fou plongea dans les rangs deSchomberg. 11 n’eut pas le bonheur d’être tué; il fut blessé et pris (1" septembre 1632).

Schomberg était trop politique pour faire prisonnier l’héritier du trône. Gaston pouvait s’enfuir. S'il eût fait retraite vers la mer, il aurait reçu au rivage six mille Napolitains que l’Espagne lui faisait passer. Mais Schomberg négocia avec lui, lui fit espérer que, s’il ne fuyait pas, il aurait de bonnes conditions. 11 resta , les posa lui même, comme s’il eût été vainqueur, exigeant des choses excessives, qui auraient été la honte du roi, des places de sûreté pour lui, le rétablissement des condamnés, entre autres celui de la Fargis près de la reine Anne. Pendant ce temps, on le tournait, on l’enveloppait, on passait au midi entre lui et l’Espagne. Il lui fallut baisser de ton. Bullion, homme de Richelieu, arriva, et lui dit qu’il n’avait de salut que dans une soumission complète. Mais quelle? La plus déshonorante, avec deux clauses terribles : promess* de dénoncer à l’avenir les complots qu’on fera pour lui, engagement de ne prendre aucun intérêt à ceux qui l’ont suivi et de ne pat<

se plaindre s’ils subissent, ce qu’ils méritent.

Gaston (à en croire ses lettres et ses mémoires écrits par un des siens) avait peur et horreur d’avaler celte infâme médecine. On lui dit que c’était la seule chance d’apaiser son frère et de sauver Montmorency. La femme du prisonnier pria Gaston elle-même de trahir son mari en paroles poulie sauver en acte. Le roi pourtant ne fut pas engagé, Bullion n’ayant pouvoir ni caractère pour promettre la grâce en son nom.

La situation était analogue à celle d’Henri IV dans l’affaire de Biron, avec celle différence que Montmorency n’avait rien de la noirceur de l’autre, qu’il était aimé de tout le monde et méritait de l’être pour ses charmantes qualités. C’était un pauvre esprit, léger et indécis (comme sa parole même, il bredouillait un peu), mais le cœur sur la main, un attrait tout particulier de naïveté chevaleresque. Toute la cour, toute la noblesse de France, étaient à genoux devant le roi et priaient pour lui. Faire périr un tel homme, et dans son Languedoc même, où il était adoré, et dont lui et ses pères étaient gouverneurs depuis si longtemps, cela paraissait un horrible coup. Et un coup qui serait vengé. Monsieur avait dit que, si l’on touchait à celle tête, il connaissait plus de trente gentilshommes qui poignarderaient Richelieu.

Celui-ci nous a conservé la délibération. Ou y voit qu’il donna les raisons pour et contre, faisant valoir surtout les raisons pour la mort, l’avantage de décourager à jamais le parti de Monsieur, la grande difficulté de garder un tel prisonnier; puis se démentant tout à coup, et concluant à le garder comme otage.

Il est trop évident qu'il voulait que le roi eût seul la responsabilité d’un pareil acte. Mais le roi n’avait rien de spontané, nulle initiative. On avait beau lui arranger la chose, lui bien montrer la question. Il fallait que quelqu’un le poussât par un avis exprès, lui fît signer la mort. Le panégyriste du père Joseph, écrivain ailleurs très-peu grave, mérite ici quelque attention quand il affirme, « d’après des mémoires sûrs, » que le capucin eut l’honneur de la chose, qu’il mena toute l’alfairé, d’abord la trahison de Bullion, l’espoir dont il leurra Monsieur, puis le conseil de mort. Richelieu mit Joseph en avant et le fit parier avant lui. Il le connaissait vain, aimant à se faire fort d’énergie machiavélique et à faire blanc de son épée. Joseph parla d’autant plus ferme, qu’il sentait trouver faveur et appui dans le cœur de Louis XIII, porté de sa nature à la sévérité. Montmorency, condamné au Conseil, le fut immédiatement par le Parlement de Toulouse, décapité le même jour (50 octobre 1652).

L’étonnement fut extrême en France et en Europe. On ne l’eût jamais cru, et personne ne l’aurait prévu. Chacun baissa la tête, et sentit bien qu’après ce coup il n’y avait de grâce à attendre pour personne. L’effet fut plus terrible que celui de la mort de Biron. Montmorency était si aimé, que ce fut pour beaucoup comme une perte de famille, un coup tout personnel, l’effet d’un frère décapité.

On fit comme pour Biron. On calma les parents en leur donnant les biens du mort. Le mari de sa sœur, le prince de Condé, le plus avare homme de France, tendit la main, reçut. Principale origine de cette énorme fortune des Condé. Celui-ci en 1609 n’avait pas dix mille francs de rente. Sa femme l’enrichit, puis la mort de son beau-frère, qui lui valut Écouen, Saint-Maur et Chantilly. Richelieu, déjà malgré lui, avait fondé les Orléans (1626), et fonda encore les Condé.

Montmorency, qui mourut comme un saint, lança pourtant, par testament, une rude pierre au front de Richelieu. Il lui fit un don, lui légua un tableau de prix.

Plusieurs des amis de Montmorency, de ses principaux gentilshommes, furent mis à mort, et leur fidélité punie. Chose nouvelle qui scandalisa, indigna. Elle brisait les vieux attachements de vassal à seigneur, de client à patron, de do-

niestique à maître. Nul maître désormais que le roi et l’État.

Sévérité terrible, mais nécessaire. C’était le commencement du règne de la loi. Et, dans les mœurs, dans l’opinion d’alors, il y avait à oser cela et péril et grandeur.

L’effet voulu fut obtenu. Pour longtemps les partis restèrent décapités, la guerre civile impossible, et l’Espagne n’eut plus de prise. Les complots furent réduits aux chances de l’assassinat.

Dès ce jour, beaucoup désirèrent violemment la mort de Richelieu. Et cela, il faut le dire, moins encore pour son audace que pour le mélange d’une basse cruauté de robe longue qu’on crut y voir mêlé. On trouva monstrueux qu’un des gentilshommes de Montmorency fût envoyé aux galères ramer avec les forçats. Pour l’échafaud, à la bonne heure. On trouvait même que l’acte hardi de la mort de Montmorency avait été fait lâchement. Il l’avait voulue sans nul doute, et n’avait pas osé la conseiller. 11 y avait montré le courage d’une âme de prêtre, ne frappant pas lui-même, mais poussant le couteau.

Il se sentit très-seul. Le spectacle de cette cour terrifiée, mais désolée, était effrayant pour juimême. Le roi avait tenu bon au moment décisif. Mais n’aurait-il pas de retour? Par un revirement

surprenant et qu’on put croire timide, à ce moment de grande audace, Richelieu envoya à Madrid et fit des ouvertures aux Espagnols.

Gustave-Adolphe avait pâli, et Richelieu, par un sens froid, exact, de la destinée du héros, jugec rt qu’il était temps de l'abandonner. Waldstein et l’armée des brigands avaient ressuscité, et l’Allemagne ne secondait pas sérieusement son libérateur. Quand Gustave vint contre Waldstein défendre Nuremberg, la capitale du commerce et l’arche sainte du génie allemand, on le laissa deux mois languir, s’épuiser là de misère et de maladies.

Richelieu calcula qu’il fallait profiler d’une situation encore entière et de l’effet moral qu’allait avoir ce coup de vigueur sur Montmorency. Avant l’exécution, il fit partir Beautru (le bouffon, V esprit fort et l’excellent espion), de manière qu’il fût à Madrid quand la nouvelle de la mort arriverait, à temps pour voir la mine piteuse des Espagnols et pour en profiter. Beautru les trouva en effet abattus, détrempés, d’autant plus tendres aux avances imprévues de Richelieu. Il saisit ce moment pour dire qu’après tout on n’était pas ennemi, et il présenta les prisonniers espagnols que renvoyait le cardinal. On s'arrangea, d’abord pour l’Italie.

Chose agréable à l’Espagne, qui pourrait en

tirer des forces pour agir sur le Kliin contre les Suédois. Agréable, honorable au pape, qui, depuis quatre ans, s’entremettait fort pour la paix, faisait trotter son Mazarin et jouait son petit rôlet. Enfin chose agréable à notre jeune reine espagnole, à sa cour, qui, par mademoiselle de Haulefort, n’était pas sans influence sur le roi. La bonne entente avec Rome et l’Espagne allait peut-être atténuer l’effet du sang versé, adoucir quelque peu les haines, faire rentrer le cardinal dans le concert des honnêtes gens.

Il semblera bien étonnant, bizarre, absurde, que justement alors Richelieu, couvert d’un tel saug, voulût plaire à la reine! On ne peut pourtant en douter. Ce qu’on a dit du goût qu’il avait pour Anne d’Autriche et de ses tentatives près d’elle est incertain pour le temps qui précède et démenti pour le temps qui va suivre. Mais, pour ce moment où nous sommes, la chose est sûre et constatée.

On l’a vu en avril 1651 l’espionner, la désespérer, en surveillant sa grossesse. On le verra en 1635 demander son divorce à Rome et vouloir la chasser. Mais aujourd’hui (novembre 1652) il est galant près d’elle, lui fait sa cour, semble en être amoureux.

Tyrannique esprit de cet homme, de précipitation sauvage et sans respect du temps. La tête

de Montmorency vient de tomber le 30 octobre, presque sous les yeux de la reine. Et il lui faut sourire et accepter des fêtes, descendre avec lui la Garonne, se laisser promener en France, et loger et coucher chez lui!

Il semblait espérer justement dans le deuil de la reine, dans sa terreur et son abaissement. Depuis l’avortement d’avril 1631, sa situation était fort humble. Le roi n’en tenait pas le moindre compte, et venait tous les soirs chez elle pour mademoiselle de Hautefort sans lui dire un seul mot. On l’avait amenée au voyage du Midi, moins comme reine que comme otage, comme une prisonnière suspectée qu’on ne pouvait laisser à Paris. Elle semblait n’être venue que pour aller d’exécution en exécution, sur le Rhône d’abord, puis en Languedoc. L’étrange demande de Gaston de rendre la Fargis à la reine disait assez qu’il restait encore quelque lien entre la reine et son beau-frère. L’indifférence haineuse du roi dut s’en accroître. Il la laissa aux mains de Richelieu, et s’en alla droit à Paris.

A celui-ci d’en faire ce qu’il voudrait, de la régaler et fêler dans l’intérêt du traité espagnol. G'est le prétexte qui couvrit son changement à l’égard de la reine. Changement inespéré, douce surprise pour elle, rassurée tout à coup. Surprise

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