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forle pour un cœur de femme. Elle pouvait défaillir et mollir, laisser prendre de- grands avantages à l’audace d’un homme tout-puissant, d’un vainqueur, disons d’un maître, et qui voulait ce qu’il voulait.
Richelieu n’était beau ni jeune, et ne ressemblait pas à Buckingham. En revanche, il l’avait battu; le brillant fanfaron était mort ridicule. Richelieu, au contraire, nécessaire aux Suédois, et désiré des Espagnols, semblait l'arbitre de l’Europe, grandi des victoires de Gustave, des succès de Lorraine, de la défaite de Monsieur. Même la tragédie de Toulouse, pour laquelle on avait pleuré, elle le servait peut-être au fond. Les femmes aiment qui frappe fort, et parfois ceux qui leur font peur.
Donc ce triomphateur, menant la cour vaincue, la reine souriante et tremblante, descendait doucement de Garonne en Gironde. A Bordeaux, sa victoire devait doubler encore par la mortification, le désespoir du vieux gouverneur, le duc d’Epernon. 11 touchait aux quatre-vingts ans. La fête eût été belle si la rage remontée l’eût expédié et que le cardinal eut pu l’enterrer en passant
Vain espoir! À Bordeaux, tout change.
Vicissitude étrange de la destinée qui s’amuse à nous prendre au plus beau moment, en pleine
fête et couronnés de fleurs, pour nous tordre le cou!... Les violentes émotions de Richelieu, sa préoccupation terrible, l’effort qu’il avait fait, son audace craintive, enfin, par-dessus tout, le tourment de l’espoir, tout cela fut plus fort que lui. Et il fut frappé à Bordeaux.
Il n’y avait pas à lutter avec ce mal. L’irritation de la vessie, l’impossibilité d’uriner, semblent du premier coup l’approcher de la mort. L’augure fâcheux d’une mort subite vient le frapper, Schomberg mort en soupant. Et déjà, en Allemagne, il a perdu d’Effiat, général, financier, homme universel, son autre bras droit. Tout s’assombrit. La reine part en avant. Les fêtes qu’il lui préparait chez lui (à Brouage) et dans sa conquête sur son champ de gloire à la Rochelle, tout cela se fera sans lui. Pour comble, le vieux coquin d’Epernon, insolent d’être en vie, vient chaque matin, à grand bruit, avec toute une armée de spadassins, pour lui tâter le pouls et le voir au visage, lui aigrissant son mal par ces accès de peur. Qui l’empêche, en effet, d’enlever le malade, de le mettre au château Trompette, sinon dans l’autre monde? Le roi eût été en colère, mais on l’eût entouré, calmé, félicité, et, dans la joie universelle, il eût accepté les faits accomplis.
La reine, quitte à si bon marché, continuait
joyeusement son voyage, profilait pleinement des fêtes du cardinal, que sa présence aurait gâtées.
Il y eut à la Rochelle des magnificences incroyables, arcs de triomphe, joules, combat naval, des danses et des concerts. Une extrême gaieté, car on disait qu’il était mort ou qu’il allait mourir. On dansait. Cependant la reine, qui palpitait d’espoir, impatiente, envoya son bon La Porte, un confident valet de chambre, pour s’assurer de l’heureux événement. « Je le trouvai, dit La Porte, entre deux petits lits, sur une chaise où on le pansait. Et on me donna le bougeoir pour l’aider à lire les lettres que je lui apportais. » 11 interrogea fort La Porte pour savoir ce que faisait la reine, si M. de Châteauneuf, le garde des sceaux, y allait souvent, et s'il y restait tard, s’il n’allait pas ordinairement chez madame de Chevreuse, etc. Mais il ne s’en rapporta pas au valet de chambre, et recueillit des notes exactes sur ceux qui avaient ri et sur ceux qui avaient dansé.
Le bal ne dura pas, et la joyeuse cour revint au sérieux tout à coup, apprenant deux nouvelles qui changeaient le monde. Richelieu avait uriné, et Gustave-Adolphe était mort (16 novembre 1632).