‹ Richelieu et la frondeChapitre 13 sur 40 · IG55-163G · texte numérisé non relu

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neille et trois autres. Mais le drame était l’auditoire, et les spectateurs étaient le spectacle. Devant la face pâle du pénétrant esprit, du revenant qu’on voyait au fond de sa loge et qui surveillait tout, on travaillait à être gai.

Plus d’un de ses applaudisseurs se vengèrent de leur lâcheté de courtisans par leur perfidie à l’armée. Us y vinrent impatients de se faire battre et prêchant la désertion.

Il y avait bientôt quarante ans que la France n’avait fait la grande guerre. Et personne ne la savait plus. Nos gentilshommes duellistes n’étaient pas du tout des soldats. Pas un général sérieux, sauf Rohan, Thoiras, qui moururent, sauf peut-être le jeune Feuquières et le très-vieux La Force. Turenne est encore un enfant. Personne qui mérite confiance. Richelieu, en 1650, avait trois généraux à l’armée d’Italie, qui commandaient chacun son jour. En 1655, il suit uue méthode moins absurde, mais mauvaise encore, deux généraux à chaque armée, et l’un d’eux un parent ou ami du ministre qui observe l’autre, l’empêche de trahir. Au nord, ce fut Brézé, son beau-frère, et sur le Rhin le cardinal la Valette. Prétexte pour ne point obéir. La noblesse ne veut prendre l’ordre d’un général prêtre. L’armée, arrivée à Mayence, lui signifie qu’elle n’entrera pas en Allemagne. A quoi bon? Le parti protes-

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tant qu’on \eut secourir est dissous, puisque Saxe et Brandebourg ont traité avec l’Empereur. Loin de pouvoir rejoindre les Suédois, la Valette est forcé de faire une retraite désastreuse. Aux nouveaux corps qu’on envoie, les anciens prêchent la révolte. L’arrière-ban, convoqué, vient ajouter l’insolence féodale d’une chevauchée de gentilshommes qui veulent bien servir le roi en France, mais non ailleurs, et encore faire seulement leurs quarante jours, le petit service de l’osf, d’après les us de saint Louis. Ni guet, ni garde; tout cela est au-dessous de la noble gendarmerie. Charger, à la bonne heure; une bataille, et aujourd’hui, sinon ils retournent chez eux.

Tout manqua de tous les côtés. La grande invasion des Pays-Bas n’eut d’autre effet que la ruine d’une ville, l’horrible saccageaient de Tirlemont. En Italie, quoiqu’on eût pour soi le Savoyard, on resta, on échoua devant une bicoque.

Bref, la première campagne resta de tout point ridicule. Madrid dut être satisfaite. Mais le Louvre l’était bien plus, et la cour nageait dans la joie.

Richelieu réussirait-il mieux en 1656? Il n’y avait pas d’apparence. L'argent manquait. Il avait entrepris, en commençant la guerre, une chose

hardie, et révolutionnaire alors, d’alléger quelque peu la taille du peuple en faisant payer quelques exemptés, les gros bourgeois pour une partie de leurs fiefs, les ecclésiastiques propriétaires pour ce qu'ils possédaient d'étranger à l’Eglise. Très-vive irritation. Elle ne fut pas moindre dans les gens d’épée quand, pour punir l’armée du Rhin, il déclara dégradés de noblesse ceux qui quittaient l’armée; les officiers non nobles envoyés aux galères, et les soldats punis de mort.

Il lui avait fallu licencier cette armée. Et, d’autre part, celle du Nord était retenue en Hollande au service des Hollandais, qui ne la renvoyèrent qu’en plein été. Donc la France était découverte. Une invasion n’était pas improbable. Le divorce demandé à Rome, le plan pour partager les Pavs-Ras, c’étaient deux crimes, deux injures personnelles que la maison d’Autriche brillait certainement de venger.

Richelieu fit visiter nos places du Nord par un homme qu’il croyait très-sûr, par Sublet Du Noyer. C’était un petit homme, de méchante mine eagote et d’âme pire, mais un bœuf de labour, qui ni jour ni nuit n’arrêtait, qui satisfaisait le maître de quelque charge dont on chargeât son dos. Il faisait toujours plus, il faisait toujours trop. Un ministre homme d’esprit, à qui les affaires n’ôlaient nullement l’ambition littéraire,

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trouvait bien doux de trouver là toujours les grosses épaules voûtées de ce Sublet pour y mettre tout ce qu’il voulait. La facilité plate d’expédier passablement une foule de matières qu’il ne connaissait point rendait ce terrible commis en état de suffire à tout. On lui mit dessus la marine où il ne savait rien, et il s’en lira assez bien. On ajouta la guerre, et tout alla très-mal; mais étaitce sa faute?

Par l’entraînement des affaires, peu à peu, tout alla à lui. 11 avait deux choses pour lui : son énorme travail, qui semblait consciencieux, et sa bassesse de nature, peinte en sa face de hibou, qui empêchait de croire qu’il pût avoir aucune prétention élevée. Au total, un homme ténébreux, haineux et dangereux, qui ruinait sourdement ses concurrents, et qui, à la longue, eût bien pu oser miner Richelieu même, car il plaisait au roi par sa dévotion, et secrètement il était aux Jésuites.

Ce commis 11 e connaissait rien aux places de guerre. Il rapporta à Richelieu ce que désirait le ministre, que tout était en bon étal. El celui-ci, tranquille sur le Nord, regarda au sud-est, où le prince de Coudé, gouverneur de Rourgogne, lui proposait d’envahir la Franche-Comté. Le prince le flattait de l’espoir qu’en celte campagne la Meilleraie, un bon soldat, parent du cardinal.

éclaterait sous lui, justifierait la faveur singulière du ministre qui venait d’obtenir du vieux Sully sa démission de grand maître de l’artillerie pour donner celte haute charge au brave et peu capable la Meilleraie.

Pour faire réussir celui-ci, on met dans celle armée deux officiers solides, très-fermes et trèsforts sur leurs reins, déjà vieux dans la guerre de Trente-Ans, soldats du grand Gustave, que le roi venait d’acquérir. L’un, l’Allemand Rantzau; l’autre, le Béarnais Gassion. On croyait surprendre, emporter Dole; elle prise, la province eût suivi; la Meilleraie revenait couvert de gloire, le premier général du siècle.

Pendant ce temps, une chose facile à prévoir est arrivée au nord. La France est envahie.

L’ambassadeur d’Espagne, en ce moment, gouvernait ceux qui gouvernaient Ferdinand IL II obtint qu’à vingt mille fantassins espagnols qui iraient vers Liège (sous prétexte d’une révolte) l’Empereur joindrait quinze mille cavaliers sous Piccolomini et Jean de Werth. Pendant ce temps, le duc de Lorraine entrait en Bourgogne, et Gallas, autre général de l’Empereur, allait par la Franche-Comté. Union pour la première fois, parfaite entente, accord actif de l’Espagne et de l’Autriche.

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Le gouverneur des Pays-Bas, le cardinal infant, menait l’armée du Nord en France (l* r juillet 1656).

Il assiège et prend la Capellc. Nul obstacle. Des places non approvisionnées, démantelées. Des gouverneurs tremblants, que les habitants forcent de se rendre. Un indicible effroi dans les campagnes. Toute la barbarie des guerres turques; incendie, pillage et massacre. Jean de Werth remplissant tout de son nom et de sa terreur. La grande masse espagnole s’arrête à assiéger Corbie, qui est prise (15 août). Le torrent roule vers Paris. Les Croates vont jusqu’à Pontoise. Paris, épouvanté, déménage, fuit vers Orléans.

Richelieu, ce génie si sérieux et si attentif, à qui l’on supposait le don de prescience, souffrait ici plus qu’un revers; il semblait convaincu d’étourderie. C’était l’astronome tombé dans un puits, c’était le prophète aveugle qui se voit avalé au ventre de la baleine. Il avait cru prendre, et il était pris. 11 sentait les risées du Louvre, la joie sournoise du monde de la reine. On dit que le cœur lui manqua, qu’il fut troublé de voir un peuple immense qui remplissait les rues, qui, pour la première fois, parlait. Ce fut, dit-on encore, le capucin Joseph qui le releva, le ranima. J’en doute. A. ce moment, ce personnage double

s’était fait l’avocat de la mère du roi, le doucereux réconciliateur de la famille royale. Loin d’encourager son ami à rester et tenir ferme, il l’eût plutôt poussé à bas et aidé à sa ruine.

Richelieu, comme tout homme d’imagination, en telle rencontre, était très-agité. Mais, homme d’esprit avant tout, il comprit bien qu’en ce pays de France, sous les croisées moqueuses du Louvre, il fallait de l’aplomb et une belle contenance. Il sortit en voiture, à peu près seul, traversa en tous sens cette foule qui jusque-là le maudissait et qui ne sut plus qu’applaudir.

Paris, en ce moment, fut très-beau. Il y a toujours d’étranges ressources avec ce peuple. Les métiers, reçus par le roi dans la grande galerie du Louvre, montrèrent un noble enthousiasme et promirent une armée. On la leva réellement avec l’aide du Parlement et de toute la bourgeoisie, qui donna sans compter.

Nos troupes grossissaient. Et celles de l’ennemi fondaient chaque jour. Les cavaliers d’Allemagne, enrichis de pillage, laissaient le camp et s’évanouissaient chaque nuit. Voilà pourquoi le cardinal infant traînait et hésitait pour s’enfoncer en France. Il ne profita pas des perfidies secrètes de nos généraux princes du sang, le comte de Soissons et Monsieur, qui craignaient de trop réussir contre les Espagnols et tramaient un complot

pour tuer Richelieu. Il ne tenait qu’à eux, et sa vie était dans leurs mains. Monsieur, se rappelant sans doute ce qu’on disait, que, Richelieu tué, le roi pourrait bien le tuer lui-même, Monsieur, dis-je, cette fois encore, saigna du nez, tourna le dos au moment où les conjurés le regardaient et attendaient son ordre.

En six semaines, Richelieu et le roi reprirent Corbie, une méchante petite place qu’on aurait pu enlever en vingt-quatre heures, et à qui on lit les honneurs d’un siège.

La tempête du Nord dissipée, celle de l’Est eût pu nous emporter encore si le duc de Lorraine et Gallas, qui arrivaient par deux chemins, eussent combiné leur invasion. Mais Gallas, affaibli aussi par la désertion des pillards, vint s aheurter au siège d’une petite place, Saint-Jean de Losne, dont la population, attendant les dernières horreurs des brigands impériaux, fit une résistance incroyable, les femmes comme les hommes. Rantzau parvint à s’y jeter, et dès lors régala les Allemands de sorties furieuses. La Saône se mit de la partie et déborda. Les assiégeants étaient dans l’eau, et ne réchappaient qu’à la nage. Celte ville fut délivrée le jour où Corbie fut reprise (14 novembre 165G).

On peut dire que la France s’était sauvée ellemême. Ce gouvernement, fort, dur, pesant, s’é-

tait vu désarmé, et, loin de protéger, c’est lui qui, dans la crise, fut protégé par la nation.

Mais comment la nation le put-elle, appauvrie qu’elle était et déshabituée de la guerre? Il faut l’avouer franchement, parce que l’invasion n’était pas sérieuse, et que les conquérants se souciaient peu de conquérir. Les bandes qui entrèrent par le Nord, par la Lorraine et la Franche- Comté, sous le drapeau de l’Espagne et de l’Empereur, ne se battaient ni pour l’un ni pour l’autre; elles ne voulaient rien que piller. C’est ce qu’elles firent à leur aise, non-seulement en France, mais en Franche-Comté sur terre espagnole. Puis, chargées, surchargées, ayant déménagé, vidé, ruiné le pays de fond en comble, elles plantèrent là leurs généraux. Nous pûmes triompher à notre aise de leur départ que nous n’avions pas fait, mais triompher dans le désert sur nos propres ruines.

La Franche-Comté, jusque-là protégée par une neutralité tolérée, était pleine de biens. Elle périt alors, et ne s’en est jamais bien relevée. La Picardie entra dans le terrible crescendo de famine que l’on verra plus tard. La Lorraine resta rasée comme la main, et tout le pays à l’Est. L’invasion des Barbares, attendue depuis dix ans, retardée par Gustave quand il brisa Waldstein, ne fut pas une conquête, comme elle l’eût été

sous ce chef, mais un grand pillage anarchique. Tous retournèrent à leurs camps d’Allemagne, ramenant chacun sa charge de vol, qui un cheval, qui un âne, qui une grosse charrette pleine. Ils ne laissèrent à manger que les pierres. On assure qu’en deux ans, dans l’Est seulement, un demi-million d’hommes mourut de misère et de faim (V. l’historien jésuite et autres, rapprochés par Bonnemère, Histoire des Paysans).

Donc Richelieu n’empêcha rien. Sa petite combinaison d’opposer la Bavière à l’Autriche ayant échoué complètement, tous les princes allemands se soumirent, et firent roi des Romains le fils de l’Empereur, consolidèrent la couronne impériale dans la maison d’Autriche. En France même, les Espagnols prirent à notre barbe et gardèrent longtemps nos îles de Provence, tenant nos côtes en crainte et nos flottes en échec.

En remontant à la cause première de nos revers de 1636, on trouvait que Richelieu, privé de son armée du Rhin et ne pouvant ravoir celle de Hollande, employant le peu qu’il avait de forces en Franche-Comté, n’avait pas eu à temps l’argent qu’il eût fallu pour recruter l’armée du Nord.

Donc, l’argent, l’argent, et de suite, c’était le seul moyen pour éviter de grands malheurs en

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