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CHAPITRE VIII

Richelieu, chef des protestants. — Ses revers. — La France envahie 1635-1036.

Le inonde a vu el perdu une chose bien rare, un vrai héros, et, avec lui, une admirable chance de salut. Si Gustave-Adolphe eût vécu, on arrivait dix ans, quinze ans plus tôt, à la paix de Westphalie.

Il ne lit qu’apparaître, et n’en reste pas moins un bienfaiteur du genre humain. Sa victoire eut deux résultats qu’on n’a pas assez remarqués. Elle sauva les villes impériales, non-seulement Nuremberg, mais Strasbourg, mais Augsbourg el toutes, que l’armée des brigands aurait certainement visitées. La sienne, la primitive armée libératrice, s’épuisa devant Nuremberg et y laissa ses os; mais elle y eut le succès admirable de détruire en même temps le monstre militaire,

l’armée de Waldstein. Celui-ci, à Lulzen, ayant perdu ses hommes de confiance, fut en réalité éreinté pour jamais. Il ne les remplaça que par de petits officiers, brigands de troisième ordre, parmi lesquels l’Autriche trouva sans peine un assassin.

Répétons-le, Gustave ne mourut pas en vain.

11 fit la grande chose pour laquelle il était né. Il coupa la tête au dragon, au gouvernement de soldats qui eût anéanti la civilisation de l’Europe.

La menue monnaie de Waldstein, toute cette populace de bons généraux qui continueront la guerre de Trente-Ans, perpétuent les misères, mais ne renouvellent pas le danger du monde.

Chaque fois que j’entre dans Strasbourg ou Francfort, dans Nuremberg, ce grand musée, dans la splendide Augsbourg, dans ces puissants foyers du génie allemand d’où jaillirent Goethe et Beethoven et tant d’autres lumières, je me remémore avec un sentiment de religion le grand soldat Gustave, qui sauva l’Allemagne, et qui sait? la France peut-être.

El je dis à ces villes : « Où seriez- vous sans lui?... Dans les ruines et les décombres, les cendres où finit Magdcbourg. »

Tout ce que l’histoire fabuleuse avait conté du héros fui accompli ici et à la lettre : Sauver le monde, mourir jeune et trahi.

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On sait sa mort. A cette furieuse bataille de Lutzen, il accable Waldstein, le bat, le blesse, le crible, le renverse, lui tue ses fameux chefs, l’homme surtout qui fut la guerre même, ce Lappenheim, qui, en naissant, eut au front deux épées sanglantes. Il revenait, paisible et pacifique, confiant comme à l’ordinaire, de la terrible exécution. Il n’avait avec lui qu’un Allemand, un petit prince qui avait passé, repassé plus d’une fois d’un parti à l’autre. Un coup part, et Gustave tombe. L’homme suspect qui raccompagnait s’enfuit et alla droit à Vienne (16 novembre 1652).

Il avait fait beaucoup, et beaucoup lui restait à faire. S’il eût vécu quelques années de plus,, nonseulement il eût imposé, forcé la paix, mais il eût obtenu un résultat moral immense; il eût imprimé au cœur abaissé de l’Europe un idéal grand, fort, fécond.

L’allégresse héroïque qui fit ce bon géant calme et serein, et « joyeux tout le jour, » elle eût été comme une aurore morale dans cette sombre époque. C’est l’effet d’une telle force de tout rasséréner et de tout élever à soi. Chacun regarde, admire, et grandit d’avoir regardé. La moyenne générale change. Tous gagnent un degré; même les moindres sont moins petits. Le vrai héros, de loin, et là même où il n’agit pas,

par cela seul qu’il est, imprime à tous une gravitation par en liant; le monde aspire et monte, hausse vers le niveau de son cœur.

Le politique, le grand homme d’affaires, comme fut Richelieu, ou tel grand militaire, tel soi-disant héros, n’ont point du tout celte influence. Leur forte tension, et le bras d’airain, par lesquels ils serrent les ressorts, bandent la machine à casser presque, n’ont après, pour effet définitif, qu’une détente déplorable, une énervation générale. Et le monde en reste aplati.

L’idée de Richelieu, celle de l’équilibre et du balancement des forces, était-elle une idée vitale qui renouvelât l’esprit européen? Point du tout. L’équilibre peut avoir lieu entre vivants ou entre morts. Le très-faux semblant d’équilibre qu’on obtint à la longue par le traité de Westphalie, on ne l’eut réellement que par l’épuisement définitif et par voie d’extermination.

Maintenant, osons le dire, Richelieu se méprit sur le fond de son idée même. En cherchant l’équilibre entre protestants et catholiques, il ne s’aperçut pas que les protestants isolés, débandés, n’étaient pas même un parti, tandis que les catholiques avaient la force et l’unité d’une faction.

Quand Rome, Vienne, Madrid, les Jésuites, illuminèrent et firent des fêles pour la bataille de

Lutzen, ce n’était pas seulement pour la mort de Gustave, mais pour la ruine de Waldstein, qui, rendu et fini, bientôt tué, allait restituer à l’Empereur son rôle de chef des armées catholiques, et donner à ce parti, lié si fortement, l’unité absolue.

Qui dit l’Empereur dit les Jésuites. Ils sont les vainqueurs des vainqueurs.

La guerre, menée par des hommes de paix, par des hommes qui n’y vont pas, ne peut manquer d’ètre éternelle. La médiocrité, la platitude et la bassesse, centralisée au cabinet jésuite, vont de Vienne s’étendre partout comme un pesant brouillard de plomb.

Où est le général en chef après Waldstein? Au prie-Dieu, entre deux Jésuites. En réponse à celte question, ceux-ci avec satisfaction vous auraient montré là leur ouvrage, leur créature et leur propriété, un petit homme gras, qu’ils tiennent jour et nuit, gardent à vue, mènent, ramènent de l’oratoire à la chapelle. Créature étonnante! Il serait curieux d’expliquer commentées pères ont couvé, fait éclore celte espèce jusque-là inconnue en histoire naturelle. On avait bien le fanatique, mais on n’avait pas le bigot. Heureux mélange du sol, du furieux, combinaison savante d’aveugle docilité et de stupidité sauvage. Le fanatique était terrible; mais enfin il avait des yeux; il risquait par

moments d’entrevoir des lueurs. Mais rien ici; le sens de la vue manque. Aussi quelle force et quelle roideur! Nulle courbe; une droite ligne de férocité sotte qu’on n’eût imaginée jamais.

On ne peut contester qu’il n’y ait là une puissance réelle. L’absence de doute et de scrupule, la parfaite unité automatique, garde cet être à part des tergiversations humaines. En lui est scellée l’unité du parti catholique. Parti très-fort, qui ne peut se disjoindre. Que le pape ait des velléités pour la France, que l’Espagne parfois soit tentée de traiter à part, ces petites inconséquences n’ont aucune portée. L’un et l’autre essentiellement sont unis à l’Autriche. Même le Bavarois, rival jaloux de l’Autrichien, comment s’eu séparerait-il? Richelieu, bien à tort, a bâti sur cette espérance. Comment ne voit-il pas la fatale unité, l’indissolubilité de ce parti, où la Bavière et tous, par la grande question de spoliation territoriale, sont liés, attachés, collés et cimentés ensemble. Le drapeau de l’Empereur, c’est Y Édit de restitution.

Les protestants, qu’étaient-ils en substance? La transition du christianisme à la liberté, la liberté naissante, sous forme encore chrétienne.

La liberté, c’est la variété spontanée du génie humain. Elle arrivait avec vingt masques qui ne se reconnaissaient pas encore dans leur unité in-

time. Les calvinistes, à chaque instant, étaient maudits, trahis par les luthériens et les anglicans. Le grand traître, c’était l’Angleterre de Charles I er , au jugement de Gustave. Entre les luthériens, le Danemark frappé, effrayé, laissa les autres; la Saxe, môme le Brandebourg, ne furent pas plus fidèles. L’Allemagne luthérienne, en masse, était jalouse des Suédois, applaudissait peu leurs victoires.

Les protestants, si faibles par leur division nécessaire, furent un moment liés par un miracle. Ce miracle est Gustave-Adolphe.

Il fallait le laisser aller. Richelieu ne le pouvait pas avec son roi dévot. Et il ne le voulait pas non plus, étant prêtre, cardinal, légat de Rome en espérance. Il soutint, fortifia moralement les catholiques, c’est-à-dire les plus forts. Voilà quel fut son équilibre en 1632.

Somme toute, ce grand homme d’affaires ne montra pas beaucoup de prévoyance. Il ne prévit pas le rapide succès de Gustave, puis se l’exagéra. 11 ne prévit pas la mort de Gustave, et agit comme s’il devait vivre toujours, comme si un homme mortel, un héros toujours en bataille, était le danger futur de l’Europe plus que la faction durable de Vienne. Il ne prévit pas la fidélité forcée de la Bavière à l’Autriche. Il ne prévit pas l’infidélité de Saxe et de Brandebourg, qui le

poussèrent à la guerre, et puis le plantèrent là.

Frappé par la mort de Gustave, par la mort de YYaldstein , qui unifiait le parti catholique et lui restituait sa prépondérance intrinsèque, il fallut bien alors, tellement quellement, qu’il suppléât Gustave, qu’il entreprit le rôle étrange et impossible de chef des protestants, lui cardinal; que d’abord il payât la guerre, puis la fit. Avec quoi? Avec des officiers tellement ses ennemis, qu’ils aimaient mieux les Espagnols et désiraient être battus.

En janvier 1653, quand on le rapporta de Bordeaux, et que Louis XIII alla dix lieues au-devant du malade, il paraissait très-fort. Il frappa ses ennemis, frappa ses faux amis. Mais maintenant quels seront les vrais? Nous avons vu comment le P. Joseph l’avait trahi à Ralisbonne. Montmorency, naguère ami à Lyon dans la crise de 1630, a tourné et péri. Châteauneuf, son ami à la Journée des dupes, mais depuis gagné par les dames, a dansé pour sa mort; il le fait arrêter. Son instrument, d’Estrées, qui, en 1651, se fit pour lui garde, presque geôlier de la reine mère, d’Estrées même, celte fois, est du complot. Il a peur et se cache. Richelieu est forcé de le chercher, de le rassurer, de le reprendre; à quel autre se fiera it-il mieux?

11 est trop évident que personne ne croit que

Richelieu puisse durer. Il mourra, ou le roi mourra. Et d’ailleurs le roi peut changer. Comment lui reslc-t-il ? C'est ce qu’on a peine à comprendre. Comment supporte-t-il la vie que lui fait Richelieu?

Premièrement, celui-ci lui a chassé sa mère, la tient dehors, et ferme solidement la porte, lui faisant, pour rentrer, la condition impossible de livrer son confesseur, qui, dit-on, veut faire tuer le cardinal.

Deuxièmement, il maintient le roi en défiance de l’unique personne qu’il aime, lui démontrant sans peine que la gracieuse Hautefort est au fond l’espion de la reine, et lui redit tout ce qu’il dit.

Au moins ce roi dévot s’épanchera-t-il au confessionnal? Point du tout. On lui prouve que le jésuite Suffren appartient à sa mère, et tout à l’heure que Caussin, l’un de ceux qui succèdent, intrigue pour Anne d’Autriche.

Voilà un roi bien seul, bien ennuyé. De moins en moins, sa santé lui permet la chasse. Et Richelieu, de plus en plus, lui interdit d’aller à la guerre.

Par quoi donc le tient-il? Serait-ce par le douteux Joseph, si peu sûr en lui-môme, par le ministère capucin?

La nécessité politique le pousse à chaque in-

stant à des choses qui devraient être intolérables à la conscience du roi. En janvier 1635, pour l’affaire Montmorency, il lui faut proscrire cinq évêques. Il lui faudra bientôt agir contre le pape, qui approuve le mariage de Monsieur avec une Lorraine, qui accorde à l’Espagne les moyens de la guerre, l’argent de l’église espagnole, en refusant à Richelieu de faire payer le clergé français.

Richelieu ménagea au roi l'amusement d’achever l’affaire de Lorraine en entrant lui-même à Nancy.

La conquête fut menée comme une saisie judiciaire; le prétexte en justice, passablement grotesque, fut le rapt commis sur Gaston, un homme de trente ans, par la jeune princesse de Lorraine, qui en avait dix-huit.

En réalité, le roi était mené par la force des choses à se saisir de la Lorraine, comme chemin de l’Allemagne, où il devenait le chef réel du parti protestant.

Il avait travaillé l’hiver à refaire l’unité discordante de ce pauvre parti, qui paraissait s’abandonner lui-même. En avril 1635, il signa une ligue avec quatre cercles d’Allemagne, et avec les Suédois, à qui il promettait un million par année. Secours insuffisant. On le lui dit. Et il y parut bientôt à Nordlingen, où Bernard de

Weimar, général allemand des Suédois, fut battu par les Impériaux (août 1654). L’Allemagne, à la discrétion de l’Empereur, priait Richelieu deprendre Brisach, Philipsbourg, le haut Rhin, mais d’armer et d’intervenir, de descendre en champ clos, de remplacer Gustave.

Ainsi l’attraction fatale de celte guerre terrible, affamée d’hommes, entraînait la France. Et personnellement Richelieu, par son intérêt de ministre et ses passions d’homme, n’y était pas moins attiré. L’Espagne le minait au Louvre. Serait-ce toujours impunément que le roi irait chaque soir chez la reine écouter celte fille dévote, dangereuse et charmante, qui lui parlait pour sa maîtresse? Le plus fort levier de l’Espagne était à Paris même. Richelieu lui avait déjà ôté la prise de la reine mère. 11 devait lui ôter encore celle que lui donnait la petite cour de la reine Anne. Cette cour, qu’on voudrait croire délicate, élégante, n’en était pas moins la fabrique des plaisanteries fort sales et fort grossières qui couraient sur le ministre, sur sa vessie, ses urines, sur un ulcère caché qu’aurait eu, disait-on, sa nièce. On n’y épargnait rien pour faire arriver au roi cent contes ridicules sur ses mauvaises mœurs, ses déclarations à la reine, ses visites à Marion Delorme, les escapades invraisemblables d’un malade de cinquante ans, et si souvent au lit-

Ces sottises, lors même qu’on les prouve fausses et controuvées, diminuent un homme à la longue, l’avilissent, fatiguent ceux qui le défendent; ils finissent par croire que, dans tant de choses fausses, il y a un peu de vérité.

En 1634, Richelieu avait pris enfin deux grandes décisions : rupture ouverte avec l’Espagne, renvoi de la reine espagnole.

Celte dernière mesure eût été un grand coup en Europe. Elle eût indiqué qu’on faisait peu de cas des forces de l’Espagne, puisqu’on ne craignait pas de rompre sans retour avec elle, par un outrage personnel, d’homme à homme et de roi à roi.

Une dépêche de Philippe IV (arch. Simancas, ap. Capefigue) montre qu’il fut extrêmement effrayé. Elle nous apprend que Louis XIII était tout décidé, qu’il voulait faire entendre raison à la reine par l’ambassade même d’Espagne, en lui faisant craindre un procès scandaleux qui l’eût couverte de honte , et qui l’eût perdue en Espagne môme, dans sa famille humiliée. Cette terreur agit si bien sur Philippe IV, qu’il charge son ambassadeur d’une démarche assez basse près de Richelieu , voulant l’apaiser par tous les moyens, lui offrant tout, lui faisant dire qu’un esprit si vaste, si avide de gloire, ne pouvait trouver un champ digne de lui qu’auprès

du roi d’Espagne et dans les moyens infinis de la monarchie espagnole.

La même dépêche nous apprend que M. de Créqui, le gouverneur du Dauphiné, homme si important, et influent en Italie, était envoyé à Rome pour le divorce. Vaine ambassade. Il était évident que le pape, même sous la pression du parti français, n’en viendrait jamais à faire une telle injure au roi d’Espagne, à la maison d’Autriche, avec qui ses rapports secrets étaient bien plus intimes.

En tout, sur tout, à ce moment, le pape était contre la France. Il lui refusait l’argent qu’il donnait à l’Espagne. Richelieu, pour obtenir un don du clergé de France sans l’autorisation de Rome, fit valoir aux évêques qu’il n’allait commencer la guerre que pour délivrer un évêque, l’électeur de Trêves, enlevé par l’Espagne et prisonnier à Vienne. Celle pieuse croisade devait s’exécuter par l’épée protestante des Suédois et des Hollandais. Par son traité avec ceux-ci, Richelieu leur donnait moitié des Pays-Bas, s’adjugeait l’autre.

Richelieu accuse Henri IV d’avoir imprudemment voulu la guerre au moment de sa mort. Henri y était pourtant mieux préparé, plus en état d’y frapper de grands coups. Il dit à tort qu’il avait assez d’argent, de troupes, des places en bon

état. Fontaine-Mareuil et autres disent le contraire, et l’événement ne prouva que trop bien qu’ils avaient raison.

Il ne vit pas, ne prévit pas. Ce qu'il aurait pu voir, c’était son isolement réel, combien il était haï, et le profond bonheur que tout le inonde aurait à le faire échouer. Et il ne prévit pas que l’argent manquerait dès la seconde année, que la France, au lieu d’envahir, serait ellemême envahie.

Il y avait du jeune homme en ce grand homme, et de fortes chaleurs de cœur. Deux fois l’audace en choses improbables lui avait réussi, et dans la tentative de dompter la mer à la Rochelle (n’ayant pas de marine encore), et dans celle de forcer les Alpes au Pas de Suse (n’ayant pas même de poudre). Donc, il se remit à la chance, dans celle guerre contre l’Espagne, guerre contre la reine, guerre contre la cour, contre tous ses ennemis.

Pour leur crever le cœur, le jour même où il envoya la déclaration de guerre à Bruxelles, il exigea que l’on rît à Paris. Il fit représenter une comédie sur son théâtre, dont il fit l’ouverture (16 avril 1635). Il voulut voir la mine que ferait cette cour ennemie, et si elle oserait ne pas rire. La pièce, les Tuileries , avait été esquissée par lui-même, écrite par Rotrou, Cor-

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