CHAPITRE X
Les Carmélites. — Succès du Cid. — 1656-1 657.
Nous ne sortons pas des couvents ni du surnaturel. L’histoire de ce temps va de miracle en miracle. Au cloître se fait et se défait par voie occulte le nœud brouillé des plus grands intérêts. Le fil qu’une politique savante croit diriger aux cabinets clés princes, une main ignorante de femme le coupe en se jouant. Richelieu propose; la Vierge dispose. Tous les calculs du Palais- Cardinal sont bafoués par le Val-de-Graee.
Un mot d’avance qui contient tout, qui enveloppe le siècle même.
La question du siècle, c’est la mariage espagnol, redouté d’Henri IV, accompli par sa femme, presque brisé par Richelieu. A l’intérieur, à l’ex-
teneur, Richelieu sue à combattre l'Espagne et la maison d’Autriche. Mais, malgré lui, le mariage espagnol porte décidément son fruit. Une grossesse miraculeuse met dans le trône de France le sang de Charles-Quint, Dieudonné, ou Louis XIV, lequel ne combattra l’Espagne que pour prendre son rôle et la continuer par la ruine de la Hollande et de la France protestante.
C’est la victoire d’un mort sur un vivant, celle de l’Espagne sur la France; l’esprit espagnol, en un siècle, mène celle-ci à sa mutilation et à sa banqueroute de trois milliards.
Est-ce à dire que ce mort, ce blême et faible revenant, ait eu directement celte victoire sur les puissances de la vie? Non, l’Espagne n’aurait pas eu prise si la France elle-même ne s’était ouverte et livrée par l’admiration de celte vieille ruine, employant la vivacité d’un réveil de génie à relever l’Espagne dans l’opinion. Il y fallut Corneille, il y fallut le Cid et son succès national; événement énorme, d’une portée qui n’a jamais été sentie jusqu’ici.
Examinons. En 1635, à la rupture, lorsque l’ambassadeur d’Espagne, Mirabel, partit de Paris, où resta le foyer de l’intrigue espagnole? Aux Carmélites de la rue Saint-Jacques.
« C’est alors, dit Laporte, valet de chambre de la reine, qu’elle renoua correspondance avec son
frère Philippe IV. » Elle écrivait dans ce couvent.
Cette colonie de carmélites avait été, sous Henri IV, une vraie invasion espagnole. On a vu leur entrée triomphale à Paris sous les auspices des Guises. Elles établirent rue Saint-Jacques leur dévot ermitage, leur désert extatique, au lieu le plus peuplé et sur la grande roule du Midi, la plus fréquentée de France. Ce fut un autre Escurial à un quart d’heure du Louvre.
Nous devons à M. Cousin de connaître les pieuses origines de ces solitaires. Il est heureux. Au revers du critique qui croyait dénicher des saints, il a trouvé, rétabli dans leur niche, je ne sais combien de saintes, acceptant de confiance ce que les religieuses elles-mêmes ont écrit de leur propre sainteté, leur donnant la publicité de ses livres charmants, écrits sur les femmes et pour elles.
Moi, je suis moins heureux. Sur ma route, je vois sortir de là d’étranges réputations, la Fargis, par exemple. J’y vois que les saintes ellesmêmes, fort occupées du monde, mirent toute leur ferveur à avancer les affaires de l’Espagne.
Richelieu y avait l’œil. Il avait cru se donner une prise sur l’ordre en se faisant nommer protecteur des carmélites, et sur la maison de Paris en lui donnant pour supérieure une de ses parentes. Parente ou non, elle était femme, et, comme telle,
dans la ligue universelle des femmes contre Richelieu. La reine trouva là une sûreté qu’elle n’avait nulle part. Elle put y écrire tout le jour à son aise. Elle put y voir à la grille qui elle voulait, des inconnus, de faux pauvres, les agents que Mirabel envoyait de Bruxelles, le lord papiste Montaigu; un joli cavalier aussi, qui, dans ses grandes crises, lui venait à propos pour lui donner courage. Le cavalier n’était autre que la Chevreuse, qui vint parfois de son exil, faisant trente lieues en une nuit.
Entrait-on dans dans ce monastère? Un passage curieux de mademoiselle de Montpensier nous apprend que les couvents de fondation royale n’avaient point de clôture pour les officiers des princesses. Elle-même, à douze ans, entrant dans un monastère, tous les hommes de sa suite y entraient sans difficulté.
Que pouvait-elle donc tant écrire, n’entrant pas au conseil et tenue hors des affaires? La réponse n’est pas difficile. Le couvent, mêlé de noblesse, de bourgeoisie ligueuse, et visité par tant de gens, était un grand centre d’informations. Et plus directement encore, la reine, par mademoiselle de Hautefort, savait chaque matin ce que le roi avait dit le soir. Plus d’un secret d’État pouvait, par celte voie, aller droit à Madrid.
Il faut bien se rappeler la situation. L’Espagne
épuisée se voyait faire la guerre par la France épuisée. A chaque année, elle espérait que Richelieu n'en pourrait plus, serait tari, fini. Elle le crut en 1636, où, faute d’argent, il ne put refaire à temps son armée du Rhin et du Nord. La violente dictature des intendants qu’il mit partout alors lui donna des ressources, mais à l’instant provoqua des révoltes. L’Espagne comptait là-dessus, le guettait, l’attendait.
Mais les temps étaient bien changés. Les révoltes, isolées, partielles et sans concert, ne rappelaient en rien la Ligue. Les insurrections de paysans qui éclatèrent ici et là en 1658, la sournoise résistance (de bourgeoisie surtout) qui se lit sous forme religieuse et s’appela le jansénisme, n’auraient pas fait grand’chose. L’homme tant détesté n’en fût moins resté fort et haut dans l’opinion. On voyait sa terrible route à travers tant d'obstacles, et les résultats (médiocres au fond) qu’il obtenait étaient loués avec raison pour la grandeur de volonté, l’invincibilité que l’on sentait en lui. Mais voici qu’un matin, sous forme littéraire, sans pouvoir être arrêté, réprimé, un coup moral inattendu lui est porté par la main d’un enfant, la main innocente et aveugle du bonhomme Corneille. Coup oblique, indirect, qui entra d’autant mieux. Tout fut changé, et le public, et peutêtre Richelieu lui-même. 11 n’en est jamais relevé.
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Il faut dire que ce coup fut asséné au jour le plus critique, eu 1636, le lendemain de l’invasion, quand la France entamée douta du génie du ministre et l’accusa d’imprévoyance. Elle eut à ce moment un accès fou qu’elle a parfois, celui' d’admirer l’ennemi. Et, par un terrible à-propos (que l’auteur, certes, n’avait pas calculé), l’Espagne éclata au théâtre et y fut glorifiée.
Richelieu, essentiellement homme de lettres, aimait, nourrissait ses confrères, qui alors ne pouvaient vivre de leur plume. Malgré la détresse publique, il soutenait les bons écrivains du temps, la Mothe le Vayer, Rotrou, Corneille, Benserade, Renaudot, l’historien Mézeray, l’amusant Boisrobert, l’honnête et savant Chapelain. Il faisait plus que de les payer, il les honorait. Par exemple, il ne souffrait pas que Desmarets lui parlât découvert; il le faisait couvrir, asseoir. Néanmoins sa nature violente et la violence de son gouvernement, qu’il le voulût ou non, étouffait la littérature. Sa manie de faire fa i re des pièces, dont il faisait le plan et rimait quelques scènes, était despotique, irritante; ces pauvres limeurs à grand’peine tiraient la charrue sous l’aiguillon de ce terrible camarade.
En petit juge de Rouen, Pierre Corneille, avait, dès 1629, relevé, ou plutôt créé le théâtre, par une mauvaise pièce, Mélite , qui eut un succès im-
mense. La liberté d’esprit, chassée du monde réel, sembla vouloir se réfugier dans celui des fictions, dans le drame d’intrigue. Trois théâtres surgirent. Richelieu eut l'ambition de conquérir encore cet asile de la fantaisie et de la libre opinion. A son confident Boisroberl il attela quatre hommes, Corneille, Rolrou, l’Étoile et Collelel, et les regarda travailler. Le plus indépendant fut Collelet (de pauvreté proverbiale); il repoussa le plan du tout-puissant ministre. Corneille essaya de résister, puis obéit et fit ce qu’il voulut, mais se retira à Rouen (1655).
Là, un vieux secrétaire de Marie de Médicis, grand admirateur de l'Espagne, lui montra, lui recommanda une pièce espagnole, le Ci<1, de Guilain de Castro; il rengagea à porter ce beau sujet sur notre scène. Il y avait une difficulté; la pièce était la glorification du duel, si sévèrement puni par les édits, à ce point qu’on y sacrifia en 162G la tête môme d’un Montmorency. Sévérité, du reste, qui indigna et fut prise dans l’opinion comme un trait des plus odieux de ce gouvernement de prêtre. « Plus de général prêtre! » Ce fut le cri de la noblesse en 1655.
Glorifier le duel, c’était, dans les idées du temps, attaquer, détrôner le prêtre et relever le gentilhomme.
Dans une pièce, du reste, médiocre, Médée y
que Corneille venait de faire jouer l’année même de l’invasion, on avait admiré et applaudi ces vers :
Dans un si grand revers, que vous reste-t-il? — Moi,
Moi, dis-je, et c’est assez.
Mol fort et très-profond, bien plus que ne le sentit l’auteur. Le sort, la pensée de la France et son état moral étaient dans celte formule. La tempête d'idées et d’opinions qui battit le seizième siècle avait laissé un calme morne; plus de protestantisme; le catholicisme stérile (sauf un fruit sec, le jansénisme). Il ne restait guère que l’individu.
Des mœurs religieuses en dessus, fort gâtées en dessous. Et, avec tout cela, cette France gardait une étincelle, d’idées? Non, d’énergie, une certaine pointe du moins, la langue acérée, l’épée prompte. Un brillant coup d’épée, à cela véritablement se réduit l’idéal du temps.
« Que vous reste-t-il? — Moi. » Ce moi n’était que le duel.
Précisément la chose que le ministre poursuivait, punissait de mort.
Comment ce pauvre petit juge de Rouen, fonctionnaire craintif, bourgeois de mœurs et d’habitudes, s’emporta-t-il à cet excès d’audace? Et fût -ce bien le vieux secrétaire de la reine mère
qui fit cette malice de relever par là nos ennemis les Espagnols? Non, à coup sûr. Il y a une autre explication, meilleure, je crois. C’est que Corneille était dans un moment où les hommes ne se connaissent plus, et font parfois, sans savoir ce qu’ils font, de sublimes imprudences. 11 aimait, aimait sans espoir. Sans cette folie-là, il n’eût jamais fait l’autre.
Une autre chose à expliquer, c’est de savoir comment cet homme de robe, ce juge de Rouen, eut la pensée des gentilshommes, l’âme de la noblesse plus qu’elle ne l’avait elle-même. L’esprit bourgeois était très-belliqueux. Des Arnauld, avocats, nous voyons surgir cet Arnauld, capitaine, qui fil le fort Louis contre la Rochelle et forma le renommé régiment de Champagne. Du parlement de Pau sortit l’homme que Richelieu appelait la Gueire, le fameux Gassion. Le fils du président de Tliou, cet Auguste de Thou qui doit bientôt périr, va comme amateur à la guerre, en partie de plaisir, avec ses amis de la cour, aux endroits les plus dangereux, et s’amuse à se faire blesser.
Corneille amoureux fit Chimènc. Corneille escrimeur fit Rodrigue. Je veux dire escrimeur d’esprit et dispuleur normand. Scs drames, sauf les moments sublimes, ne sont qu’escrime et polémique.
Le Cid, présenté comme une imitation de l’espagnol, allait droit à la reine. Il fut représenté chez elle au Louvre. Richelieu fut surpris. Cet incident si grave échappa à sa surveillance.
Le coup parti, tout fut fi ni; impossible d’y revenir. Dès la première représentation, les applaudissements, les trépignements, les cris, les pleurs, un frénétique enthousiasme. Joué au Louvre, joué à Paris, joué chez le cardinal même, qui le subit sur son théâtre, supposant très-probablement que sa désapprobation souveraine, toujours si redoutée, tuerait la pièce, ou tout au moins verserait aux acteurs, aux spectateurs, une averse de glace; que, les uns n’osant bien jouer ni les autres applaudir, le Cid périrait morfondu.
Phénomène terrible! Chez le cardinal même et devant lui, le succès fut complet. Acteurs et spectateurs avaient pris l’âme du Cid. Personne n’avait plus peur de rien. Le ministre resta le vaincu de la pièce, aussi bien que don Sanche, l’amant dédaigné de Chimènc.
Contre celte erreur du public, le tout-puissant ministre, n’ayant nulle ressource en la force, fut obligé de faire appel au public même, au public des lettrés contre celui des illettrés, aux écrivains contre la cour et la ville ignorantes. Lue compagnie littéraire, à l’instar des académies italien-
lies, s’était formée vers 1629. Chapelain et autres bons esprits se réunissaient chez un protestant aimé de Richelieu, le savant Courart. En 1634, le ministre eut l’idée d’en faire une société qui s’occupât de mots (jamais d'idées), qui consacrât ses soins à polir notre langue. Ce fut l’Académie française. Nui péril. I/innocenle et honnête société devait la protection du cardinal à son fou Boisrobert, un bouffon de beaucoup d'esprit. Et elle avait pour chancelier un homme qui était tout à lui, Dcsmarets de Sainl-Sorlin.
Le 10 juillet 1657, au moment où Richelieu recommençait encore contre l’Espagne une campagne laborieuse, au moment ou la cour l’entourait de complots, son âme littéraire, plus occupée encore du succès de Corneille, éclata toute dans une solennelle ouverture qu’il fil chez lui de l’Académie française contre le Cùl et le public.
L’Académie naissante ne se souciait nullement de débuter par contredire l’opinion. 11 fallut les ordres précis, et même une menace brutale du ministre, pour qu’elle obéît : « Je vous aimerai comme vous m’aimerez, » dit-il. Evidemment il menaçait de supprimer leurs pensions.
On sait le jugement, faible et froid, médiocre, parfois judicieux, parfois timidement complaisant, que l’Académie publia, et l’insultante cri-
lique du ridicule capitan Scudéry, et les lâches injures de Mairet, jusque-là maître de la scène, qui s’avoua jaloux et releva encore par là le succès de Corneille.
Aurait-on pu en 1637, après \eCid, ce qu’on avait pu en 1626, punir de mort l’obstiné duelliste revenu pour se battre sous les croisées du roi? Non, l’édit était aboli, la scène avait vaincu les lois; sur Richelieu planait Corneille.
La campagne s'ouvrait. De quel cœur la noblesse allait-elle se battre contre les descendants du Cid, ces Espagnols aimés et admirés? Français et Espagnols allaient penser également que l’ennemi n’était qu’à Paris, l’ennemi commun, Richelieu.
Tout en voulant apaiser le ministre et lui demandant pardon d’avoir réussi, Corneille allait de crime en crime. Pas une de ses pièces qui n’eût l’effet d’une conspiration. Horace, quoique dédié au cardinal, fut avidement saisi par les Romains du parlement, les Cassius de la grand ’chambre et les Rrutus de la basoche. Cinna , la Clémence d'Auguste, sous cet homme inclément, parut une sanglante satire. Polyeucte fut représenté au moment où le ministre venait de mettre à la Bastille le Polyeucte janséniste, l’abbé de Saint-Cyran. Les femmes de Corneille sont déjà les frondeuses, et ce sont elles qui firent celles-
ci. La Palatine se croyait Emilie. Madame de Longueville disait de sang-froid, à Coligny, à la Rochefoucauld, ce que Chimène dit, dans son transport, ne se connaissant plus :
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
Mais la Chimène surtout, ce fut la reine. Avec ses trente-sept ans, notre reine espagnole, oubliée, peu comptée, un peu moquée pour ses couches douteuses, refleurit jeune et pure par la vertu du Cid. Sur elle, aux représentations, se fixent tous les yeux, à elle reviennent les bravos et l’enthousiasme public. Tout imite l’Espagne, se drape à l’espagnole, pour être bien vu de Chimène. Elle accepte ce rôle, et, quoique l’auteurinquiet ait dédié le Cid à la nièce du cardinal, la reine se pose sa patronne. Elle demande, obtien de Richelieu qu’on donne la noblesse au père de Corneille, et il n’ose refuser. Contradiction flagrante. 11 le fait honorer, il le fait condamner, subissant malgré lui l’arrêt de l’opinion, si bien formulé par Balzac : « Si Platon le met hors de sa cité, il ne peut le chasser que couronné de fleurs. »