‹ Richelieu et la frondeChapitre 18 sur 40 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

D:inger de la reine. — Août 1637.

La reine Anne d’Autriche, en 1637, n’était plus jeune. Elle était à peu près de l’âge du siècle. Mais elle avait toujours une grande fraîcheur. Ce n’était que lis et que roses. Née blonde et Autrichienne, elle brunissait un peu de cheveux, était un peu plus Espagnole. Mais, comme elle était grasse, son incomparable blancheur n’avait fait qu’augmenter. Flore devenait Cérès, dans l’ampleur et la plénitude, le royal éclat de l’été.

Elle fut plus lard fort lourde. Retz la trouve, à quarante-huit ans, « une grosse Suissesse. » Mais nous sommes encore en 1637.

Elle nourrissait un peu trop sa beauté, man-

gcait beaucoup el se levait fort lard, soit paresse espagnole, soit pour avoir le teint plus reposé. Elle entendait une ou deux messes basses, dînait solidement à midi, puis allait voir des religieuses. Sanguine, orgueilleuse et colère, elle n’en était pas moins faible; ses domestiques la disaient toute bonne. Elle avait eu (jeune surtout) un bon cœur pour les pauvres. Cœur amoureux, crédule et ne se gardant guère. La Chevreuse, qui la connaissait, disait à Retz : « Prenez un air rêveur; oubliez-vous à admirer sa belle peau et sa jolie main; vous ferez ce que vous voudrez. »

Sa parfaite ignorance el son esprit borné la livraient infailliblement aux amants par spéculation et aux rusées friponnes qui s’en faisaient un instrument.

Par deux fois, dans deux grands dangers de la France, on la mit en rapport avec l’ennemi. En 1628, quand l’alliance monstrueuse de l’Angleterre et de l’Espagne se faisait sous main contre nous, et qu’on poussait Waldstein à l’invasion de la France, elle sollicita le duc de Lorraine de nous abandonner, c’est-à-dire d’ouvrir la porte à Waldstein (chose avouée par un des Guises). Et, quand l’invasion se réalisa, en effet, dans l’année 1656, où la grande armée des voleurs impériaux entra par le Nord et par l’Est, où commença en Lorraine et au Rhin l’immense des-

(JG37)

truclion dont nous avons parlé, nous retrouvons notre grosse étourdie aux Carmélites, écrivant aux Espagnols, qui viennent à dix lieues de Paris!...

Elle trahissait et elle flattait. Elle s’était rapprochée de Richelieu. Elle lui demandait des grâces. Elle se laissa même aller, pour l’enivrer et l’aveugler, jusqu’à aller le voir chez lui à Ruel, où elle accepta ses fêtes galantes et ses collations, les concerts et les vers qu’il faisait faire pour elle.

II n’était pas tout à fait dupe. Un si grand changement l’inquiétait plutôt. Et, à ce moment même, il accueillait l’idée d’un petit complot qui eut écarté mademoiselle de Hautefort, l’avocat de la reine, son vertueux espion. Saint-Simon et quelques autres avaient entrepris de changer les platoniques amours du roi et de lui faire aimer une fille plus jeune, Lafayette, moins jolie, toute brune, mais nature tendre, amoureuse, élevée, de celles qui ravissent les cœurs. Le confesseur du roi, le jésuite Caussin, que l’on croyait un simple, entrait dans cette intrigue. Le fond du fond, ce semble, que Richelieu n’aperçut que plus tard, était que, Lafayette étant proche parente du père Joseph, son succès près du roi eût fait l’élévation du fameux capucin, donc la chute de Richelieu.

Les choses allèrent très-loin. La haine de la reine, un essai fort grossier qu’elle lit pour humilier la pauvre fille en surprenant celle nymphe idéale dans nos basses fonctions de nature, ne firent qu’irriter, échauffer le roi. Sa réserve, sa dévotion, cédèrent une fois dans sa vie. Il eut un vrai transport, et proposa à Lafayelle de venir s’établir chez lui, dans son petit Versailles, el d’être toute à lui.

Elle aurait fort bien pu être reine de France. Le roi ne pouvait avoir qu’une épouse, non une concubine. Tous furent saisis, surpris, épouvantés.

Richelieu commençait à voir à qui l’alTaire profiterait. Et les parents de Lafayelle commencèrent à prendre peur, à craindre d’être sacrifiés, si le roi, toujours incertain, n’allait pas jusqu’au bout. Ils abandonnèrent Lafayelle, firent dire par la jeune fille qu’elle voulait se retirer à la Visitation. Le roi pleura, mais, de toutes parts, on éveilla ses scrupules, on fit appel à sa dévotion. Lafayette pleura encore plus, mais s’en alla (19 mai 1637). Le père Caussin, qui ne lâchait pas prise, insinua au pénitent royal qu’il pouvait sans péché continuer de la voir à la grille. Religieuse et toujours aimée, elle n’en eut été que plus puissante peut-être pour amener le roi où l’on voulait.

La reine triomphait du départ de Lafayelte.

Cependant, au mois d’août, elle fut frappée à son tour. Un avis positif permit à Richelieu de saisir enfin sa correspondance. On arrêta Laporte, qni ne la trahit pas. Ce fut elle qui trahit Laporte, avoua, et, de plus, se laissa dicter une lettre pour lui ordonner de tout dire. Amené devant le ministre, il nia fermement. On ne poussa pas trop. Richelieu se montra doux et courtois jusqu’à envoyer de l’argent à madame de Chevreuse, qui s’enfuyait et partait pour l’Espagne. Il lit visiter le couvent, ne trouva rien que haires, cilices et disciplines. Il est faux et absurde qu’en cette visite le chancelier ait fouillé la reine effrontément, mis la main dans son sein. Elle n’était pas même à Paris, mais à Chantilly, près du roi.

A quoi tint son salut? A ce qu’on ne trouva pas les pièces essentielles? A ce que mademoiselle do Hautefort alla déguisée à la Raslillc, et avertit Laporte de ce qu’il devait dire? 11 y eut tout cela, mais encore autre chose. La douceur de Richelieu pour Laporte (qui ne fut pas mis à la question), les éloges môme que le ministre donna à sa résistance, à sa fidélité, montrent assez qu’alors il ménagea la reine. Pourquoi? Elle était à ses pieds et elle avait demandé grâce.

11 l’avait terrifiée d’abord, lui faisant croire qu’il avait trouvé tout. Et alors, perdant la tête,

clic l’avait prié d’éloigner les témoins et de rester seul avec elle. Le manuscrit cité par Capefigue, quoique de la main du cardinal, est si naïf, qu’on n’y peut méconnaître ce que dut sentir la femme effrayée. Par sa trahison de Laporte, par celle qu’elle fit (plus haut) de la Fargis, on voit comme elle était peureuse. Elle fut d’autant plus caressante, plus qu’une reine, plus qu’une femme ne pouvait l’ètre avec sûreté : « Quelle bonté faut-il que vous ayez, monsieur le cardinal!... Tirez-moi de là; je ne ferai plus de faute à l’avenir. » Elle avançait, offrant sa main tremblante. C’était fait de la fière Chimène. Au vainqueur de dicter les conditions.

Au grand étonnement de la reine, Richelieu recula. Il ne prit point cette main, s’inclina humblement et dit qu’il allait demander les ordres du roi. Que dire des contradictions humaines? La faveur que, cinq ans plus tôt, en novembre 1652, il avait cherchée, désirée, il la décline en 1657. Y vit-il une perfidie, un piège féminin pour le perdre? Ou peut-être, malade, vieilli, il se jugea, se contenta de tout pouvoir.

Revenu, rapportant l’ordre du roi, il la retrouve humiliée, anéantie. Comme une petite fille, elle écrit devant lui une confession de ses rapports avec l’Espagne, une promesse de ne plus récidiver, de se conduire selon son devoir,

de ne rien écrire qu’on ne voye, de ne plus aller aux couvents, du moins seule, et de n’entrer dans les cellules qu’avec telle dame qui en répond au roi.

Pièce grave, qui pouvait servir si l’on allait jusqu’au divorce. Mais, même en donnant cet acte contre elle, elle n’eut pas grâce entière du roi. Il ne lui parla plus. Tout le monde s’éloigna d’elle. Les courtisans qui entraient dans la cour de Chantilly tenaient les yeux baissés, afin qu’on ne pût dire qu’ils regardaient les fenêtres de la reine. Elle étouffait de honte et de douleur, et, les deux jours qui suivirent son pardon, chose inouïe pour elle, elle ne put manger.

Trois personnes lui restaient fidèles et travaillaient pour elle en dessous; d’abord deux femmes généreuses, Hautefort par dévouement, Lafayetle par dévotion; enfin le père Caussin, qui, sous son air béat, saisissait adroitement toute occasion de faire scrupule au roi de vivre mal avec sa femme, de tenir sa mère en exil et de continuer la guerre. Pour s’amender des trois péchés, une chose suffisait : renvoyer Richelieu.

Les Jésuites, qu’on croit de si grands politiques, satisfont peu ici. Ils se montrent flottants et peu d’accord. Plusieurs étaient pour Richelieu. Plusieurs, un père Monod, qui gouvernait la régente de Savoie et qui influait sur Caussin,

Caussin même et d’autres sans doute voulaient renverser Richelieu. Mais qui eussent-ils mis à la place? On a dit le vieux Angoulême, bâtard (fort méprisé) de Charles IX; j’ai grand’peinc à les croire si sots. Angoulême peut-être aurait suffi comme drapeau et mannequin; mais dessous, très-probablement, était en embuscade le seul homme capable, le père Joseph, que sa parente Lafayetle eut mis sans peine au ministère.

Quoi qu’il en soit, ces souterrains, ces mines, poussés d’août en décembre, avaient réussi chez le roi. 11 était pris. On le voit par une lettre craintive de Richelieu où il lui explique qu’à tort le père Caussin dit qu’il désire se retirer; il le fera quand la paix sera faite. Humble manière de conjurer l’orage et de gagner du temps.

Il arriva pour Angoulême ce qui était arrivé pour les parents de Lafayetle. 11 s’effraya de cet honneur de succéder à Richelieu. La terrible réputation du cardinal le servit encore cette fois. Angoulême lui dénonça tout. Richelieu le mena lui-même au l'oi, demanda si vraiment c’était lui qui le remplaçait. Le roi balbutia, s’excusa. Et Richelieu resta plus maître que jamais.

C’était le 8 ou le 9 décembre. Tous les fils laborieusement ourdis par la cabale se trouvaient à la fois rompus. Tous les moyens humains,

Caussin, Hautefort et Lafayette, les avertissements, les prières, les suggestions de l’amour et de la dévotion, avaient échoué. Il fallait un coup d’en haut pour trancher le nœud, un miracle. Il se fit.

Page 1