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des aides, où il alla, les magistrats lui reprocher en face et son traité avec l’Espagne, et l’argent de l’Espagne qu’il venait de recevoir, et son audace à se représenter devant les tribunaux qui venaient de le déclarer coupable de lèse-majeslé. Il se troubla, s’emporta, mais ne put rien nier. Un simple président des Aides l’accabla, lui parlant de par la loi, de par la France, bravant la sinistre figure qui respirait le meurtre. 11 fut bien clair dès lors que les magistrats sentaient derrière eux la bourgeoisie armée, qu’ils repousseraient Mazarin, mais n’adopteraient pas Condé, et que, si celui-ci mettait dans Paris sa petite armée étrangère, ce serait à force de sang.
C’est ce qui rendait si bonne et si forte la position de Mazarin. Le ministre italien semblait encore, ayant le roi de son côté, contre l’allié de l’Espagne et l’armée espagnole, représenter le vrai parti français. La question de nationalité, mise enjeu, prime toujours et domine la question de liberté. Plus d’un frondeur sincère, plutôt que d’ouvrir Paris aux drapeaux de Philippe IV, l’aurait ouvert au Mazarin.
Celui-ci était fort tranquille. Il avait sous la main Turenne, et plus loin la Ferté avec une seconde armée. Le duc de Lorraine vint un moment aider les princes, mais fut aisément renvoyé, ou par terreur ou par argent. N’ayant de
bien que son armée, il hésitait beaucoup à la risquer en agissant contre Turenne. Il partit le 16 juin.
Condé, désespéré, retomba sur Paris, son unique ressource, étant sûr de périr s’il n’en venait à maîtriser la ville, à s’y loger militairement, à l’exploiter à fond par sa fausse Fronde, mi-canaille et mi-gentilshommes, faux savetiers, faux maçons qu’il jetait dans le peuple, et qui, sous cet habit, étaient de vieux soldats, nés et habitués dans le sang, et tout prêts aux plus mauvais coups.
Déjà celte terreur avait réussi contre Monsieur. Un de ces maçons de Condé tira sur lui deux coups de pistolet par-devant tout le peuple aux portes du Palais de Justice. Monsieur s’enfuit à toutes jambes. Depuis ce temps, il aima fort Condé et ne put lui rien refuser.
Monsieur dompté, il fallait dompter le parlement. Le 25 juin, une foule immense assiège le Palais. Le peuple veut qu’on en finisse. D’abord, malentendu entre des compagnies bourgeoises, qui tirent l’une sur l’autre. Les gens de Condé en profitent. Ils nettoient le grand escalier à coups de pistolet, tuent trente personnes, en blessent un nombre infini dans cette foule compacte. Les magistrats veulent sortir. On leur saule à la gorge. On les fait rentrer pour voler. On bat, on gourme.
on traîne les conseillers plus morts que vifs. Les arrêts désormais seront rendus dans le désert, sans président ni conseillers, par quelques jeunes gens des Enquêtes.
Ce qui rend ceci plus horrible, c’est ce qu’explique fort bien Mademoiselle, la grande alliée de Condé. En frappant ce coup sur le parlement pour l’empêcher de traiter, il voulait traiter lui-même. Il prêtait une oreille crédule aux vaines propositions dont l’amusait le Mazarin. Mais celui-ci employait ce temps; de tous côtés, il rassemblait des troupes, fortifiait Turenne.
Une révélation curieuse nous montre qu’à ce moment il était occupé de l’intérieur de la petite cour, autant et plus que de Paris. Le jeune roi avait quatorze ans. On pouvait le croire assez près d’une crise de nature qui donnerait prise sur lui. Sa mère le garderait-elle? ou Mazarin s’en emparerait-il? C’était déjà la question.
Mazarin avait honteusement, indignement négligé l’enfant, et il portait la mère sur ses épaules. Il était excédé des assiduités d’une grosse femme de cinquante ans. Tendre, en réalité trop tendre, elle avait pris dans son absence assez patiemment les galanteries hypocrites du facétieux Retz. Cela eût été loin si elle n’eût su qu’on en répétait tous les soirs la comédie chez les Chevreuse. Bref,
Mazarin, à son retour, ne fut plus le doux, le charmant cardinal, l’ancien Mazarin, mais un rude et brusque mari, ne daignant même ménager les convenances du rang, et disant à la pauvre reine devant témoins : « Il vous sied bien, à vous, de me donner des avis ! »
Il n’avait rien fait jusque-là pour gagner le jeune roi. Il le laissait sans argent dans la poche, ne renouvelait pas même ses habits, si bien qu’à quatorze ans il avait ceux de douze, beaucoup trop courts. Il n’aimait que sa mère, était très-caressant pour elle. A vrai dire, elle achetait cela par une complaisance sans bornes, faible et molle, soumise à ses moindres caprices. On pouvait croire qu’elle voulait le garder dépendant, à force de tendresse. La grande affaire de cour tant disputée entre les dames, la question de savoir laquelle donnait la chemise au lever, avait été tranchée; elle ne la prenait que des mains de son fils. Déjà grand, il voulait, exigeait qu’elle le baignât avec elle. Il le voulut un jour, ayant trèschaud, au risque de sa vie, et, sans le médecin, elle hasardait la chose, plutôt que de lui résister.
Déjà il recherchait les dames, se plaisait au milieu des filles de la reine. Il y avait à parier qu’il choisirait bientôt, qu’il aurait quelque favorite. Mais s’il avait un favori? C’est à quoi son-
gea Mazarin. A la Saint-Jean (précisément la veille du massacre fait au parlement), Mazarin invite l’enfant à dîner. On dînait vers midi. Il revint à sept heures du soir. Que se passa-t-il dans cette longue fête? On ne le sait; mais il revint triste, dit Laporte; il voulut se baigner, et Laporte « vit bien de quoi il étoit triste. »
Laporte sut les choses, mais non pas les personnes. L’enfant ne dénonça pas « l'auteur du fait, » celui avec qui le pervers avait cru le lier par une complicité de honte. Je ne vois près de Mazarin de jeunes gens que ses neveux. L’un fort petit, élevé aux Jésuites, dans leur collège de Clermont. L’autre, déjà hors de pages, n’avait que deux ans de plus que le roi, et pouvait être un camarade. Il était fort aimé de tout le monde pour sa douce et jolie figure, et pour un charme d’esprit et de bonté. Ces deux neveux périrent trèsmisérablement. Le petit, que son oncle avait mis au college pour se populariser, fut berné par ses camarades sur une couverture, mais tomba par terre, fut tué. L’autre, cette brillante fleur d’Italie par laquelle il croyait tenir le roi, périt victime de l’impatience qu’il avait de l’avancer. 11 l’exposa au combat du faubourg Saint-Antoine, l’y fit lieutenant général à dix-sept ans, et au moment où il fut tué.
Pour revenir, Laporte comprit bien que, de
loute façon, il était perdu, qu’il parlât ou ne parlât pas. Mais cet homme honnête et courageux,
' qui avait risqué sa vie pour la reine, s’immola encore, l’avertit. 11 était sûr que, dans sa misérable servilité pour Mazarin, elle ne garderait pas le secret. Et, en effet, bientôt Laporte fut chassé en perdant (sans indemnité) la petite charge qui était l’unique patrimoine de sa famille.
Elle profita de l’avis toutefois. L’enfant, fort différent de son jeune frère, aimait les femmes et n’aimait qu’elles. Sa mère paraît l’avoir confié de bonne heure à la maternité galante d’une dame fort laide, madame de Beauvais, sa première femme de chambre, pas jeune et qui n’avait qu’un œil. Elle n’en fut pas moins, dit Saint- Simon, la première aventure du roi.
Voilà donc la situation à la Saint-Jean. Admirable de tous côtés. Sodome à Saint-Germain. Et au Palais, l’avant-goût du carnage qui eut lieu quelques jours après. Ici la boue, et là le sang.
Pendant qu’un prêtre, puis un chartreux, et encore une belle dame, maîtresse de Condé, négocient pour lui à la cour, Mazarin a enfin ses deux armées et peut agir. Condé va se trouver à Saint- Cloud pris entre les deux. 11 entreprend de filer sous les murs et d’aller se poster au confluent de Charenlon. Opération scabreuse devant un général aussi attentif que Turenne, qui, de Monlmar-
tre, de Ménilmontant, de Charenton, pouvait à chaque pas le foudroyer. Condé remit tout à la chance, et compta sur son danger même, pensant qu’il déciderait Paris à le recevoir. Mais le contraire advint. Il frappa à toutes les portes. Aucune n’ouvrit. A la porte Saint-Denis, Turenne était là, pouvait l’écraser de boulets. Il lui tua peu d’hommes d’arrière-garde, et le laissa passer jusqu’à la porte Saint-Antoine.
Condé envoyait coup sur coup presser, prier Monsieur. Sa fille aussi priait, pleurait. Monsieur faisait le malade, et tous les gens de sa maison riaient, pensant que Condé serait tué. Cependant Monsieur, sentant bien qu’il se compromettait par son inaction, sans agir, écrivit. Il donna une lettre vague à Mademoiselle pour l’autoriser à demander à l’Hôtel de Aille les choses nécessaires. Avec ce mot, l’audacieuse princesse pouvait ce qu’elle voulait. Le gouverneur de Paris L’Hospital et le prévôt des marchands lui étaient fort contraires. Ils voulurent ajourner. Leur résistance ne dura pas le temps d’une messe basse qu’elle prit en passant par morceaux. La Grâce agit, surtout par les cris de la Grève, où l’on entendait nettement : « Entrons, noyons ces Mazarins. »
Donc Mademoiselle emporta ce qu’elle voulait, un secours pour Condé, et, le plus difficile, sa retraite à travers Paris. Elle avance bravement
au bruit des canonnades dans la rue Saint-Antoine, rencontrant des morts, des blessés, la plupart ses amis. Elle s’émeut, mais sans se troubler.
Condé a fait des efforts surhumains, mais fait des pertes énormes. Il trouve Mademoiselle établie dans une maison tout près de la Bastille. Elle lui offre de lui ouvrir Paris. Il refuse de reculer. « Il était dans un état pitoyable. Deux doigts de poussière sur le visage, ses cheveux mêlés, sa chemise sanglante, sa cuirasse pleine de coups, l’épée nue à la main (ayant perdu le fourreau)... 11 pleurait... » Mademoiselle, pendant qu'il retourne au combat, lui envoie des renforts, fait filer les bagages, reçoit, fait soigner les blessés. Mais tout cela ne suffisait pas. Une seule chose pouvait sauver celui-ci, c’était que la Bastille prît parti, tirât de ses tours et le reçût sous son canon.
Les Broussel tenaient la Bastille. Un fils du vieux Broussel en était gouverneur. Se décida-t-il en ce jour sans l’aveu de son père, sans l’aveu des frondeurs, des Miron, Charton, Blancmesnil, de la vieille et pure Fronde? Je ne le pense pas. La désertion du cardinal de Retz, qui s’était fait ermite à Notre-Dame depuis qu’il avait le chapeau, n’avait pas enterré avec lui le parti. Il existait disloqué, discordant. On le voit bien, malgré l’ombre fatale que jette ici la partialité des Mé-
moires. A croire ceux-ci, Mademoiselle a tout fait. Qui lui permit de faire? Celui qui lui baissa le pont-levis et qui la mit dans la Bastille. Et qui celui-là? C’est la Fronde.
La vieille Fronde avait à choisir entre la brutalité militaire du parti de Condé et l’infamie de Mazarin. Elle choisit, et sauva Condé.
11 était temps. Car on voyait la seconde armée royaliste qui, de la Seine, venait pour prendre en liane Condé, déjà trop faible contre celle de Turenne. Encore dix minutes, il était perdu.
On voyait tout cela des tours distinctement. Et le fils de Broussel fut trop heureux quand Mademoiselle lui montra l’ordre, faux ou vrai, de Monsieur pour tirer sur V ennemi.
Quel ennemi?
Les canons braqués sur la ville furent tournés vers Charonne, où était le roi. Qui allait tirer sur le roi?
Ce fut un conseiller nommé Portail, donc le Parlement, qui tira.
Il n’y eut que trois volées et trois petits boulets. Mais, si la F ronde n’eût été déjà divisée et morte par l’abandon de Retz, ce n’élait plus la Fronde, mais la révolution d’Angleterre. Et c’était 1 eLomj Parlement.