CHAPITRE XXIV
Fin de b Fronde. — Le terrorisme de Condé. — Massacre de Fliotel de Ville — 1652.
Au messager qui porta la nouvelle et lui montra les tours couronnées de fumée, Coudé dit : « Tu me donnes la vie. » Et il faillit l'étouffer de ses embrassements.
Ce feu ne pouvait guère pourtant intervenir de près dans le combat. Il n’eût pas empêché Condé d’être écrasé au pied des tours. Il ne portait qu’au loin. Il était admirable pour frapper à Charonne sur le roi et sur Mazarin.
Cela même effraya. On le prit comme la voix de Paris, comme menace de la grande ville, comme signification définitive que la Fronde adoptait Condé, que la révolution ne reculerait
plus, mais se transformerait et frapperait la
royauté.
Mazarin fut surpris, atterré. A toutes les portes, il avait cru avoir des gens à lui. Il était sûr d’entrer, et ne songeait qu’à amener la reine et les dames en triomphe. Il resta aplati, ne profita pas de ses forces. S’il eût permis à Turenne de droite, à la Ferté de gauche, de pousser leurs armées, de s’unir en formant un coin, ils entraient infailliblement; ils perçaient à travers Condé, perçaient jusqu’à Paris, ayant de moins en moins à craindre les boulets qui volaient par-dessus leurs têtes. Ils auraient ri sous ces canons tirés dans les nuages, et trouvé à la porte Saint-Antoine un monde de gens impatients de la leur ouvrir. Mais Mazarin perdit la tête. Turenne, je crois, garda la sienne. Pour la seconde fois, il épargna Condé. Froid, calme et prévoyant, il se soucia peu, pour faire triompher Mazarin, de marquer dans l’avenir sa maison, celle de Bouillon, du sang d’un prince, et du carnage horrible où allaient périr pêle-mêle nombre des grands seigneurs de France.
La porte Saint-Antoine s’ouvrit, non sans peine, à Condé. Il y fallut des prières, des menaces, et l’intérêt aussi qu’excitait sa bravoure héroïque. « Voulez-vous faire périr M. le Prince? » Cela emporta tout.
Mais, à la porte Saint-Denis, on n’entra que de force et en cassant la tête à l’officier bourgeois qui commandait, d’un coup de pistolet.
L’entrée ne fut pas gaie. C’étaient des vaincus qui entraient et qui venaient chercher asile. Une armée moitié espagnole, et des faux Espagnols de Flandre. Des files de bagages infinis et des blessés sans nombre, un encombrement désolant.
Rien de moins rassurant, d'ailleurs, que de mettre dans une ville si riche tant d’hommes de pillage et de sang. On les logea entre Saint-Victor et Saint-Marcel, dans un faubourg muré, gardé par la Seine et la Bièvre; on pouvait dire qu’ils étaient dans Paris et qu’ils n’y étaient pas. Mais les bourgeois ne s’aperçurent que trop du voisinage de ces troupes mal disciplinées, battues, mais impudentes et de mauvaise humeur, qui n’auraient pas mieux demandé que d’avoir sur leurs hôtes le succès qu’elles n’avaient pas eu sur l’ennemi.
Condé trouva la ville fort changée et fort partagée. La Fronde même, qui venait de le sauver, n’était nullement d’accord pour lui. Sans parler de la Fronde inerte du cardinal de Retz, caché «à Notre-Dame, il y avait la Fronde orléaniste, attachée à Monsieur; la Fronde royaliste, qui voulait le retour du roi et de la cour, et n’excluait que Mazarin. Celle-ci, c’était vraiment presque
toute la ville. Peu voulaient Mazarin, et peu voulaient Condé.
Condé n'avait qu’une chance, frapper un coup sanglant, se relever par la terreur, compromettre Monsieur. Qui donna ce conseil sinistre? Qui fit croire à Condé que cet excès d’ingratitude de frapper qui l’avait sauvé, de punir Paris, son asile, de sa généreuse hospitalité, lui porterait bonheur? On l’ignore. Peut-être un sot et dur soldat, de ces ignorants capitaines, bornés comme un boulet. Ou bien serait-ce l’homme de Richelieu, élevé aux choses violentes, le malencontreux Chavigny, un fils de la fatalité, né pour aller de faute en faute, de malheur en malheur, qui mourut peu après, fort pénitent, fort janséniste. Il serait mort, dit-on, des reproches que lui fit Condé d’avoir traité pour lui; mais, qui sait? ces reproches avaient peut-être un autre sens.
Le prévôt des marchands avait convoqué à l’Hôtel de Ville une assemblée pour le 4 juillet, six magistrats et six bourgeois de chaque quartier, de plus tous les curés, redevenus, comme Retz, grands amis de la paix. Les magistrats frondeurs étaient sûrs d’y être envoyés, et l’on pouvait prédire que la majorité serait frondeuse. Mais frondeuse de quelle nuance? De celle qui voulait le roi sans Mazarin.
Cette Frondc-là avait sauvé Condé, mais elle
ne voulait pas éterniser pour lui la guerre.
Le 3 juillet, Coudé prit son parti, et chargea ses soldats de faire peur à cette assemblée. Il fil louer le soir chez les fripiers deux cents habits d’ouvriers dont il affubla pareil nombre de ses tueurs les plus déterminés. On loua à la Grève quelques chambres, où l’on pratiqua dans les murs des meurtrières qui répondraient juste aux fenêtres de la salle de l’Hotel de Ville, qui étaient en face. On jeta un mot d’ordre dans la population misérable du quartier, les maçons sans ouvrage, les bateliers qui ne naviguaient plus : on dit partout la nuit qu’il fallait en finir avec les Mazarins. La chaleur était grande. Pour donner l’élan à l'affaire, on eut soin d’amener en Grève cinquante pièces de vin à défoncer.
Talon, un honnête homme et un consciencieux magistral, affirme qu’un des amis du prince, M. de Rohan, sut la nuit cet affreux secret; que, le 4 au matin, il pria, supplia Condé de ne point faire cette chose insensée et horrible. Elle devait lui donner un jour de force, mais le lendemain l’horreur universelle, la haine de Paris, qui s’ouvrirait au Mazarin. Pouvait-il bien d’ailleurs envelopper dans ce carnage les plus ardents frondeurs, les gens de son parti, du parti qui venait de lui sauver la vie en le couvrant du feu de la Bastille?
Le second de Bronssel, Charton, allait se trouver là. L’aîné des barricades, Miron, celui qui le premier lit battre le tambour au jour où naquit la Fronde, Miron, allait aussi en aveugle à la mort. Mais, outre ces frondeurs, il y avait des gens, le conseiller Ferrand, l’échevin Fournier, qui étaient purement et simplement amis des princes et des séides de Condé. N’étail-ce pas une chose énorme et monstrueuse de ne pas les avertir? On eût ébruité le secret, dira-t-on. Mais il était déjà communiqué à tant de gens! Rohan ne fut pas écouté. Apparemment les conseillers du prince jugèrent qu’en cette vieillesse des partis les amis trop anciens sont lièdes, cependant exigeants, et qu’on est trop heureux de ces purgations fortuites qui expulsent un sang refroidi.
Soit que le secret transpirât, soit pressentiment vague, plusieurs hésitaient d’y aller. Un marchand de la rue Saint-Denis, fort estimé, aimé, était retenu par sa femme. 11 dit : « Je suis nommé; c’est mon devoir d’aller. » Mais il se confessa et communia, pensant aller à la mort.
Les deux princes arrivèrent fort lard à l’assemblée (Conrart dit à six heures). Condé sans doute priait, poussait dès le matin Monsieur, peu curieux de celte fêle. Un trompette du roi arriva en même temps pour demander qu’on remît l’as-