‹ Richelieu et la frondeChapitre 35 sur 40 · IG · texte numérisé non relu

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semblée. Elle s’insurgea contre, et parut trèsfrondeuse, mais non dans l’intérêt des princes, demandant seulement « que le roi rentrât sans Mazarin. » Les princes mécontents se levèrent, descendirent.

Est-il sûr qu’ils aient dit à la foule : « Ce sont des Mazarins, failes-en ce que vous voudrez? » On l’a dit, mais j’en doute. Ce signal de mort était superflu. Coudé, croyant peut-être se laver les mains de la chose en la rejetant sur un autre, avait logé le roi des halles, le mannequin Beaufort, dans une boutique des ruelles qui vont «à la Grève pour surveiller l’exécution. Chose curieuse qu’atteste Conrart, malgré les cinquante tonneaux •de vin, l’affaire ne prenait pas. Quelques coups de fusil partirent bien de la Grève, tirés en haut, donc innocents. Le peuple était plutôt triste, et plus sombre que furieux. « Les plus méchants n’attaquaient point. » Qui voulut fuir d’abord échappa sans grande peine.

Mais il se trouvait là aussi des gens moins incertains, venus de chez Condé, et de ses propres domestiques. Ses soldats déguisés, qui buvaient depuis le malin avec les bateliers, ne souffrirent pas non plus que la chose avortât. Ils attaquèrent en hommes d’expérience, d’une part tirant d’en face par les trous faits exprès sur les larges fenêtres de la salle de l’Hôtel de Ville; d’autre part

attaquant d’en bas, de près et du plus grand courage» les défenses improvisées que les archers de la ville avaient faites au vestibule et à l’entrée du fameux escalier. Ces archers, peu nombreux, et n’ayant guère de poudre, firent cependant une très-belle résistance, tirant quatre par quatre, et chaque fois tuant quatre soldats.

Ceux-ci étaient désespérés; ils entrèrent' en fureur. L’un d’eux, ayant déjà trois balles, s’acharnait de son bras mourant à arracher un pieu; il fut tué dessus à coups de hallebardes, d’épées et de poignards.

Le gouverneur de Paris, L’Hospital, le prévôt, tous les royalistes, craignaient beaucoup, mais non pas les frondeurs. Des hommes idolâtrés du peuple, le président J’ dis ça (Charton), le bouillant colonel et maître des comptes Miroir, n’imaginèrent pas un moment qu’on voulût s’attaquer à eux. Charton se mit sur la fenêtre, cria qu’on s’arrêtât, qu’il répondait de tout; mais on tira sur lui. Il descendit, il s’offrit pour otage. En un moment, il fut coiffé de cinq cents coups, s’arracha à grand’pcine et se cacha aux lieux d’aisance. Miron fut moins heureux encore. Il entreprit de se faire jour pour aller faire armer ses gens et délivrer l’IIôtel de Ville. « Vous périrez! lui dit-on. — Il n’importe! que je périsse en faisant mon devoir. » A peine sur la Grève, il crie :

« Je suis Miron. » Il est jeté à terre par un savetier qu’il avait naguère empêché de tuer un magistrat. Un cuisinier et un petit laquais de Condé frappent dessus; il est percé de coups.

Les amis que Condé avait dans l’assemblée, fort étonnés de voir massacrer les frondeurs, se hâtent de faire un écriteau en grosses lettres, y écrivent Union, espérant désarmer l’émeute. Mais l’émeute était ivre de vin, de sang, n’y voyait plus. Ferrand, l’un d’eux, qui descendit, fut tué à côté de Miron.

Cependant Condé et Monsieur étaient entourés de personnes qui priaient, suppliaient, pleuraient pour qu’on envoyât au secours. Le laquais d’un des partisans dévoués de Monsieur, qui était à l’IIôtel de Ville, arriva jusqu’au prince. 11 le trouva paisible qui sifflait. « Monseigneur, ils vont tuer mon maître ! » Le voyant sourd, paralytique, aveugle, il perdit tout respect, l’empoigna par le bras, croyant le faire lever... Mais toujours ce bras retombait...

Un homme cependant arrive essoufflé. « Le feu est à l’Hôtel de Ville ! » Monsieur dit à Condé : « Mon cousin, ne pourriez-vous pas aller mettre ordre à cela? — Monseigneur, dit Condé, je ne m’y entends point. Je me sens poltron pour ces choses. — Eh bien, dit Mademoiselle, j’irai. Il faut sauver le gouverneur et le prévôt. — J’irai

avec vous, » dit Coudé. Mademoiselle l’en empêcha. Elle n’alla pas jusqu’au bout. Au pont Notre-Dame, on lui dit qu’ils étaient enragés à ce point qu’ils avaient tiré sur le Saint-Sacrement qu’un curé apportait en Grève. Ses gens la supplièrent de ne pas avancer.

Le feu n’avait pas pris. Il n’y eut qu’une grande fumée dont les enfermés étouffaient.

D’autre part, un curé parvint jusqu’à Beauforl, et lui lit honte de ce mélange horrible où il confondait ses amis. 11 avança alors, sauva quelques personnes. Mais ce qui fut plus efficace, c’est que, les furieux soldats de Condé ayant été tués ou blessés en grand nombre, il ne restait giière sur la Grève que de la canaille. Ces meurtde-faim, fort peu passionnés, imaginèrent qu’il y avait là une grosse affaire pour eux à dépouiller les richards qui seraient trop heureux de n'être que volés. Ils montèrent, trente d’abord d’un même flot. Et ils trouvèrent l’affaire encore meilleure. Ces gens, qui n’attendaient que la mort, non-seulement se laissèrent voler très-volontiers, mais leur proposèrent des traités, deux cents francs, trois cents francs, pour être ramenés chez eux. Ce commerce honteux, misérable, de vies humaines, qui s’élail fait à la Saint-Barthélemy, se revit dans Paris. Les défenseurs payés se croyaient si autorisés d’en haut, qu’ils

ne faisaient difficulté de dire leurs noms, leurs métiers, leur adresse, et venaient froidement loucher le lendemain le prix convenu de la veille.

Mademoiselle, qui, dans tout cela, montre un cœur de princesse, et point du tout de femme, donne la belle excuse qu’elle fil chercher un trompelle pour l’envoyer devant et obtenir passage, mais qu’il ne s’en trouva pas dans tout Paris. Elle élait revenue au Luxembourg. Son père, après avoir eu peur d’agir, commençait à avoir peur de n’agir pas. Il l’obligea de retourner. Il était minuit, et tout fini. Elle ne rencontra guère de vivants, mais des morts empilés dans une charrette, et si négligemment jetés, que les jambes et les bras roidis passaient d’ici et de là. « Je ne fis que changer de portière, dit-elle, de crainte que les pieds ou les mains ne me donnassent par le nez. » La nuit élait très-belle, fort chaude. Cette fille sensible rit fort en rencontrant des marchandes en chemise qui .causaient sur la porte avec leurs bons amis en costume plus simple encore. La Grève était moins gaie. « Je ne vis jamais, dit-elle, un lieu plus solitaire. » Beaufort la fit passer sur les poutres fumantes. Elle trouva dans un cabinet le prévôt, et le sauva d’un danger qui n’existait plus.

Il élait presque jour. Paris se reconnaissait. On

commençait partout à raconter la chose. Et tout retombait sur Condé. « Il y eut un mouvement d’horreur, » dit Joly. — Et Mademoiselle ellemême : « Ce fut le coup de massue pour le parti. » Et le prudent Orner Talon ne fait pas difficulté de dire : « Le coup le plus barbare, le plus sauvage qui se soit fait depuis l’origine de la monarchie. »

Condé fit l’expérience du changement terrible qui s’était fait pour lui. Son partisan, le conseiller Leboult, vint trouver les deux princes à la tête de plusieurs des victimes échappées, et, quand ils le pressèrent d’articuler qui l’on croyait coupable, il dit fermement : « Vous. » A quoi Condé ne dit rien autre chose, sinon « que personne ne dirait cela qu’il ne le fit périr. »

Un autre de ses partisans, le conseiller Croissy, se déclara hardiment contre lui quand il voulut faire recevoir son ami Rohan duc et pair. Condé en vint à bout par la menace, et, comme il raillait Croissy en sortant et disait qu’après tout il n’agissait que pour chasser les Mazarins, Croissy, en levant les épaules, lui dit : « Je voudrais que personne n’eût pas plus d’intelligence qnc moi avec lui. » Mot sanglant qui notait celte duplicité exécrable : un massacre opéré pour traiter plus facilement, et la Fronde égorgée pour pouvoir mieux trahir la Fronde.

L’indignation, l’horreur de son propre parti, l’obligèrent de donner quelque satisfaction à l’opinion. Il fit dire aux églises qu’on révélât ce qu’on saurait des auteurs du massacre. Ils n’étaient pas difficiles à trouver. On prit tout d’abord le petit laquais et le cuisinier de Condé. On les avait vus frapper Miron à terre. Le rapporteur de l’affaire trouve un matin écrit sur sa porte : « Si vous les faites mourir, vous êtes mort! »

Mais, en les défendant, Condé se fût séparé de la Fronde. L’assemblée, chargée de nommer un nouveau prévôt, nomma Broussel à l’unanimité, et l’une des victimes échappées du 4, Charlon, brouillé avec les princes et désormais leur ennemi, eut presque autant de voix que Broussel. Celui-ci, octogénaire, maladif et de plus en plus, était incapable d’agir. Sa fermeté, sa probité connue, portent à croire cependant qu’il n’accepta qu’autant que l’on ferait justice. Les deux meurtriers furent pendus.

La désertion avait réduit Condé de cinq mille hommes à deux mille cinq cents. Et il n’osa plus même les tenir campés à Saint-Victor, où les bourgeois, pillés et irrités, eussent fini par les assommer. Les bouchers et nombre d’hommes pareils, pour garantir Betz, disaient-ils, avaient fait du cloître Notre-Dame une place d’armes. Les

tours étaient pleines de poudres, de balles et de grenades. La terreur, lancée par Condé, lui revint à lui-même. Il offrit aux bourgeois de faire pendre ceux qu’ils voudraient, et finalement éloigna ses soldats et les mit hors Paris en jurant qu’ils ne prendraient pas un épi de blé.

Cependant le massacre avait eu son effet. Les négociations furent plus faciles. Mazarin se prit platement à croire que Condé était fort, qu’il était maître de la ville, et, comme le prétexte unique et dernier de la résistance était sa présence à la cour, il fit encore la comédie de se retirer pour un temps.

Condé semblait fou de fureur, de dégoût de lui-même. Pendant que la grande folle Mademoiselle essaye de le soutenir d’argent, il se rue dans l’orgie avec une comédienne, si bien qu’il en tombe malade. On croit relire l’histoire de Charles IX, qui se tue sur Marie Touchet.

Il put s’apercevoir que le respect était perdu. Rieux, un de ses partisans, lui résistant en face, il lui donne un soufflet, reclaqué sur-le-champ à la joue de Condé. On les prit tous les deux au corps, ce qui n’empêcha pas qu’ils ne pussent encore échanger les gourmades.

Tout le monde, sous ses yeux, avait quitté la paille, signe de son parti, pour mettre au chapeau le papier, le signe royaliste. Paris et lui

étaient las l’un tic l’autre. Les Espagnols avaient payé le duc de Lorraine pour venir le secourir. 11 partit de bon cœur pour aller le rejoindre. Il enviait la vie errante de ce massacreur mercenaire, joyeux, plaisant dans les horreurs d’une guerre anthropophage.

Voilà Condé et Mazarin partis. Et Condé est perdu. Mazarin même, quoique, tenant le roi, il tienne tout, aurait peine à se relever (comme on verra) sans l’épée de Turenne.

Que reste-t-il de la Fronde? Rien matériellement qu’une prodigieuse misère. Et moralement? Pis encore : le dégoût de l’action, l’horreur d'agir jamais.

Est-ce tout? Oui, pour le présent. Pour l’avenir et pour l’effet lointain, une chose reste : une langue, un esprit.

Si l’on nous passe une comparaison un peu trop familière, et basse, si l’on veut, mais nelte, et qui explique tout, la France avait eu jusquelà comme ce frein charnu de la . langue qu’on coupe quelquefois aux enfants pour leur donner la liberté d’organe. La Fronde nous coupa le filet.

On put croire que la France allait être lancée cent ans plus tôt dans une audace extraordinaire d’esprit. Mazarino et son baragouinage avaient déchaîné la verve comique, et le burlesque même.

L’idolâtrie royale fut atteinte un moment, et ce fut un fou rire d’avoir vu les visages sous les masques, surpris les dieux dans la bassesse humaine, l’Olympe sur la chaise percée. On ne s’arrêta pas au mari de la reine. La reine elle-même, « la bonne Suissesse, » comme dit Retz, que le peuple appelait sans façon Madame Anne , elle fut chansonnée, et, bien plus, racontée. Le Rideau du lit de la reine, c’est le titre d’un de ces pamphlets. Mais voici le plus fort. Richelieu sort de son tombeau. Son petit journal (d’une authenticité terrible, signé de la griffe du lion) dit au nom de l’histoire la comédie intime, bien plus forte et bien plus comique que n’auraient pu l’imaginer le faible Marigny et le bonhomme Scarron.

L’autel n’impose pas beaucoup plus que le trône. Les esprits forts, brûlés naguère, sont en faveur dans la Fronde, hors la Fronde. Ils se prélassent au Louvre. L’intime ami du cardinal de Retz, le joyeux Brissac, qui, la nuit, court les rues avec ses amis, las de battre le guet, trouve plus amusant de battre Dieu. Voyant le Crucifix, il y court l’épée haute, en criant : « Voilà l’ennemi! »

Le favori de Richelieu, Beaulru l’athée, n’en est pas moins toujours chez la dévote reine, comme un animal domestique, chien ou chat favori. Ses bons mots sont célèbres. Un jour, à la

procession, il ôte son chapeau devant le Crucifix. « Quoi! dil-on, vous, Beautru? — Oh!

dit-il , nous nous saluons , mais nous ne nous parlons pas. »

Èst-ce Vanini qui ressuscite? ou bien déjà Diderot? Rien de tel? Les grandes révoltes sont ajournées. La petite affaire janséniste va absorber les plus hardis. •

Tant d’agitations inutiles ont excédé l’esprit public. C’en est fait de la comédie pour quelque temps. On souffle les chandelles, et la farce est jouée. L’auditoire est heureux d’être mis à la porte. Il bâille et va se mettre au lit. Les bouffons de la pièce, pamphlétaires, satiriques, rieurs gagés, n’y gagnant plus leur vie, tournent bientôt au madrigal, plus lucratif, soupirent à tant par vers, et riment pour les ballets du roi.

Ce roi jeune et galant, qui danse le Zéphyr, qui à lui seul joue les Jeux et lesris, qui tout à l’heure sera Phébus ou le Soleil (soleil d’amour des Mancini, des La Molhe et des La Vallière), voilà l’idole de la paix, le culte nouveau de la France. Si elle est vraiment amoureuse, elle est femme, et ne rira plus.

Qui trouvera-t-on qui rie encore? qui garde l’esprit de la Fronde? Un seul homme peut-être. Dans un triste hôtel du Marais, non loin de Marion Delorme et de la jeune Ninon, l’Homère gro-

lesque, le Virgile cul-de-jalle, Scarron, fait le Roman comique. Rieur obstiné, intrépide, il rit sur son grabat, sur ses propres ruines, sur les ruines du monde. 11 se divertit à conter la vie aventureuse d’une société de carnaval, aussi morale, aussi rangée que l’administration de Mazàrin et de Fouquet. Peinture divertissante et basse. Mais plus basse, de beaucoup, est la réalité de ce temps là, lorsque Ragotin trône au Louvre.

La meilleure farce, au reste, de Scarron, c’est celle qu’il a faite sans en deviner la portée. Je parle de son mariage. La jeune Aubigné, qu’il nourrit, qu’il élève (jolie petite prude qu’il prend, ma foi, pour lui), comme il rirait s’il prévoyait ’ qu’il la prépare pour le grand roi! Tant pis pour celui-ci, qui n’y pense que trente ans trop tard. Scarron doit passer avant lui.

Que fût-il devenu, le pauvre homme, si d’avance il eût lu les deux inscriptions qu’on voit aux voûtes de la chapelle de Versailles, et qui disent si bien les deux religions de l’époque : le roi le dieu du peuple, et madame Scarron dieu du roi!

Intrabit in templum suam dominator. Le roi entrera dans son temple.

Rex concupiscet decorem tiium. Ta beauté remplira le roi de désir et de concupiscence.

Voilà pourquoi la foule, en ces derniers temps

de Louis XIV, s’obstinait, dit Racine, à demander et faire jouer les farces de Scarron. On l’évoquait pour voir cette vengeance de la Fronde. Scarron ne revint pas. 11 eût trop ri. 11 eût eu l’aventure de l’Arétin, qui, dans un tel accès, tomba à la renverse et se cassa la tête. Il fût mort une seconde fois.

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