‹ Richelieu et la monarchie absolue: Administration générale, justice (suiteChapitre 12 sur 68 · DIVISION DU TERRITOIRE · texte numérisé non relu

DIVISION DU TERRITOIRE

ce qui arriva au début de Tépoque féodale, c'est ce qui fut sur le point d*arriyer encore à la fin du seizième siècle, où le droit dynastique sembla s'obscurcir, et à la fin du dix< ij F

huitième siècle quand la f rance et la royauté, brusquement, divorcèrent. A ces deux dernières dates le lien politique était déjà, ou tout à fait solide, ou suffisamment fort pour résister à des menaces passagères de dissolution; il subsista, et la France, lentement construite par les rois, demeura la France, même après le départ des rois, comme une maison de commerce qui continue à fonctionner tout en changeant de raison sociale ; la clientèle ne se dispersa pas, la nation ne se liquida pas, comme elle avait fait aux premières années du dixième siècle. 11 est vrai qu'en ce temps-là elle n'existait guère que de nom, et que les historiens allemands peuvent voir en Charlemagne un Allemand qui a conquis la France, pendant que les historiens français le représentent comme un Français qui a conquis l'Allemagne.

Quoi qu'il en soit, des fragments de cet empire se cassant et se recassant à plusieurs reprises, à droite et à gauche du Rhin, s'étaient formés cinquante peuples autonomes avec tout ce qui constitue la vie sociale : gouvernement, lois, juges, monnaie, force armée, pouvoir religieux. Ce fut alors qu'aux bords de la Seine, une famille merveilleusement persévérante s'appliqua à rassembler ces morceaux épars, non sans les disperser parfois elle-même de nouveau, en les partageant entre ses cadets. Elle employa à cette besogne sept siècles, depuis le Yexin acquis en 1082, jusqu'au comtat Yenaissin repris en 1791. A l'avènement de Richelieu au ministère, nous la voyons en plein travail de reconstitution, de collection de provinces; et l'œuvre patiente et infatigable ne s'arrêtera que lorsqu'elle rencontrera en face d'elle d'autres collections, faites par d autres familles dont la puissance balancera la sienne.

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Le régime administratif de la France se ressentait des conditions historiques dans lesquelles elle était venue au monde : l'histoire de France, c'était un peu l'histoire de la conquête de la France par les ducs de TIle-de-France, dont la capitale était Paris; la famille royale était une famille parisienne ; Paris jouit donc, dès le début de la race capétienne, d'une situation prépondérante. Ce n*est pas que le Roi marquât quelque préférence pour ses anciens sujets au détriment des nouveaux. Chez nous, rien de pareil à ce qu'on voyait en Espagne, où ceux qui composaient la *t couronne de Castille» jouissaient seuls de tous les emplois, de toute l'autorité et de la confiance des monarques, où les sujets de la « couronne d'Aragon » eux-mêmes devaient, pour parvenir, « être réputés Castillans » . En revanche, Castille n'avait point de privilèges comme Aragon, Catalogne ou Valence, la cour y levait l'impôt à sa fantaisie*. Lui non plus, le souverain français, ne jouissait pas d'une égale dose de pouvoir dans toutes les portions de son royau me; il administrait ses territoires comme un propriétaire foncier qui ferait valoir lui-même une partie de ses biens, en donnerait une autre à métayage, en affermerait enfin une troisième, et, pour cette dernière, pratiquerait selon les circonstances le bail à court terme, le bail à vie, le bail emphytéotique. Pourtant, ce particulier estime posséder toutes ses terres aussi complètement que si toutes étaient exploi» tées de même. Le prince régnait ainsi, pleinement, mais diversement, sur les pays d'élections et sur les pays d'États, sur les domaines héréditaires ou apanages, annexés récemment ou simplement protégés. Plus une province avait vécu longtemps isolée, plus tard elle était arrivée — à Paris on disait toujours revenue — sous le sceptre du roi de

\ FoNTENiT-MAREUiL, Mémoires^ 56.

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France, plus elle ressemblait à une nation ; plus aussi ses mœurs publiques étaient devenues fortes, ses habitudes invétérées, son indépendance susceptible. « Normandie se souvenait, disait-on, avoir eu des souverains particuliers, et Je portait plus haut qu'une autre province^ elle ayait t encore de Tinclination à avoir un duc. » Et cependant, f Normandie était effectivement réunie depuis cent soixantequinze ans; que sera-ce en Bretagne, en basse Bretagne, I où l'on ne parlait pas un mot de français, où, au commencement du dix-neuvième siècle, un paysan, à qui Ton demande des nouvelles de son fils, pris pour le service militaire^ répond à son interlocuteur : « Il est en esclavage chez les Gaulois. M

Ce pays de France, primitivement borné, au sud, par le Parisis ; à Test, par la Brie; au nord, par le Beauvaisis, s'étend sans cesse depuis le moyen âge. Après avoir été de la taille de Seine-et-Oise, il atteint déjà celle de soixantedouze déparlements actuels. On ne dit plus, comme au quinzième siècle, d'un homme né à Béthuneou à Ahheville , qu'il est « delà nation de Picardie » ; et si lesregistresdu Parf lement de Rouen mentionnent, sous Louis XI ÏI, que tel premier président « fut grandement regretté de la patrie quoiqu'il fût Parisien de nation, parce qu'il avait eu grande affection à la province », si à Dijon on dit « le pays de Bourgogne » en opposition au « pays de France » , ce sont évidemment là des termes sans portée*. Il n'en est pas tout k à fait ainsi de l'opinion méridionale vis-à-vis des gens du Nord, La Loire trace entre les habitants d'au delà — Guyenne, Languedoc, Dauphiné, etc., et leurs compatriotes d'en deçà^ une ligne de démarcation aussi tranchée, aussi profonde que celle qui est tracée par la Saône, dans son

' Arch. com. d'Avallon, DD. 93. — FloquEt, Parlement de Normandie, l\\50Z.

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ADMIISISTRATION PROVINCIALE.

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parcours entre la Bourgogne et la Franche-Comté, où elle séparait le royaume de France de Tempire d'Allemagne, et où les bateliers, pour commander d'aller à droite ou à gauche, disent encore : « Va de royaume » ou uva d'empire « . Les Provençaux, dit un voyageur, « méprisent toutes les autres nations et surtout ceux qu'ils appellent Français, et que le vulgaire nomme par dérision Francimants^ qui passent dans ce pays pour aussi étrangers que les Allemands à Paris, principalement par la langue, le français étant si peu entendu là parmi le peuple qu'on est conti^aint, pour se faire comprendre, de parler « un italien bâtard et déguisé à la française ». Les Nîmois envoient une députation saluer le Roi, à la limite du Languedoc, « parce qu'il est sur le che- , min de retourner en France^ » . Qu'on ne voie pas là, toutefois, une tendance séparatiste ; c'était l'effet naturel de distances à peu près infranchissables pour la masse, de rétrécir le patriotisme, comme la cpnséquence de l'extrême facilité des communications sera sans doute l'extension du cosmopolitisme dans l'avenir.

Cette question de distance avait joué son rôle dans l'organisation du gouvernement local; les pays d'États sont tous des pays éloignés, situés aux quatre coins du royaume ; l'autorité est au centre, la liberté e&t aux extrémités. Les montagnards des Pyrénées sont à peu près indépendants; s'ils obéissent, ce ne peut être qu'à l'un des leur>. Les principaux du Béarn : Gramont, Miossens, Bénac-Navailles, ne voulaient pas être commandés par im étranger, «parce que leurs fors et coutumes sont que le souverain, venant à s'absenter, est obligé de laisser à sa place un du pays pour le gouverner^ » .

* ArcK. com, de INimes, LL. 19. — Voyage de J. Bouchard, en 1630, p. 99 et 143.

* Là Force, Mémoires, IV, 15,

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