‹ Richelieu et la monarchie absolue: Administration générale, justice (suiteChapitre 13 sur 68 · DIVISION DU TERRITOIRE · texte numérisé non relu

DIVISION DU TERRITOIRE

A l'autre bout du royaume, nos rois ne possèdent qu'une suprématie nominale sur Metz, Toul et Verdun. Henri !II les avait attirés à la couronne sous prétexte de protection; il ne changea rien ni à la distribution des bénéfices ni à l'exercice de la justice; jusqu'en 1607, les procès allaient, en appel, de Metz à la chambre impériale de Spire, Quand le futur maréchal Fabert, cet illustre Messin, s'engagea dans notre armée, on n'avait encore donné aucun emploi à personne de ce pays, comme personne jusqu'alors n'en avait recherché ni espéré du roi de France. Occupés depuis près d'un siècle, ces Trois-Évéchés ne nous furent ofliciellement cédés que par le traité de Munster. Richelieu se plaignait, en 1630, que nos plénipotentiaires au congrès de Rntisbonne eussent laissé remettre sur le tapis cette question, assoupie depuis de si longues années'.

Le cardinal, ce sera là sa gloire éternelle, et nous ne lui avons pas, sur ce chapitre, marchandé l'hommage de notre admiration, était un négociateur incomparable; autant ses procédés administratifs nous semblent défectueux, autant ses campagnes diplomatiques sont sûres, souples, magistrales. Il a eu rhonneur de formuler un programme trèsnet, très-audacieux et pourtant très-réalisable, puisque ses successeurs l'ont réalisé. « Il faut, disait-il en 1029, penser à se fortifier à Metz, et s'avancer jusques à Strasbourg, s'il est possible, pour acquérir une entrée dans l'Allemagne... ce qu'il faut faire avec beaucoup de temps et grande discrétion; mettre Genève en état d'être un des debors de la France*, acquérir de M. de Longueville la souveraineté de

* B RIEN NE, Mémoires^ 47. — De Bouteilleb, Le maréchal Fabert, p. 23. — Lettres et papiers d'État, III, 962.

^ Genève était sous le protectorat de la France depuis le traité conclu par Henri III, en 1579, avec les Ligues suisses; du côté du Piémont à Oulx, près du mont Genèvre (Hautes-Alpes) nos frontières s'étendaient deux lieues plus loin qu'aujourd'hui.

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Neucbàtel pour avoir un pied en Suisse... On pourrait encore penser à la Navarre et à la Franche-Comté comme nous appartenant, étant corUigiiës à la France et faciles à conquérir y toutes et quantes fois nous n'aurons autre chose à £aire. » Quelques années plus tard, dans sa ligue avec les Hollandais (1633), notre premier ministre stipulait, en cas de succès, pour la part de la France, le Hainaut, T Artois, leTournésis, Lille et Douai, puis « la Flandre gallicane qui consiste en Gravelines, Dunkerque, Ostende, leNamuroiset le Luxembourg» . Sous le règne suivant, presque toutes ces espérances devaient devenir des réalités ; il n*est pas jusqu'à la Lorraine où Richelieu n'essaya de consolider notre occupation précaire de 1634, en obtenant du duc Charles Tabandon de ses États à titre d'échange avec FAuTergne, qui lui eût été donnée en fief, accompagnée de 300,000 écus de rente \ et à la minime principauté d*Orange, pour Tannexion de laquelle il ne recula pas — il faut l'avouer — devant des manœuvres peu honorables, au moment où nos soldats combattaient côte à côte avec ceux des États généraux de Hollande'.

Si la confiscation de Sedan, le cadeau de Pignerol obtenu du duc de Savoie, Tachât du comté de Clermont en Argonne' et la prise des ties Sainte-Marguerite ; si même la conquête du Roussillon et de la Catalogne, le seul bénéfice apparent que nous ayons encore retiré de la guerre de Trente ans lorsque le cardinal quittait ce monde, au mois de décembre 1642, semblent des résultats assez mesquins en comparaison des sacrifices qu'ils avaient exigés, Fœuvre

* Lettres et papiers d'État, III, 181; IV, 424; V, 515.

2 Aff. Étrang., t. 784, f. 332 (Projet de traité pour la capitulation d*Orange, 1637); t. 796, f. 156. (Lettre du premier président d'Oppède rendant compte à Richelieu de Tassassinat du gouverneur de cette ville.)

3 Richelieu, Mémoires, II, 388.

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des traités de Westphalie était déjà plus d'à moitié fiaile : le réseau d'alliances savamment nouées s'étendait sur I Europe, se resserrant chaque jour davantage autour de la maison d'Autriche, depuis les Suédois qui la travaillaient au Nord jusqu'aux Porlugais qui Tattaquaient au Midi ; en . ■if^-

France, l'outil militaire, doiU nous avons décrit la fabrication dans le précédent volume, était presque déBnitivement façonné ; que des mains habiles le dirigent, que Condé soit vainqueur à Rocroy, Turenne à Nordiingen, et les plumes •

de Munster et d'Osnabruck, qui noircissent tant de pa|>ier S i

depuis dix ans, seront trempées pour la dernière fois dans *^

les écritoires. ^l

Mais tandis que Richelieu préparait ainsi la grandeur exté- 1

rieure du pays dont il reculait les bornes, il im|»rimait au '^ i

gouvernement intérieur, par Tinstilution nouvelle des intérim , !

dants, un caractère de despotisme administratif contre lequel nous croyons avoir le droit de nous élever. Quels étaient, durant la première partie du règne de Louis XllI, les représentants du pouvoir central en province, les intermédiaires entre le souverain et les sujets, c'est ce qu'il importe de savoir avant de passer à l'examen des changements que Richelieu apporta à l'ancien ordre de choses. Une opinion assez accréditée consiste à croire que l'Assemblée nationale, en 1790, remplaça l'ancienne division féodale, par provinces, par une division plus uniforme par départements; c'est une erreur : les provinces n'existaient plus dès le commencement du dix-septième siècle que nominalement, comme elles existent encore aujourd'hui, où l'on parle sans cesse de Languedoc, de Bretagne, de Beauce ou de Bordelais, sans qu'il yait unhectare de terrain dans notre république qui soit officiellement désigné sous ce nom. La monarchie avait mis autant de zèle que les constituants de 1790 à effacer, quand elle l'avait pu, l'ancien esprit parti-

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culariste; elle avait remplacé les provinces par les génëralités. Il suffit, d'ailleurs, de jeter les yeux sur une carte de la France par provinces pour apercevoir toute l'incohérence de circonscriptions dont les unes étaient dix fois plus grandt^s que les autres.

Pures expressions géographiques, les provinces n'avaient entre elles que des limites traditionnelles parfois assez mal définies ; on conteste que Saumur fasse partie de l'Anjou; le Languedoc di>pute à la Guyenne le territoire de Castel- Sarrasin, qu'il déclare lui avoir été volé pendant la guerre de Ceut ans, « les usurpations de la Guyenne ayant été', dit-il, favorisées par les Anglais » , Pendant trente ans, le Dauphiné, le Languedoc et la Provence plaident entre eux à qui ne payera pas les réparations et l'entretien du Pont- Saint-Esprit, que personne ne reconnaît lui appartenir; au contraire, la paroisse de Pontis, située sur les confins de la Provence et du Dauphiné, était tous les jours aux mains avec les sergents des deux pays qui prétendaient tous deux y percevoir la taille'. Les gouverneurs du Boulonnais et de Picardie pensent se couper la gorge à l'occasion de la place de Monthulin.que Tun et l'autre revendiquent également. Pour savoir si Bourgueil est de Touraine ou d'Anjou on produit des mémoires innomhrables, on remonte à Charles le Chauve et même aux Mérovingiens ; quand on a tout lu, on ne sait que conclure. Aux Etats généraux de 1614, Etampes est réclamé à la fois par l'Ile-de-France et TOrléanais, et, dans Timpossibilité oii Ton se trouve de trancher le différend, on laisse au député de cette ville le droit de choisir. Comme dans les grandes provinces sont enclavées les petites, beaucoup moins nettement déterminées, il arrive que des paroissesrurales sont coupées en deux parune

' Arch. dép. B()ncltes-du-r.hàne , C. 9 et 555. — Mémoires de îliciiBLiEU, 1,280; de Poktis, 554.

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ligne gothique que rien ne justifie plus : c'est ainsi qu*une sentence de la justice de Larrey décide <i qu'une partie de ce village est France» et dépend du bailliage de Langreset de la Champagne, tandis que Fautre fait partie de la Bourgogne*.

' Aff. Étrang., t. 1,481. (Petit fonds Anjou I.) — Lettres et papiers d'État, V, 637. — Rapiue, Relation des États de 1614, p. 83. — AnK. com. de Langres, 394. — Les caliiers de CKampaj^ne, aux Élata de 1560, demandent « qu'il plaise au Seigneur Roi redresser et approprier le8 baillia^jes du royaume, parce que n*étant pas bien réglés el limités^ îN enjambent Tun sur Tautre à la grande incommodité du peuple » . Recueil ile La Lourcé sur les États Généraux, XI 1, 77,

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