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114 ADMIJNISTKATION PROVINCIALE.
mune où il était à remplir cet office « et donna Tordre à ses domestiques de les relayer, associant, dit une des victimes de cette cuisante humiliation, par un révoltant abus, le chaperon et la livrée* » • De pareils actes sont rares, les échevins ou les syndics menacés de a traitements honteux à la qualité qu'ils ont » savent se défendre ; et nous ne voyons pas que le plus souvent les gouverneurs fassent sentir bien durement leur autorité aux villes et aux communautés rurales. A coup sûr, la plupart ne sont pas de saints personnages, comme ce prince de Gonti, qui inscrit sur son « Agenda spirituel, pour être lu et observé pendant les États prochains du Languedoc » , les résolutions suivantes : « Je donnerai à la prière le plus de temps que je pourrai, j'aurai une très-grande application aux affaires de mon gouvernement et surtout à celles qui regardent la religion, le soulagement des peuples, le bon ordre des villes; je ne mangerai ni ragoûts ni entremets, etc.. » ; parfois ils pratiquent, diton, en matière d'élections municipales, ce que les modernes nomment « la candidature officielle la plus éhontée »; Richelieu reprochait à d'Épernon de faire seul, en Guyenne, les magistrats populaires; en Bourgogne, «c'est Monsieur le prince, affirme l'intendant, qui choisit les syndics, les élections ne sont que pour la forme » . Mais est-ce bien vrai? Nous avons sous les yeux une lettre de Condé à «messieurs de la ville de Bourg », la veille d'un scrutin : a Ëtant informé du mérite du sieur X..., avocat à Bourg, et de sa suffisance et probité, je prie ceux qui ont droit d'assister à l'assemblée de lui donner leurs suffrages. Ils me feront beaucoup de plaisir, dont je leur témoignerai ma gratitude aux occasions. » Ce n'est pas là un langage bien insolent;
' Le chaperon était l*insigne du consulat. Papon, Histoire de Provence, IV, 474. — CABàssE, Parlement de Provence, II, 153. — Arcb. dép. BoucKes-du-Rhône, G. 16.
on trouverait, dans les archives postérieures à 1789, bien des lettres de préfets en style analogue. A la fin du règne de Louis XIV, quand les charges ëdilitaires s'acquéraient à prix d'argent, les gouverneurs parlaient bien plus durement aux maires, et ces propriétaires de mairies n avaient plus, pour leur répondre, le verbe aussi haut que leurs prédécesseurs issus de Télection'.
Écoutons le duc de Bellegarde , gouverneur de Bourgogne, s'adressant à une députation d'échevins et bourgeois de Dijon, au nombre d'une centaine environ, venus pour lui exposer leurs plaintes : a Vous ne m'aimez pas, parce que je ne suis pas de la Compagnie de la Mère Folle (il Tavait fait récemment supprimer par le garde des sceaux) , que je ne fréquente point les cabarets avec vous, que je ne joue point aux quilles et à la courte boule... » — toutes choses qui se faisaient auparavant; — voyons d'Épernon, qui ne passe pas pour facile à vivre, donner habituellement tort aux seigneurs de paroisses dans leurs contestations avec les habitants; Longueville, que l'on sait vain et orgueilleux, renoncer sans trop de difficulté à des velléités d'immixtion dans les affaires intérieures des États de Normandie, quand on lui représente qu'elles blessent la liberté ordinaire de la province; le gouverneur de Provence demander formellement à être assisté, dans ses déplacements, d'un de ces délégués des États ayant titre de a procureurs du pays >) ;
' Voyez i^Arch, hist. de Saintonge et Aunis, VIII, 373) la correspondance du duc d*Uzès, gouverneur de Saintonge, avec le maire de Saintes. — Mss. Godefroy (Bibl. de l'Institut), t. 280, f. 101. — Ricbeueu, Mémoires, III, 243. Soc. d'émulation de rÂin,ann. 1868, p. 35. — En 1631, on ordonne au gouverneur de Bourgogne d'avertir les maires de sa province d'avoir à refuser leurs portes à Monsieur. Pour mettre sa responsabilité à couvert il se fait délivrer, par ces officiers municipaux^ des certificats constatant qu'ils ont reçu sa lettre, et il envoie ensuite la liasse de ces certificats à du Chatelet, le nouvel intendant. (Aff. Étrang., t. 800, f. 59.)
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et nous verrons qu'il y a quelque peu à rabattre des récriminations exagérées de Thistoire contre le rôle des gouverneurs et la façon dont ils le comprenaient \
Militaires de profession, de goûts et d'habitudes, ils préféraient en temps de paix le séjour de Paris ou de Saint- Germain à celui de leur chef-lieu; tenus de résider six mois par an, ils s'absentaient à leur gré, même pendant ces six mois, « à la condition de n'en point parler » , comme le conseille à lun d'eux le secrétaire d'État auquel ressort son gouvernement'. Étrangers à toute gestion financière, il leur est interdit d'autoriser aucune imposition sans lettres patentes; le domaine judiciaire est sévèrement gardé par l'armée des gens de robe qui en occupe toutes les avenues; d'autre part l'autorité parisienne n'a pas encore imaginé de s'ingérer, par ses mandataires, dans l'intimité de la vie communale; les attributions civiles du gouverneur sont ainsi très-restreintes : l'exportation des blés ou des vins qu'il interdit ou autorise, suivant les circonstances, l'hygiène — il prescrit des quarantaines contre la peste — une haute surveillance politique, les différends entre communes mitoyennes à aplanir '. . .
Encore doit-il craindre d'empiéter, ne fût-ce que d'un pouce, sur le terrain administratif du parlement, fort chatouilleux en ce chapitre. Quand le parlement n'aimait pas le gouverneur, il n'était sorte de résistance qu'il ne lui
* Aff. Étrang., t. 806, f. 98. — De B^aurepaire, Cahiers des États de Normandie, I, 347. — Arch. dép. Bouches-du-Rhôae, C. 20.
* Arch. Guerre, XXIV, 57. — Faucère, Journal d'un voyage à Paris, p. 20.
* Arch. dép. Lot-et-Garonne (Lagarrigue, BB. 2); Bouches-du-Rhône, C. 23, 25; Haute-Garonne, C. 815. — Arch com. Toulon, GG. 48. — Les gouverneurs nomment les commissaires qui assistent, au nom du Roi, aux synodes protestants (Benoit, Hist, de lEdit de Nantes, II, 522); ils confirment parfois l'élection des capitaines, lieutenants et enseignes de la garde bourgeoise. (Aff. Étrang., t. 806, f. 97.)
opposât, sorte de niche quMI ne lui ftt — Concini en subit à Rouen Tépineuse expérience ; — quand il Faimait, il ' \
demeurait néanmoins sur la défensive et toujours prêt à le prendre en grippe. Cette indépendance des fonctionnaires de rÉtat vis-à-vis les uns des autres entretenait rélasticité de notre ancienne monarchie française, beaucoup moins autocratique en réalité qu^en apparence, à Tinverse de gouvernements modernes qui ont introduit la liberté dans les lois, mais accru le despotisme dans Tadminist ration. Le citoyen qui avait à se plaindre de quelqu'un ou de quelque chose ne se trouvait pas en face d'un état-major d'agents du pouvoir central se soutenant tous avec acharnement, et tous tremblant de se compromettre en quoi que ce soit vis-à-vis d'un supérieur ou d'un collègue ; il trouvait Texcès contraire : des pouvoirs rivaux, disposés sans cesse à se critiquer et à se combattre, mais dont les luttes permettaient au bon droit de se faire jour.
Il est assez difficile de se prononcer aujourd'hui avec 1 impartialité voulue sur ces rivalités quotidiennes des parlements et des gouverneurs, que le Roi lui-même semble assez embarrassé de régler, puisque mainte fois il se contente de « les ÎQviter tous à vivre en repos et bonne intelligence ». Les parlements ont laissé des écrits où, bien entendu, ils se donnent toujours raison; ils ont beaucoup d'historiens qui nous font leur panégyrique; les gouverneurs, au contraire, écrivaient peu ou pas, personne n'a cru devoir publier leur éloge; leurs droits, faute d'archives et de traditions, étaient aonc imparfaitement établis. Les ordres royaux, par exemple, étaient adressés aux parlements «pour la publicaiioîiri . Mais a les gouverneurs, ajoutait-on, ne laisseront pas d'en prendre connaissance pour ce qui est de Yexécution » . Seulement, si cette exécution soulevait quelque difficulté, ^est Je parlement qui la tranchait, car les gouverneurs,
selou la formule insérée au dos de leurs actes de nomination parles magistrats qui l'enregistraient, « n'avaient point de juridiction contentieuse, mais seulement volontaire » . Le gouverneur prend-il une décision illégale? Le parlement s'empresse d'interdire par arrêt d'en tenir compte, et ordonne même « qu'il en soit informé » . Le gouverneur, contraint de se rétracter, donne seulement à l'acte par lequel il rapporte son ordonnance une date antérieure à Tarrêt des gens de justice, aBn de sauver les apparences et de ne pas parallre leur avoir cédé*. Les deux puissances traitent sur le pied d'égalité : tel gouverneur consent à revenir sur une mesure qu'il a prise à condition que la Chambre des comptes supprimera des procédures conamencées contre lui. En 1628, le ministère avise les gouverneurs et les parlements de la paix qui vient d'être signée avec l'Angleterre et leur enjoint de la publier; mais la lettre adressée au gouverneur contenait des instructions pour procéder à des réjouissances publiques, dont il n'était pas question dans la lettre adressée au parlement; le corps judiciaire se plaint qu'on ait négligé son intermédiaire^ le Roi lui répond que c'est un simple oubli et consacre à nouveau son droit « en tant que besoin » . Pour ne pas le laisser mettre en doute, le parlement prescrit h son tour les fêtes officielles, et comme dans l'intervalle elles ont eu lieu, on les recommence. Les magistrats ne se contentent pas de défendre leur sphère, ils en sortent : « Il ne me serait pas bien convenable, dit le gouverneur de Normandie à propos d'un litige de police, de faire la charge de premier président, et l'on se moquerait de moi, si je voulais l'entreprendre ; aussi je ne désire pas qu'un autre entreprenne sur ma charge. » Soupçonnant qu'un officier général a livré par
i Lettres et papiers d*État, I, 422. ~ Arch. Guerre, XXIV, 180, 181 — Casasse, Parlement de Provence, II, 27. — Bodin, BépubUque, 104
trahison une place aux Espagnols^ dans la république de Gènes, le parlement de Provence (ait arrêter des chefs militaires, et prévient le gouverneur qui, au contraire, engage la Compagnie à ne pas se mêler de la chose, et, pour anéantir son intervention, favorise Tévasion de^ [)risonniers. Richelieu^ en cette circonstance, soutint ]r parlement et lui fit dire de poursuivre le procès*.
Sous ces hermines de province battaient des cœurs en qui Tesprit d^autonomie n'éteignait point le sentiment patrioti-* que, pas plus que Tamour d'une liberté sage n'en excluait le respect de la personne royale. A Toulouse, en véritiant les pouvoirs du lieutenant général de Languedoc, on prend soin d'y ajouter celte clause « qu'il ne pourra convoquer les États sans la commission ou l'exprès commandement du Roi»; à Rouen, le premier président déclare au gouverneur, dont la fidélité est fort chancelante (1617), « qu'il est de son devoir d'aller volontairement au-devant de Sa Majesté » . A Bordeaux, il empêche le duc d'Épernon de mettre ses armes à côté de celles du Roi, au mai que l'on plante tous les ans devant l'hôtel de ville; à Aix, il fait enlever, sur les vitraux de la chapelle du roi René, les armes du duc de Guise que ce gouverneur y avait fait peindre, et les remplace par les fleurs de Ij^s*,
Tout gouverneur est en effet porté à jouer au prince ; assez coulant sur le fond de son autorité, il est d'une vanité pointilleuse sur la forme. Certains affectaient de faire K mettre leur chaise avec celle de leur femme sur un haut dais dans l'église » , obligeaient le prédicateur à leur adresser la parole au commencement de son sermon, en les trai-
* Arch. dép. Bouches-du-Rliône, C. 14. — Cabassk, Parlement de Provence, II, 28, 47. — Floquet, Parlement de Normandie, IV, 305.
^ HiCHELiKU, Mémoires, II, 672. — Arch. dép. Haute-Garonne, B. 417. — Floquet, Parlement de Normandie, IV, 341.
Googje
tant de Monseigneur; le clergé s'en plaignait ; il se plaignait aussi de ce que ces personnages prétendissent avoir le pas sur les évéques, contrairement à Tordre du royaume qui donnait la préséance à ces derniers, sauf sur les princes du sang. En Languedoc, le lieutenant général ne voulait laisser passer avant lui que Tarchevéque de Toulouse; d'Épernon disait, à Bordeaux, en parlant du premier pasteur du diocèse : « Qu'il sache bien qu'en ma qualité de gouverneur, j'ai le droit de l'envoyer quérir, lui archevêque, quand je le jugerai expédient, et qu'au cas où il refuserait de venir de gré, je le ferais bien venir de force. » Avec la noblesse locale leur morgue est parfois ridicule : la maréchale de La Meilleraye faisait asseoir, à Nantes, les principales femmes de la ville sur de petits tabourets de trente centimètres de haut, tandis que ses sœurs étaient sur des fauteuils; on n'osait danser sans le lui faire savoir et obtenir son agrément, car « c'eût été un crime capital que d'avoir fait une assemblée^ opL^nà Madame avait témoigné qu'elle n'en pouvait être * » .
Fréquemment les gouverneurs, ceux des villes surtout, étaient dans leur province gens d'une large surface sociale; au pouvoir administratif ils joignaient la propriété foncière. M. de La Baume-Montrevel, lieutenant de roi en Bresse, y possède marquisat, comté, quatre baronnies et quantité de terres seigneuriales; Sourdis désire obtenir le gouvernement d'Orléans « bien que de peu de conséquence, parce qu'il a la plupart de son bien dans la Beauce, et ses habitudes de père en fils parmi la noblesse de ce pays » . Le même motif qui poussait des gentilshommes du cru, légers souvent et peu sûrs, à solliciter ces emplois, faisait craindre
1 Arch. Guerre, XXII, 80. — Tallemant, III, 49. -- Règlement du 14 avril 1636. — Arrêt du Conseil d'État du 10 août 1636. — Correspondance de SoDRDis, ï, LXVIl. -
ANCIENS FONCTIOISINAIRES : GOUVERNEURS. I«i
à la royauté de les leur confier; ce qu'ils ambitionnaient par là : le grossissement de leur importance était précisément ce que le ministère redoutait le plus ^ Il rêvait au contraire, pour les dépayser, de les changer de poste tous les trois ans, d'exécuter ce que nous appellerions des mouvements administratifs; Bichelieu le proposa en entrant au conseil (1625), et ne renonça à ce plan qu'après l'avoir reconnu impraticable. Il en fait l'aveu dans son Testament politique : « Les gouvernements sont presque tous si peu utiles, que si on ne les donne à des personnes qui les souhaitent plus pour l'honneur et la commodité de leur voisinage que pour autre considération, il s'en trouvera peu qui en puissent supporter la dépense, et il n'y a pas dans les provinces assez de gens pour faire les changements nécessaires si les emplois sont rendus triennaux*. » Nous avons déjà montré combien ces charges étaient onéreuses^ ; elles ne rapportaient quelque chose que le jour où on les vendait : en démissionnant le gouverneur de Montëlirnar touche quinze mille livres de récompense^ celui du Havre reçoit un brevet de duc et le don d'une terre de vin^jt-cinq mille livres de rente. Quelquefois les sommes ainsi données au partant sortaient de la caisse de l'État ou de la bourse des contribuables locaux; le plus souvent elles étaient versées par le nouveau pourvu, et l'on avait rarement, comme le gouverneur de Neufchâtel, la chance de trouver preneur à cinquante et un mille livres d'une charge que l'on avait
* Aff. Ëtrang., t. 1,669, f. 83. — Correspondance de Sourdis, I, 414. — Société d'Émulation de l*Ain, p. 108.
* Richelieu, Testament politique, I, 230. II s*agit, bien entendu, des gouvernements de places. — Lettres et papiers d'État, II, 161. — Fontes ay-Mareuil, Mémoires, 56.
' Voyez DOS t. I, p. 473 et suiv.; t. II, p. 3 et 4; t. III, p. 57 et 144. D'Omano avait avancé, en 1626, 148,000 livres pour les réparations d'une ville dont il était gouverneur. (Aff. Etrang., t. 783, f. 28.)
achetée cinq cents écus et qui ne valait annuellement que vingt livres de gages '. Depuis une trentaine d'années qu'on avait commencé à en trafiquer, les gouvernements tendaient à devenir des offices inamovibles; bien qu'en ihéorie les titulaires fussent révocables à volonté, le Roi hésitait devant une disgrâce complète ; plutôt que d'exiger une démission par-devant notaire, on interdisait au fonctionnaire suspect l'entrée de sa cii conscription , on lui laissait le temps et le moyen de traiter avec son successeur*.
Les appointements fixes de chefs de provinces sont uniformément de six mille livres, payés sur l'extraordinaire des guerres et compris dans le budget des garnisons. Cette somme, qui corresponde trente-six mille francs de nos jours, semble infime, puisqu'ils devaient là-dessus payer leurs scribes, leurs frais de bureau, les dépenses de toute nature qu'une représentation à peu près obligatoire leur imposait', et qu'ils n'étaient même pas logés: M. d'Elbœuf habite à Rouen chez un particulier; M. de Longueville, qui lui succède, s'installe dans l'abbaye de Saînt-Ouen dont son beaufrère est commendataire. Mais les villes ou les généralités offrent volontiers le gfte au représentant du Roi ; les maisons étaient si bon marché au dix-septième siècle que ce ne sont pas là de grands sacrifices : à Nevers, le loyer est de deux cents livres ; les États ouvrent, à Aix, un crédit de trois mille
ï Arcli. dép. Drôme, E. 6.239. — TALLBMàWT, I, 200. — De Beaurepaire, États de Normandie, I, 149.
» Aff. Étrang. , t. 794, f. 317; t. 798, f. 6. — Lettres et papiers ^ État, I, 319. — L*acte de nomination des gouverneurs s'appelait une provision, tandis que pour les grades militaires il se nommait un brevet, terme qui est demeuré en usage. Les appointements d*un gouverneur de place étaient souvent d'une centaine de livres; d'Artagnan a 135 livres pour le château de Montaner en Béarn. (Arch. Basses- Pyrénées, E. 357.)
' ScARRO!*, dans le Roman comique, nous apprend que plusieurs d'entre eux avaient une troupe d'acteurs à leur solde.
livres pour Tacliat de rimmeuble qui plaira au comte d'Alais*.
Les mêmes États [accordent périodiquement au gouverneur une assez forte somme « pour sa compagnie d ordon- *: nance, avec ses gardes et son plat ». Us lui donnent en outre trente-six mille livres par an pour son entretien personnel, et, persuadé que ces allocations ordinaires ou extraordinaires tournent au plus grand profit de ses commet- i tants, le pays (autrement dit les députés des trois ordres) ^ prétend les continuer malgré les défenses de la Cliambre des comptes et le refus même de celui qui en c-»! l'objet*. En Picardie, le duc de Ghaulnes est ainsi doté de huit mille livres de traitement supplémentaire, en Auvergne le maréchal de Toiras en reçoit vingt-quatre mille, et Montmorency ^j;^ soixante mille en Languedoc. En Normandie, les États qui '. ?• , allouent à Chevreuse dix-huit mille livres de « gratification » /- •. n'oublient ni ses lieutenants ni ses autres subordonnés. Partout les communes apportent leur petit contingent : Tune le chauffe, Tautre le nourrit, l'autre le voiture; Bourg lui donne « une jument pour faire ses courses », Avallon la ï-^* coupe de deux ou trois arpents de bon bois, Vinsobres, en Dauphiné, choisit pour lui ses plus grosses truffes; Saintes lève un impôt de trois cent soixante-quinze livres « pour ^^i faire un présent au secrétaire de notre gouverneur en recon- * , naissance des peines qu'il a prises d'aller solliciter à Paris, auprès dudit seigneur, notre exemption des logements mili-
» Arcb. com. d'Angers, BB, 56; de Nevers, CC. 273, 289. — Arcli. *-
dép. Bouclies-dii-RViône, C. 108. -— Aff. Étrang., t. 787, f. ^ÔO; i. 80G, f. 207; t. 837, f. 71. — Plus tard le gouverneur de Provence habita, au ,»
palais de justice, l'appartement des premiers présidents pane que M. d'Oppède préférait habiter son hôtel particulier. Cabasse, Parlement de Provence, H, 73.
* Ce dernier ne veut accepter, dit-il, « que le don des cœurs et des bonnes volontés des Provençaux ». Arch. Guerre, XXVÎ, 37. — Anii. dép. Houcbes-du-Rbône, C. 15, 23. — Correspondance de Sov^diSj I, 414.
tî4 ADMINISTRATION PROVINCIALE.
talres » . Tous ces cadeaux en effet, il n^est pas besoin de le dire, sont un peu intéresses \
II en est de même de ceux auxquels les entrées solen^ nelles servent de prétexte; dans lesgrandes villes, ces cérémonies comportent un apparat immense. Le gouverneur ne contracte plus mariage avec sa capitale, comme aux siècles antérieurs; les bourgeois ne lui passent plus au doigt Tanneau d'or, à Tbôt^l de ville, pendant qu'il £ait serment de ce les entretenir en leurs franchises et libertés ». Mais le poste, en perdant sa solidité, a gardé son £aste. Le mare* cbal d'Albret est encore reçu à Cordeaux, en 1671, avec une pompe souveraine : lesjurats, les consuls de la Bourse, accompagnés d'une troupe de hautbois et de violons, vont à sa rencontre sur la Gironde, et lui présentent une « maison navale « , richement parée et tirée par trois chaloupes ; on le harangue, on le canonne, on lui offre les clefs de la ville, on l'installe sur un trône à trois degrés, devant lequel tous les corps constitués défilent et font leur révérence et leur complimenr. Il entre , enfin, à cheval, précédé de soixante soldats du guet, de la compagnie de ses gardes, de ses valets de pied conduisant ses « chevaux de main », de ses trompettes, de ses pages, et suivi de la principale noblesse de la région, à travers une double haie de bourgeoisie sous les armes, dans les rues splendidement ta pissées. Les jours suivants, festins et régalades en son honneur chez lesjurats, les parlementaires, les diverses notabilités; ses amis dé Paris lui écrivent pour le féliciter de « son avènement à la couronne de Guyenne » , et cependant ce gouverneur n'est plus qu'un postiche. Dans les autres cités du
1 Arch. dép. Drôme, E. 4.991. — Arch. com. d'Avallon, GG. 241, de Bourg, BB. 73. — Arch. hist, de Saintonye tt Àunis, XI, 352. — Aff. Étiaiig., t. 803, f. 209. — Arch. Gu.rre, LXVII, 74, 82. -— Hichklieu, Mémoires, II, 427. — De Beaurepaire, États de Normandie, 1,279.
ressort, la fêle recommençait avec plus ou moins d'éclat, selon les ressources et les bonnes volontés privées . en un emblème allégorique, peint à l'occasion de l'entrée du duc d'Halluin à Nîmes, la ville se représente elle-même soui la figure d'une femme couronnée de créneaux, « offrant à monseigneur un cœur tout de flammes qui est celui des habitants , et traînant derrière elle vingt-quatre captives, pareillement crénelées, en souvenir des places que Nîmes avait autrefois subjuguées ' » .
Pour montrer leur zèle, les conseils municipaux ne manquent pas d'emprunter partout des tapisseries, des arme:» destinées aux soldats de parade qu'on improvise. Les bourgeois de distinction ornent de leurs plus beaux meubles les chambres de la meilleure auberge, prêtent leur propre linge ; ils y ont d'autant plus de mérite qu'on leur rend généralement le linge troué et les meubles brisés. Peintures, décorations, chants, costumes, provisions de bouche, tout cela revient fort cher, et les gens du gouverneur, de même que ceux du Roi, s'emparent en son nom, en vertu du droit de leurs charges, d'une partie du matériel qui a servi à le recevoir « le plus dignement possible » ; il faut tout leur racheter à beaux deniers comptants. Peu de caisses communales pouvaient suffire à ces lourdes dépenses, qui comprenaient un présent obligatoire variant de deu\ à cinq mille livres ; pour y subvenir, on emprunte, « les finances en sont tout à fait dispersées » . Afin de s'épargner cette visite et les frais accessoires où elle les entraînait, les municipalités préfèrent souvent traiter à forfiait avec le gouverneur : l'une lui donne trois mille cinq cents livres, moyennant qjoi « il fait grâce de son entrée * » .
' Arch, com. Nîmes, LL. 20. — Chronique Bourdeloise, par G. de LunBE, t. II, p. 105.
« Arch. com. de Bourg, GG. 82, 93; d'Avallon, A A. 17, liB. 4. —
126 ADMINISTHATIOIS PROVINCIALE.
Que, dans ces conditions, les autorités locales se bornent à rendre au a lieutenant de roi» — le second du gouverneur — «les petits honneurs» , au lieu des grands, voilà qui parait assez légitime aux yeux de la postérité, bien que la chose ait en son temps fourni matière à de longs procès. Plusieurs « lieutenances de roi » ou « lieutenances gêné-* raies » , car sous Louis XIII on dit l'un et l'autre *, sont indépendantes et ne font partie d'aucun gouvernement; tel est Tévéché et le comté de Nantes qui forme un district séparé, ne relevant que du pouvoir central. Rien n'est plus confus et plus variable que le rôle des lieutenants de roi; il n'y en a pas partout et il en est dans la même province qui, quoique possédant des ressorts égaux, ont une situation fort difFérente. Le marquis de Raigny a la lieutenance en Bresse et en Charolais ; la première de ces charges vaut cent mille livres; la seconde n'en vaut que vingt -cinq mille, a parce qu'elle n'a nul emploi » , dit-on? Le Poitou a deux lieutenants généraux, la Provence pendant longtemps n'en a pas im seul; en Languedoc, où plus tard il y en aura trois, on n'en voit un sous Richelieu que par intermittence, quand on se défie du gouverneur. C'est le caractère nouveau de la fonction ; la cour désire que gouverneurs et lieunants ne soient pas trop bien ensemble, « trop conjoints d'amitié ou de dépendance » , et cesse, comme on le faisait jusqu'alors, de consulter les premiers sur le choix des seconds '.
Arch. dép. Haute-Garonne, B. 429. — Comte de Carné, États de Bre» tagnCy I, 268. — Le vice-légat du Pape, annonçant sa tournée dans le Comtat, ordonnait modestement aux communautés de foire, pour lui et sa suite, une dépense de dix écus au diner du matin et de quinze écus au souper du soir. (Arch. dép. Vaucluse, B. 2,587.)
' On donne quelquefois le titre de lieutenant général au gouverneur même de la province.
2 Arch. Guerre, XXVI, 55; XXXII, 14. — Aiemotre^ de Bassompierbe, 318; de Brienne, 4. — Lettres et papiers d'État, I, 591.— Dakibl, Hist,
Une autre maxime de la politique royale était de ne jamais donner à un chef de province, dans retendue de son gouvernement, le commandement d'une place forte. La reine Marie, après sa réconciliation avec son HIs (1G20), jouit quelque temps en Anjou d'une autorité urbaine et rurale; mais Richelieu, au pouvoir, n'eiltrien toléré de semblable. En vain Bellegarde, gouverneur de Bourgogne, demande la citadelle de Chalon; en vain, ne |)ouvant Tobtenir, il intrigue pour la faire abattre; un pritu e a beau « muguetter une ville » dans sa province, le ministre ne se départ presque jamais de sa ligne de conduite : c'est avec la plus grande peine que M. le Prince parvient à échanger la Guyenne, « où il n'a aucune place » , contre le Berry où il possède le château de Ghinon et la tour de Bourges. Sans ces quelques centaines de toises de gros murs à l'abri desquels il peut, à l'occasion, « faire sa retraite » , le gouverneur est comme l'oiseau sur la branche ; Montmorency, dont le nom avait pourtant « quasi plus de poids en Languedoc que celui de S. M. » , impuissant, lors de sa révolte, sur cette multitude de bastions et de forteresses semés entre le Rhône et la Garonne, espère que plusieurs villes se déclareront pour lui s'il est vainqueur, mais n'a pas une poterne qu'il puisse faire ouvrir devant lui s'il est vaincu'. Brézé, quoique beau-frère du cardinal, est dans le même cas en Anjou : « Cette fortune, dit-il, pour laquelle on me Êait des reproches que je crois entendre, consiste au gouverne la Milice, II, 19. — Gabissb, Parlement de Provence^ II, 157. — Soc. d'Émulation de TAin, 1869, p. 159.
' En cas pareil les commandants de place avalent ordre de ne plus . obéir qu*au Hoi seul et à ses ministres. (Aff. Étrang., t. 800, f. 33.) — Mémoires de Pontchartrain, 367, 471; de FoNTE>\Y-\UnF.riL; de RiCHgLiEU, II, 27; du Doc d'Orléaks, 594. — Le duc d'É}>ernon était cependant gouverneur du château de Nérac, dans sa province (Aich. Basses- Pyrénées, B. 3725), et le duc de Montbazon avait, dans T Ile-de- France, Soissons et Noyon; mais ce sont des exceptions.
nement d'une bicoque qu'il a fallu raser avant que je l'eusse, et à une charge que je puis perdre par un trait de plume, et après demeurer sans bien aucun et sans retraite... » Sauf ceKe restriction, le souverain concède assez facilement les petites villes plus ou moins fortifiées, qui couvrent alors la surface de la France : un seul personnage en a parfois quatre ou cinq, les unes au nord, les autres au sud ; d'Ornano est gouverneur de Honfleur et de Pont-de- FArebe en Normandie, de Tarascon et d'Aubenas en Provence. De simples « seigneurs engagistes » du domaine royal, c'est-à-dire des prêteurs hypothécaires qui jouissent de la terre sur laquelle on leur a emprunté, comme le prince de Joitiville à Issoudun, y nomment en toute liberté les gouverneurs militaires*.
Cette quantité de détenteursd'une parcelle de force publique, sans pouvoir être bien dangereux, se trouvaient pourtant à même d'entraver singulièrement, dans le détail, Texercice de la puissance de l'État: « Celui qui aurait été gouverneur de Saint-Martin-de-Ré, dit le cardinal, n'aurait pas dépendu davantage de la France que de l'Espagne ou de l'Angleterre, si Ton n'avait pas démoli les fortifications qui la rendaient imprenable*...» Les parlements, dès la minorité de LouisXIII, demandaient la suppression de ces petites places qui servaient aux méchants, mais point aux sujets fidèles, « semblables aux arbres fruitiers, nés sur les précipices, dont les oiseaux et autres bêtes se nourrissent et dont les hommes ne goûtent point». Le rasement des forteresses
' Arch. dép. du Cher, G. 989; de l'Isère, B. 2,408. Les gouverneurs de place n'avaient la préséance sur les baillis que lorsque ceux-ci n'avaient pas la qualité de juges royaux. — Aff. Ëtrang , t. 783, f. 27; t. 802, f. 397.
2 Arcli. nat. KK. 1,355, f. 8. — Richelieu, Mémoires, I, 237, 300, 553. — Floquet, Parlement de Normandie, IV, 284. — Lettres et papiers d'État, I, 286.
inutiles (1630), dont nous avons plusieurs fois parlé, remédia largement à ce vice de notre administration ancienne. Dans les villes de guerre où Ton conserve une garnison, toujours trop faible au gré des gouverneurs, on modéra lomnipotence de ces derniers en séparant le commandement de la cité de celui du château. Le château dominait la cité, la cité environnait le château de toutes parts, Tun ne pouvait rien sans l'autre; il fallait, pour qu'une révolte ait chance d'aboutir, la connivence de deux "autorités naturellement rivales et volontiers hostiles. Il fallait, en outre, le consentement des habitants, armés eux aussi, et immanquablement dévoués au Roi, qui n'hésitent pas à monter a garde, nuit et jour, à leurs portes, pour empêcher la défection d'un gouverneur prêt à trahir la causa de Tordre.