GOUVERNEURS
Rapports de la division par {louvernements avec la division provinciale,
— Trois divisions administratives et trois autorités diverses : militaire, judiciaire, financière. — Fonctions des gouverneurs; elles diffèrent selon les districts; leur amoindrissement au seizième siècle. — Gouverneur toujours homme d'é[)ée ; abus qu'il fait quelquefois de son pouvoir.
— Ses rapports avec les municipalités urbaines, avec les Parlements; conflits qui s'élèvent entre les deux autorités; leurs conséquences. — Situation sociale des gouverneurs. — Leurs appointements, leurs logements, profits qu'ils tirent de leurs charges; leurs entrées solennelles.
— Lieutenants généraux et lieutenants de roi. — Gouvernements de villes et de forteresses; l'État évile de les confier aux chefs de provinces.
Trois autorités diverses : militaire, judiciaire, financière, administrent principalement le pays ; principalement, disousnous, parce qu'à côté d'elles bien des gens se mêlent accidentellement d'administration locale. Des évéques, des généraux, des amis particuliers du secrétaire d'Ëtat, correspondent avec la cour; ils donnent des avis et on leur demande des renseignements. Ces trois pouvoirs réguliers régnent sur troiscirconscriptions différentes : leshommesd'épée sont à la tète des gouvernements, les magistrats président aux ressorts parlementaires et présidiaux, les trésoriers de France dirigent les généralités. Aucune de ces circonscriptions superposées ne concorde exactement avec les autres; les gouvernements sont tantôt plus grands, tantôt plus petits que les généralités ou les provinces, les parlements ont une juridiction des plus variables; telle portion du
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"oyaume appartient au gouvernement de Bordeaux et au parlement de Toulouse*, comme aujourd'hui tel département dépend d'un corps d'armée dont le siège est à Rennes et d'une cour d'appel dont le siège est à Caen. Mais les attributions des gens s'enchevêtrent bien plus que les limites des territoires ne s'entre-croisent; par la tendance naturelle qu'ils ont à empiéter les uns sur les autres, il arrive que c'est toujours le plus voisin qui est le plus fort. Ici, les membres du présidial sont à peu près les maîtres; là, ce sont les officiers de finance, ailleurs, c'est le gouverneur, ou le parlement, ou les États. Car la France est partagée en deux zones : les provinces vivantes, les provinces mortes, celles qui s'administrent, celles qui sont administrées (ces dernières étaient d'ailleurs plus vivantes encore que nos départements du dix-neuvième siècle). L'aspect des anciens rouages est donc fort différent selon qu'on les regarde fonctionner à Amiens, à Bordeaux ou à Grenoble.
Le dictionnaire de Furetière dit en propres termes, au mot gouvernement j « qu'on ne peut en fixer précisément le nombre »; en théorie, il ne devait y en avoir que douze; c'est en douze grands gouvernements, classés dans un ordre méthodique de préséance, que sont répartis les députés aux Etats généraux de 1GL4-. Ceux de Paris, de Rouen ou de Dijon, ne comprenaient que la province dont ils étaient le
r chef-lieu ; celui de Lyon embrassait, outre le Lyonnais, le Bourbonnais, l'Auvergne, la Marche, le Beaujolais; celui d'Orléans joignait à l'Orléanais la Touraine, l'Anjou, le Maine, le Berry, le Nivernais, le Poitou et l'Angoumois. Mais, en pratique, il n'y avait guère moins de vingt-cinq gouverneurs principaux, sans compter les sénéchaux qui,
Richelieu, Mémoires, II, 409. — ■ Lettres et Papiers d'État, I, 589. ^ Voyez cet ordre à T Appendice. Rapine, Relation des Etats de lfil4,
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'.,)•. dans leur bailliage, sont souvent qualifiés de gouverneurs',
,•; ni les lieutenants généraux auxquels e'taient confiés en sous-
1^^ ordre des fractions de provinces.
ï^**' Le gouverneur avait commencé par être un vice-roi,
È;' maître du civil comme du militaire; quand on venait de
^l conquérir le Languedoc, la Normandie ou la Bourgogne, et
^^- que Toa craignait sans cesse de les voir échapper de nou-
f? 1; veau, il fallait avant I6ut un bras de fer pour les faire entrer
br^,. " et les maintenir solidement dans le moule monarchique; au
.?>' délégué royal appartenait le droit d'évoquer devant lui les
b'- , causes pendantes devant les juges ordinaires, d'octroyer des
[jr'' grâces, d'arrêter ou de permettre le commerce, même
^y's d'anoblir les roturiers ou de légitimer les bâtards. Un édit
[4*1 de Louis XII anéantit cette puissance; le gouverneur de
^' Dauphiné fut le seul qui continuât à nommer aux emplois de
sa province et à faire publier sous son nom, jusqu'au règae J^ de Henri III, les arrêts du parlement dont il demeura le chef^
^ et qu'il présidait encore sous Richelieu. Véritable roi-dau-
f^^ phiriy — ainsi que Catherine de Médicis avait surnommé
^ ; Lesdiguières, — celui qui commandait à Grenoble, durant
la minorité de Louis XIII, traitait avec le pouvoir central de vassal à suzerain plutôt que de fonctionnaire à ministre. Le comte de Soissons accueillait ironiquement les remontrances venant de la part du Roi : « Oh ! oh ! disait-il, ce petit prince est donc bien en colère*. » Quoique les provi-
ï Le marquis de Themines est traité dans un arrêt du Parlement de
Paris du 19 juillet 1642 de « sénéchal et gouverneur de Quercy » ; Fr. • ' d'Esparbez, marquis d'Aubeterre, reçoit les provisions de la charge de
K^ « sénéchal et gouverneur des pays d'Agenois et Condomois ». (Arcb.
dép. Lot-et-Garonne, B. 12, 44.) M. de Praslin est bailli de Troyes et
lieutenant de roi en Champagne.
2 Mémoires de Richelieu, 1, 454; de Bassompierhe, 318. — Le Bret,
Souveraineté du Boi, p. 45. — Édit du 4 juillet 1580. — • Davity, Etats \',^ de l'Europe en 1625, p, 119. — La Roche- Flavin, Treize Parlements
SV- àe France, p. 19, — Lettres et papiers d'État, I, 151,
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ANCIENS FONCTIONNAIRES : GOUVEBNEURS. 111 ;^
sions des g^ouverneurs les chnrgent encore de « faire garder ^
nos ëdits et nos ordonnances, aviser aux affaires occurreiites, *^.
empêcher nos sujets de recevoir aucune foule ni oppres- -. v.
sien « ; ils ne s'occupent guère, en fait, de l'administration 'i
civile, sauf dans les pays fraîchement annexés : à Sedan, où ' <
la population, qui considérait son prince dépossédé comme '^
légitime et notre Roi comme un usurpateur, n*obéissait qu'ri », .
contre-cœur au représentant de la France : en Navarre, où La Force est maître absolu; en Catalogne, où le vice-roi La Mothe-Houdancourt a droit de vie et de mort*. Partout ailleurs le gouverneur, qui est toujours un homme de guerre, — nous ne voyons en trente ans qu'un seul exemple du contraire, et encore dans une petite province, — est surtout investi du commandement militaire, tant actif que territorial. Il a sur tous ceux qui portent l'épée un pouvoir discrétionnaire, les emprisonne au besoin sans jugement, ordonne à la noblesse qui doit, ou est censée devoir marcher, à toute réquisition, de monter à cheval pour l'aider à faire la grande police du plein air, écheniller le pays des maraudeurs et des meurtriers. C'est à lui que les États provinciaux et les conseils de ville adressent, en temps de troubles, leurs doléances pleines de lamentations et d'hélas! pour obtenir le rétablissement du bon ordre sur les chemins et d.ins les champs; c'est lui qui fait rebâtir les murailles des villes, autorise le port d'armes, permet aux paysans « l'usage de l'arquebuze, sans abus, contre les oiseaux de passage qui gâtent les olivettes » ou les blés, et pour instituer un tir au papegai il ne suffit pas des lettres patentes de Paris, il faut en outre l'approbation du chef provincial. Jaloux de tout détail qui concerne le maniement d'une arme quelconque,
^ Dans la principauté de Sedan, réunie en 1642, on continua pendant deux ans à rendre la justice au nom du duc de Bouillon. Dk I^ljuteillkr, Vie de FabetL — Tallemant, I, 22G. — Arch. Guerre, XXVJ, 55.
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ce dernier Test naturellement bien davantage de toute occasion d'en faire un usage plus sérieux; et ce sont entre lui et les généraux d'armée des contentions perpétuelles, diversement terminées, à qui aura la conduite des opérations, en temps de guerre, dans le ressort de son gouvernement*. Que de pareilles situations inspirassent à ceux qui en étaient investis la pensée de tourner contre le Roi ces armes dont ils étaient, de par le Roi, si absolument maîtres, là était évidemment le danger; surtout en provinces éloignées, «omme la Bretagne, où le duc de Vendôme pensait u ne voir jamais le souverain qu'en peinture » . Quand un gouverneur persistait, malgré la cour, à conserver sur pied des soldats inquiétants, celle-ci n'avait d'autre ressource que d'armer, comme elle fit en 1620, le gouverneur de la province d'à côté pour obliger son voisin à obéir; heureux si, l'affaire faite, ce dernier, désarmait à son tour de bonne grâce, Richelieu dans l'opposition, sous le ministère de Luynes, trouve fort naturel que le marquis de La Valette se mette en état de défense contre son prince, à Metz; il apprend et développe pour son compte ces maximes à double fond dç la révolte, qui serviront plus tard contre lui : « Que le service du Roi n'est pas toujours où est sa personne, que, quand un prince est tombé entre les mains de ses ennemis, on peut, sans être pour cela rebelle, combattre contre sa volonté pour le remettre en liberté ; qu'on ne devait pas, en cette occasion, s'épouvanter de son nom, puisqu'il n'était plus que l'instrument des passions de ceux qui s'étaient emparés de son autorité*... »
ï ArcK, Guerre, XXVÏII, 73. — Arch. dép..Diôme, E. 4,757, 6,203. — Arch. coin. Nîmes, KK. 16. — Floquet, Parlement de Normandie, IV, 442. ^ Bassompierre, Me'moires, 290. — On peut citer nombre de gouverneurs qui ont commandé, en vertu de leur titre, sans avoir de Ijrade militaire.
2 Richelieu, Mémoires, J, 201, 223, 233, 386, 436.
Un gouverneur avait ou n'avait pas de crédit dans sa province; entre les deux cas, il y a un monde. Le crédit s'acquérait par la résidence, les bons ofKces, par mille et un procédés, il se perdait de même. Sans crédit, le gouverneur était inutile à la cour, mais aussi point dangereux; avec crédit, il pouvait être dangereux, mais il était utile. En général, le cabinet cherchait un moyen terme ; on n'eût pas toléré, sous Richelieu, des potentats comme Goustenan, gouverneur de Mantes, qui joua pendant la Fronde « au petit tyran, dans la banlieue de Paris, avec autant d'impunité que si c'eût été dans le Bigorre » , ou comme le duc de Fronsac qui faisait fermer à Marseille, pendant son dtner, les portes de la ville et entretenait cent gardes « montés comme des Saints-Georges» , pour rançonner le pays qu'on l'avait chargé d'administrer. On évitait autant que possible de donner une lieutenance générale à un seigneur que le pays « ne goûtait pas» , tel que le comte de Guiche « qui semblait n'être venu en Normandie que pour en faire sortir les habitants » . Satisfaire à la fois le vœu des populations et Tintérèt royal n'était pas si difficile qu'on eût pu le croire ; les administrés aimaient à avoir un gouverneur bien en cour qui se fit un point d'honneur d'arrondir les angles, de « conserver la province » ; ainsi faisait Brezé en Anjou ; les bons apôtres de Provence, pour être débarrassés du maréchal de Vitry, demandaient à grands cris à Richelieu de leur donner pour gouverneur son propre frère, le cardinal ' Alphonse * .
^ Ce Vitry parait en effet un brutal^ également odieux
> à tous les notables de sa province, dont il se vengeait de
son mieux: n'ayant pu trouver, au cours d'un de ses voyage-,
des porteurs pour sa litière, il força les consuls de la com-
* Arcli. dép. Bouches-du-Rliône, G. 108. — Tallemant, ÎÎI, 35, Ui ; r VI, 15. — Floquet, Parlement de Normandie, IV, 557.