IV
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ainsi sur le compte de ses vassaux d'Époisses, en Bourgogne, village doté pourtant d^un instituteur : « Ce sont des sauvages, qui n'entendent même pas ce que c'est que Jësus- Christ. » Voilà les quatre types de populations illettrées qui formaient la majorité des sujets du roi Louis XIII : ils ne veulent pas d'école parce qu'ils n'ont pas de quoi payer le maître, ou parce qu'ils ne peuvent se passer de l'aide de leurs enfants qui fait partie de leur gagne-pain ; l'école existe, mais elle est peu ou point fréquentée, et la preuve c'est que les gens ne savent rien ou quasi rien et qu'ils ne tiennent pas à savoir quelque chose. Vers la seconde moitié du règne de Louis XIV seulement on commence à lire et à écrire dans le plat pays, et ce n'est qu'au dix-huitième siècle que l'enseignement élémentaire se généralise. La ville d'Aire, siège d'un évéché cependant, s'avise pour la première fois en 1750, d'avoir un régent, « afin de sortir la jeunesse de son ignorance crasse * » .
Cette ignorance était affaire de topographie : les populations rurales des villages sont moins instruites que celles des bourgs, et, parmi les populations des villages, celles disséminées dans les champs sont moins instruites que celles agglomérées autour du clocher. L'ignorance était aussi affaire de tempérament et de climat; dans ce lent dégrossissement des intelligences plébéiennes depuis deux cent cinquante ans, les départements les plus arriérés du dixseptième siècle conservent leur rang au dix-huitième et au dix-neuvième. L'instruction est en effet un de ces mille besoins factices que la civilisation engendre et qu'en même temps elle satisfait, un de ces besoins dont on peut dire qu'ils sont la civilisation même; c'est une forme du bienêtre moral dont les progrès, dans la masse travailleuse, sui-
^ Arch. dép. Landes (Aire, BB. 2); Lot-et-Garonne (Goi)taud^ BB. 2)| Lozère, G. 459} Drôme, E. 5660.
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vent pas à pas les progrès du bien-être matériel. Au temps de Richelieu, le bourgeois en train de se hausser et de s'enrichir se paye des collèges; le paysan, du fond de sa misère stagnante, dédaigne Ta, b, c.
Il faut considérer aussi que Tamour ressenti par la nation ou par une partie de la nation pour la culture intellectuelle est toujours intéressé. Cette culture doit, pour être appréciée, servir à quelque chose : dans la société du moyen âge, construite pour la guerre et dominée par la force, la science n'était un moyen de parvenir que tout au plus en la cléricalure; un soldat courageux et ignare faisait son chemin sans jamais s'embarrasser des quatre règles. La classe dirigeante d'alors se recrutait de tous ceux qui savaient donner de bons coups, et se vidait de tous ceux qui ne savaient pas se garer des mauvais. Dans la société qui débute avec le milieu du dix-septième siècle, Tavènement d'un pouvoir politique assez fort pour n'avoir rien à craindre de personne, relègue au second plan les vertus physiques, et place insensiblement au premier les qualités de l'esprit, que développe l'étude. L'étude sera donc en honneur, mais surtout chez ceux qui peuvent en tirer parti ou en fiaîre tirer parti par leurs héritiers, chez ceux qui ont de Targent pour acheter quelque place, puisque toutes se vendent, ou pour parvenir à quelque dignité locale, puisque toutes les dignités d'alors sont onéreuses. La classe moyenne s'instruit, et parce que la science est un luxe et qu'elle aspire à tous les luxes, et parce que la science procure des profits, ne fût-ce que le profit d'un grandissement dans l'opinion, une auctio capùisy et qu'aucun profit ne lui est indifférent. Puis, un certain minimum d'érudition une fois entré dans les mœurs de cette classe moyenne, devient indispensable à tous ses membres; celui qui ne le posséderait pas serait, par là même, atteint d'une sorte de tare, il serait amoindri vis-à-
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vis de ses pairs. Pour se bien représenter .une pareille évolution de Topinion dans le passé, il suffit de regarder celle à laquelle nous assistons aujourd'hui pour l'instruction des filles de la bourgeoisie ; il suffit de se rappeler celle qui vient de se produire, dans les cinquante dernières années, parmi le peuple. Un manant de 1640 qui ressusciterait demain dans sa paroisse, et qui apprendrait que, de nos jours, il est honteux de ne pas savoir lire, en serait certainement aussi surpris qu'il pourrait Tétre de telle de nos inventions que nous jugeons la plus merveilleuse.
L'instruction publique, l'instruction primaire surtout, ayant été à des époques récentes le terrain de combat des partis politiques, sou histoire s'est naturellement trouvée assez défigurée par des groupes de polémistes qui cherchaient h prendre en flagrant délit d'incurie les anciens pouvoirs sociaux, ou se faisaient fort au contraire de les combler de louanges. Comme les détracteurs et les apologistes citaient des faits et des dates à l'appui de leur argumentation, il devenait difficile au lecteur impartial de savoir auxquels des premiers ou des seconds il convenait d'ajouter foi^ et surtout dans quelle mesure. Lors même qu'on serait fixé — on ne l'est pas — sur le nombre des écoles ouvertes dans les différentes provinces aux diverses périodes, il faudrait savoir le nombre des élèves, la nature de l'enseignement donné, le degré de l'instruction acquise. Ce seront là toujours autant de points d'interrogation : par suite de Tindépendance avec laquelle agissait à cet égard chaque région, chaque commune, les recherches que l'on fait dans les archives donnent des résultats contradictoires; elles découvrent tantôt une richesse, tantôt une pauvreté qui étonnent autant l'une que l'autre. Des documents du quatorzième siècle nous font voir, en certains districts, grand nombre de classes rudimentaires régulièrement fournies
d^instituteurs — les Juifs même avaient les leurs, en Franche-Comté, pour les deux sexes — tandis que des documents du dix-huitième siècle nous révèlent que des contrées situées au cœur du royaume étaient totalement dépourvues de maisons d'école.
Il faut se garder de conclure du particulier au général, de prendre les intentions pour les faits, de baser des affirmations positives sur des critériums douteux. La comparaison du nombre des signatures, dans les actes de Tétat civil, est généralement employée pour établir la proportion des lettrés aux illettrés. Elle est loin d'être absolument concluante; bien des gens, dans les campagnes, savaient signer, « poser leur signe », et ne savaient rien autre chose. Us étaient incapables de lire ou d'écrire. Quand ces signatures sont apposées au bas du procès-verbal d'une assemblée communale, et que leur chiffre est presque égal au chiffre des habitants présents, comme nous le constatons sous Richelieu dans beaucoup de paroisses de Tlle-de- France, avons-nous le droit d'en induire que la plupart des habitants savaient signer? Évidemment non, puisque sans doute les assistants à ces assemblées étaient les gros bonnets de l'endroit, et qu'il est permis de les supposer plus instruits que le commun des tenanciers, indifférents sans doute aux soucis de l'administration. En effet, dans ces mêmes localités, les signatures des actes de mariage ne représentent que 20 pour 100 de la population totale*. Pour les écoles il faut tenir compte des interruptions plus ou moins prolongées que le brusque départ d'un maître non remplacé,
1 Arch. dép. Seine-et-Oise, E. 4622, 4727 ; Doubs, B. 119, 134 151 ; Lot-et-Garonne (Gasteijaloux, FF. 3). — Bul. Société Du noise, 1864, p. 279. — E. Bknoit, Notice sur Vincy-Maneuvre, 45. — Beut-Laca- BANE, Not. sur Brétigny-^ur-Orgey 142. — L. Maître, Instruction primaire dans le comté Nantais,
le manque d'argent, d'autres accidents encore apportaient à leur régulier fonctionnement. Telle commune qui avait un « précepteur » dès la fin du seizième siècle, parait au dix-septième n'en plus avoir : a La jeunesse perd son temps et se plonge dans l'ignorance », remarquent les jurades. Aussi changeante est l'attitude de l'État et de ses représentants en province; de 1620 à 1640 il pratique vis-à-vis de rinstruction primaire la neutralité idéale, il ne s'en occupe pas. Richelieu ne semble pas se douter qu'elle existe, il n'en prononce jamais le nom ; c'est un domaine exclusivement municipal. Le tiers état, en 1614, se bornait à faire des vœux platoniques, et le clergé à renouveler des prescriptions, qui n'avaient pas beaucoup plus de sanction que les vœux du tiers, pour la création des « petites écoles » . Sous Louis XIV et Louis XV le pouvoir intervint davantage, mais tantôt pour encourager, tantôt pour restreindre : l'intendant de Dauphiné, ayant appris que des consuls n'avaient pas inscrit à leur budget le traitement du régent (1709), leur écrit d'avoir à le faire sans retard, « parce qu'autrement j'ordonnerai que vous le paierez en votre propre et privé nom » . En Bourgogne, au contraire, les curés se plaignent que « nos seigneurs les intendants refusent d'bomologuer les actes des paroisses pour les appointements des maîtres d'école ^ » .
On n'a pas de peine à croire que l'instruction publique suive les fluctuations du bien-être public, qu'elle se développe ou se rétrécit selon que ce bien-être augmente ou diminue. Les progrès ou les reculs qu'elle subit en France correspondent, dans l'histoire économique de la nation, à des périodes d'amélioration ou de crise, et la marche en avant de l'alphabet et de la plume reprend d'autant plus
' Aicli. lU'p. Drôine, E. 5007, 5316.— Bert-Lacabane, Not. sur Bré-
tifjny, S87. — Con{»rès scient. trAïUiin, 1876, p. 277.
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lentement et difficilement que la crise aété pluslongiie, plus dure. C'est ainsi que Tinstruction acquise au quatorzième siècle, époque heureuse, fut perdue au quinzième siècle, époque désastreuse, c'est ainsi qu'au cours du dix-septième siècle le nombre des écrivant et des lisant, dans les diverses provinces, s'élève en même temps que le revenu des terres et les salaires des ouvriers jusque vers 1680, où il atteint parfois 40 pour 100 de la population rurale, pour retomber à 15 pour 100 en 1700. Cette proportion ne remonte que bien doucement jusqu'à la seconde moitié du siècle, où commence une nouvelle ère de prospérité industrielle et agricole, et grandit étonnamment durant le rè(][ne de Louis XVI, où cette prospérité prit un essor qu'elle n'avait jamais eu. Même les philosophes, les écrivains progressistes, trouvent alors qu'il y a abus, que l'on va trop vite et trop loin K..
A cette date pourtant toutes les communes étalent loin d'être pourvues d'une école primaire ; au plus en comptâit-on la moitié, les deux tiers en pays très favorisé. Cent cinquante ans auparavant, sous le ministère de Richelieu, nous ne pouvons prétendre à rien de pareil : vingt-sept écoles dans Maine-et-Loire, vingt-six dans la Sarthe, treize dans le Béarn, six dans Saône-et-Loîre et dans TAube, douze dans le Tarn, etc., quelques points éclairés piquetant une obscurité profende. Nos voisins des Flandres étaient un exemple et en même temps un reproche, par le contraste qu'ils faisaient avec nous : Douai a six cents enfants dans ses
* En 1755, Tintendant de 6ourgO{;ne se plaint » de \a Facilité (|u'on donne à Avallon défaire apprendre à lire et à écrire aux enfants les plus pauvres ». Arcli. com.d'A vallon, GG. 52. — La Chalotais [Essai iCcducation nationale) dit : « Les Frères de la Doclrine chrétienne sont survenus pour achever de tout perdre ; iU apprennent à lire et à éi^rire à des gens qui n^eussent dû apprendre qu'à manier le rabot et la lime. » Rousseau écrivait : « Le pauvre n*a pas besoin d'éducation, il ne saurait en avoir d\iutre que celle de son état. »
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classes et Cambrai en a près de mille, la plupart instruits gratis'. •
Ce n'était pas du reste par défaut de gratuité que nous péchions en France : sans qu*aucune loi Tait ordonné, sans qu'aucune règle le prescrive, tout hameau qui a son école y admet volontiers les pauvres pour rien ; chaque année, la liste des non-payants est dressée, vers 1620, comme elle Tétait encore il y a quinze ans. La paroisse n^a-t-elle pas de magister, le curé a-t-il dit, au prône, que « si on voulait lui envoyer les enfants à Téglise il leur montrerait leur leçon » , ici personne bien entendu ne payera ; mais lors même que la rétribution scolaire est exigible des riches, la commune, dans son contrat avec Tinstituteur, prend soin d'en exempter les nécessiteux. Et si elle a omis de le faire c'est qu'il s'est trouvé des paroissiens généreux qui ont légué à l'école une rente ou une maison, sous cette expresse condition de l'admission gratuite des indigents : a pour le soulagement seulement de ceux qui n'ont pas le moyen de faire instruire leurs enfants, n'empêchant que ceux qui en ont le moyen ne payent. » Quelquefois on fait plus encore ; Clisson, en Bretagne, donne du blé et des vêtements aux enfants de l'école, Bourg, en Bresse, les habille complètement, Tallérd, en Dauphiné, gratifie chaque jour d'une demi-livre dé pain douze éco Hères « choisies, sans aucun égard de considération humaine, parmi les plus pauvres dudit lieu' ». Ce ne sont là évidemment que des faits isolés, des actes de la charité privée que nul n'eût songé à ériger en système légal.
' Abbé Allain, L'instruction publique avant la Bévolution, 50 <f*J6<i 177. — Arch. dép. Vaucluse, B. 1698. Dictionnaire de pédagogie (passim).
2 Arclu corn. Toulon, BB. 55; Bourgf, GG. 232; Nevers, BB. 19. — Arch. dép. Maine-et-Loire, G. 1918 ; Drôme, E, 4708, 5706, 5841. — lournaldu sire de GouberviUe (pub. parTollemer), p. 213. — Soc. Archéol. Vervins, VI, 81. — Soc. Études Hautes-Alpes, IV, 338. — Abbé Ai.lain, Instruction primaire^ 85, 192.
Tels quMIs sont ils sig^nifient que la préoccupation n'est pas nouvelle d'assurer la soupe gratuite en même temps que les rudiments gratuits, de remplir le ventre de ceux dont on meuble Tesprit. Le nombre des non-payants est rarement fixé ; si Ton veut en quelques endroits limiter cette faveur « aux plus propres », c'est-à-dire à ceux qui montrent le plus de dispositions, il en est d'autres aussi où la gratuité est universelle; le maitre, payé sur les fonds de Thôpital tt qui tie sauraient être employés en chose plus pieuse » , éduque pour rien les riches comme les pauvres. Ce qu'il faut noter, ce qui ressort de tous les faits particulier.^, de toutes les combinaisons locales — combinaisons d'ailleurs innombrables — c'est que les classes moyennes remplissant les États provinciaux et les conseils municipaux ont, pour l'enseignement populaire, beaucoup plus de sollicitude que les intéressés n'en ont eux-mêmes. Les députés de Normandie font observer (1616) « qu'il n'y a rien de si nécessaire à la République que l'instruction de la jeunesse » et demandent une école publique dans chaque abbaye a pour les enfants du pauvre peuple des paroisses voisines »• Et ce qui prouve que le « pauvre peuple »]n'y tenait pas, c'est qu'il ne profite guère de son admission gratuite dans les écoles déjà ouvertes, comme on le voit par le peu de fréquentation de celles-ci ^
Si la gratuité existe dès lors pour les indigents, les enfants aisés sont presque partout astreints au payement d'une mensualité scolaire qui varie de deux sous et demi à douze sous selon « qu'ils syllabaient, lisaient, écrivaient ou apprenaient la grammaire » . Ici les commençants payent quatre
* Mémoires du ctergéy t. I^', p. 1007. — Il existait aussi des écoles exclusivement destinées aux pauvres : telle à Amiens, celle des « Enfans bleus ». — De fisAUREPAinR, États de Normandie^ I, 135. — Arch. dép, Drôme, E. 58T1, 5321. — Arch. corn. Nevers, BB. 24.
SOUS par mois, ceux « qui lisent au Gaton, Pelisson et autres livres <*,cinq sous, les élèves de syntaxe six sous. Là, les « abécëdaires » débutent à sept sous, on demande aux « écrivains ^ dix sous, aux « arithméticiens » douze, aux « latinistes » quinze. Le taux de ces rétributions était librement Bxé par les conseils de ville; elles varient du simple au double à quelques lieues de distance, dans la nu me localité^ elles augmentent, diminuent ou disparaissent même tout à fait selon les fluctuations de Topinion publique. Â i\[arsBnne (Dauphiné) la redevance exigée des écoliers est en 1 667, de cinq à vingt sous chaque mois suivant leur degré d'avancement; en 1736, elle n*est plus que de 2 à 7 sous et en 1740 de 1 à 3 sous, pour remonter plus tard aux chiffres de ]73r>. En général, si Ton tient compte de la valeur des monnaies, les prix de la fin du dix-huitième siècle sont beaucoup moins élevés que ceux du ministère de Richelieu. C'est là un point intéressant : soit que Tinstruction devint moins coûteuse parce qu'elle se répandit davantage, soit qu'on Tait plus appréciée parce qu'elle était meilleur marché*.
Cette gratification obligatoire de l'élève formait, à cette époque comme jusqu'à nos jours, une partie du salaire des maîtres; l'autre partie était représentée par un traitement fixe sur les fonds communaux. Si quelque budget provincial accorde des appointements à un a écolier » — écolier signifiant ici instituteur — c'est à titre tout à fait exceptionnel comme fait l'assemblée du diocèse de Toulouse à celui a qui tient les classes de Montesquieu, pour le reconnaître des peines qu'il prend en Tinstruction de la jeunesse ».. La
> Aicli. (Irji. Drôme, E.4708, 5724, 6340 ; Lot-et-Garonne (Meilhan, RB. 1, Larnontjoic, BB.2); Landes (Tarlas, BB. 5). — Arch. com. Nevers, GG. 154. — Soc. Acad. Aube, 1840, p. 149. — Congrès scient. Autun, 1876, p. 262. — BulL Comité Travaux hist. 1884 (Bussy-le-Château).
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diversité que nous venons de sig[naler dans les frais de scolarité est plus g[rande encore pour les gages officiels qui vont de trente à cent vingt livres, mais qui le plus ordinairement ne dépassent pas soixante livres, même dans des villes importantes comme Bourges. Comme Tadministration locale jouit à cet égard d'une souveraine indépendance, tout dépend, dans les contrats qu'elle passe avec les magisters, de la capacité plus ou moins grande de ces derniers, et aussi de leurs prétentions fondées sur la rareté ou Tabou dance des concurrents. Celui de Toulon, qui a cent vingt livres en 1614, monte a cent quatre-vingts, quatre ans plus tard. Â la même date, dans les mêmes réglons, tel instituteur nouvellement engagé s'en va au bout de quelques mois et refuse de continuer son année, « ne pouvant, dit-il, vivre de ses appointements »; un autre décampe sans mot dire et écrit aux consuls pour s'excuser d*étre parti « parce qu'il n'avait pas six écus d'assurés'. » La commune essaye successivement tous les systèmes, sans doute pour éprouver, à l'usage, quel est le meilleur : celle-ci prend un mattre d'école à trente livres par an, plus le logement, — souvent on lui accorde aussi le chauffage; — peu après, « comme il ne fait pas son devoir envers les enfants » , elle le remplace par un autre à quarante-cinq livres de gages ; puis elle porte ces gages à cent soixante-cinq livres, « à la condition qu'il ne prendra aucun salaire des écoliers » ; enfin elle supprime la totalité du traitement, Tinslituteur devant se contenter uniquement de la pension payée par les parents. En dix ans tous les modes de rémunération avaient été appliqués là : appointements fixes combinés avec la rétribution scolaire, appointements fixes seuls, autrement
» Arcli. coin. Toulon, BB. 54. — Arch. dép. Cher, B. 3354; Haute- Garonne, B. 487, G. 710; Drôme, E. 5877,6258 ; Lot-et-Garonne (Tonneins-Dessous, BB. 5, Meilhan, BB. 1, Lamontjoie, BB. 2).
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dit g[ratuitë absolue de la classe ; rëtribution scolaire seule, c'est-à-dire recelé à la charge exclusive des intéressés. Il est d'autres façons, pour l'agglomération communale, de récompenser son « précepteur » ; l'un est « nourri et alimenté par les particuliers les mieux aisés » , chacun pendant un mois, régime qui dura cent vingt ans et prit fin en 1715, où Ton accorda une indemnité annuelle de trente livres à ce pédagogue, « attendu que personne ne veut plus le nourrir » . Un « pauvre jeune homme instruisant la petite jeunesse » à Vezelay, reçoit un bichet de froment et un bichet d'orge, pris aux revenus de l'hôpital qui prélève ainsi, sur la part des malades, la part des ignorants. A Brétigny, le magister est payé au moyen de souscriptions volontaires s'élevant à soixante livres par an ; ailleurs cette redevance est rendue obligatoire, par délibération municipale, et imposée sur chaque feu à raison de 1 livre 16 sous par laboureur, 1 livre 6 sous par journalier, et 15 sous par veuve ; ou bien elle est perçue moitié en argent, moitié en nature. Quelques-uns de ces usages ont subsisté : la v bonne seur » , en Normandie, fait encore chaque année la a quête des pommes » et se procure ainsi un tonneau de cidre gratis ^
Certains régents reçoivent chez eux des pensionnaires : un laboureur place son fils, en 1614, chez le « précepteur» de Boissy, près Paris, qui, moyennant trente-six livres par an, « le devra nourrir, fournir de feu et chandelle, et lui apprendre, comme un bon maitre est tenu de le faire, ce que son esprit pourra comprendre » . Quand le père, au
» Arch. dép. Drôme, E. 5312, 5603, 5724, 5965; Landes (Tartas, BB. 5). — Bert, Lacabane, Not. sur Brétigny-sur-Orge, 296. — Congrès scient. Autun, 1876, p. 257, 280. — De Beavrepaire, États de Normandie^ II, 289. — Bull. com. Travaux hist., 1884. — Abbé ki^Lkiin^ Instruction primaire, 130. — Dans l'ancien diocèse de Bordeaux le cas le plus ordinaire est que les maîtres se contentaient do In gratification des parents.
lieu d'un paysan, se trouve être quelque demi-bourgeois, quelque gros artisan de la capitale, le prix de cet internat peut s'élever jusqu'à cent livres. Souvent Tinslituteur est déchargé de la taille, de la corvée, des autres impôts; s'il est prêtre et que la paroisse soit contente de lui, elle lui fera cadeau d'une soutane, « tant pour la doctrine et enseignement des enfants que pour la prédication du carême » ; beaucoup de ces petites écoles rurales ont des « profits et émoluments » , à elles attachés par des legs anciens, « sans qu'ils puissent être employés à autre chose » ; elles ont un petit patrimoine, parfois une maison avec un pré, de quoi nourrir une vache. Le revenu des fondations qui furent englouties dans le bouleversement révolutionnaire n'était pas, dès le règne de Louis XIII, un mince chapitre du budget de l'instruction villageoise.
Mais ce budget, même en réunissant en un seul bloc toutes les miettes éparses qui le composent dansTensemble du royaume est, on doit le reconnaître, fort modique. C'est un beau droit que celui dont jouissent, là l'église, es magisters revêtus de leur surplis, d'être encensés avant les laïques et les seigneurs eux-mêmes, mais il n'est point lucratif. On ne saurait prétendre sérieusement que la situation financière des anciens régents apparaisse sous un jour aussi favorable que celle de nos instituteurs actuels '. Les ordonnances qui établissent le chiffre de ces traitements ne peuvent être prises pour base à cet égard ; elles ne sont pas observées. Le premier édit qui ait prétendu généraliser les écoles rurales date de 1724 : il fixe les gages des maîtres à cent cinquante et ceux des maîtresses à cent livres, ce qui n'empêchait pas un intendant de défendre, quelques années
* Arch. dép. Somme, B. 547; Maine-et-Loire, G. 1875; Haute-Garonne, B. 464; Drôme, E. 6204; Seine-et-Oîse, E. 4614, 4762. — A. Allain, Ioc. cit., 129, 143. — BuIL Soc. arcliéof, Corrèze, VII, 204.
après, d^allouer aux maîtres plus de cent livres « dans les commuDautés les plus considérables et les plus étendues » et seulement trente à quarante livres dans les petites. Sous Richelieu, où le pouvoir central ne s'immisce pas encore dans les budgets locaux,, chaque paroisse agit à sa guise et Ton ne peut trouver mauvais qu'elle cherche à se procurer Tinstruction au moindre prix possible. Aussi Tinstituteur doit-il cumuler divers métiers pour vivre : chantre généralement et sacristain, il est parfois geôlier, sergent et témoin attitré des actes notariés *.
Que faisait-il avant de prendre en main la férule? Mille choses, il est un peu de toutes les conditions : celui-ci ebi un ancien Bénédictin, celui-là un ex-capitaine d'in&nterie, cet autre est procureur postulant de plusieurs paroisses. La corporation est fort mêlée : « Le régent, disent les jurades de Mezin, en Guyenne, enseigne très bien le latin, Técriture et Tarithmétique, et les élèves peuvent entrer, en sortant de sa classe, en première ou en seconde dans les bons collèges. » Mattre Julien Mathieu, « écrivain et précepteur » à Malestroit, en Bretagne, £siit représenter par ses propres écoliers V Histoire de Judith, son œuvre; c'est donc un lettré. Pendant ce temps des consuls de Provence cherchent vainement un mattre d'école « qui ait bon caractère » , c'est-àdire qui écrive bien ; des habitants du Dauphiné se plaignent de leur instituteur, « habituellement courant les vignes et les vergers à prendre les fruits, ce qui est un mauvais exemple » ; un autre mattre est renvoyé « parce qu'il s'acquitte mal de sa charge et soulève des querelles dans la
' Bert. Lacabanb, Not, sur Brétigny, 287. — Arch. dép. CKer, E. 76 ; Lot-et-Garonne (Gontaud, BB. 2); Drôme, E. 6155 ; Maine-et-Loire, G. 1898. — Arrêt du conseil d'État, 18 septembre 1665. — Babeau, Im ville sous V ancien régime y 484. — Soc. Études Hautes-Alpes, IV, 338. — L'instituteur qui s'enrichit dans son école doit être considéré comme une exception infiniment rare.
ville », et Ton prie monsieur le curé de faire subir un examen aux deux compëtiteurs qui se présentent pour le remplacer « afin de décider lequel on doit choisir S) . En prin* cipe, il fout préférer un homme du pays : « Avez à prendre garde, écrit aux consuls de Rousset (comtat Venaissin) un candidat à la régence, à qui devez confier vos enfants; non à ces racailles d'Auvergnats, Narbonnais et autres lieux lointains, mais à des personnes circonvoisines qui ont quelque chose au monde. » Les gros personnages civils ou religieux, intendants ou évéques, ne suscitent encore par leur ingérence aucun conflit, aucune difficulté, ainsi qu'ils feront plus tard; si le droit de nomination appartient alors à quelque chapitre, à quelque ecclésiastique régulier ou séculier, c'est en vertu d'un accord avec la population ou des volontés testamentaires d'un donateur; le droit commun c'est le recrutement au concours, ou la désignation par le suffrage universel. Extrême liberté par conséquen(, mais recrutement difficile et médiocre, et les titulaires restent fort peu de temps en place. C'est la coutume ancienne, c'est la loi en Lorraine et en Languedoc que tous les ans les écoles soient mises pour ainsi dire en adju* cation; mais ailleurs, sans qu'on le veuille, règne une instabilité presque aussi grande. Un matin en se réveillant, les pères de fieimilJe constatent le départ clandestin de leur magister, le sieur X..., «étranger et inconnu ». Pourtant ledit X... venait à peine de signer peut-être le contrat par lequel il s'obligeait « à demeurer sédentaire à la maison pour vacquer à l'instruction de la jeunesse, à recevoir indifféremment tous les enfants de la paroisse, soit riches,
* Arcli. Lot-et-Garonne (VIezin, BB. 6 ; Piiyinîrol, lîB. 1 ; Sainte-Colombe, Duras, BB. l ; Astaffort, BB. 3); Morbihan, E. préF. 77 ; Drônus E. 5318, 5877. — Arch. com. Avallon, BB. 2. — D. Jousse, Traité du gouvernement spirituel et temporel des paroisses, 235.
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soit pauvres, et à les instruire également de son mieux ' » . Pas plus que renseignement secondaire renseignement primaire n*e$t libre, Tëcole comme le collège est un monopole municipal; si les édiles permettent d'envoyer les enfants chez un mattre marron « nouvellement arrivé » , c'est à la condition que les parents payeront comme auparavant la rétribution scolaire à la commune. Le plus souvent il est défendu « à toute personne de quelque qualité qu'elle soit, d'enseigner publiquement ni secrètement à lire et à écrire, au préjudice du régent mis de la part de la communauté » . Et ceux qui tiennent ces écoles « buissonnières » et non autorisées sont rappelés à Tordre par de lourdes amendes, aussi bien au Nord qu'au Midi, aussi bien en province qu'à Paris où le grand cbantre de Notre-Dame est souverain dispensateur des rudiments. Le seul point controversé est de savoir où s'arrêtent ces rudiments, querelles de privilèges. Les détenteurs des collèges qui luttent avec l'Dniversilé, par en baut, s'estiment par en bas victimes de l'empiètenientdes classes grammaticales. Si l'on en croit ceux-ci, Tétude de la grammaire, ainsi que l'entendaient les gram* mairiens de l'ancienne Rome, consiste à tout ou à presque tout apprendre ; les « humanités » seraient son afiFaire propre. Si Ton écoute au contraire les professeurs gradués, on ne
» Arcli. dép. Eure, G. 742; Drôme, E. 4708, 5668, 5881, 5931; Vaucluse, B. 1613 ; Maine-et-Loire, G. 1164, 1875, 2091 ; Haute-Garonne, B. 406, 474; Lot-et-Garonne (Tonneins-Dessous, BB. 5 ; Fieux, Bb. 1). — De BEArREPAiRE, États de Normandie, II, 135. — Lettres et papiers iVÉïat, piéf. XX. — Traité du gouvernement des paroisses, p. 236. — Jusqu'à la révocation de TÉdit de Nantes, les rapports des municipalités et des cvèques, ne paraissent jamais troublés par le droit de visa, qui appartoflU^ théoriquement à ces derniers ; depuis 1685 jusqu'à 1789, le:» difHcultes furent nombreuses et jamais aplanies tout à fait. — Par une ordonnance du 6 juillet 1633 (Momteil, Hist.des Français, VIII, 504), le chantre de Notre-Dame, collateur des Petites écoles, enjoint aux maîtres « d'y tenir une image de Notre-Seigneur crucifié, en relief ou plate peintura ». — Ab. Allai Ef, Instruction primaire, 136, 220.
doit recevoir dans les petites écoles que des enfants âgés de moins de neuf ans. L^État assiste împassiUle :i cette concurrence que les tribunaux seuls sont appelés à régler; il D^estime pas que Tenfence lui appartîennoy il ne s'est encore découvert vis-à-vis d'elle ni devoir ni droit '.
* Arcli. com., Boulo{»iie-8ur-Mer, 1294. — Arcli. dép. Vaucluse, 2657, Drôme, E. 5312. — Mémoires du clergé^ I, 977. — Glaïide Joly, Écoles épiscopales, — Savary, Parfait négociant^ I, 39. — Les li cures de classes étaient, selon les saisons et les localités, de 6 heures ou 7 heures îi 10 heures ou 10 heures et demie le matin; le suir tantôt de 1 heure et demie à 4 heures, tantôt de midi à 2 heures et de 3 à 5 heures.