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Richelieu, Mazarin et la Fronde

Le XVI» siècle finit l'époque exclusivement religieuse; la société, sortie du moyen âge, a secoué ce vieux et poétique passé de chevalerie, de communes , de cathédrales et de châteaux , héroïques et pieuses légendes. Depuis la prédication de la réforme, l'autorité et l'examen ont lutté bruyamment sans pouvoir s'entendre; il s'opère une transformation sociale, travail laborieux que quelques esprits supérieurs seuls aperçoivent. Les idées deviennent politiques ; le principe moral s'efface devant l'idée lerritoriide. Dans le combat mystérieux de la foi et de la force brutale, l'égoïsme de la terre l'emporte sur le principe catholique vaste, universel et protecteur; les nations se groupent chacune dans leur circonscription matérielle. Au moyen âge, une croyance faisait lever les multitudes pour délivrer le sépulcre du Christ ; après la réforme et son droit public, chaque peuple pense à soi, chaque potentat à ses conquêtes. Le pouvoir royal se-centralisô; il heurte de front tous les obstacles, en même temps qu'il oppose à l'élément catholique pur la théorie des libertés de l'Eglise gallicane; tentative méticuleuse, qui n'a ni la hardiesse de la réforme, ni l'esprit de conservation de l'antique hiérarchie pontificale. La couronne n'a dès lors qu'une préoccupation, son agrandissement; elle y marche.

Sans doute il existe encore parmi les peuples des idées fortement théocratiques, mais tellement mélangées aux questions terrestres, tellement étouffées par le droit des nations , qu'elles n'entrent plus que comme pensées secondaires. La politique absorbe tout, et avec elle se montrent la diplomatie, les intérêts des principautés, les relations toutes personnelles, fpndiies sur des prétentions territoriales. Quand Riclielieu pour- 1. 1

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suit les protestants en France, et s'allie avec eux en Allemagne, il ne les considère plus comme secte , mais comme parj-i redoutable , ou comme puissance avec laquelle il s'unit. Dans ce seul fait se trouve la meilleure explication de tout le nouveau système social.

Le temps qui s'écoule depuis Kichelieu jusqu'à la lin du règne de Louis XIV, est entièrement dominé par l'esprit d'envahissement qui bouleverse le droit public des nations. Avant de pénétrer dans l'esprit général de cette vaste époque, il est indispensable de se fçiire une juste idée des hommes et des événements qui la dominèrent. Jusqu'à Louis XIV, tout le système de gouvernement et d'administration fut moins dans les mains de la royauté que dans celles de quelques ministres qui en dirigèrent les conseils ; le pouvoir n'arrive véritablement au roi qu'après la régence d'Anne d'Autriche. L'histoire aussi ne doit s'attacher qu'à préciser la tendance de chacune des administrations qui précédèrent le long règne de Louis XIV. Or, ces ministères se résument par quatre personnages dont on n'a pas assez considéré le caractère particulier pour s'expliquer la marche des faits, à savoir : le maréchal d'Ancre, puis le duc de Luynes auquel succède Richelieu, qui lègue son pouvoir à Mazarin.

L'administration du maréchal d'Ancre succède en réalité au système de Henri IV et le modifie. Toute l'indignation des historiens s'est exhalée contre le Florentin Concini et sa femme Léonora Galigaï. Qui pourrait les défendre d'une manière absolue? Je n'ambitionne point cette singularité historique qui veut réhabiliter tout ce que les contemporains ont flétri ; je crois qu'il y a toujours quelque chose de vrai dans la voix du passé. Je dirai pourtant, qu'à mesure qu'on se rapproche des pièces historiques, cette réprobation s'atténue beaucoup, si elle ne s'efface pas absolument. Quand un ministre tombe victime d'une opinion, il est souvent jugé par ses ennemis. Le maréchal d'Ancre fut l'expression d'un système j il se donna la mission de défendre l'unité royale contre la féodalité réveillée sous Condé, les ducs de Longueville et de Rohan. Il y eut tout à la fois en lui du Mazarin et du Richelieu , mais avec la différence qui existe entre les époques et la supériorité des caractères. J'ajoute que Richelieu et Mazarin moururent ministres, qu'ils se relevèrent de leur disgrâce pastagèrc, tandis que le maréchal -d'Ancre succomba dans une longue lutte contre les féodaux. Les temps nesvQt point encore préparés

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au triomphe de l'autorité royale : le man^chal d'Ancre combat de toutes ses forces; il tombe à la fin sous le poignard d'une conspiration toute territoriale, à la tête de laquelle se trouve Albert de Luynes.

Le ministère du duc de Luynes a été également mal compris : on a toujours vu dans ce ministre un favori de cour, un homme élevé par le caprice de Louis XIII aux plus hautes dignités, sans autre motif que quelques leçons de fauconnerie que le favori donnait à son maître. On se trompe souvent , quand on explique ainsi les grands mouvements de partis par des accidents puérils : de Luynes a vaincu le maréchal d'Ancre au nom des féodaux ; il en est le symbole au ministère; c'est l'agent que la ligue territoriale donne à la royauté. Tout, jusque dans les formes extérieures, représente cette pensée des châteaux victorieux ; la fauconnerie, talent si perfectionné par de Luynes , n'est-elle pas le symbolisme de cette vie féodale, de cette chasse aux grands bois, dans les forêts épaisses? Les plaisirs, les carrousels d'Italie disparaissent avec le pouvoir du maréchal d'Ancre. Sous de Luynes , c'est la guerre , c'est l'esprit militaire qui se réveille, et si à la un le ministre lutte contre la féodalité, c'est qu'il se croit assez fort pour l'aborder corps à corps, et que dans l'histoire se reproduit presque toujours cette circonstance , que le ministre d'un parti tend à s'en affranchir et à se débarrasser d'une sujétion qui l'importune.

Richelieu est la continuation du système du duc de Luynes, mais avec toute la puissance et la force de son esprit. Ici, je ne dois exprimer qu'en hésitant quelques idées que je me suis faites sur le cardinal et sa longue administration. Plus je me suis rapproché de ce caractère, plus j'ai touché du doigt ses grandeurs, ses défauts, les résultats de son système, plus je me suis pénétré de cette idée désolante que Richelieu, avec sa puissante unité, sa haine contre l'esprit gentilhomme, avait été le précurseur de la révolution française. C'est sous ce point de vue révolutionnaire que Richelieu n'a pas été suffisamment étudié. Il éleva une royauté sans obstacles, un pouvoir sans limites, et cette royauté imprévoyante lui en sut gré; mais ces obstacles, qu'il avait renversés, étaient précisément des éléments de conservation. La féodalité pouvait importuner la couronne; elle ne la menaçait jamais d'un danger. H y avait des révoltes et peu de révolutions; contemporaine de la royauté, la féodalité en était une des

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conditions. Kn détruisant les résistances do la terre, Hiclielieu frappait le

trône qu'il voulait soutenir.

Après Hiclielieu vient Mazarin ; et ici la lutte prend un caractère différçnt, parce que les temps ne sont plus les mêmes. L'impérieux ministre de Louis XIU a levé la tête haute, en fracassant de son anneau pontifical la vieille armure des féodaux : l'œuvre est achevée. Pour l'accomplir, et surtout pour environner de formes légales tous ces jugements qui en finissent avec les grandes existences de noblesse, Richelieu s'est servi des parlements : ceux-ci ont obéi ; mais on ne se sert pas d'une institution sans la grandir. Quand Richelieu meurt, arrive une autre régence ; ce parlement exhaussé s'en empare : il y a lutte encore; elle s'empreint d'un esprit tracassier. Le peuple vient sur la place publique avec une tendance déjà remuante ; les parlementaires et les princes rapetissent ce mouvement à leur taille. C'est une affaire de parquet plutôt qu'un mouvement de masses; et, comme le dit un parlementaire spirituel, c'est une révolution sous la calotte d'un archevêque de Paris. Je lelèverai pourtant la Fronde, en séparant les deux esprits qui la dominèrent : l'un, venant de la place publique, énergique comme elle, réveillant les vieux souvenirs des halles de Paris sous Charles VI, et de la municipalité catholique sous la Ligue ; l'autre, émanant de l'esprit tracassier et parlementaire, et de la noblesse abâtardie depuis qu'elle a subi la grande coupe réglée de Richelieu.

Il existe d'innombrables Mémoires sur ces époques; je les ai lus, mais je n'y ai point ajouté une confiance absolue, quand ces mêmes époques sont éclairées par des pièces officielles et les autographes de tous les acÉurs principaux des événements dont ils parlent.

J'avoue qu'à tous ces Mémoires j'ai préféré les pièces authentiques; elles sont d'ineffaçables témoignages des intentions et des actes; c'est dans les correspondances intimes que les volontés s'expriment, que le» pensées se dévoilent. Je mettrai toujours en tête les Archives de Simancas. Pendant tout le règne de Louis XIU jusqu'aux grandes guerres de Richelieu, la France, à demi-caslillane, fut dominée par les mœurs, par la littérature de l'Espagne. Anne d'Autriche avait entraîné avec elle sa jeune cour aux façons et aux co::tumes d'Andalousie : la question politique s'engage également avec l'Espagne; tous les débals sont là; le

théâtre des événements et des intrigues esl autant ù Madrid qu'à Paris, autant à l'Escurial qu'à Sniiit-Gc'rn)ain. Cette correspondance est donc pour nous une grande révélation. J'ai recueilli avec bonheur les correspondances autographes du maréchal d'Ancre, de Marie de Médicis et de Louis XIII, roi travailleur, quoique l'opinion contraire ait prévalu, et qui multipliait les dépêches de sa main. Les manuscrits de Béthune contiennent des bulletins tout entiers rédigés par Louis XIII, avec cette royale écriture tout allongée, si reconnaissable depuis le règne de Charles IX. Les bulletins racontent les actions militaires du roi, les mouvements de camp, les progrès de l'artillerie surtout. Louis XIII était journaliste; ses récils étaient à l'usage de la seule feuille publique du temps ; car le roi écrit de sa main : Pour la Gazette. Louis XIII voulait se faire admirer de la cour, annoncer ses prouesses à l'Europe : la Gazette de Fiance et le Mercure retentissaient alors dans le monde; ils avaient succédé aux vieilles chroniques de Saint-Denis; les mœurs voulaient l'éclat, le bruit, les applaudissements. On insérait dans la Gazette les traités, les capitulations, les levées de siège, les batailles décrites par les généraux, et souvent même les dépêches des ambassadeurs. Théophraste Renaudot était le directeur de la Gazette de France, ou son inventeur, pour me servir de l'expression du temps. Le cardinal de Richelieu prenait un soin extrême de cette publication; comme Louis XIII, il y écrivait des articles tout entiers de sa main, et j'en ai trouvé bon nombre d'autres dans les manus(Tits de Béthune, corrigés, raturés par Louis XIII et son ministre. J'ai aussi recueilli la correspondance intime et diplomatique de Richelieu avec la reine-mère, le roi, les ambassadeurs à l'étranger, les gouverneurs de provinces; celles de Gaston d'Orléans avec sa mère et son frère Louis XIII. On n'a jamais réuni systématiquement les écrits contre le maréchal d'Ancre, les princes de Condé et les huguenots, à l'époque bavarde qui succéda au règne de Henri IV ; j'ai puisé beaucoup dans ce genre de matériaux. On me dira : Quelle confiance accordez-vous à ces satires et chansons? Je réponds que je n'ai jamais cherché les faits dans les pamphlets, mais l'expression des sentiments d'une époque et de l'opinion dos partis. Les pamphlets étaient la presse périodique ; sans doute l'historien se tromperait, s'il recherchait dans les journaux les détjiils de la vérité absolue; mais il y trouve la couleur de son temps, le mouvement des

G HlCIlKLiKU, MAZAHLN KT LA FRONDE,

esprits. Nous avons assez de syslèmes etd'id«;cs g(^nérales sur les époques du passé ; qu'on nous retrace enfln la conscience d'une génération ; qu'on noua donne les opinions du temps, toutes colorées des sentiments populaires et des impressions des masses!

Toute incertitude est maintenant levée sur l'authenticité du testament du cardinal de Richelieu, si contestée par Voltaire; ce long Mémoire est précédé de la succincte narration de toutes les actions du roijusqu'àla paix. On n'a, pour se convaincre de cette authenticité, qu'à consulter le volume des manuscrits ^de Colbert, intitulé : Ajfaires de France; le testament se trouve là , corrigé de la main même du cardinal , avec une suite qui conduit le récit des événements jusqu'en 16i3. Ces témoignages ne permettent plus de doute, pas plus que le n° 9334 des manuscrits de Béthune ne permet d'hésiter sur l'authenticité des articles de la Gazette de France', écrils de la main de Louis XIII.

C'est à Florence que je suis allé compléter les documents que je publie aujourd'hui, et qui embrassent l'administration de Marie de Médicis. J'ai voulu m'inspirer là où la reine régente passa son enfance, comme j'allais au monastère de l'Escurial pour me pénétrer de l'esprit espagnol de la Ligue ; j'ai désiré m'expliquer ce gouvernement des Italiens, du maréchal d'Ancre et de Léonora GaligaL C'est dans les archives du grandduc que j'ai puisé quelques renseignements sur l'origine de ces trisles victimes de la réaction féodale. Florence a quelque chose qui m'a reporté au siècle de Louis XIII : ses ponts sur l'Arno, couverts de maisons, ses boutiques de bois, ses étals d'orfèvres et de juifs ramassés comme une foire publique; ses monuments tout bariolés de moellons, comme la place Royale au Marais; cette architecture florentine du Luxembourg. Rien pourtant, Florence, n'égale ta place du Dôme, et les coupoles de marbre noir et blanc, triste et merveilleux symbole des partis dans les jours de sang de la guerre civile !

CHAPIÏKE PIVEMIEll.

SITUATION POLITIQUE A l'aVÈNEiMEST DE LOUIS Xlll.

Grands gouvernements de provinces. — Parti huguenot. — Villes de sûreté. — Organisation militaire. — Parti catholique. — Clergé. — Les villes municipales. — Esprit de la bourgeoisie. — Du parlement. — Paris et sa population. — L'Europe à l'avènement de Louis Xlll. -— Le roi enfant. — Son éducation. — La régence de Marie de Médicis. — La cour.

La société féodale n'avait point encore disparu sous l'administration régulière de Henri IV. Les transactions successives que l'avènement du Béarnais imposa, les concessions qu'il dut faire aux partis, aux tières têtes de la réforme et du catholicisme, avaient comme forcément reconstruit le vaste système provincial qui à d'autres époques menaçait l'unité monarchique. La féodalité primitive du x"^ au xu^ siècle, avait eu pour mobile l'indépendance de la terre , le principe de la souveraineté libre de chaque haut feudalaire; les ducs de Bourgogne, de Normandie, de Guienne, les comtes de Flandre, de Champagne, de Toulouse, ces puissantes existences de la féodalité possédaient la plénitude de tous les droits. Sous Henri IV, ce n'était point le vieux système de fiefs et d'arrière-tiefs, ce code de devoirs et de protections, cette hiérarchie militaire, qu'avait rétabli le mouvement de la réforme et de la Ligue par l'institution des gouverneurs de provinces. Si noble par sa race, le gouverneur ne commandait plus à des vassaux et à des arrière-vassaux, il avait juridiction entière sur toute la noblesse de la province ; s'il était bon serviteur, ami du roi

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do Fiance, il le servait de toutes les forces de son gouverncixjent : à la première querelle cependant, la province était sous son obéissance, et il pouvait tourner contre le prince même les populations et les armes qu'il commandait en son nom.

Ce système avait peu de dangers tant que Henri IV, roi militaire, tenait Ici niement les lénes du pouvoir : les gouverneurs de [n'ovinccs n'étaient à son égard que des lieutenants, des délégués de la puissance royale, qui résidaient la plupart- du temps auprès du prince, et que celui-ci avait à sa disposition. Substituez à Henri IV un enfant royalement couronné, un conseil la'ble, une autorité incertaine, les gouverneurs de provinces ne pouvaient-ils pas se proclamer indépendants? La variété du sol, la différence des races, les antipathies mêmes qui existaient entre certaines provinces, tout favorisait ce morcellement. En ces temps de d scordes civiles, en face de tous ces éléments de guerres intestines développés, par la réformation et le catholicisme, ne devait-on pas craindre le retour d'une fédération territoriale, qui proclamerait-pour ses chefs divers les hautes familles de la monarchie? A l'extrémité du midi était la Provence, sous le gouvernement du duc de Guise, le lils de cet Henri le Balafré, adoré du peuple catholique, ^larseillc, la république municipale, était domptée ; les galères du roi arborant à leurs mâts l'étendard de Henri, tout reluisant de fleurs de lis d'or, maintenaient les populations de matelots; la Vierge de la Garde était au pouvoir de Libertat le fidèle ; les consuls recevaient leur chaperon de la bienveillance royale ; Aix, la capitale lleurie de René, où il aimait tant à s'esballre aux chevaux frus et dans les bonnes fêtes de la reine de Saba^ alors toute royaliste, saluait le gouverneur de la Provence par les dons de bourses d'or sur un beau plat d'argent; la tour de Bouc contenait les Martigues; Toulon voyait s'élever des forts tout crénelés de couleuvrines ; Saint-Maximin déployait l'étendard royal sur sa merveilleuse cathédrale; toutefois, M. de Guise avait un tel pouvoir sur ces populations, que s'il avait voulu les réunir en masse, même contre les couleurs de Henri IV, il n'aurait pas eu beaucoup de peine, tant les catholiques adoi-aient le fils du Balafré ! A l'ouest, le riche pays du Languedoc ollruit deux populations en présence : la montagne et les plaj-

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nés, la campagne et les villes; quand la parole retentissante des ministres de Ja réforme descerîdait du haut de la chaire, vous eussiez vu sortir de leur retraite des Ccvennes ces lleis hommes de FÉvangile, aux mains calleuses, au teint basané, braves arquebusiers qui s'étaient plus d'une fois mesurés pour la défense de leurs prêches et de la cène ; quelques villes aussi, telles que Castres, Montauban, Nimes, voyaient le gouvernement municipal aux mains des huguenots, tandis que Toulouse, l'ardente ligueuse, avait arboré, en désespoir , la cornette blanche. Le Languedoc et une forte partie de la Guienne étaient confiés à la lignée des Montmorency-Damville, et la lieulenance générale au duc de Ventadour. Les Damville , toujours d'une extrême modération , têtes à ménagements, ne brusquaient ni Fune ni l'autre des opinions ; tel avait été le rôle des Montmorency durant la Ligue ; ils étaient courtisés de tous, parce que le parti au profit duquel ils se dessinaient acquérait une grande force de leur accession. A l'autre extrémité de la Provence, jusqu'au sommet des Alpes, se trouvait le Dauphiné, gouvernement de Lesdiguières, véritable roi des montagnes, puissant sur ces populations ; l'obéissance envers le roi était pour lui un devoir de chevalerie. De Valence jusqu'à Grenoble, de Montélimart jusqu'à Gap, ce n'étaient que petites villes fortifiées , que châteaux sur les rochers escarpés, où se relirait l'homme d'armes, huguenot ou catholique, pour guerroyer à l'aise. Lesdiguières était calviniste comme son rude devancier le baron des Adrets. Au temps des guerres civiles, il avait, fier gentilhomme, planté çà et là les couleurs de son parti ; Henri IV lui avait confirmé son gouvernement, et comin,ent aurait-il pu l'en priver sans une guerre violente? Au reste, un gouverneur calviniste était une garantie sur les frontières de la Savoie toute catholique. Combien ne devait - on pas ménager Lesdiguières, car des propositions lui étaient faites sous main par le canton de Genève et la Suisse protestante, pour faire proclamer en république ces austères contrées des Alpes ?

Dans le Lyonnais, la famille Joyeuse, catholique modérée, tenait le gouvernement. Lyon s'était franchement soumise à la dominalion de Henri IV; enlourée d'une ceinture de mou-

ingnes, la cité de Nolre-Damc-de-Fourvières ne pouvait être un pays de résistance contre une armée de gens d'armes ; Lyon, unie ta la Ligue avec une grande ardeur de croyance, n'avait cédé à Henri IV que quelques jours avant la capitulation de Paris. Depuis, restée fidèle, il n'y avait rien à craindre, même durant une minorité. Il en était de môme du pays tout central de la Bourgogne; Biron seul, secondé par le duc de Savoie, avait rêvé de reconstituer l'ancien duché de Charles le Téméraire ; leur projet échoua, et la Bourgogne revint au duc de Mayenne, qui fixa sa résidence à Dijon, ville d'études, siège de parlement et d'université; le président Jeannin était né à Autun, et ses ambassades heureuses à Rome, en Hollande, auprès des réformés, jetaient un vif éclat sur sa cité originaire '. La Picardie ne formait pas de gouvernement particulier ; véritable route militaire, incessamment dévastée par les années qui soutenaient la guerre en Flandre, il n'y avait pas de gouverneur général , quoique les familles d'Humières et de Créqui y exerçassent au nom du roi une certaine autorité. La Picardie était couverte de places de guerre; chacune d'elles avait un commandant spécialement chargé de sa délense et de protéger les frontières.

La Normandie était parmi les provinces les plus paisibles et les plus soumises au pouvoir de la couronne; si Rouen, cité de révolte, se souvenait de ses liaisons catholiques et ligueuses avec Paris, les parlementaires de Caen maintenaient une obéissance absolue au seigneur-roi , sous l'influence de la famille de Matignon ; la riche Normandie, toujours fidèle à Henri IV, avait été le théâtre de ses premiers succès, de ses combats d'Arqués et d'Aumale; la Normandie payait impôts, pourvu qu'on lui conservât ses privilèges de l'échiquier, ses abbayes et ses communes. Il n'en était pas ainsi de l'inquiète et martiale Bretagne, de ce pays des Rohan, des Penthièvre, La Roche-Guyon, Craon, des comtes de Laval et de Clisson ; l'impatiente gentilhommerie y avait conservé les mœurs sauvages des Bretons au temps de la conquête; la civilisation l'avait à peine touchée ; les nobles avaient applaudi au projet

1 La correspondance et les négociations du président Jeannin ont été publiée en 4 vol. in-12. Paris, J696.

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favori du duc de Mercœur, d'ériger la Bretagne en un royaume à part, protégé par sa propre situation et par quelques secours de l'Espagne. Quand le duc de Mercœur avait été obligé de transiger avec Henri IV, il avait cédé cette province au duc de Vendôme, fils naturel du roi, qui en devint gouverneur à titre. A cette époque commençait à s'introduire la distinction des gouvernements honorifiques et des lieutenances militaires, système qui favorisa l'abolition absolue de la féodalité et de la puissance des grandes familles ; en Bretagne, le duc de Brissac était lieutenant général pour le roi. L'avènement de Henri IV avait encore réuni deux provinces à l'extrémité du royaume : le Béarn et la Navarre ; l'une vivement disputée par l'Espagne, comme une frontière nécessaire à son système de défense et à sa configuration géographique. Le Béarn était paisible sous l'influence des vieilles familles dévouées au berceau de Henri IV; presque tous ses gentilshommes se vantaient d'avoir connu le roi de France, d'avoir griiupé avec lui, enfant, sur les durs rochers de Pau, d'avoir secondé ses desseins sur la grande couronne. Il y avait orgueil au sein de cette gentilhommerie, quand elle se disait qu'elle avait créé un roi de Paris, et imposé un de ses fils à la race du Nord.

Indépendamment de la résistance que pouvaient opposer ces gouverneurs de provinces, il était d'autres embarras de la minorité. Henri IV avait un moment assoupli les opinions religieuses sous une commune loi de protection. L'édit de Nantes accordait des places de sûreté, des garnisons militaires aux huguenots, formant ainsi un parti organisé dans l'État, prêts à se mettre en campagne au premier signal des chefs qu'ils avaient élus ; Condé, Bouillon, Sully lui-même n'avaient qu'à lancer quelques circulaires aux différentes assemblées, pour qu'il y eût réunion de forces et appel commun sous le drapeau. Les concessions faites par Henri IV à la Ligue étaient destinées à calmer les catholiques : le prince avait bien conquis les chefs; mais l'opinion ardente n'était point venue à lui; elle gardait ses méfiances pour le roi des huguenots; quelques figures de la vieille Ligue restaient encore. Marie de Médicis et le duc d'Epernon luttaient contre Sully, et le combat s'était violemment engagé dans les derniers jours de Henri IV, alurs

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qua rrxpédilion contre TAllemagne semblait dessiner la politique au profit des calvinistes. Le parti catholique s'était opposé à cette guerre, où, disait-on, les réformateurs passaient par l'Empire pour arriver au renversement de la papauté. Tandis que les uns poussaient aux batailles, Marie de Médicis et la bourgeoisie visaient à la paix ; et cela explique comment de vagues accusations pesèrent sur la tête de Marie lors de l'attentai commis contre Henri IV. Ces partis des ducs de Sully et d'Epernon, personnifications des deux ci'oyances, luttèrent à la mort de Henri IV, pour s'emparer l'un ou l'autre du conseil.

Au milieu d'eux étaient toujours les parlementaires, partout sous le règne de Henri IV, dans le conseil d'Etat, aux grandes ambassades. Chefs de quartiers, colonels de la garde bourgeoise, prévôt et échevins de Paris, ils avaient imprimé aux municipalités leur esprit d'inquiète obéissance. La cour ne craignaif plus Paris : le mouvement des confréries s'était calmé. Il pouvait y avoir quelques résistances particulières, quelques petites émeutes de rues et de carrelours; mais Paris de la Ligue n'était plus qu'en souvenir. Tout était parfaitement réglé pendant la vie de Henri IV; il suffisait d'un ordre du conseil pour que la garde bourgeoise fût réunie sous le commandement de ses colonels-ipagistrats, et qu'elle appuyât les ordres du roi concurremment avec le guet, les Suisses et le régiment des gardes. Les chaînes étaient rouillées, les bornes en mauv.iis état; les ponts sur la rivière au pouvoir des compagnies royales ; les bateaux de sûreté et de défense gisaient ensablés sur les ports, et le prévôt, officier du roi, en avait les clefs; toutes les portes étaient aux mains des Suisses; le Louvre, la Bastille, la tour de Vincennes avaient pour gouverneurs des hommes tels que Sully, antipathiques à la population catholique de Paris, et qui par conséquent auraient fait feu sur elle avec les longues couleuvrines des remparts ; l'Hôtel-de-Ville n'était plus qu'un monument de pierre. Sous le règne de Henri IV, un ordre de police maintenait la bourgeoisie dans le respect des événements accomplis.

En jetant les yeux sur l'Europe, la grande figure du pape s'étajt voilée après les désastres de la Ligue ; le premier résultat

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de tout mouvement politique sans succès, est d'afïliiblir l'autorité qui l'a essayé. Néanmoins il se trouva encore des tètes d'ardents catholiques, des dissertateurs religieux qui agrandirent les doctrines de la suprême autorité ponlilicale. Tandis que la Ligue était dissoute, et que la puissance du tiers parti régnait en France à côté de la réforme luthérienne et du calvinisme, des controversistes soutenaient avec toute Ténergie des souvenirs, que l'obéissance envers le pape n'était pas seulement un devoir facultatif des souverainetés, mais la conséquence de l'autorité religieuse qui s'étendait sur l'univers chrétien. Le spirituel et profond Bellarmini, ce cardinal d'une science si haute et si hardie, établissait que toutes les couronnes étaient moralement vassales de la chaire de saint Pierre; puis, foudroyant les subtiles distinctions de l'école gallicane, il traitait de véritable hérésie tout ce qui s'était éloigné de l'Eglise pontificale, dont le principe reposait sous le dôme de marbre et d'or du Vatican.

Paul V tenait alors la tiare; esprit de prudence, il craignit un moment les conséquences des doctrines exposées par des défenseurs trop ardents; sa pensée fut toujours de relever l'autorité morale du catholicisme ; il canonisait le vertueux Charles de Borromée, et le même jour, à la sollicitation de Henri IV, il approuvait les ordres militaires du Mont-Garmel et de Saint-Lazare. Le pape ordonna que dans tous les ordres mendiants on enseignât les langues hébraïque, grecque et latine, afin que le clergé se mît en rapport de science avec les plus grandes universités d'Allemagne. Sous ce pontife, Bernini achevait l'éghse de Saint-Pierre, rétablissait les magnifiques fontaines d'Auguste, et l'aqueduc de trente-cinq mille pas qui amène des eaux abondantes à Rome.

L'empire d'Allemagne était aux mains de Rodolphe II, qui avait réuni un moment la royauté de Hongrie et de Bohême ; vieux prince, homme de science, qui, en présence de l'invasion des Turcs et des Tartares, s'occupait, avec Ticho-Brahé et Kepler, de mécanique, de chimie et d'astronomie. A ces époques de conquête et de défense territoriale, il se mêlait aux droits de l'Empire quelque chose de l'élection ; le plus fort et le plus capable prenait l'épée quand une main faible la laissait tomber. Un

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Ironc placé dans cliaqiio église signalait les dangers de la patrie, car l'offrande éUiit destinée à repousser les Turcs , et Rodolphe, coiffé du bonnet d'astrologue, dressait les tables rudolpliines, beaux monuments de science, mais qu'une nation militaire foulait aux pieds, en élevant Mathias, l'homme d'armes, à lu couronne impériale. Gustave-Adolphe n'avait point encore paru sur la scène du protestantisme ; un fils de Gustave Wasa portait sa pesante couronne; son règne fut tour à tour menacé par les Danois, les Polonais et les Russes. Le roi de Suède, Charles, commençait à se dire le protecteur des réformés de l'Allemagne, que son fils Gustave-Adolphe devait sauver à Lutzen. La haine de Charles de Suède était tout entière dirigée contre Christiern IV, roi des Danois, nation qui exerçait alors une grande influence sur les affaires politiques. Christiern était un prince ami des lettres, un de ces rois qui bâtissaient des villes et découvraient des terres inconnues; tout était en émoi dans le Danemarck, car on venait de retrouver la corne de Tundern, cette merveille de sept hvres d'or, couverte d'hiéioglyphes runiques, masse précieuse, produit peut-être de ces pillages aventureux des Normands sur les Eglises de France aux viu^ et ix« siècles. La sœur de Christiern IV partageait avec Jacques I" le trône d'Angleterre ; Maître-Jacques, ainsi que le nommait Henri IV, était préoccupé de la formule d'allégeance qu'il voulait imposer à tous les catholiques romains, mettant sa vanité de roi à se faire applaudir par les docteurs des universités; il craignait une épée nue, jusqu'à ce point de se trouver mal quand un chevalier la tirait du fourreau; prince absolu et raisonneur, il avait, à l'avènement de Louis XIII, des difficultés sérieuses avec son parlement, dont il déchirait les protestations dans le registre des rôles de la chambre.

Les Provinces-Unies venaient enfin de recevoir leur baptême politique par la reconnaissance de l'Espagne; elles firent déclarées république souveraine et indépendante, avec toute liberlé de -commerce même aux deux Indes. Dans les pays où régnaient alors la réforme et le catholicisme, toutes les difficultés des gouvernements se liaient à des questions religieuses ; or, les républicains purs, les hommes d'égalité ayant pour chef Barneveldt, avocat et grand pensionnaire de Hollande, se pro-

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clamaient les disciples du socianisme, c'est-à-dire des priiicipes de Servet. Ils prirent le nom d'Arminiens, de leur maître Arminius, professeur à Leyde. La seconde opinion, composée du parti nobiliaire, de la bourgeoisie, riche et commerçante, soutenait les doctrines de Calvin, et prenait le nom de Gomaristes; elle avait pour chef Maurice de Nassau, prince d'Orange, qui avait secondé de toutes ses forces la révelution, et cherchait à la tourner à son profit. L'Espagne avait été forcée, après une longue lutte, de reconnaître la république des Provinces-Unies. Ce traité blessait profondément les principes invariables de l'inflexible cabinet de San-Lorenzo; maître indépendant de ses possessions héréditaires, du Portugal, de Naples et du nouveau Monde, Philippe III était obligé de subir la liberté politique d'une petite peuplade refoulée dans ses marais. C'est qu'alors les difTicultés étaient grandes au sein même de la monarchie ; l'Espagne voyait ses provinces les plus fidèles courir à leur vieille indépendance ; les Catalans étaient en armes ; TAragon réclamait ses fuéros ; les provinces du nord se groupaient pour résister à Tinvasion, tandis que les Maures de Valence et de l'Andalousie entretenaient des relations intimes avec leurs frères des côtes d'Afrique et la Porte-Ottomane. S'il était prouvé qu'au sein de la monarchie espagnole ce peuple de Maures menaçait sans cesse, par ses alliances avec les royaume de Fez et de Maroc, l'indépendance de la Péninsule chrétienne, alors on s'expliquerait très bien comment Philippe III et le duc de Lerma furent entraînés à une mesure de proscription qui complétait le système de défense nationale.

Naples obéissait à la couronne d'Espagne , comme l'antique conquête de Charles-Quint; les arquebusiers de Sicile, des Abruzzes, avaient associé leur re^'mewfo^ aux bandes wallones dans toutes les expéditions de la Ligue ; il y avait bien à Naples un parti de mécontents qui murmurait haut contre les étrangers : les lazzaronis étendus sur les dalles des palais de marbre ne saluaient qu'en murmurant les couleurs de la monarchie espagnole ; mais une forte garnison maintenait l'autorité du vice-roi.

Un des pasquils les plus spirituels du temps dit qu'il y avait plus d'Italiens à la cour de France qu'en Italie même ;

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ces liommes souples et habiles s'étaient emparés des intrigues, et depuis Catherine de Médicis, ils exerçaient une inlluence sourde et puissante. Les uns se livraient à Tastrologie, à tous ces arts de calcul et aux sciences occultes qui saisissaient les imaginations et inspiraient la terreur ; les autres, espions de cour, pénétraient les secrets, arrachaient aux braves gentilshommes les cris de mécontentement jusque dans leur loyale poitrine. Toujours complaisants, les Italiens servaient d'intermédiaire aux amours, et de là ce litre de rufîani que les pasquils multiplient contre ces étrangers. D'autres encore, jeunes hommes aux yeux noirs, aux cheveux flottants, à la barbe épaisse et couverte d'essences , faisaient les délices des dames de la cour, qui les préféraient aux physionomies blondes et fades de la race du nord, aux chevaliers ou aux châtelains de la Normandie et de la Champagne. Depuis Catherine de Médicis et Jeanne d'Albret, les Gascons et les Italiens envahissaient les palais ; ils se ressemblaient par la saillie de leur esprit, par la vivacité de leurs manières , par l'accentuation difficile de la langue de France ; seulement les Gascons, braves gens d'armes, fils des caslels et de la montagne, eussent fracassé de leurs mains noircies de poudre toutes ces têtes efféminées qui s'abaissaient avec tant de souplesse devant les derniers caprices des rois.

L'Espagne possédait indépendamment de Naples tout le Milanais, et de là elle tenait en respect le duché de Savoie entré dans la dernière coalition d'Henri IV contre la maison d'Autriche. Par le traité de Brussol, le roi de France s'était même engagé à soutenir effectivement les prétentions du duc de Savoie sur le Milanais , et d'ainsi arrondir son territoire pour le constituer en royaume. Cett« pensée était toute d'avenir; on l'a vue se développer dans le plan original dressé sous- le règne précédent , sorte de remaniement des souverainetés en Europe, et qu'Henri IV déguisait sous le prétexte d'une résistance contre les Turcs. A l'époque de leurs invasions dans la Hongrie , rien n'était formidable comme les forces musulmanes, qui se déployaient dans d'innombrables armées , et dans de puissantes escadres sur la Méditerranée. C'étaient des milliers de galères, des myriades d'Asiatiques qui passaient l'Hellespont; le Danube

MAZAlîLX ET LA Fl\0^1)^:. 17

n'était plus une barrière; des côles d'Afrique une llolte pouvait menacer Naples , Rome même, Marseille et les rivages de France; les pirates d'Alger et de Tunis se montraient jusqu'aux bouches du Rhône , et paradaient dans le golfe de Lyon. Il y avait pour l'Europe deux peuples à redouter : les Turcs et les Tartares ; ces hordes avaient les yeux lixés sur les belles contrées que la civilisation ornait de tous les produits de la nature et du génie : campées sous la tente, elles frémissaient de joie et d'espérance quand quelque prisonnier chrétien leur racontait à la veillée du soir les merveilles des grandes villes de Vienne, de Paris, de Burgos et de Séville la belle. Ces nations nomades agiiaient leurs lances, aiguisaient leurs tlèches aiguës, en indiquant du doigt l'occident. Les Turcs, plus avancés dans l'art militaire, manœuvraient leurs lourdes couleuvrines aux boulets de marbre, rassemblaient leurs galéasses aux vastes flancs, aux mâts épais et rabougris. Au xvi^ siècle, l'Europe était comme entourée d'un vaste cercle de barbares qui pressait son centre de lous côtés. Les Polonais et les Hongrois rendirent un immense service à la civilisation ; la croix avait ressuscité la liberté morale au milieu de la décadence de Rome ; au xvi'' siècle celte croix de bois, placée sur les étendards belhqueux, sauva encore une fois le monde !

Ainsi était l'Europe lorsque Henri IV expirait, et la coutume de France, la grande loi de l'hérédité appelait à la couronne un enfant de huit ans et cinq mois. Louis XIII était né le 27 septembre 1601 à Fontainebleau , dans ces délicats déserts ^ qu'aimait tant son malheureux père -. Les premières années de sa jeune vie n'avaient offert aucun de ces traits saillants qui signalent une destinée. Ce qu'on remarquait en lui, c'était une obstination vive et persévérante, qu'il fallait dompter par le châtiment, et Marie de Môdicis avait plus d'une fois commandé à madame de Monglat , sa gouvernante, qu'on donnât le fouet à cet enfant mutin. L'érudition religieuse et patiente de la famille de Béihune a recueilli des fragments écrits de la main de

1 Expression des lettres de Henri IV.

2 J'ai trouvé dans les mss. supplém. franc., n» 928, l'histoire médicale de Louis XIII enfant, écrite par son médecin Érouard ; elle contient des détails pleins d'intérêt sur la naissance du roi et sur son caractère,

18 niCHKLIKU,

Louis XIII enfant , et qui marquent ses premiers pas dans la vie. Sur une composition que le petit prince avait dictée à sa sœur Elisabeth, il prend comme modèle : «pour la piété, saint Louis; pour la clémence, Henri IV; pour la justice, Louis XII ; pour l'amour de la vérité, Pharamond I"; pour la vaillance, Charlemagne, et pour la tempérance, Charles V » ; et la sœur écrit encore : «Louis XIII surpassera tous ces rois parla grâce de Dieu. Elisabeth, Elisabeth, Elisabeth '. » A l'âge de huit ans trois mois, il avait lu sur un cachet que lui offrit madame de Mercœiîr : « Ton père et sa vertu te font plus grand qu'Hercules ; » il répondit qu'il vaudrait mieux que l'on pût dire : « Ton père et TA vertu te font plus grand qu'Hercules. » De sa petite main il écrivait à sa sœur Elisabeth : « Ma sœur, je vous envoie des petits jouets, et à mes frères aussi. J'ai une chienne qui est chaude, de quoi j'espère vous en donner de la race. -Je demeurerai votre plus affectionné frère. » Puis il ajoutait : « Ma sœur, je vous envoie deux pieds, l'un de loup et l'autre d'une louve que je pris hier à la chasse. Je courrai après dîner le cerf, et j'espère qu'il sera mal mené , et demeurerai votre bien affectionné frère. » Cette tendresse pour sa sœur , il la reportait à madame de Monglat sa gouvernante ; il écrit à Mamanga tous ses petits secrets : « Mamanga, envoyant à mon frère et à mes sœurs de la poterie et des confitures de cette ville, je vous ai voulu les adresser, afin que vous en fassiez le partage. Je finirai après vous avoir assuré de mon amitié et bonne volonté. Adieu, Mamanga, lequel je prie vous tenir en sa sainte et digne garde.» Il ajoutait : « Mamanga, je me porte mieux qu'auparavant que j'eusse mon dévoiement ; vous vous assurerez toujours de mon amitié. Adieu, Mamanga, je baise les mains à mes frères et sœurs, et à MM. de Vendôme et de Verneuil. » Et puis encore, il lui écrit : « Mamanga, assurez mes frères et mes sœurs de l'amitié que je leur porte ; j'espère de les voir bientôt et vous aussi. » Il n'y avait là que des traits de gentillesse d'un enfant qui ne se mêlait point des affaires politiques.

La population de Paris avait été profondément agitée par la: nouvelle de l'attentat commis contre Henri IV. On cacha, autant qu'il était possible, la mort du roi; le duc d'Épernon, qui

1 Ms*5. de B<5lhune, vol. col. 9309.

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se trouvait dans le carrosse au moment de l'assassinat, avait fait fermer les mantelets dès qu'il avait vu que le royal cœur ne battait plus. La mort de Henri IV était une catastrophe immense dans l'agitation des esprits; elle allait surprendre la multitude des bourgeois et troubler les halles mécontentes. S'agissait-il d'un attentat isolé? Le coutelas qui avait éteint une vie si puissante n'était-il pas dirigé par une faction dans l'Étal? Il y avait motifpour redouter les révolutions populaires; le vieux parti espagnol, les anciens ferments de la Ligue n'allaient-ils pas se réveiller à l'aspect de ce linceul de mort? Tout cela était redouté, et l'on dut s'en convaincre à l'aspect des mesures militaires prises par le duc d'Épernon. Les gardes françaises furent réunies en toute hâte autour du Louvre. Les gardes suisses reçurent de semblables commandements ; cinq cents de ces braves auxiliaires, la mèche de l'arquebuse allumée, se rendirent à rilôtel-de- Ville, et campèrent place de Grève pour comprimer les bourgeois. Les communications entre les deux rives de la Seine furent coupées par un second détachement de gardes qui campa avec de l'artillerie sur le Pont-Neuf et à la rue Dauphine ; les ducs d'Épernon et de Liancourt se rendirent de leur personne à l'Hôtel-de-Ville; là ils ordonnèrent au sieur Le Jay, lieutenant civil, et à Sanguin, prévôt des marchands, de faife fermer les portes de Paris, de se saisir des clefs ; puis de parcourir les rues pour assurer au peuple que le roi n'était que blessé. Telle était la rumeur qui circulait dans la ville, alors pourtant que toutes les mesures militaires étaient prises avec une silencieuse et sévère prudence. Au Louvre même la nouvelle de la mort du roi arrivait lentement; le chancelier de Sillery avait été le premier à l'apprendre par la bouche de Montferrand. Quand il vit cet immense mouvement de gardes, il s'adressa à Montferrand : « Capitaine, qu'est-ce donc que ce fracas d'armes et de soldats des gardes? — Monseigneur, répondit Montferrand j c'est que le roi est mort. — Mort! répliqua Sillery : savez-vous, Montferrand, ce que vous dites là? » Et le chancelier lui pressa les mains, le regardant d'un air d'inquiète menace. Alors rentrait dans la cour du Louvre, au milieu des débris de constructions récentes, la voiture du roi, tous les mantelets et portières fermés, les chevaux allant au pas, suivie de

20 HICHKLIEL,

deux ou trois gentilshommes à cheval qui servaient d'escorlc. Quand on fut sur le seuil de rentrée principale, le char s'arrêta; quelques valets de pied prirent le cadavre de Henri IV, le couvrirent d'un manteau brun, et le portèrent sur le lit de la garde-robe, où une seule bougie jaune fut allumée. La reine venait d'être informée de la catastrophe; elle revêtit des habits de deuil, se couvrit du voile des veuves, tandis que Vitry, capitaine dos gardes, conduisait Tenfant-roi, ses frèies et sœurs, dans une chambre tout entourée de Suisses. Savait-on s'il ne s'agissait pas d'une conjuration contre la race entière? La reine exagérait sa douleur ; on l'avait vue naguère considérer froidement le cadavre de Henri; elle n'avait jamais aimé le roi, mais comme elle voulait succéder à son pouvoir par la régence, ses yeux roulaient de grosses larmes ; elle descendait le grand escalier du palais quand elle rencontra le chancelier: «Hélas! s'écria-t-elle avec un accent italien, le roi est mort ! » M. de Sillery, qui comprenait la grave situation du pays pendant l'interrègne, répondit : « Madame, le roi ne meurt pas en France^» C'était une haute leçon que donnait le chancelier à la reine. La pensée de M. de sillery et du duc d'Épernon était de constituer sur-le-champ la régence, afin de ne laisser aucun intervalle «^ans l'action du gouvernement, et' d'affermir le pouvoir dans les mains du parti catholique. On n'était sûr de rien, pas môme de la Bastille au pouvoir de Sully, expression du parti réformateur. Le surintendant de Henri IV avait conservé jusqu'à la fin l'amitié de son maître ; mais il savait la haine de Marie de Médicis pour le confident des secrets du ménage. Toutes les fois qu'il y avait eu querelles de lit, égratignures, coups de poings entre Henri et sa femme, Sully s'en était mêlé, et cela avait laissé des souvenirs amers dans l'esprit vindicatif de Marie de Médicis. Or, quand M. de Saint-Michel vint à l'Arsenal porter le coutelas qui était resté dans la poitrine de Henri IV, et demander vengeance contre l'assassin, Sully résolut de tàter le terrain avant de livrer la Bastille, l'artillerie et les trésors qui lui étaient confiés. Il sortit à cheval, suivi de quarante de ses liommes d'armes, et s'achemina par la rue Saint- Antoine. Vers la place Saint-Jean, autour de ces maisons noires et enfumées, * Mercure de France, J6 mai 1610.

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il aperçut Bassom pierre à la lôle de quelques soldats des gardes : « M. de Bassompierre, s'écria-t-il, la perte est grande, mais nous devons tous jurer fidélité au nouveau roi; il faut venger la mort du bon prince que nous venons de perdre. » C'était là une petite finesse de Sully qui, voulant se conserver la Bastille, prenait d'avance ses précautions contre la reine et semblait l'accuser. Bassompierre lui répondit : « M. de Rosny, c'est nous qui faisons faire ce serment aux autres, et nous n'avons pas besoin d'exhortations en une chose pour laquelle nous sommes si obligés. » Cette froide réponse montra au gouverneur de la Bastille l'imprudence qu'il avait commise en sortant de son donjon. Au détour de l'église Saint-Gervais, Sully reçut un message de confiance pour lui annoncer qu'on allait prendre des mesures contre lui et s'assurer de la Bastille, car il y avait là l'artillerie et l'argent du roi. Vitry, qu'il rencontra ensuite, ajouta : «Eh quoi, M. de Sully, vous allez au Louvre avec vos quarante ou cinquante gentilshommes ! vous croyez donc qu'on vous y laissera ainsi entrer? Allons donc, vous ne connoissez pas la reine. » Tous ces avis firent changer de route au surintendant de Henri IV ; ses archers se dispersèrent dans la rue Saint-Antoine, et enlevèrent tout le pain des boulangers ; ce fut une rafle de plus de deux heures ; ensuite ils rentrèrent dans la Bastille, se renfermant comme pour soutenir un siège, et braquant quelques canons et couleuvrines sur la ville. Ainsi, au milieu de Paris même, un des gentilshommes de Henri IV protégeait sa position personnelle sous le canon d'une bastille, la mèche allumée, comme s'il avait à se défendre contre les Anglais ou les Espagnols; seulement sa femme alla en cour pour arrêter les meilleures conditions possibles et les garanties les plus formelles, car Sully n'avait aucune confiance en la parole tlorentine'.

Cette cour était alors occupée de la question de la régence, car il fallait constituer le conseil. Il y avait eu querelle entre les mères de rois et les princes du sang. Heureusement pour Marie de Médicis, le prince de Gondé et le comte de Soissons étaient à l'armée des frontières. La reine se confia tout entière au duc d'Épernon, vieillard qui avait passé à travers cinq règnes, et

* Mém. m.-îs. sur la réconce de Marie Oe Médicrs.

22 HICHEUbll ,

dont l'expérience active s'était tant de fois mise en rapport avec le parlement, qui tenait alors une séance solennelle aux Grands- Augustins. Le bruit se répandit tout à coup dans la salle que le roi venait d'être frappé d'un coup de coutelas. Un huissier, tout cssoulïîé, avec sa masse de justice, courut chez M. de Har^ lay, premier président, alors dans le lit, malade de la goutte. M. de Harlay, tristement étonné de la déplorable nouvelle, répondit à l'huissier : «Allez dire à Messieurs et au président de Blanc-Mesnil de rester en permanence ; je vais me faire porter au parlement ; et courez chez tous les conseillers pour qu'ils se réunissent en leur chambre.» Le premier président se fit en effet porter en siège, et, sur le grand escalier, il rencontra M. de Beaumont son fils : « Mon père, lui dit celui-ci les larmes aux yeux, la reine me charge de vous prier d'assembler le parlement pour prendre sur-le-champ une délibération, car la blessure du roi est grave. » A peine M. de Harlay entrait-il dans la chambre, que le procureur général s'écria d'une voix lugubre : «Messieurs, le roi est mort ! Nous requérons que l'on pourvoie sans délai au repos de l'État, en assurant, selon les lois du royaume, la régence à la reine-mère *. »

Il y avait de l'hésitation parmi les conseillers; quelques-uns demandaient le temps de délibérer; d'autres voulaient examiner et peser les droits de chacun; et tandis que les choses allaient ainsi, au milieu des doutes, arriva le duc d'Epernon en habit de guerre tout rapiécé et d'un bien pauvre éclat. Le premier président le pria de s'asseoir au banc des ducs et pairs; le petit vieillard était rouge et paraissait impatient de tout délai; et comme on continuait à discuter, il rompit brusquement la délibération : « Il est urgent , s'écria-t-il , que la cour se décide;» puis, montrant son épée qu'il avait en main sans la tirer : « La voilà, cette épée, dit-il ; elle est encore dans le fourreau ; il faudra qu'elle en sorte, si l'on n'accorde pas à l'instant à la reine-mère la régence du royaume, car en quelles mains plus sûres et plus fidèles voulez- vous la déposer ? » Il y eut quelques murmures à ce discours; cependant M. de Harlay, se contenant, remercia le duc d'Epernon du zèle qu'il faisait paraître pour le bien de l'Etat ; et, comme pour lui rappeler

* UfgisU'cs du iiarlcin<nl, 10 mai 1010,

MAZAUliN ET L\ FHONDL. U

le respect qu'il devait à la majesté du parlement, il lui lit observer qu'il y occupait un siège de pairie. Le duc d'Epernon quitta sur-le-champ la salle d'audience, pour veiller, disait-il, à la sûreté militaire du nouveau règne : « Au reste, messieurs, il n'y a pas à hésiter, il faut proclamer la régence. » Le duc d'Epernon descendait à peine de la salle parlementaire des Grands- Augustins que le duc de Guise arrivait en toute hâte, et offrait ses services au roi et au parlement : « Monsieur, lui dit le premier président, qui nous répond du gouvernement de Provence ? — J'y ai pourvu, répliqua le duc de Guise : mon lieutenant et mes gentilshommes viennent de prêter serment au roi et à la rein.e ; moi, je lui voue mon épée et mon bras. — Allez, lui dit M. de Harlay, le parlement va délibérer. » Les menaces militaires du duc d'Epernon produisirent leur effet ; deux ou trois des dixaines bourgeoises avaient pris les armes autour des Grands-Augustins ^ ; le parlement était comme entouré par une nombreuse milice qui ne lui laissait pas toute liberté de délibérations ; le soir même, sans désemparer, l'arrêt de régence fut rendu : « La cour a déclaré et déclare ladite reine, mère du roi, régente en France, pour avoir l'administration des affaires du royaume pendant le bas âge dudit seigneur son fils, avec toute puissance et autorité ^. » Dans les crises, c'est toujours le premier acte légal qui est important ; quand une fois une résolution est prise, tout y vient aboutir, et les choses marchent d'elles-mêmes. L'incertitude, c'est l'anarchie. L'autorité qui agit est toujours puissante ; qu'elle se proclame, et on l'appuie. L'arrêt du parlement amena des soumissions ; tandis qu'une députation de conseillers se rendait auprès de la reine pour lui faire connaître les résolutions de la magistratuce, M. de Sully apporta les clefs de la Bastille au Louvre. L'habile Villeroy avait été l'intermédiaire. Quand Marie aperçut M. de Sully, elle dissimula à l'itahenne, et lui dit, en le présentant à l'enfant-roi : « Mon fils, c'est M. de Sully, aimezle bien; c'était un des meilleurs et des plus fidèles serviteurs de votre père , et je le prie de continuer à vous servir de même. »

* Voir les actes de la municipalité de Paris depuis la mort de Henri IV, el sur tous les événements de la régence (Heg. de rHôtel-dc-Viile},

* Extrait des registres du parlement, li mai IGlO.

IS niCHblLlElî,

Dans les grandes circonstances de la monarchie, le roi tenait son lit de justice ; le lit de justice, c'était la proclamation des intentions royales émanées du souverain siégeant en parlement, comme le principe et la source de toute puissance. Une séance solennelle lut donc indiquée pour le lendemaiii même de farrèt de régence, car la reine voulut sanctionner, par l'intervention de l'entant roi, le pouvoir qui lui était attribué. La magistrature était restée en permanence dans le palais des Auguslins; dès sept heures les dixaines bourgeoises avaient été convoquées et s'étaient rendues en armes, chacune dans leurs quartiers respeciils. Toutes les chambres étaient assemblées en robes et chaperons d'écarlate; le chancelier, revêtu de la simarre en velours noir, était entouré des conseillers d'Etat et de plusieurs maîtres des requêtes : « Messieurs, dit la reine régente, ayant plu à Dieu, par un si misérable accident, retirera soi notre bon roi mon seigneur... » Ce disant, la parole lui cessa, et elle répandit quelques larmes; mais peu à peu recouvrant la voix, elle continua en soupirant et dit : «Je vous ai amené le roi mon fils, pour vous prier tous d'en avoir le soin que vous êtes obligés, pour ce que vous devez à la mémoire du père, à vousmêmes et à votre pays. Je désire qu'en la conduite de ses affaires il suive vos bons avis et conseils ; je vous prie de les lui donnertels que vous aviserezen vos consciences pour le mieux.» Sur ce, elle descendit pour se retirer; mais, suppliée par toute la compagnie d'honorer l'assemblée de sa présence, elle revint à sa place. Le jeune roi prit alors la parole, et récita convenablement le discours qu'on lui avait appris : « Messieurs, Dieu ayant retiré à soi le feu roi mon seigneur et père, par l'avis et conseil de la reine ma mère, je suis venu en ce lieu pour vous dire à tous qu'en la conduite de mes affaires je désire suivre vos bons conseils, espérant que Dieu me fera la grcàce de faire mon profit des bons exemples et instructions que j'ai reçus de mon seigneur et père. Je vous prie donc de me donner vos bons avis, et délibérer présentement sur ce que j'ai commandé à M. le chancelier vous représenter. * » Pour lors, M. le chancelier fit deux profondes révérences, et s'exprima en bons termes sur les vertus et qualités précieuses du royal enfant. Ces

* Mociire (Ij Fiance, ad ;inn. tClO.

MAZAHIN KT LA FRONDE. i>5

notables discours élaienlà peine terminés que M. io chancelier monta au siège royal pour prendre les ordres de Sa Majesté. Après quelques petites conférencies avec les présidents et conseillers de la cour, et les princes, ducs et pairs présents à la séance, il retourna en sa chaire, et d'une voix solennelle il prononça l'arrêt suivant : « Le roi séant en son lit de justice, par l'avis des princes de son sang, autres princes, prélats, ducs, pairs et officiers de sa couronne, ouï, et ce requérant son procureur général, a déclaré, conformément à Tarrét de sa cour donné hier, la reine sa mère régente en France , pour avoir soin de l'éducation et nourriture de sa personne, et administration des affaires de son royaume pendant son bas àge^»

Cet arrêt établissait le principe de la régence au profit de la reine-mère, mais il ne posait point encore les éléments et la constitution du conseil ; c'était ici une œuvre difficile et de haute politique : il fallait l'établir de manière à contenter les princes du sang, les secrétaires d'état et tous les chefs des dernières guerres civiles qui murmuraient déjà contre la régente. Lorsque la mort laissait aux rois le temps de régler leur dernière volonté, c'était dans ces actes, en face du tombeau, qu'ils désignaient les membres du conseil de régence. Les princes du sang, sans exceptions, presque toujours les ministres secrétaires d'état du dernier règne, deux ou trois chefs militaires que leurs services avaient élevés, un ou deux membres du parlement formaient ce conseil.

Quand l'arrêt de régence eut été rendu , Marie de Médicis s'occupa de l'organisation du conseil. Le secrétaire d'état Villeroy, homme d'expérience et d'affaires, posa ce principe, que puisque le premier besoin était de satisfaire une multitude d'ambitions ameutées, il fallait se montrer facile et admettre un grand nombre de princes et de grands dans l'administration publique. Le secret était une des conditions de l'entrée dans les conseils du roi ; mais quand on est chef de parti, les confidences ne vous appartiennent pas; on les doit aux opinions qu'on représente; la régente pouvait-elle confier ses affaires intimes à la discussion d'un conseil aussi vaste et aussi divisé? On lui soumit donc les affaires générales et d'intérêt-

* Registres du parlement (1610).

2« lUCllKLlKU ,

public. Quant à la reine, elle s'entoura de certains amis privés qui entraient plus particulièrement dans ses idées et dans son système. Marie de Médicis n'avait pas les mêmes afl'ections politiques qu'Henri IV; elle avait entraîné avec elle une faction italienne, qui la rattachait au parti catholique et à l'Espagne. Henri IV fut frappé au moment où il préparait une grande expédition contre la maison d'Autriche; et à sa mort, Marie de Médicis prenait comme conseil intime, non seulement Goncini, le nonce du pape, le révérend père Golton, de l'ordre des Jésuites, mais encore l'ambassadeur d'Espagne lui-môme, ce duc de Ferla, qui avait exercé une si haute puissance sur fti Ligue. Toutes les affaires, d'abord soumises et discutées dans ce conseil privé, n'arrivaient au véritable conseil de régence que comme des résolutions prises d'avance et arrêtées invariablement.

Le passage du dernier règne à la régence opéra un changement complet dans les idées et les besoins pohtiques. La diplomatie du roi Henri IV avait été surtout anti -espagnole; Marie de Médicis prenait une voie opposée ; tous les vieux conseillers s'en apercevaient, et Sully , qu'il faut peu consulter sur cea, époques, parce qu'il est l'expression des dépits de sa disgrâce récente, s'exprime ainsi sur le conseil secret: «On n'est pas embarrassé de savoir ce qui s'y traitait : l'union des couronnes de France et d'Espagne ; le renoncement aux plus anciennes alliances de la couronne avec les princes étrangers ; l'abolition de tous les édits de pacification et la destruction des prolestants. » L'esprit d'un tel conseil ne devait pas rassurer les huguenots ; la mort de Henri IV les avait surpris dispersés, vivant sous la protection de l'édit de Nantes; ils furent profondément émus à l'aspect d'une révolution qui pouvait ébranler les garanties qu'on leur avait accordées. Mais rien n'était prêt pour tenter un mouvement de résistance féodale ; il y avait au fond un besoin de paix et de repos qui ne permettait pas les tentatives hardies d'une autre époque. « Le jour que le roi fut tué, et le lendemain, aucuns, en s'enfuyant de Paris, furent arrêtés et ramenés en leurs maisons , car c'est une chose émerveillable qu'au contraire du pas«é, on n'entendait en la bouche du peu* pie et des gens <le toute qualité que ces mois : « Il faut vivre

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en paix les uns avec les autres; nous ne reconnaissons nuire commandement que celui du roi et de la reine ; les exemples des troubles passés doivent nous avoir fait sages à nos dépens. » Ce bon esprit de paix dans la bourgeoisie de Paris et des provinces indiquait au conseil l'urgence de ne pas mécontenter les partis. Si les protestants ne trouvaient pas la même faveur que sous le règne de Henri IV, un de leurs frères qui avait souvenir du prêche, le conseil n'avait pas la force morale suffisante pour briser le vieux édit de protection; il maintint donc aux huguenots leurs garanties par une déclaration solennelle : « Voulons et nous plaît que ledit édit de Nantes , en tous ses points et articles, ensemble les autres articles à eux accordés et les règlements faits, soient entretenus et gardés inviolablement, et les contrevenants punis avec sévérité comme perturbateurs du repos public. » Comme il y avait en diverses provinces des seigneurs et capitaines qui s'étaient saisis et emparés de plusieurs places et commençaient à s'y fortifier, une déclaration fut publiée portant abolition de ce qui s'était passé, avec injonction toutefois de sortir des places saisies, et de les restituer en bon état, « sur peine d^être punis comme criminels de lèze-majesté, infracteurs des édits de pacification et perturbateurs du repos public. » C'étaient là des mesures d'ordre intérieur capables de rassurer les esprits que l'attentat contre la personne de Henri IV pouvait vivement alarmer.

La mort avait surpris le roi au moment d'une grande expédition militaire, qui supposait des alliances, des rapports intimes et secrets avec certaines puissances; on avait des subsides à payer, des lansquenets et des Suisses à satisfaire, des engagements à remplir, une campagne militaire devant soi; la mort de Henri IV allait-elle changer tous ces engagements? Les dépêches qui annonçaient aux diverses cours de l'Europe l'avénement de Louis XHI, s'abstenaient de toute opinion politique ; c'étaient de simples compliments, des promesses de maintenir les droits acquis, les traités existants, et tout cela aussi bien auprès du pape qu'auprès des états-généraux de Hollande. Le conseil écrivait au nom du roi, à M. de Brèves, ambassadeur à Rome, quelques jours après l'assassinat de Henri IV : « M. de Brèves, il a plu à Dieu appeler à soi le feu roy, mon tiès honoré

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seigneur el père, après avoir esté commis en sa personne le plus horrible et détestable parricide qui ait oncques esté perpétré, qui m'a percé le cœur, celui de la royne madame et mère, comme de tous les François mes bons sujets, d'une affliction et douleur plus amère et cuisante que je ne vous la puis représenter. Vous ne laillirez d'escrire et adresser à l'avenir à la royne madiltc dame et mère les avis que vous aurez à me donner pour mon service sur les occasions qui se présenteront, recevoir et exécuter les commandemens qu'elle vous fera tout ainsi que vous faisiez ceux du feu roy, mon seigneur et père; el je reconnoîtrai envers vous les services que vous lui avez faits avec ceux que j'espère recevoir de votre fidélité. »

En même temps qu'on se rapprochait ainsi de Rome, la source du catholicisme, le conseil renouvelait ses traités d'alliance avec les états-généraux de Hollande, car il était impossible de rompre les rapports engagés par Henri IV avec cette' nouvelle puissance, qui protégeait les frontières au nord de la monarchie : «Le roi très chrétien promettait d'assister de bonne foi les sieurs des états et les aider en ce qu'il pourra à obtenir une bonne et assurée paix ; et, s'il plaît à Dieu la leur donner, se mettre en tout devoir de la faire garder, et les défendre, eux et leur pays, de toute injure, violence et invasion. » A ce traité, le jeune roi ajoutait une lettre gracieuse écrite de sa main' aux états de Hollande ^

L'exécution des traités conclus par Henri IV entraînait de toute nécessité des mouvements militaires. Déjà même, à la fin du règne de ce prince, des corps d'armée avaient été dirigés dans les Pays-Bas pour appuyer les entreprises du prince d'Orange contre Juliers , ville impériale confisquée au détriment des princes de Brandebourg ; mais les traités favorables aux protestants n'eurent pas d'autre suite. Il y avait dans cette campagne une idée anti-espagnole, puisque la maison d'Autriche était intimement unie au cabinet de San-Lorenzo; désormais les négociations prirent un autre caractère. Un traité avait été conclu avec la Savoie pour l'en vah isscment du Milanais cl la constitu lion d'un royffume de Lombardie au détriment de la maison d'Autriche. Au lieu d'un secours elfectif d'hommes d'armes et d'ar-^^

* Mas. de CoII»cM, in-fol. M. W. D., vol. xvir, fjage 15.

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gent, le conseil n'otfril plus qu'une stérile médiation auprès de l'Espagne; la Savoie fut obligée de fléchir devant les armées espagnoles, et le prince de Piémont, qui devait porter la couronne de fer de Lombardie, alla s'agenouiller dans San-Lorenzo devant le roi des deux mondes et implorer son pardon. La politique du nouveau conseil de régence de Marie de Médicis se dessina ouvertement pour l'Espagne; elle lui prêta aide surtout dans l'expulsion des Morisques, dont Henri IV avait si souvent favorisé la révolte. L'édit de Philippe III contre les musulmans indique les causes réelles de cette haute mesure de sûreté publique : « La résidence, y est-il dit, des nouveaux chrétiens Morisques, dans les royaumes de Grenade, Murcie et Andalousie a causé soulévation, meurtre, tuerie des prêtres et vieux chrétiens : puis ils appellent le Turc à leurs secours et aide, conspirent contre ma royale couronne avec plusieurs autres princes desquels ils se promettent appui, et c'est pourquoi nous avons résolu de chasser tous ces Morisques rebelles. » Et en vertu de cet ordre excessif du droit politique, plus de cent cinquante mille Morisques entrèrent en France tant par terre que par mer. Déjà quelques-unes de ces caravanes de Maures avaient traversé les Pyrénées sous Henri IV, et des commissaires délégués par le roi avaient été envoyés à Bayonne pour les recevoir ^ Tous ceux qui faisaient profession du catholicisme étaient admis à résidence ; c'était le petit nombre. Ces vieilles têtes de musulmans , ces fils de l'Alhambra , des royaumes de Grenade et de Gordoqe préféraient s'embarquer pour rejoindre leurs frères d'Afrique et honorer le prophète dans les mosquées. Le duc de Ventadour, lieutenant-général du Languedoc, désigna le sieur d'Augier pour préparer leur traversée. La Provence fut remplie de familles morisques qui s'embarquaient en payant passage sur les vaisseaux de Raguse, de Catalogne et de Gênes : la plupart étaient riches ; quelques-uns manquaient des choses nécessaires à la vie, et un édit de la régente ordonna que la communauté des Morisques pourvoirait à la subsistance de ceux de leurs frères qui ne pouvaient vivr^ de leurs deniers *. La police fui exactement observée, et

Ï22 lévrier 1610.

2 Mercure françois, ann. IGIO, tom. i, édil, de 1G15.

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aucune insulte ne dut être faite par des sujets français aux malheureux musulmans. Le commissaire d'Augier fut impitoyable, pour assurer la royale protection; «il fit fouetter à Tholose et envoya aux galères des soldats qui avaient dérobé du bétail aux Morisques; » on pendit un habitant d'Agde pour avoir violé une de ces filles de Grenade à la chevelure noire, lascive enfant des sérail^ de Valence et de Gordoue. Ainsi, en résumant ces premiers actes du conseil par rapport aux affiiires de l'Europe, on pouvait dire qu'il n'y avait pas encore changement complet, transition brusque de système .: la pensée de Henri IV restait comme un souvenir et dominait les résolutions politiques. La tendance des conseillers n'était sans doute plus la même ; mais il y avait respect encore pour les principes posés dans le droit européen par Henri IV ; les affections étaient espagnoles dans le conseil de Marie de Médicis; les intérêts et les traditions étaient toujours contre la maison d'Autriche. If y eut donc tâtonnement pour les premiers actes de la régence. Alors les temps de la chevalerie se réveillaient : on imitait à la cour ces grandes lices, ces tournois à fer émoulu, ces nobles jeux à la lance et à l'épée, ces champs clos à la barrière, ces gorgiales festes dont parlent les vieux juges d'armes du roi René. Au xvii« siècle, cette épopée batailleuse semblait se reproduire; les grandes familles, les princes du sang, seigneurs terriens, ne paraissaient dans les rues étroites de Paris qu'accompagnés des servants de batailles, tous décidés à croiser le fer pour les intérêts et Thonneur • de la maison à laquelle ils étaient attachés; le-prince de Conli, le comte de Soissons, les Guise, Sully lui-même, venaient à la cour protégés de cette escorte de fidèles, qui les couvraient de leurs corps dans les périls. Si deux carrosses de prince ou de seigneur se heurtaient en entrant sur le pont - levis du Louvre, si un gentilhomme passait devant Tautre sans céder le haut du pavé, sans saluer ses armes, s'il le regardait d'un rire moqueur ou l'insultait de paroles légères, si quelquesuns des pages de la suite se prenaient de querelle, tout aussitôt on dégainait l'épée, et en pleine rue on croisait le fer comme de véritables ennemis en présence : l'inimitié de race devenait perpétuelle ; on se vouait à la ven2^pance de générations en

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générations. La fureur des duels était portée à son comble ; on ne se donnait plus rendez-vous dans un champ éloigné, pour vider un débat d'armes et d'honneur ; deux adversaires se rencontraient-ils à la porte Saint-Honoré, à la rue des Francs- Bourgeois, ou même sur le Pont-Neuf, ils dégainaient sans autre forme, s'attaquaient avec acharnement, et l'un ou l'autre restait sur le carreau. « On trouva aussi l'invention des rencontres sans faire appel pour se battre en duel : le Pont-Neuf servit de pré au comte de Guerson et au sieur de La Ferté ; si on ne les eût empêchés, l'un des deux y fût demeuré ; le sieur de Balagny eut d'autres rencontres en divers lieux et avec plusieurs seigneurs. Sur la fin de juin, un qui se faisait appeler le baron d'Arguy, attendit au bout du Pont-Neuf, sur les cinq heures du matin, le sieur de Montescot. Ainsi qu'il passait, il le fit descendre de cheval ; et il mit aussitôt la main à l'épée pour se défendre et assaillir. Montescot, blessé au visage, jeta une si droite estocade à d'Arguy, qu'il lui perça le cœur et le renversa roide mort *. » Ces attaques individuelles causaient de grandes alarmes à la bonne ville de Paris : ce n'était rien encore quand on les comparait aux désordres qu'entraînaient les vives haines entre les hautes familles ; leurs suivants d'armes étaient si nombreux ! Quand le prince de Condé entra dans Paris, après son long exil, il était accompagné de plus de quinze cents gentilshommes, si bien que la cour eut effroi de cette petite armée qui pénétrait aux murs de la bonne ville. Le conseil de régence ordonna l'armement de la bourgeoisie , il voulut que toutes les dizaines reprissent leur vieille arquebuse, les archers leur hocqueton, afin de montrer au susdit prince qu'il n'y avait rien à faire pour troubler la paix du peuple **. Il y eut ensuite assemblée en l'Hôtel de la Ville, de MM. les prévôt des marchands, échevins et colonels, « pour aviser à la sûreté et au bien de la ville, empêcher les assemblées, tumultes ou séditions, se saisir desfaclieux, « si aucuns y avait en leurs quartiers.»

La régente intervenait personnellement pour terminer toutes ces querelles ; elle désarmait les princes, ordonnait qu'ils res-

1 Mercure français, ann. 1611, édit. de 1615.

2 J3 juillet 1610, regiét. de l'Hôiel-de-Ville, xviii, fol. 230.

tassent S('qucslr(;s en leurs hôtels afin d'apaiser leurs plus vifs dissentiments. L'habitude des pamphlets revivait mordante; on censurait les mœurs de la cour ; on passait en revues amères *la situation intérieure et extérieure des afï'aires. Avec la coutume italienne des pasquils, s'était même introduit en France l'usage des lettres et sentences épigrammatiques de Pasquin et Marforio : « La Samaritaine du Pont-Neuf avoit alors une belle horloge, et le concierge ayant mis au-dessus de la cloche le portrait d'un crocheteur qui frappait les heures, donna en ce temps-là sujet d'écrire à plusieurs : « Messieurs, je me suis proposé de parler sans dire mot, à l'imitation de la tèie d'airain que le grand Albert moola, ou à l'égal du bœuf de Tite-Live qui donna des avis aux Romains. » Ils avaient bien raison, les pasquils de la Samaritaine, de s'amuser de la cour, de se moquer de ces querelles d'intérieur qui s'aigrissaient sous un roi entant : l'autorité domestique de la reine seule était puissante. Elle infligeait des corrections au petit Louis XIII, têtu, désobéissant et qui ne craignait plus personne; on trouve, dans le journal du médecin Erouard, que le roi qui avait dix ans fut fouetté, et à onze ans également, deux fois en quinze jours. Cet enfant, qui portait la couronne, n'avait ni la volonté ni la force de s'occuper d'atïaires. Elles reposaient toutes dans les mains de Marie de Médicis et du conseil de régence, alors divisé en deux nuances, le parti des Italiens d'une part, et les gentilshommes de l'autre. C'était encore la lutte qui se perpétuait depuis la conquête entre les clercs rusés et les hommes d'armes belliqueux ; la lice fut continuée sous Richelieu, expression du clergé inflexible , et sous Mazarin, personnification du clergé ployant et habile; les hommes de guerre furent ces hautes têtes provinciales, que Richelieu broya.

Les Italiens n'avaient point à la cour toute la puissance, que le maréchal d'Ancre obtint plus tard. Concino-Concini , fils d'un légiste de Florence , né dans celte brillante place du Dôme, toute de marbre aux couleurs noire et blanche, symbole des guerres civiles, était arrivé en France avec Marie de Médicis sous Henri IV ; Concini était parmi cette foule de suivants d'amour (]ui entouraient la reine, et plus d'une fois le Béainais

MAZAUIN ET LA FllUNDE. 33

jaloux et vieilli avait rappelé à sa femme, dans les querelles du ménage, qu'il y avait auprès d'elle un jeune Florentin aux yeux grands et vifs, qui pénétrait dans ses plus mystérieuses retraites. Pour mettre un terme à ces soupçons, Marie de Médicis avait Mi épouser à Concini la jeune fille de sa nourrice, confidente de ses plaisirs, et avec laquelle Marie avait passé son enfance sur les bords de TArno. Leonora Galigaï avait seule la confiance de la reine, et fallait-il blâmer une princesse jetée sur la terre étrangère de se rappeler les douces émotions d'une amitié de la patrie? Marie de Médicis avait résisté à toutes les instances de Henri IV qui voulait imposer l'exil de Concini et de Galigaï: « Je partirai avec^ux, je partirai avec eux, » s'était-elle écriée en portant ses mains en avant comme pour menacer son royal époux. A la mort de Henri IV, le pouvoir de Concini dut s'accroître de toute l'autorité delà régente. C'était un homme de trente-neuf ans, détaille moyenne, à la physionomie expressive et mobile, d'une prodigieuse activité d'esprit; enfant de Florence la Magnifique, ilavait apporté à la cour du Louvre cet. amour des arts et des plaisirs, cette vie de dissipations qui s'éparpillait en tournois, jeuxde bague, courses et carrousels.Concinibrillaitdanscesexercicesd'adresseeld'honneur; il était rare qu'il n'en sortît pas avec le prix de la victoire ; alors il était applaudi des dames qui des balcons de la place Royale jetaient sur sa tète des fleurs et des mouchoirs couverts d'essences. Concini ne manquait ni de courage ni de résolution ; en haine à la grande noblesse féodale, il opposait une constante habileté aux rudes attaques du parti des gentilshommes. Quand Marie de Médicis le choisit pour son ministre, il y avait là plus qu'une tendre affection : une pensée dominait la régente, il fallait une main habile et souple pour déjouer tant de complots.

Dans les temps de régence, le pouvoir ne pouvait agir avec énergie, parce qu'il était faible et hésitant : Concini explique Mazarin. Il en était venu par tous côtés de ces Italiens tels que les Gondi, les Alberti, les Slrozzi, et plus tard les Mazarini. Les pamphlets populaires s'attaquaient spécialement aux ultramontains ; les parlementaires s'adressaient à la population de Paris pour la soulever cont*e ces étrangers qui envahissaient

34 RICIIKLILU,

les palais de la reine : « Comment, Parisiens, si vous avez tant soit peu de courage, supportez-vous tels outrages? comment pouvez-vous souiïVir que de tels couyons viennent vous braver ainsi?»

Les parlementaires avaient un grand crédit sur le peuple ; ils venaient de terminer le triste procès de Ravaillac. On avait cherché la vérité avec nonchalance ; les interrogatoires étaient demeurés secrets. La multitude accusait même le greffier d'avoir écrit en caractères illisibles quelques aveux échappés à lii douleur du supplicié en place de Grève, et qui indiquaient le duc d'Épernon et la reine. La haine publique suscitait des accusations contre Henriette d'Entragues, outragée par l'abandon de Henri IV ; et la demoiselle Decoman avait soutenu cette accusation en face des parlementaires. La dénonciatrice fut condamnée à une prison perpétuelle entre quatre murailles. Mais il resta des rumeurs vagues sur les causes secrètes de l'assassinat. L'esprit du temps était porté vers les sorcelleries, magies, astrologie et prédictions. Les centuries de Nostradamus exerçaient encore sur les esprits une sombre influence; il n'était pas d'événement qui ne fût interprété d'après les prophéties lugubres de l'astrologue de la tour de Salon. Le peuple croyait au sabbat, aux réunions infernales, à ces rondes diaboliques où des sorcières amaigries et échevelées dansaient à la lueur de la lune sanglante; on faisait pacte avec le diable pour avoir de l'or, pour jouir de quelques filles ou femmes ; alors ce diable apparaissait au sabbat. « Là, masques, sorciers, magiciens, adoroient le diable ; les masques, tous couchés à terre, les sorciers, agenouillés, fléchissant le corps, et les magiciens, comme princes du sabbat, se mettoient seulement à genoux, et tous baisant le cul d'un bouc *. »

De graves magistrats accueillaient par une sentence de mort ces tristes absurdités, et le prêtre Gaufridy était brûlé vif sur la place des Acoûles, à Marseille, pour avoir soufflé le démon à demoiselle Marguerite. Nicolas Pasquier,le fils de cet Eslienne que nous avons vu occuper une certaine place aux époques de la Ligue, Nicolas Pasquier est tout entier occupé des prédictions, constellations qui peuvent influer sur les affaires publi-

J Mercure Jranrois, ann. 1610, cdilioff de 1019.

MAZARLN K/r LA FHONbK. :)•",

qufis ; sa premièro lettre à M. d'Ambleville est consacrée aux pronoslications sur Ja mort de Henri IV. « Je vous dirai que six mois avant sa mort, il me tomba dans les mains un almanach qui marquoit au quatorzième mai ces mots: Dies illa, aies irœ, calamitaiis et miseriœ. Et comment pouvoient être interprétés ces autres vers d'un homme d'église de Térouanne : «Le coq mangera ses poussins », si ce n'est de la mort du roi?» D'un autre côlé, Pasquier avait lu, dans la 4^ centurie de Nostradamus, prophétie 86 : «Qu'au mois de mai, Saturne en eau étant conjoint avec le Soleil, un roi puissant seroit oint à Aix ou à Rheims. » N'était-ce pas une indication qu'il y aurait un sacre et une transmission de la couronne? Ces pronoslications avaient ainsi grand cours parmi le peuple, chez les parlementaires et la bourgeoisie tremblante devant les démons, les masques et les sorciers; la double puissance du bien et du mal, du Christ et de Lucifer, de l'Église et du sabbat, exerçait un immense ascendant sur toute cette génération^ Les gentilshommes ne connaissaient qu'un délassement, les batailles et les duels; le peuple, quelques jeux bizarres, un théâtre sur les tréteaux, et puis les émotions de l'Église, les solennités catholiques qui plaçaient les âmes dans l'extase du ciel au son do l'orgue et dans un nuage d'encens. Le gentilhomme batailleur avait moins de foi; hasardeux sur toute chose, il exposait sa vie dans les ruelles étroites de la Cité, et sa fortune sur un coup de dé ou de cartes. « Tripotiers, cabaretiers, hosteliers, cuisiniers, tenoient assemblée dite de berlan, académies où se tenoient orfèvres, lapidaires, joailliers, tapissiers, qui prêtoient aux gentilshommes argent monnoyé, pierres, bagues et joyaux, et recevoient d'eux promesses en blanc et usuraire. »

Il y avait pourtant vive joie à Paris; on célébrait le couronnement de l'enfant-roi, qui venait de recevoir l'onction sainte dans la vieille cathédrale de Reims, et quand il fit son entrée, on tira de l'arsenal quatre-vingt-treize pièces de canon, que l'on mit sur le boulevard de la place Saint-Antoine, et deux cents bourgeois à cheval, en housse, s'en allèrent au-devant de Sa Majesté, tandis que sa belle suite faisait son entrée, à savoir : «la compagnie des chevau-légers, sept ou huit cents gentilshommes, les Suisses de la garde, les chevaliers de Tordre,

3(; ÎUCHELIEI!,

les princes du sang, le régiment des gardes; tout cela au milieu du son des hautbois, qui réjouissait beaucoup le petit roi, faisant gestes et tenant le chapeau au poing quand il passadevant la reine sa mère, alors assise à la fenêtre du sieur Zamet le financier, prêteur sur gages de bon aloi, à son sire et seigneur le roi Henri IV' . »

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