‹ Richelieu, Mazarin et la FrondeChapitre 2 sur 20 · ORGANISATION DES PARTIS EN FRANCE ET EN EUROPE · texte numérisé non relu

ORGANISATION DES PARTIS EN FRANCE ET EN EUROPE

Le parti prolestant dans les derniers temps do Henri IV. — Pétition pour une assemblée. — Organisation par provinces. — Assemblée de Saumur.

— Actes d'union. — Retraite de Sully. — Son intervention à l'assemblée de Saumur. — Cahiers de l'assemblée. — Réponse du chancelier.

— Règlements. — Pamphlets. — Duplessis-Mornay. — Livre du Mystère d'iniquité. — Édits et commissions. — Alliance avec l'Espagne. — Administration de Marie de Médicis. — Fiançailles avec l'infante. — Rapports politiques avec la cour de Madrid.

Tout parti en minorité est de sa nature actif et mécontent ; il n'est jamais satisfait, parce que la conscience de sa faiblesse le remplit de craintes. Les huguenots, protégés par l'édit de Nantes, demandaient concessions sur concessions, et spécialement des garanties politiques. Déjà, dans l'assemblée de Blois, les réformés avaient exigé une éclatante publicité pour leur culte; une prohibition plus expresse aux catholiques de troubler les sacrements; une juridiction plus étendue et toute spéciale dans les parlements, et même une chambre mi-partie au parlement de Rouen ; partout ils durent jouir d'une liberté absolue de la presse. A Tavénement de Louis XIII, le parti réformé divisii la France en quinze provinces, circonscription qui modifiait sous plusieurs rapports la division territoriale de la monarchie française : la première comprenait l'Anjou/la Tou-

* Mercure françois, ann. 1610, édition de 1GI9.

MAZAUIN ET LA lUONDK. ;>7

raine, le Maine, le Loudunois, le Vendômois et le Bas-Perche; la seconde le Poitou ; la troisième la Saintonge, TAunis et l'Angoumois; La Rochelle était à elle seule une province. Après, venaient la Basse-Guienne, le Périgord et le Limousin ; la Haute- Guienne et le Languedoc formaient la sixième ; le Bas-Languedoc la septième. Puis la Provence, et ensuite le Dauphiné; la dixième se composait du Vivarais et du Velay ; il y avait peu de huguenots dans la Bourgogne, le Forez, Lyonnais, Beaujolais, Maçonnais, Bresse, le Beaugeay et le pays de Gex. Aussi ces provinces s'aggloméraient-elles en une seule circonscription; il en était de môme de l'Ile-de-France, Champagne, Brie, Picardie et pays Ghartrain, Orléans, Blaisois, Nivernois, Berry et Bourbonnais. La Normandie formait la quatorzième des provinces calvinistes, et la Bretagne la quinzième'.

A la mort de Henri IV, les huguenots demandèrent la permission de s'assembler; elle fut accordée pendant les pompes de Reims, tandis que l'onction sainte et catholique louchait la tète de Tenfant-roi. Il fut dit dans un conseil à Fontainebleau, « que l'assemblée qui de voit se tenir à Chàtellerault se réuniroit à Saumur, lieu plus central où pourroient plus facilement séjourner les députés de toutes les provinces. » Le 15 de mai l'on vit donc se former cette assemblée de calvinistes de soixante-dix députés, trente gentilshommes, tous avec une suite plus ou moins nombreuse; vingt pasteurs ou ministres de l'Evangile, seize anciens, espèces de délégués du tiers-état ; sous les ducs de la Trémouille et de Bouillon, de Rohan et de Soubise, le sire de la Force, suzerain huguenot dans la Basse- Guienne, le lils de Ghàtillon. Lesdiguières avait désigné un de ses gentilshommes pour le représenter, et Sully, qui tenait toute sa puissance en cour de sa position dans le parti protestant, ne manqua pas de s'y montrer avec ce caractère inquiet qui déjà menaçait d'une rupture le conseil de Marie do Médicis. A peine réunis, les calvinistes portèrent à la présidence Duplessis-Mornay, personnification du parti austère et sérieux de la réforme, ennemi de la papauté, vieillard qui voulait réunir sur sa tète la puissance religieuse contestée à Rome depuis le xvi*' siècle : le ministre Charnier fut déclaré son adjoint, et

1 Ms?. do Baimnc, vol. col. 9035'.

;i.s lUCllKLlKl',

l'assemblée élut le sieur Desbordes pour secrétaire; celui-ci apparlenanl aux opinions modérées '.

Cette assemblée, avec ses pompes et ce déploiement d'énergie, était destinée moins à exiger une réparation immédiate de griefs qu'à dénombrer les forces des huguenots, et à les otfrir comme une menace au conseil tout catholique qui se réunissait autour de Marie de Médicis et du jeune roi. Aussi tous les gouverneurs de provinces, dans la crainte qu'il n'y eût quelques remuements, reçurent l'ordre de se rendre à leur gouvernement. Le prince de Gondé et le duc d'Épernon firent toute hàle, car l'un tenait la Guienne, l'autre la Saintonge, l'Angoumois et le Limousin , pays vivement secoués par le mouvement politique des huguenots. Cependant l'assemblée de Saumur procédait avec un ensemble d'idées et de résolutions; l'acte d'union de la Ligue catholique était tout récent ; on se souvenait du fatal effet qu'il avait produit et de la longue lutte qui en avait été la suite. Les églises réformées, procédant de la même manière, arrêtaient un acte d'union général: «pour y employer, disaient-elles, nos biens, autorité et vie, et donner, pour l'indemnité de tous ceux qui seroient blessés, nos moyens, ressources et existences. »

Bientôt pn discuta des intérêts plus positifs. Sous le règne de Henri IV, bon nombre de calvinistes possédaient des états, charges, honneurs, dignités de provinces et de cour; non seulement c'était là une garantie, mais un profit. L'assemblée s'occupa spécialement de ce point, en commençant par le duc de Sully, que la reine régente avait forcé à une démission de la surintendance des finances» «Supplie très humblement le roi de donner contentement au duc de Sully, prie ledit sieur duc de ne se démettre des charges qui lui sont demeurées, et au sieur marquis de Uosn y son liis, et notamment de celle de grand-maître d'artillerie.» Sully, remerciant les gentilshommes et les anciens, obtint par ses instances que l'assemblée de Saumur ferait cause commune avec lui, et qu'on demanderait au roi sa réintégration dans les offices lucratifs dont il était chargé. A peine les sieurs de Boissise et de Bullion, commissaires du roi, étaient-ils arrivés, que

1 Lettre du surveillant de Charenton à l'assemblée générale convoquée à Saumur, Paris, IGll.

MA/AUIiN KT LA l UONDE. 39

J'assemblée de Saumur prit une série de résolutions impéralives, et qui ne laissait plus tout pouvoir à la royauté. Le choix des gouverneurs de places de sûreté laissées aux calvinistes devait se faire dorénavant sur la présentation d'une liste, et suivant l'avis de la province dont le gouvernement serait vacant ; les processions catholiques seraient interdites dans toutes les places, villes et châteaux occupés par ceux de la religion ; les assemblées générales devaient désormais se tenir de deux en deux ans ; on ajouterait aux places de sûreté les châteaux de Foix, de Vendôme et de Pontorson. Et pour porter ces remontrances, cinq députés furent élus, les barons de Lacase, de Gourtomer, le ministre Ferrier, les sieurs Mirande et Larme.

Cette assemblée de Saumur donna une haute impulsion au parti protestant. Surpris par la mort de Henri IV, il avait recueilli toute l'énergie de ses moyens, toute la puissance de ses ressources pour traiter d'égal à égal avec la royauté. Dès lors, la liberté du prêche devint plus grande, les pamphlets huguenots se multiplièrent ; Duplessis-Mornay publia sa longue dissertation Sous le titre du « Mystère cViniquités, c'est-à-dire Thistoire de la papauté, par quel progrès elle est montée à ce comble, et quelle opposition lui ont faite les gens de bien de temps en temps ; et où aussi sont défendus les droits des empereurs, rois et princes chrétiens, contre les assertions des cardinaux Bellarmin et Baronius, par Philippe de Mornay, chevalier, seigneur du Plessis-Marly.» (Et après ce titre était gravée, en belle image, une figure de la tour de Babel sur des pilotis auxquels un homme sans chapeau, pauvrement habillé, mettait le feu, y portant à deux mains un flambeau; et au côté droit de ladite tour était le portrait d'un jésuite, lequel, les bras croisés et comme déconforté, regardait la destruction de cette tour, avec ces paroles au-dessous : « Tu te trompes en croyant cette tour éternelle. » (Une attaque si hardie contre la puissance du pape faisait croire aux catholiques que l'assemblée de Saumur avait poui^ objet une nouvelle prise d'armes, comme celles qui avaient eu lieu en plusieurs circonstances, sous les règnes de Charles IX et de Henri III. Les cahiers des calvinistes venaient d'arriver à la cour. Il y avait inquiétude dans l'opinion, à l'aspect de ces

iO niCHKLIEl',

exigences dos huguenots : plusieurs villes prenaient les armes ' pour résister, comme aux tristes jours des guerres civiles ; dans le Limousin, le Poitou, au-delà comme en-deçà delà Loire, les catholiques gardaient leurs portes, posaient des sentinelles aux tourelles. Des bruits sinistres étaient répandus par les vieux ligueurs pour faire croire que les huguenots s'approchaient, afin de s'emparer des villes municipales; à Orléans on sonna l'alarme, des barricades furent dressées, des visites en armes furent fuites dans tous les logis des calvinistes; à Chartres, à Blois les mêmes mesures de défense furent prises. En même temps rKglise catholique publiait différentes réponses aux pamphlets réformateurs. Un petit écrit de Raymond de Bray, dit Saint- Germain, expli(iue, dans un sens aussi mystique que l'avait fait Duplessis, les symboles de l'Apocalypse : «Tu veux brûler, Mornay, celte tour éternelle; mais il n'est bois ni roc pour brûler ta cervelle. » Enfin ledit sieur de Saint-Germain trouvait dans le nom de Mornay le chiffre de la bête de l'Apocalypse, dont celui-ci avait affublé le pape, singulier chiffre qui se pliait à tous les signes de la cabale, à toutes les explications qu'on voulait lui donner.

A la cour, les esprits étaient plus calmes; on savait la force du parti huguenot, son alliance avec la noblesse, et on ne vou-^ lait pas le heurter de front. Marie de Médicis comblait de caresses le duc de Bouillon et M. de Rohan, qui exerçaient une influence décisive sur le prêche et les résolutions des gentilshommes réformés ; Mornay, caractère tout à la fois dur et crédule, se laissait séduire en cour par des promesses engageantes, tandis que Sully recevait secrètement de grosses indemnités; on séparait ainsi successivement les forces du parti huguenot. Ce parti ne formait pas une seule nuance; comme toutes les grandes opinions, il avait plus ou moins d'ardeur, des exigences plus ou moins impérieuses; on comptait : « les milicieux, qui vouloientse remplumera la minorité des rois, tous aveugles d'ambition, d'avarice ou d'envie ; les zélés ou défiants, grands maîtres pour faire leurs affaires particulières ; nourris en humeur fiévreuse, ils pressent, crient et s'aigrissent; enfm les judicieux, qui s'accordoienl volontiers aux ordres du roi, parce qu'ils jugeoicnt que la guerre civile étoit le pire de tous

WAZAIUN ET LA FROiNDK. 41

les maux. » Dans les hésitations de l'avènement, la dernière opinion triompha; on sortait de la guerre civile; elle avait fatigué les esprits; de toutes parts on voulait la paix. L'organisition des huguenots offiait un immense danger; ce n'était point alors une opinion, mais une faction avec ses hommes d'armes, ses places de sûreté, constituant un état de guerre daus la société. Des commissaires furent envoyés dans toutes les provinces de France pour veiller à leur exécution ; ils étaient porteurs d'instructions développées expliquant la conduite qu'ils devaient tenir et les mesures qu'ils auraient à prendre pour la tranquillité de l'Etat, et afin qu'il ne se passât rien au préjudice du service de Sa Majesté et repos de ses sujets, ils étaient chargés de veiller à l'établissement des deux religions dans les lieux accordés par les édits. La reine-mère écrivait en même temps aux gouverneurs de provinces pour les inviter à seconder ce mouvement de conciliation. Et le roi ajoutait de sa main d'enfant : « Nos amés et féaux , sur les plaintes que nous avons reçues de nos sujets de la religion prétendue réformée, naguère assemblés par notre permission en notre ville de Saumur, d'aucune contravention faite à nos édits de pacification, et de l'inexécution d'iceux en beaucoup de heux de notre royaume, nous avons résolu d'envoyer en toutes les provinces d'icelui des commissaires pour entendre lesdites plaintes, comme aussi celles de nos sujets catholiques, s'ils ont de leur part occasion d'en faire, afin d'y pourvoir conformément à nos édits ^ » Le conseil s'efforçait ainsi de faire rentrer sous l'administration royale les opinions religieuses qui s'organisaient en armes. Le calvinisme en France avait modifié son principe ;. le caractère féodal et politique dominait la croyance; c'était un intérêt de gouvernement et de partis qui présidait à la ligue arrêtée par les gentilshommes. et les ministres à Saumur; le prêche commençait à devenir le prétexte d'une prise d'armes pour demander une réforme politique et administrative, dont le parti calviniste avoua plus tard les éléments fédératifs.

Dans cet embarras de la minorité, la pensée qui dominait le nouveau conseil de régence était un rapprochement avec l'Espagne. L'ambassadeur don Inigo de Gardenas avait ses entrées

* Mss. de Béthune, vol. cot, 90)5*

an conseil intime ; la reine-mère se décidait par ses avis ; la plupart des démarches qu'arrêtait la régente à l'égard du parti protestant, et de ses alliances à l'extérieur, étaient" inspirées par lacour d'Espagne. Puisqu'on se séparait du système de Henri IV, il liillait bien chercher appui à Madrid, et Marie de Médicis voulut que l'union entre les deux couronnes reposât non seulement sur des intérêts politiques, mais encore sur des liens de famille puissants et invariables : les dépêches de don Inigo de Cardenas constatent les soins réciproques que les deux royautés apportaient à maintenir leur alliance, et le conseil de Castille les analyse avec une attention scrupuleuse, et les soumet ensuite à Philippe III. « Le mariage du prince, fils de notre roi et seigneur avec la senora Isabelle, fille aînée de la régente de France, et les promesses de fiançailles du roi de France actuel avec l'infante dona Anna, écrit le conseil de Castille, prennent de jour en jour plus de consistance. On attend avec impatience la reine infante à Paris ; on ne cesse de parler d'elle : quant à madame Isabelle, il paraît que le choix des personnes qui doivent l'accompagner est on ne peut plus satisfaisant ; elles sont loyales et chrétiennes; ensuite on enseigne secrètement à la princesse la langue espagnole. Don Inigo de Cardenas informe encore Votre Majesté que la reine régente de Fiance vient de nommer un nouveau président du parlement de Paris; c'est un catholique zélé, et fort dans les intérêts de Votre Majesté • ; Marie n'admet aucun huguenot dans son conseil secret 2. »

Indépendamment de ces alliances de famille, vivement sollicitées par les couronnes, les deux monarchies espagnole et française se rattachèrent par un traité secret. « J'envoie à Votre Majesté le texte du traité secret que j'ai passé avec la reine-mère, écrit l'ambassadeur Cardenas ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour le conclure le plus large qu'il a été possible. Ce traité est une confirmation de tous les traités précédents, et notamment de celui de 1598, conclu entre le père du roi régnant, Philippe II et Henri IV, l'un et l'autre de glorieuse mémoire. Lesdites Ma-

1 Pucsio un micvo presidciile mnij (jrnn v.'-A'J.y.^ y affecionndo a la coruna de Es pana.

^ Y no admite en •m consejo sccnto iiintiuiio de lo,s linnanoiea.

MAZMîlN ET LA FUONDi:. 4 3

jeslés conlraclantes s'engagent à ne donner jamais appui ni protection, directement ou indirectement, à ceux qui pourraient faire quelque tentative contre leurs royaumes respcctiCs, et sous quelque prétexte que ce soit : au contraire, leurs Majestés s'engagent à se défendre réciproquement contre toute entreprise, quelle qu'elle soit, tendant à attaquer leurs royaumes, leurs sujets, etc. , par un secours mutuel de six mille fantassins et douze cents cavaliers. » Dans l'analyse d'une autre dépèche foite par le conseil de Castille, il estait : « La reine-mère a envoyé de pressantes instructions à l'ambassadeur de France à Constantinople pour pousser le Turc à envahir la Hongrie, afin de faire une diversion aux protestants d'Allemagne, qui alors ne pourront pas aider les huguenots de France. Don Inigo a fait encore savoir au roi d'Angleterre , qu'il n'eût point à s'offusquer de l'étroite amitié qui existait entre les deux couronnes de France et d'Espagne, amitié qui ne pouvait être qu'à l'avantage du bien public et de la chrétienté. » Le traité offensif et défensif conclu avec l'Espagne, avait pour principal objet d'assurer à la régente toutes les forces de la monarchie de Philippe III, au cas où son système de gouvernement et d'administration trouverait trop de résistances. L'ambassadeur don Inigo de Gardenas écrit pour presser l'exécution des articles : « La reine et ses ministres commencent à se méfier du retard qu'ils disent que met l'Espagne à remplir ce traité : « Le roi votre maître, m'a dit Marie, ne me semble pas très scrupuleux à remplir les articles des capitulations ; vous savez que je ne peux pas tout en France ; et si on ne vient promptement à mon aide pour en finir, tout ce qui a été fait pourroit mal tourner, d'après ce qui se passe...» Elle a ajouté mille autres raisons qu'il seroit trop long de répéter à Votre Majesté, mais toutes fondées sur ses craintes personnelles. En tenant compte de son caractère et en me prévalant de l'estime qu'elle m'accorde, je lui répondis aussitôt : « Votre Majesté me prie d'envoyer là un récit, que le roi mon maître appréciera beaucoup sans doute, puisqu'il vient de votre part ; mais Votre Majesté doit savoir que les affaires de France sont des histoires , surtout intéressantes pour le roi mon maître, puisqu'il s'agit de sa lille ainée. » La

U IMCIIKLIEU,

reine i il beaucoup ' de ces paroles, et répéta par deux fois ma réponse ^. »

Le roi d'Espapfne lui-môme mande ses ordres à son ambassadeur pour réveiller son zèle, et donner une pensée plus persévérante à sa mission ^ : « Je suis fort satisfait, dit Philippe III dans une de ses dépêches, de la dernière audience que vous ont donnée la reine-mère et M. de Villeroy, et de la manière dont il a été parlé des affaires d'AUemac^ne ; et à moins que les avis se confirment que l'empereur veuille décidément se jeter dans les mains des hérétiques, il faut demeurer dans cette situation et attendre. — J'approuve également les dispositions que vous croyez convenables à l'égard du duc de Lorraine et de quelques-uns de ses domestiques. Cherchez à faire proposer à ce duc, mais avec habileté, une pension de trente mille ducats, afin de nous le rendre favorable. Je le connois de réputation ; je doute qu'il refuse ces offres si elles sont faites avec convenance, et vous m'informerez de ce qu'elles ont produit.» Dans d'autres dépêches, le roi développe sa pensée sur la politique que l'ambassadeur doit conseiller à la reine régente. « J'envoie à la hâte un courrier vers le duc de Savoie pour l'engager à désarmer promptement et à ne point se mêler des affaires de France. Il m'écoulera, vous pouvez en assurer la reine ; dites-lui que le duc de Savoie ne l'attaquera jamais seul : c'est donc à elle à ne pas pousser les huguenots à joindre leurs armes à celles de Savoie ; ce qui causeroit des malheurs auxquels toute sa puissance ne pourroit plus apporter de remède. Il faut apprendre à la reine que les HoUandois font au duc de Sully une pension de trois mille ducats. Si elle vous demande votre avis sur ce délit qui a une grande importance *, vous lui conseillerez une enquête, et puis il ne seroitpasmal de le faire mettre en prison et de préparer son procès ^. » L'intègre Sully avait donc une pension de l'étranger.

1 fie rio mucho.

* Y dize por dos vezcs las mhmas palabras de mi respuesta.

3 Ardiivcs de Simancas, cot. A ôO'"? (5 novembre 1611. Philippe III ù (Ion Inifi^o tle Cardenas, lettre cliiffiée).

* De eslos delitos qui son grandes,

^ Pues o(jora sera convenienie su prison.

MAZAlilN ET L\ FRONDE. 45

En résumant toute cette correspondance, il résulte que la plus haute intimité s'établissait entre la France et TEspagne. Les deux couronnes tendaient à ne former qu'un système, dominé par le même esprit. Le dernier traité ollensifet déiénsif que venait de conclure la reine régente avait surtout pour objet de lui assurer le puissant appui des bandes espagnoles et des régiments wallons dans les crises de la guerre civile. Marie de Médicis était menacée par la vieille race téodale et les mouvements des protestants, alors appuyés sur le duc de Savoie. Comme Catherine de Médicis, qui fut aussi régente de France, elle faisait un nppel à l'alliance espagnole.

Ainsi deux ans s'étaient déjà écoulés depuis l'avènement de la régence, et la situation des partis était toujours la même : d'une part, les princes du sang, Condé, le comte de Soissons, Conti, grandes races, expressions de la haute noblesse territoriale; de l'autre, le conseil secret s'immisçant dans toutes les alfaires de cour et dominant la volonté de Marie de Médicis. Le traité d'alliance avec l'Espagne et le double mariage qui en était la suite, avaient été préparés sous Tintluence des Italiens, tandis que le parti des gentilshommes ne l'approuvait point; car une fois l'union conclue, les arquebusiers espagnols seraient à la disposition du conseil ; les gentilshommes remuants trouvaient naguère appui dans la cour de Madrid; alors, au contraire, Philippe III s'obligeait à prêter secours à la régente conlre les rebelles. C'était un changement immense dans la pensée de la société politique : la France renonçait à ses alliances protestantes contractées sous Henri IV, pour se rattacher à l'Espagne, qui avait lutté si longtemps contre la royauté du Béarnais expirant sous le coutelas. Au milieu de ces deux opinions se produisait, comme à toutes les époques, un tierspaiii qui cherchait à concilier toutes les nuances eir les con- . fondant sous l'autorité de la régente ; à sa tête étaient encore Villeroy et Jeannin, qui avaient joué un grand rôle sous Henri IV ; leur tendance était une certaine manière indifférente et molle de voir les événements, de disserter SiU' les faits, d'établir des théories sur chaque accident, alinde conclure des trêves entre les factions. Villeroy surtout, grand faiseur de mémoires, multipliait les conseils ta la reine-mère; les maximes en sont

4(5 niCHEURlJ,

en général vagues; cq sont des lieux communs puisés dans les exemples historiques de toutes les époques. Il reste encore de lui un mémoire manuscrit sur l'importance de dissoudre toute espèce de ligue, et sur les moyens de gouverner l'État : «Toute confédération et société qui se fait dans une monarchie au déçu de son souverain, principalement entre les grands, soit par écrit, soit de parole, doit être punie, dit-il, comme un crime de lèze-mnjesté. — Il faut que ceux qui ont Tautoritc soureraine et légitime entre leurs mains la conservent chèrement, d'autant que de sa splendeur dépend son honneur, sa vie, l'avenir des successeurs, le salut du royaume et de tant de milliers de sujets. L'éloignement des grands n'est pas un mauvais moyen. Et afin d'enlever tout sujet de se plaindre lorsque l'on voudra éloigner quelqu'un, il faut en môme temps faire semblant d'éloigner ceux qui gouvernent le plus;- comme si l'on envoyait M. de Guise (fn Provence, le maréchal d'Ancre en Picardie.

— Il faut pensionner les seigneurs qui ont de l'influence dans les provinces, donner des avis sourdement aux parlements et aflidés, et placer les finances entre les mains de ses créatures.

— La négligence et débonnaireté de Henri III^ fut cause de sa perte. — La vigilance de Henri IV^ fut cause de sa conservation. Les voyages de Sedan et de Limoges, le fait du maréchal de Biron, les progrès en Savoie, les troubles en Poitou en font foi. — Le mal découvert et fermement arrêté est le moins dangereux. — Qu'elle entretienne l'Angleterre; elle sait les parentages et amitiés des Guise avec l'Anglois, l'assistance des Lorrains, les anciennes pratiques d'Espagne et d'Italie. Ce faisant, il ne peut arriver que tout bonheur à la reine; et Dieu lui fasse la grâce de conserver sa dignité, et rendre la couronne k son fils aussi entière qu'elle la reçut du feu roi son seigneur et mari K » Ces conseils du tiers-parti étaient tous dirigés pour soutenir l'autorité de la régente, pour la défendre et l'agrandir ; le tiers-parti commandait une surveillance inquiète et des mesures sévères. Il n'y a rien d'impitoyable comme les opinions mitoyennes qtiand elles s'emparent des affaires et qu'elles veulent s'y maintenir; alors tout leur est bon , et si une sai-

1 Avis donné à la reine p.ir M. de Villtroy. — Bibliothèque du roi, màs. de Colbert, vol. xvii, pag. -iO.

MA/AUIN I:ï L\ fronde. 47

gnée est nécessaire, comme dit Villeroy, ils la font avec un sang- froid remarquable. Le négociateur craignait le parti des gentilshommes surtout ; il voyait se former et s'accroître la ligue des calvinistes; il voulait détruire ces ferments de discorde avant qu'ils fussent éclos.

A l'extérieur, l'alliance avec l'Espagne suscitait bien des plaintes. Dès l'avènement de Louis XIII il y avait eu traité conclu avec Jacques P"", roi de la Grande-Bretagne. Jacques I", le controversiste, avait appris avec douleiu- la négociation engagée pour le double mariage avec la maison d'Espagne. «Quels que puissent être ces engagements, par suite des traités conclus par le roi catholique avec la régente, si le parti calviniste se trou voit blessé dans ses intérêts, je serois obligé de le protéger et le défendre '. » Telles furent aussi les observations des États Généraux ; ceux-ci étaient encore plus immédiatement intéressés à la rupture de l'alliance entre la France et l'Espagne. La république des Provinces-Unies s'était élevée sous la protection de Henri IV; elle n'était point assez puissante encore pour se défendre toute seule contre les efforts de la maison d'Autriche; deux régiments français étaient au service des Pays-Bas; les rivalités de la France et de la Péninsule pouvaient seules favoriser l'accroissement de la répulDlique. N'était-il pas à craindre, qu'une fois rapprochées, ces deux puissances ne concourussent à détruire le grand ouvrage de l'esprit de liberté conçu par Henri IV? Il y avait déjà quelques difficultés soulevées à l'occasion des subsides entre Marie de Médicis et les États-Généraux, qui ne voulaient point prendre en compensation certains payements faits par l'Angleterre à la Hollande au profit de la France ; une note impérative fut même remise à ce sujet par l'ambassadeur des Pays-Bas, et à cette note la reine-régente fit répondre d'une manière évasive par son envoyé M. de Russy : « Qu'elle donnerait ordre qu'il vous soit envoyé trois cent mille livres pour six mois de la solde des régiments et chevaulégers françois dont elle vous a assistés, et continuerait pour l'année entière, si dès à présent messieurs des États se veulent charger de payer au roi de la Grande-Bretagne les deniers que le feu roi leur a fait fournir. Et vous, messieurs, vous êtes

1 Mn^. Colbert, lom. xvii, M. R. 1).

'iS UICHKMKU,

trop sages et trop prudents pour qu'Klles croient jamais à dos artifices de voire part qui lendroient à ébranler la bonne intelligence entre les deux États, ni à aucune menée indirecte capable de troubler le royaume dont la paix importe si fort à votre stabilité '.»

Il y avait donc affaiblissement dans Talliance de la France et des Pays-Bas ; les procédés dont se plaignait surtout Marie de Médicis étaient les intrigues que M. Aersens, l'ambassadeur hollandais, entretenait, soit avec le parti des gentishommessous le prince de Condc et le comte de Soissons, soit avec le parti calviniste, les ducs de Rohan et Duplessis-Mornay.

Ce parti remuait sans cesse; les calvinistes tenaient des synodes, des assemblées tumultueuses et en armes^ la reine dissimulait, mais on la voyait inquiète comme à la veille d'un orage qui allait éclater sur sa tète : elle écrivait fréquemment , soit pour autoriser, soit pour empêcher les synodes, et cette correspondance si active signale sa situation chagrine et tourmentée.

Pourtant Marie, pour rapprocher les esprits comme Catherine de Médicis, multipliait les fêtes, les dissipations; c'étaient partout des tournois, des carrousels, fêtes brillantes où se déployaient toutes les vieilles lois de la chevalerie, au milieu des feux d'artifices, des parades d'animaux. Là se montraient sur des chars, Thésée, le Minotaure, Ariane abandonnée, et autres beaux sujets de la fable et de l'histoire. Il y eut un de ces carrousels à la Place -Royale nouvellement bâtie; la multitude des courtisans se pressait sur les estrades, dans des pavillons richement décorés : les chevaliers déclarèrent : « qu'ils maintiendroient, la pique ou Tépée à la main , contre tous ceux qui auroient Taudace de le nier, que leurs dames éloient les plus parfaites du monde, et qu'ils méritoient seuls de porter le titre de leurs servants. » Les échafauds que l'on avait dressés sur la place contre les maisons, à toutes les fenêtres, étaient remplis de peuple, chacun attendant avec attention la sortie des tenants ; on vit cent animaux, tous différents,

1 ProposiUon faite à Messieurs des États de Hollande,' par M. de Riispy, ambassadeur pour Sa Majesté près eux. — Bibliothèque du Roi, mss. Colbcrt,vol, XVII, M. R. D.

MA/AIUN ET LA FRONDK. 49

qui (J.;iisùrenl un ballet et représenlùrent une infinité de figures ; puis descendirent du théâtre et firent, trois à trois, le jour du camp, suivis de huit géants qui menaient une magicienne comme prisonnière. Et dans cette belle place Royale on ne voyait qu'hahils de velours incarnat, passementésde clinquants d'argent, que plumes blanches, et bas de soie blancs ; des pages jeunes et beaux, fifres et tambours, vêtus de longues bandes faites de toile d'argent; et au milieu, des fusées, des pétards, tandis qu'un grand chariot était conduit par deux singes vêtus de satin vert, et par deux dragons qui jetaient du feu et des llammes par la bouche et par la queue ; puis le char de .lu «on tiré par six paons. Les seigneurs de la cour se déguisèrent chacun avec certains costumes empruntés à l'antiquité, s'atlublant de divers noms : dans la troupe des cbevaliers de la licrélité on remarquait le duc de Retz sous le nom d'Eranthe , le comte de La Rochefoucauld sous le nom d'Abradate, le comte de Dampierre sous celui de Polidamant, le baron de Senessay sous le nom d^Eurydamas. De braves gentilshommes déguisés formaient la troupe des nymphes de Diane; le comte dr. Schomberg avait pris le nom de Dorille , nymphe hamadryade ; le colonel d'Ornano celui de Mélitée , nymphe napée; le sieur de Gréquy représentait Sylvanthe, nymphe dryade ; le sieur de Saint-Luc, Nérinde , nymphe naïade, et le marquis de Rosny, Orinthie, nymphe orcade. A côté de ces divinités de la fable apparaissaient majestueusement drapés, un cortège des Romains les plus illustres dans l'histoire : Trajan était représenté par le marquis de Sablé ; Jules César par le duc de Rouanois ; le baron de la Boissière y figurait Vespasien ; le baron de Monglat, Scipion l'Africain; l'empereur Auguste était représenté par le marquis de Narmoutier, tandis que le marquis de Bressieux fliisait revivre Goriolan K

Ces fêtes de la Place -Royale, retracées sur les vieilles gravures du temps à la façon de Calot, où l'on ne voit que panaches et bannes flottants, se produisaient alors par toute l'Europe, et se multipliaient au milieu de Paris, tandis que la régente posait la première pierre du Luxembourg et faisait dessiner ses vastes jardins. Un acte signé de la main du roi concédait à M^ Marie,

* Mercure frmiçois, ann. 1GI2, édil. de IGID.

bon l)ourgoois, les îles Saint-Louis, alors nues cl sans maisons, avec lacullé d'y bàlir liùlcls, jardins, sous une faible redevance, et rengagement de construire deux ponts avec quais spacieux et durables. ]\P Marie fit élever sur leurs cinq arches soixante maisons bien murées et à solides fondements K Le pont Marie eut bientôt grande célébrité ; le quartier neuf fut habité par la haute noblesse, qui était ainsi placée entre la Place-Royale et Notre-Dame. Et combien de bons bourgeois applaudirent lorsque, s'asseyant près de la Seine, ils voyaient ces constructions qui réjouissaient leurs yeux et agrandissaient l'importance de la cité de Paris. Marie de Médicis apportait ainsi au milieu de Paris ce goût d'embellissement, souvenir de Florence où s'étaient passés les premiers temps de sa vie; elle aimait passionnément la place Royale, toute nouvellement bâtie, où se donnaient ses jeux, ses pompes, sous les belles tentures; le Marais, lié à l'île Notre - Dame, et la rue Saint-Antoine à la Bastille et à l'Arsenal, formaient un magnifique quartier. Maintenant la reine s'occupait des quais, des ponts, du Louvre et des Tuileries, voulant ainsi que la jeune infante d'Espagne trouvât une cité digne des villes castillanes, car elle continuait à poursuivre la pensée d'un double mariage avec TEspagne.

Le duc de Mayenne, le fils de cette noble maison qui avait autrefois obtenu une infante , fut chargé d'aller requérir la ' chaste épousée pour les grandes noces qui devaient se célébrer à Paris , et en même temps le duc de Pastranas vint en France demander la princesse Elisabeth au nom du roi catholique. Une convention secrète avait préparé les demandes officielles, et les deux cours avaient conclu les articles d'un traité. « Sa Majesté Catholique promet et demeure obligée de donner en dot à l'Infante la somme de cent mille écus d'or, de la valeur de seize réaux la pièce, et ce, en la ville de Paris, un jour avant la célébration dudit mariage. L'Infante . et ses enfants mfàles ou femelles, ou leurs descendants, sont déclarés impropres à succéder à tout jamais aux royaumes, états, seigneuries qui sont sous la domination de Sa Majesté Catholique. Leurs Majestés Très -Chrétiennes donneront à la sérénissime Infante, pour ses bagues et joyaux, jusqu'à la

^ Mercure de France, ad ann. 1G12.

MA/AIUN El LA FHONDK. hi

concurrence de cinquante mille ccus; et ^ dans le cas que ce mariage se dissolve et rompe -entre Sa Majesté Très-Chrétienne et la sérénissime Infante, elle pourra s'en retourner librement en Espagne ou ailleurs, avec tous ses joyaux, habits, dots et douaires susdits. »

Le duc de Mayenne, désigné pour l'ambassade du mariage, fut reçu à Madrid par le duc de Lerma, «vêtu de toile d'argent en broderies d'or. Le duc de Pastranas fut accueilli au Louvre par M. de Guise; l'Espagnol étoit vêtu d'un habillement de damas rouge, esparpillotlé de blanc en broderies d'or et d'argent, ayant le capot fort large, à l'espagnole, le bonnet de velours garni d'un riche cordon, d'une masse de hérons et d'une enseigne de. diamants, monté sur un cheval d'Espagne couvert d'une housse de velours cramoisi en broderies d'or. » Quand le duc de Pastranas eut salué le roi, le jeune prince lui répondit, de sa petite voix enfantine : « Je remercie le roi mon f l'ère de sa bonne volonté ; la mienne sera toujours disposée à l'honorer comme mon père et à l'aimer comme mon frère. » Puis le duc de Pastranas, la tête couverte, alla quérir madame Isabelle, sœur du roi, destinée pour l'infant d'Espagne. « La petite princesse éto'it vêtue d'une robe de satin incarnat, bordée d'or à double manche; elle avoit une croix de la valeur de six vingt mille écus, et au col une chaîne de grosses perles de mille écus la pièce. Le devant de sa coiffure étoit tout garni de gros diamants, et au-dessus étoit un bonnet de velours incarnat : « Monsieur l'ambassadeur, dit-elle, je remercie le roi votre maître de l'honneur qu'il m.e fait de m'assurer de son amitié, et M. le prince de son affection; j'espère me rendre digne de l'un et de l'autre comme je dois. »

L'année 1612 fut remarquable par cette habitude de carrousels et de solennités; toute la noblesse cherchait à rappeler les grands jours de galanterie, ces tournois à fer émoussé dont les souvenirs vivaient dans les romans et les épopées. Les ballets, les spectacles sur les places publiques étaient alors en honneur à toute cette gentilhommerie ; les plus nobles hommes ne dédaignaient pas de danser sur les théâtres, et d'y représenter quelques-uns des dieux de l'Olympe ou des héros de la Grèce. Le petit nombre de gazettes qui existaient déjà rapportaient avec

62 RIGHEI.IEU,

les moindres détails les carrousels de la place Royale ; et ces lectures faisaient les délices des cliàleaux et les délassements du peuple. C'était la seule vie en dehors ; elle avait remplacé l'esprit bourgeois et communal, les parloirs de rH(Mcl-de-Villc et de la place Maubert. Les générations se rappelaient avec orgueil répoque des ancêtres; on n'avait plus les iéeries de Morgane et de Maugis l'enchanteur; on les remplaçait par des jeux, par des sujets mythologiques ou des représentations théâtrales. La chevalerie errante avait disparu; les courses do bagues, les tours d'adresse et de dextérité du corps succédaient aux fiers coups de lances de la grande époque du moyen âge. Le luxe était immense dans ces fêtes, parce que la découverte de l'Améri(iue avait jeté des monceaux de pierres précieuses, et que les richesses se concentraient dans celte classe de gentilshommes qui faisaient l'orgueil des cours et les délices des carrousels. Le double mariage avec la cour d'Espagne n'était cncoi'c qu'un projet, et toutes les fêles des fiançailles que l'on offrait à l'impatiente multitude n'avaient qu'un but, celui de rendre populaire l'exécution des engagements pris, en réduisant à l'impuissance les muimures des hauts vassaux de la féodalité. La poésie lascive d'épithalame , totite d'imitation de Virgile, de Properce et de Tibulle, se mêlait aux épopées chevaleresques des pairs ou de la Table ronde et aux souvenirs des égiogues, des pastorales de la Grèce. Les mythes de Thésée, d'Ariane et des immenses travaux d'Hercule, venaient prêter leur Olympe d'or, les heureuses vallées de Tempe, le Parnasse et ses muses, les bosquets de Daphné, aux chansons de gestes de Charlemagne, de ses douze pairs, d'Angélique fugitive au royaume de Calhai , de la lance d'Astolphe, d'Agramant, de Marphise, de Renaud de Monlauban, de Faleranc l'enchanteresse aux cheveux noirs et flottants, d'Aline toute éprise de l'invulnérable Roland, pauvre fée au petit pied, à la jamle d'ivoire, dont \gs divini Boiardo et Ariosto avàicnl poétisé les charmes à la cour de Ferrare. Ces douces émotions, ces grandes scènes de la vie chevaleresque étaient en rapport avec les merveilles de la civilisalion. Le commencement du XVII* siècle fut l'époque des découvertes le.^ plus hardies dans les deux Indes; ici l'Océan déployait ses végétations incon-

MAZAHIN ET LX 1 UONDE. 53

nues, ses populations bizarres, ses monstres que Timagination et les récits mensongers bigarraient encore; là des missionnaires hardis convertissaient les sauvages de Madagascar et de Magellan, qui venaient dans les fêtes publiques saluer de leurs présents , phénomènes du tropique , les dames réunies en de beaux carrousels; et tout cela excitait la verve des poètes. Et qui n'eût célébré la noble alliance de Louis XIII et d'Anna, Tinfante d'Espagne? Il existe plus de cent pièces de vers sur l'heureux liyménée, adressées aux jeunes époux. «Oh! place vraiment royale où mille Mars d'illustres lignées ressembloient des soleils sur terre, tout couverts d'étotres vivement peintes comme un pré de fleurettes ! Et vous, belles dames, le soleil pour vous contempler tint ses chevaux arrêtés, et certes il ne les eût point menés boire, s'il n'eût craint détruire l'ivoire et les roses de vos beautés. Jeunes rois et jeunes reines, puissiez-vous avec jouissance doter les races de deux' rois! »

La Castille avait aussi ses odes sur l'hyménée, et surtout sur la reine Marie de Médicis qui présidait au rapprochement entre deux grandes nations : «France, réjouis-toi, voici venir enfin pour toi le jour des merveilles que les oracles t'avaient promis, quand Henri le Grand, pour inspirer plus noblement encore nos poètes, alla chercher une épouse en Étrurie, et y choisit dona Maria, soleil de grâces et de beauté'!» Au-dessus de cette cantate castillane est une gravure ; Louis XIII y est représenté eniant, de sorte que son manteau royal, sa couronne et tous les attributs du trône l'écrasent. La jeune reine Anna est en face de lui, également parée et tenant à la main un de ces écrans-miroirs admirables de travail. Un ange est derrière les deux jeunes fiancés et presse leurs mains. Une colombe d'une grandeur démesurée, représentant le Saint-Esprit, est figur('c au-dessus de ce groupe. A droite et derrière l'infante est le roi d'Espagne, son père, qui place la couronne de France sur la tète de sa fille. Marie de Médicis, à gauche et derrière Louis Xllï,

1 Francia huelga te rienda los milagros Que te han prometido oy los oraculos ; Quando Henrico magno, por mas seguridad De nuestros liyrios. busco en Etruria, Pot' unica es posa una dona Maria Sol de las hennosuras, y sol de la beldad.

54 HICIIEUEU,

a les bras croisas sur sa poitrine. ITun cùlé sont les écussons et les armes de France, et de l'autre ceux de l'Espagne. Enfin sur des colonnes qui encadrent la gravure à droite et à gauche, on remarque du côté de TEspagne deux mains Tune dans l'autre, avec cette inscription : Inoiolata fides. Sur Tautre colonne sont des cœurs unis et couronnés, au-dessous desquels sont écrits ces mots : Gradus vincit et amor.

A mesure que les rapprochements avec la couronne d'Espagne devenaient plus intimes, les dépêches secrètes de l'ambassade à Paris prenaient un plus haut caractère de curiosité. Don Inigo de Cardenas était un esprit actif, vigilant ; il ne se passait aucun événement de quelque importance sans qu'aussitôt il en prévînt sa cour; les envoyés d'honneur se succédaient à Paris; don Inigo de Cardenas restait l'homme d'afïaires. Ce n'était pas sans peines et sans sueurs qu'il était arrivé à la célébration des liançailles : «En France, écrivait-il, il n'y a que deux moyens pour réussir : l'art ou la force'. Lorsque l'art sait y diriger les volontés, la raison vient à leur appui. La seule personne qui soit vraiment portée pour ces alliances , c'est la reine, mais elle est femme : les trois vieux ministres, dans lesquels elle a mis sa confiance , l'attirent insensiblement à leur opinion. Ils sont timides, irrésolus, et trop portés à écouter les insinuations des mécontents. Tous les autres princes et membres du conseil sont opposés à cette alliance, et chacun dans leur intérêt privé ou dans des vues particulières , qui ne sont pas le bien et l'honneur de l'État. J'étois à discourir avec la reine -mère sur l'élection de l'empereur, lorsque le vieux Villeroy entra et mit le discours sur la guerre avec la Turquie. Tout ceci n'étoit point une conférence officielle, mais seulement sous la forme de conversation. Je lui fis part de mon avis à ce sujet, qui étoit que la guerre n'étoit pas opportune dans ce moment ; sur quoi il me répliqua avec vivacité : « Mais n'est-ce pas là le meilleur moyen d'occuper les esprits et d'empêcher l'hérésie de faire de plus grands progrès? En Allemagne surtout, où tous les soins semblent réunis pour étendre ce fléau , on pourroit trouver un

* En Francin se lia rie nefjocinr o por la fuerza o por arle. (Archives de Simancas, col. A 70''*^}.

MAZÂKIN ET LA FRONDE. bh

préloxte pour diriger ce besoin de mouvement vers la guerre d'Orient.— Le contraire me paroît plus probable, ai-je répondu ; c'est-à-dire que tout le poids de l'immense lutte que nous aurons à soutenir contre le Turc (vu sa grande puissance) portera sur les catholiques ; et les hérétiques en prollteront pour agir avec plus de liberté et d'audace*. »

Don Inigo de Cardenas écrit encore au roi d'Espagne de nouvelles dépêches sur le mécontentement des princes et des féodaux, qui inquiétaient tant la reine régente : «Le prince de Condé et le comte de Soissons s'étant retirés depuis plus d'un mois à leurs maisons de plaisance ^ il a paru à la reine, au moment où elle traitoit des afïliires aussi sérieuses et aussi importantes que celles du mariage, qu'elle devoit prendre l'avis de ces deux grands seigneurs. Elle leur a donc écrit pour leur faire part du sujet des négociations, en les priant de lui donner leur sentiment, et même de revenir à Paris pour cela, ce dont elle seroit bien aise. Ils ont répondu qu'ils étoient toujours prêts à tout ce qui pourroit intéresser le service du roi et de la reine, et qu'à cet etïet ils viendroient bien volontiers auprès d'elle, mais que dans ce cas ils prioient Sa Majesté de les traiter comme des fils de France. Or, il paroît que la reine et ses ministres ont rintenliond'en agir avec eux comme le faisoit le roi Henri IV, et comme ont fait tous les rois prédécesseurs à l'égard des princes du sang; mais ils ne veulent en aucune façon leur donner dans les affaires ni accès, ni autorité, qui puissent être préjudiciables au service du roi. En attendant, la reine continue à tenir le timon des affaires avec fermeté, et elle est toujours de plus en plus ridole des sujets de son iils. Je sortois l'autre jour de l'audience royale, lorsque la reine me fit appeler en particulier, et me dit qu'elle sa voit que ses parents de Toscane faisoient tout leur possible pour la réussite d'un mariage entre le prince de Galles et la fille du grand-duc, et qu'on donnoit à cette princesse un million et trois cent mille écus de dot. La reine, en me parlant, me parut fort émue, et, comme je lui disois que cela ne me paroissoit pas aussi avancé qu'elle le craignoit : « C'est, a-t-elle ajouté, que je les connois ; il n'y a là rien que

* Archives de Simanca?, col. A 70-'^ f Lettre chiffrée). ' En sus casas de campo.

5fi niCIIELlEU,

de Irùs conforme à leur manière d'agir à Florence. Et puis, on est dans une telle pénurie d'argent en Angleterre, que celle dot peut être d'un efï'et tout-puissant K »

«J'ai rendu compte à Votre Majesté des grands projets de fêtes où l'on dépensera plus de deux cent mille ccus. Les mainteneurs de la lice sont les ducs de Guise et de Nevers, le prince de Joinville, M. de Bassompierre, M de la Chataigneraye, capitaine des gardes, etc., etc. Les quadrilles dont on fait les plus grands éloges pour la richesse des costumes, sont ceux ilii prince de Conti, second prince du sang. Bien que ce seigneur ne soit pas très fortuné, il s'est jeté dans de telles dépenses que ni la reine, ni qui que ce soit, n'ont pu l'arrêter dans ces prodigalités, que Ton ne porte pas à moins de vingt mille éeus pour son propre compte. M. de Vendôme, Irère bâtard du roi, se distinguera également par un grand étalage de richesse. Ce prince, qui est marié, ainsi que Votre Majesté le sait, avec la duchesse de Mercœur, doit égaler les profusions du prince de Conti. La duchesse de Mercœur, la veuve, veut également marcher sur ses traces, et l'on parle beaucoup des quadrilles qui porteront ses couleurs. Puis viendront, conduisant également dçs quadrilles de cavaliers, le duc de Longueville, le duc de Montmorency, fils aîné du connétable, le duc de Retz, et en général tous les grands oiriciers de la maison du roi et les seigneurs de la noblesse de France. Les juges de camp sont le connétable avec les quatre plus anciens maréchaux. Ces brillants carrousels auront lieu à la place Royale, qui, ainsi que je l'ai écrit à Votre Majesté, est à Texlrémité de la ville, et parfaitement belle et achevée en ce moment. On en trouve peu de pareilles. J'ai oublié de parler à Votre Majesté d'un superbe feu d'artifice qui doit être tiré sur le fort de laBastille, et de la vue duquel on pourra jouir de ladite place Royale. Le f'ontentemenl qui éclate à Paris et dans la France tout entière me paroit sincère et général; ce ne sera donc pas comme en certaines négociations où ne brille pas la bonne foi de la régente ^ »

Indépendamment de don Inigo de Cardenas, Philippe III avait

1 Usian tau necessitudos en Inylalena, que piwde mitclio este dote. Aieli. de Simancas, 70 A.

2 Tout ceci était cliiffrc clans lu dépùdjo.

MAZAUIN ET LA l'IîONDK. /iî

cnvoy('^ à Paris, à l'occasion des fiançailles, un agent spécial, don Raimondo de Calderone. Ce n'était point l'homme d'idlnires et de confiance; sa mission se résumait en Texamen du cérémonial de cour et de l'étiquette des palais de France. Ses dépèches existent encore à Simancas : « Lorsque je partis de Fontainebleau, écrit-il à Philippe III, on avoit reçu l'ordre de me présenicr aux enl'ans de France, et de me faire visiter tout ce que Paris renferme de plus curieux. Je fus donc introduit auprès d'eux en môme temps que don Inigo de Gardenas qui nf accompagnoit, et je fus enchanté de ces jeunes princes qui sont beaux comme le jour. Je leur offris les complimens de Votre Majesté, ce dont ils parurent se réjouir sincèrement; ils me répondirent : «Vous pouvez dire à Sa Majesté Catholique qu'elle doit se hâter d'envoyer ici la reine infante ; nous sommes tous prêts à la servir comme elle le mérite. »

On ne trouve quelque intérêt que dans celte seule dépêche de Calderon, ambassadeur d'honneur pour le mariage, car don Inigo de Cardenas continue la correspondance politique et d'affaires avec Philippe III : « La reine m'a fait appeler à Fontainebleau, et ne m'a pas caché ses inquiétudes sur les intentions des princes. Le duc de Mayenne vient de partir pour Madiid comme chargé de la conclusion du mariage. Sa suite est des plus nombreuses; on -y compte plus de deux cents gentilshommes et autant de valets ou gens de guerre. Je ne puis que répéter la grande impatience où sont la reine et les ministres de France de recevoir un courrier d'Espagne ; on me fait chaque jour des milliers de questions à ce sujet, de sorte que pour me délivrer de cette obsession, je suis venu à Paris d'où je réponds lettres pour lettres. Le duc de Mayenne doit être en ce moment en Espagne. Il n'avoit aucune connoissance des dépêches secrètes qui avoient été écrites par les deux cours. J'ai cru devoir en avertir Votre Majesté; et si je ne le fais qu'aujourd'hui, c'est que je n'ai appris que Uvs peu do temi'S avant le départ du duc le mystère qu'on lui en avoit fait. La publication du mariage entre les deux couronnes a ému fortement les huguenots de France et les hérétiques du dehors : nous en avons la preuve de tous côtés. Les chefs de ce parti se remuent beaucoup depuis lors ; ils ont entre eux de

.•s lUCHELlKU,

IVéquentes communications; ils ont passé un traité écrit dont MM. Duplessis-Mornay et de La Force, gouverneur de la Basse- Navarre, ont eu les premiers l'idée avec M. de Kohan, gouverneur de Saint-Jean-d'Angély. Il y est stipulé qu'ils se promettent de rester unis et confédérés inviolablement pour les progrès, le maintien de leurs doctrines et le service du roi. M. le maréchal de Bouillon, le maréchal de Lesdiguières, le duc de Sully, le marquis de Rosni et plusieurs autres l'ont signé. Votre Majesté comprendra quelle inquiétude la reine a dû concevoir de cette manifestation qui est si propre à ébranler sa fermeté. Ainsi que toutes les personnes de son sexe, elle prend volontiers une résolution vigoureuse lorsqu'elle en sent la nécessité et la justice; mais viennent un obstacle sérieux, et surtout une difiiculté spécieuse présentée dans rintérèt de l'État, son esprit chancelle, et l'on ne peut plus compter sur elle. Tel est le caractère de la reine régente. Le comte de Soissons, dernier prince du sang, continue l'ambassadeur, vient de mourir ces jours derniers. C'est un événement heureux pour la reine, car ce seigneur étoit fort ambitieux et fort remuant. Il avoit les gouvernemens de Normandie (qui est une des meilleures provinces de France) et du Dauphiné. La reine a gardé le gouvernement de Normandie pour elle, et elle a donné celui du Dauphiné au prince de Gonti, second prince du sang. Celte mort va être une grande perte pour le duc de Savoie. C'est avec le comte de Soissons qu'il avoit machiné déjà et qu'il projetoit pour l'avenir de nouvelles intrigues pour entraver les afïaires de France. Chaque fois que j'ai eu aflaire au comte de Soissons, il a affecté devant moi de grands sentimens de catholicité; mais cependant certaines correspondances que j'ai eues sous les yeux ne m'ont pas paru en rapport avec les pieux sentiments qu'il professoit. Il est mort, comme il disoit être, en bon catholique. Ainsi, que Dieu reçoive son âme et garde la personne de Votre Majesté, etc. »

« J'ai rendu compte à Votre Majesté de l'arrivée de dix-huit députés huguenots, au nom de quelques provinces de France. Leur but étoit de prier la reine de confirmer les articles du traité de Nantes, que le roi Henri IV% son mari, leur avoit accprdés. Le roi défunt ne laissa jamais mettre à exécution les

MAZARIN ET L\ FUONDK. ;>1J

articles de ce traité '. Il y a eu de grands débats dans le conseil pour savoir si on entendroit les députés. .Vai su que la réponse que l'on compte leur faire est en tout semblable à celle que la reine leur a laite ces jours derniers par ses commissaires : « Si vous êtes de bons et lidèles sujets de mon lîls, avoit dit la régente, vous ne devez rien avoir à craindre de l'union de cette couronne avec celle d'Espagne. Quant à ce qu'accorda le roi Henri IV^, mon mari, je le maintiendrai, et ce n'est pas sous ma régence que naîtront des innovations. S'il existe en efï'et quelques griefs particuliers, ainsi que vous le dites, j'y ferai justice. Mais j'enverrai à cet effet des personnes auprès de vous que j'engage à ne pas demeurer davantage ici. » Cette réponse ne leur a point encore été faite, mais je sais que c'est celle qu'on doit leur faire entendre. Le duc de Savoie vient d'expédier à Paris un nouvel ambassadeur extraordinaire pour demander à la reine de ne point être exclu des négociations de mariage, et que si l'on ne vouloit pas lui donner la fille aînée de France, on lui accordât la seconde. Ce nouvel envoyé a été assez bien reçu à la cour de France, où l'on fait en général bon accueil aux solliciteurs que l'on craint. J'en parlai à la reine, et je lui fis remarquer qu'elle paroissoit, elle aussi bien que ses ministres, trop attentive à ménager les envoyés du duc de Savoie, et qu'en ne détrompant point ces ambassadeurs une fois pour toutes, elle alloit donner lieu à mille bruits qui courroient par le monde. « Mais vous devez bien voir, m'a répondu la reine, qu'il n'y a rien dans tout cela qui puisse vous porter le moindre ombrage. D'ailleurs, dans tout ce qu'on lui a dit, il n'y a que de belles paroles sans résultat.

«Nous savons ici que le duc de Savoie, par l'intermédiaire de son ambassadeur, fait tous ses elforts pour soulever les huguenots et leur faire prendre les armes. Jusqu'à présent la reine ne sait rien de tout cela, ou du moins, si elle en est informée, elle ne m'en a point parlé. La reine régente a rendu compte du mariage du prince des Asturies avec madame Isabelle, fille aînée de France. Les parrains de ces alliances doivent être le pape et le grand-duc de Toscane, par l'intermédiaire de leurs nonces et ambassadeurs auprès des deux cours. Celte nou-

1 No les dexava usar tiengum.

(iU UlCIIKI.IKf,

vclle a été reçue avec une telle unanimité de contentement, que le grand cliancelier (qui est en France comme le président de Gastille), s'élant levé pour dire qu'on eût à recueillir les voles sur ces propositions, le duc de Guise se leva aussi avec vivacité et dit : « 11 n'est pas besoin, je pense, de recueillir les voix sur uneaOaire aussi sainte, aussi heureuse et aussi génélalement accordée. Il ne nous reste qu'à nous jeter aux genoux de la reine et à baiser la terre qu'elle foule sous ses pieds ', pour la remercier du grand service qu'elle rend à la France. » Le duc de Guise ayant cessé de parler, le connétable se leva. C'est le duc de Montmorency, âgé de quatre-vingt-six ans : « Dieu vient de faire éclater un grand miracle, a-t-il dit, par la sagesse de la leine ; miracle remarquable même parmi les grâces et les protections si visiblement accordées par le Très-Haut à la couronne de France. C'est toujours à l'époque des plus grands malheurs, au moment où l'État sembloit sur le penchant de sa ruine, que la main de Dieu l'a soutenu et l'a remis dans un état de puissance et d'union où il peut braver les nouvelles attaques et les nouveaux malheurs auxquels le cours de ses destinées l'expose.... » Ce qu'il y a eu de plus remarquable dans celte assembK'e, a été la présence de douze des principaux chefs des huguenots. Le duc de Bouillon lui-même, duc et pair de France, hérétique et prince du sang tout à la fois, a pris ensuite la parole. Son discours a laissé tout le monde dans le ravissement. Il en a été de même du duc de Lesdiguières, également l'un des huguenots les plus marquans, homme d'un grand poids et d'un grand crédit. Je vis ensuite la reine immédiatement après. Dès qu'elle m'apsrçul : « Vous me trouvez bien joyeuse, me ditelle, puisqu'il n'y a pas jusqu'aux hérétiques et aux huguenots qui ne reçoivent aujourd'hui la publication des mariages avec joie, et qui n'y découvrent des élémens do prospérité et de puissance pour le royaume. Ne tardez pas d'en informer le roi d'Espagne mon bon Irère, afin qu'il ait à se rcyouir au plus tôt de l'heureuse tournure qu'a prise cette atïaire. — N'est-ce pas toujours ainsi, madame? lui ai-je répliqué : le succès, fruit de la fermeté, n'a-t-il pas ramené les esprits les plus incrédules?»

1 Que todos se ecliasen a lo^ pics de la reyna y bcsasen tu ikrra que p.suvu.

î)on Inigo de Cardenas, tout joyeux de ce résulkit inespéré, écrit encore: « La reine rét^enlc vient d'envoyer un ambassadeur en Angleterre pour apprendre au roi de la Grande- Bretagne les mariages entre les deux couronnes de France et d'Espagne; elle a expédié également un conseiller aux princes d'Allemagne pour leur faire part du même sujet, et les assurer qu'ils n'ont point à s'oifusquer de ces alliances. La même princesse et le ministre M, de Villeroy m'ont ensuite prié d'écrire à don Balthazar de Cuniga dans le même sens. Le vieux ministre n'a pas craint de venir même deux fois à mon hôtel pour me réitérer cette prière de la part de la reine, qui paroit tenir essentiellement à cette démarche de ma part. Je viens d'apprendre qu'on négocioit en Hollande pour une assemblée générale d'hérétiques. Les huguenots françois devront s'y faire représenter par une personne de marque; ce n'est point en Hollande, mais dans une petite ville du nom d'Ulm, que doit avoir lieu celte réunion. Le fauteur de ces mouvements est le roi d'Angleterre, qui doit y envoyer un ambassadeur dans les formes. Les princes qui doivent s'y réunir sont les princes confédérés d'Allemagne. Ce que j'ai appris encore, c'est que la jalousie qu'ont inspirée au roi d'Angleterre les mariages entre les couronnes de France et d'Espagne, a été la cause de cette démonstration de sa part. Il y a un mois environ, ajoute l'ambassadeur, que le prince de Condé est parti pour aller chasser dans une de ses terres. Auparavant il avoit vu la reine et ses ministres, M. de Villeroy et le grand chancelier, et leur avoit dit qu'on le calomnioit en prétendant qu'il ne se réjouissoit pas avec tout le monde des mariages projetés entre les deux couronnes, et qu'au contraire il en éprouvoit un grand contentement. « Si je ne me mêle pas des négociations, dit-il, c'est que je m'en vais chasser dans mes bois ; mais vous ne pouvez douter de l'intérêt et de la participation que je prends à la réussite d'une pareille affaire. » Malgré ces paroles, la reine a paru fort piquée de ce départ, et lorsqu'on lui a dit plus tard qu'il convenoit qu'elle rappelât le prince de Condé, afin qu'il assistât aux négociations, au moins en sa qualité de prince du sang : «Je n'en ferai rien, a-t-elledit, car le prince de Condé se conduit comme un enfant, qui ne tient pas à sa réputation d'homme d'honneur et prudent.»

02 UlCilKLIF.U,

Celle active correspondance de l'ambassadeur espagnol avec" Philippe III indique que loule la pensée polilique se portail sur Talliance entre les deux couronnes. Don Inigo de Gardenas voit naître et se développer l'opposition de la haute vassalité au double mariage ; il la dénonce comme un véritable danger, la poursuivant môme dans les faiblesses de Marie de Médicis. Don Inigo est tout iniluent auprès de la reine; ses conseils sont écoutés; chaque pas que fait la négociation pour l'alliance est dû à son action; il redoute les mouvements du parti huguenot, et combat Finiluence anglaise, toute favorable à l'esprit de la réforme. Il y avait alors deux intérêts dans la balance des relations européennes par rapport à la France : l'un réformateur, lié par conséquent à FAngleterre, à TAUemagne , aux Pays-Bas protestants; l'autre tout espagnol-, dont l'ambassadeur Inigo de Gardenas était la vigilante expression. Sans doute il y a parmi ces dépêches d'inutiles détails de pompes et de fêles : ceci entrait dans les mœurs chevaleresques des Castillans, dans ces magnificences des carrousels, empruntés à l'Italie et PEspagne. Au fond, l'ambassadeur n'est préoccupé que d'affaires ; il ne voit que les questions de la Savoie, de la Navarre , et par dessus tout, le gouvernement catholique de la France. Sa mission va bientôt s'accomplir; il obtient toute plénitude d'autorité sur le conseil de régence. A ce moment l'opposition du dehors grandit et éclate par la prise -d'armes des hauts féodaux sous le prince de Condé.

Page 1