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.du roi l'autorisation de liiirc anèlor le maivclial do Marillac, frère du garde-des-sceaux, l'homme de guerre de Marie de Médicis, comme le garde-des-sceaux en étaitl'homme dç robe; l'un aurait eu Tépée de connétable, l'autre la charge de premier ministre, au cas où Marie de Médicis aurait complètement triomphé. Le maréchal de Marillac commandait un corps de l'armée d'Italie, et c'était un coup d'énergie que de le faire arrêter au milieu de ses troupes par ses compagnons d'armes. Marillac avait seul levé 7,000 hommes dans la province de Champagne qu'il gouvernait, et ce corps d'armée à sa dévotion pouvait opposer une grande résistance au moment où l'on chercherait à s'emparer de son chef. Dans ces circonstances, le cardinal de Richelieu obtint une lettre spéciale du roi, adressée intimement au maréchal de Schomberg, qui commandait conjointement avec Marillac un corps d'armée d'Italie. « Mon cousin, le maréchal de Marillac a écrit ici des lettres très insolentes contre vous; mais il y a bien pis, je désire m'en assurer. J'écris au sieur du Rallier qu'il l'arrête dans la Savoie, s'il y passe, et que je me suis confié en vous comme en lui de cette affaire. Si vous jugez qu'il ait pris un autre chemin, je vous prie de le faire arrêter vous-même. Je m'assure qu'il n'y a personne en mon armée qui ne vous obéisse quand ils verront la présente. P. S. Le porteur ne sait aucune chose de ce qu'il vous porte. Mon cousin, je vous prie, sur tous les plaisirs que vous me sauriez faire, ne manquer à exécuter ce que dessus. » Cette commission si importante, car il s'agissait d'arrêter un maréchal à la tète d'une armée, fut exécutée sans résistance. Les maréchaux de Schomberg et de La Force lurent plusieurs fois la lettre de cachet, ne s'expliquant pas quels pouvaient être les motifs de cette mesure. Ils voyaient bien que le roi y mettait une grande importance, Louis avait écrit une seconde fois en marge de la lettre : « Mon cousin, vous ne manquerez pas d'arrêter le maréchal de Marillac; il y va du bien de mon service et de votre justification. » Les deux maréchaux de La Force et de Schomberg se concertèrent, et, à la suite d'un conseil privé, Marillac fut arrêté par le maréchal de La Force : « Monsieur, je suis votre ami, vous n'en pouvez pas douter, lui dit-il ; je vous conjure, en celle qualité,
de recevoir les ordres du roi sans murmures : peut-être cela'" ne serca rien. » Le maréchal de Marillac, étonné d'abord, obéit; il remit son épée, et en confia la garde à quelques exempts du camp. Si Marillac avait montré un peu de fermeté, il eût pu compromettre le sort de l'armée d'Italie, toute pleine de ses parents et serviteurs ; mais le prestige de l'autorité royale était si grand encore qu'il éblouissait les plus hardis : on n'osait point résister à des ordres écrits de la main du souverain même. Richelieu, en toutes ces grandes affaires, se gardait d'intervenir personnellement; il employait le nom et le scel du roi ^
La disgrâce de la famille de Marillac devait exciter au plus haut point les ressentiments de Marie de Médicis : Tordre du cardinal atteignait ses plus zélés serviteurs ; la reine-mère s'en exphquait hautement à la cour au milieu de cette ligue de la famille royale contre le ministre. Anne d'Autriche, réléguée dans les appartements d'intérieur, voyait avec dépit mademoiselle de Hautefort prendre de l'ascendant sur Tesprit du roi. C'était un amour tendre et presque mystique entre celte jeune fille et Louis; on les apercevait à Saint-Germain, à Fontainebleau, parmi les plus hauts taillis, se mirer l'un dans l'autre, pour me servir de la galante expression de M. de Balzac. Anne d'Autriche, toujours stérile, voyait à peine le roi et s'en plaignait dans ses dépits : vivement rapprochée de la reinemère, avec qui elle échangeait ses douleurs et ses plaintes, il était né entre elles une véritable amitié maternelle et filiale. L'impérieux et faible Gaston savait aussi la tendresse de mère que lui portait Marie de Médicis. Le cardinal fit courir le bruit d'une douce intelligenee entre ce prince et Anne d'Autriche afin de réveiller les soupçons de Louis XIII et d'augmenter sa répugnance naturelle pour sa femme. Marie de Médicis, dominant par sa volonté de mère ces deux caractères d'Anne d'Autriche et de Gaston d'Orléans, entretenait avec celuici un commerce de lettres et de billets très suivi ; elle le saluait déjà comme l'héritier de la couronne de Louis XIII encore sans postérité. C'était aussi vers Marie de Médicis que devaient se tourner les inquiétudes de Richelieu, qui connaissait l'esprit vif, emporté de la reine-mère ; il savait que rien
» Collection Fonlanieu, ad ann. 1696.
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n'était plus facile que de la compromettre, et que l'important ])Our lui était de l'entraîner dans quelques démarches imprudentes, sans perdre envers elle ces rapports respectueux et soumis qu'un ministre devait avoir envers la mère du roi. Sa correspondance avec Marie de Médicis, m'ême à cette époque d'autorité et de puissance pour lui, est d'un respect, d'une obéissance obséquieuse. «Madame*, j'ai su comment mes ennemis, ou plutôt ceux de l'État, non contents de m'avoir décrié auprès de Votre Majesté, veulent encore rendre suspecte ma demeure auprès du roi, comme si je ne l'approchois que pour l'éloigner de vous et pour diviser ce que Dieu et la nature ont joint. J'espère assez en la divine bonté pour que leurs malices soient reconnues et mes actions justifiées contre la calomnie. Ce n'est pas. Madame, que je ne me tienne malheureux et coupable de ce que j'ai cessé de p'aire à Votre Majesté, et que la vie ne me soit odieuse en l'état oi^i je suis privé de vos bonnes grâces, et de cette estime que je préférois à toutes les grandeurs de la cour. Gomme je les tiens toutes de votre main libérale, aussi je les porte et rabaisse sans aucune réserve à vos pieds : excusez, Madame, votre ouvrage et votre créature; tout ce qui proviendra de votre humeur royale sera reçu de moi sans murmure, suivi de mille bénédictions. Mais, Madame, épargnez, de grâce, par cette pitié qui vous est-naturelle, la pourpre de l'Église dont vous m'avez vêtu, et qui perdra son éclat si Votre Majesté lui imprègne une si noire tache ! Je ne pense pas non plus me fortifier de l'appui du roi mon maître, ni de celui de ses officiers, ni de la mémoire de mes services passés, contre votre présente indignation ; la pensée en est criminelle et bien contraire à l'honneur que j'ai toujours fait paraître de chercher la gloire dans la fidélité et la sûreté de ma seule innocence. Je désire encore bien moins de traîner ma misérable fortune dedans la France, ou la porter dans Romey pour y voir des ruines encore plus larAentables que les miennes.* Je m'ennuierois partout où Votre Majesté ne seroit pas ; et sans la permission de la voir, je n'ai plus que celle de mourir. »
Le but du cardinal dans ses correspondances obséquieuses, était d'obtenir qu(; Marie assisterait avec lui au conseil ; or
1 Mss. Colherl, vol. col. 2, M. H. in-rol. — Mss. Fiélli,, 961)7^foI. 200.
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dans ce conseil la reine-mère ne pouvant pas toujours se contenir, éclaterait à la face de son lils, par quelques-unes de ces sorties intempestives qui à une autre époque lui avaient fait perdre tout crédit. Le cardinal avec cette tête froide, cette exactitude de vues qui le caractérisaient, notait jour par jour toutes les imprudenc.es que commettait la reine-mère, la légèreté de sa conduite, et les paroles qu'elle laissait échapper dans le palais. Ce travail était ensuite soumis au roi, qui sentait s'effacer peu à peu sa considération et son respect pour sa mère, espèce de terreur filiale qui le dominait depuis son enfance. En posant d'ailleurs dans le conseil les questions qui se rattachaient aux affaires extérieures de la France, Richelieu connaissait d'avance l'opinion de la reine-mère sur l'Espagne : Marie de Médicis était favorable à cette alliance, que le roi ret)Oussait de toutes ses forces ; la reine-mère ne cessait d'être en correspondance avec Madrid, et Richelieu avait détourné plus d'une lettre chiffrée qui le dénonçait lui, ministre, comme un homme dont la famille royale devait se débarrasser à tout prix. Cependant le père Suffren, confesseur du roi, qui inspirait une grande confiance à Marie de Médicis, fut chargé de préparer une conférence entre la reine-mère et le cardinal-ministre; on devait y convenir des bases, si ce n'est d'une union intime, au moins d'une sorte de neutralité qui laisserait chacune des parties dans la position où elle se trouvait avant la maladie du roi à Lyon. Le cardinal de Richelieu proposait de mettre en liberté le maréchal de Marillac, pourvu que la reine-mère reprît à son service la marquise de Gomballet et M. de La Meillerays ; moyennant ces concessions mutuelles, la trêve serait signée. Des difficultés s'élevèrent de part et d'autre ; tout ce qu'on put obtenir de -la reine-mère, ce fut qu'elle assistât comme par le passé aux" conseils qui se tenaient en présence du roi. Cette concession était un véritable piège : quelles questions devaient être présentées au conseil? Richelieu proposa de rendre la liberté à M. de Vendôme, bâtard de Henri IV, sorte d'outrage qu'on jetait à la face de Marie de Médicis; non seulement on humiliait ainsi l'épouse légitime* mais encore Richelieu blessait les souvenirs de la reine-mère, qui avait conseillé l'arrestation du duc de Vendôme.
La seconde mesure proposée au conseil était une quasi-rupture avec l'Espagne; on voulait éloigner de la cour la comtesse du Fargis, dame d'atour d'Anne d'Autriche; et le marquis de Mirabol, ambassadeur d'Espagne, ne devait plus désormais être admis auprès de la reine Anne d'Autriche, alors retirée au Valde-Gràce. En engageant ainsi la reine-mère à voter ces différents articles, le but du cardinal était de la brouiller avec Anne d'Autriche, de la séparer de cette intimité qui créait contre le ministre une grande force à la cour. Marie de Médicis se laissa tromper et adhéra aux propositions du cardinal, car pauvre tête politique, elle n'envisageait pas avec assez de sangfroid les pièges qu'on lui tendait. Richelieu séparait aussi le duc d'Orléans de l'intrigue de famille; il avait gagné Puylaurens, le favori de Monsieur, Bt le président Lecoigneux son homme d'affaires, l'un par la promesse d'un duché-pairie, l'autre par celle du cardinalat.
Toutes ces mesures, que l'habileté du ministre préparait, ne pouvaient cependant avoir une longue durée : les haines et les ressentiments étaient trop profonds. Anne d'Autriche se refusant d'obéir aux ordres du cardinal, avait continué à recevoir en secret l'ambassadeur d'Espagne, marquis de Mirabel, lequel quittait sa voiture non loin du Val-deGràce, et se rendait à pied aux entrevues mystérieuses avec la reine régnante. Ces entrevues n'étaient point ignorées de Richelieu qui les dénonçait au roi en chaque conseil. Marie de Médicis faisait assurer a la reine Anne d'Autriche qu'elle n'avait point oublié les intérêts communs. Toujours Italienne, la reine-mère s'écriait en colère : « Je me dojmerai i)lutôt au diable que de ne pas me venger de cet homme-là. » Le cardinal de Richelieu croyait avoir obtenu une victoire décisive en se rapprochant de Gaston d'Orléans ; mais pouvait-on compter le moins du monde sur cet esprit impétueux? Monsieur avait fait les plus grandes protestations au^roi dans une entrevue à Versailles ; il avait promis surtout de se séparer de la reine-mère, dans son opposition contre la puissance haute et absolue du premier ministre. Promesse vaine : Gaston était toujours le bien-aimé de Marie de Médicis et d'Anne d'Autriche avec laquelle le jeune prince passait de longues heures au Val-de-Gràce, ainsi quelerappor-
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lent les demoiselles d'honneur de la reine de France. L'esprit chevaleresque du duc d'Orléans s'indignait des mauvais traitements que le cardinal faisait éprouver à Tinfante sa bellesœur; plus d'une fois il l'avait trouvée les yeux baignés de larmes, les poings fermés et s'écriant : «Non, je ne crains plus rien ; on m'a fait tout le pis qu'on a pu ; je sais dorénavant comment me conduire avec le maudit cardinal ; je vois bien que je parle trop ; je ne veux plus rien dire. » Gaston avait promis de venger la reine outragée.
C'était le dernier jour de décembre 1650; le temps était froid, et le cardinal s'était placé tout le jour sur sa chaise longue, bien couvert et calfeutré, lorsqu'on annonça la visite inopinée de Monsieur, suivi d'une longue file de gentilshonimes. Richelieu fut tout à la ibis surpris et effrayé ; il se souvenait du projet que Monsieur avait conçu à une autre époque. Les gentilshommes n'avaient-ils pas voulu le daguer à coups d'épée? Richelieu se leva sur-le-champ et vint au-devant de Gaston, qui, le saluant à peine, lui dit: «C'est malgré moi que j'ai juré naguère d'être votre ami; je brise ce serment, je ne puis le tenir envers un homme de votre sorte ; vous outragez la reine ma mère. » , et aussitôt les gentilshommes firent quelques gestes comme pour la venger. Richelieu muet, sans mouvement, salua, baissa la tête et son corps comme pour demander grâce. Gaston continua: «Quant à moi, vous me traitez avec par trop d'insolence, homme de rien que vous êtes ! vous mériteriez que je vous châtiasse comme un valet » Et Gaston leva encore une fois la main. « Votre qualité seule de prêtre me retient ; » et tous les gentilshommes qui accompagnaient le prince fixaient les yeux sur lui pour savoir ce qu'ils devaient faire, et s'ils devaient se débarrasser du cardinal par quelques coups d'épée. «Je t'épargne, monsignor, ajouta Gaston en se moquant, mais prends garde, car rien ne te garantira pour l'avenir des châtiments réservés à ceux qui outragent des gens de notre quahté. » Richelieu, le visage pâle, se confondait en signes de soumissions, dans la crainte d'irriter davantage le fougueux jeune homme; on voyait ses yeux s'animer et renaître à mesure qu'il accompagnait Monsieur se retirant plein de colère vers la porte et accablant d'injui'cs le cardinal-ministre : aussi,
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lonqu'il eut tenu i'étrier à Gaston et qu'il le vit s'éloigner, il ne put s'empêcher de dire : «Je dois un ex voto à Notre-Dame pour en avoir échappe si belle ; mais tout ce monde-là me le payera.»
Dans sa conversation avec le cardinal, Monsieur avait déclaré hautement qu'il allait se retirer dans son apanage, pour Ghe là prendre les armes contre l'autorité du ministre : véritable manifeste de guerre que l'Espagne accueillit avec une expression de joie. « Le cardinal-ministre, écrit le marquis de Mirabel au conseil deCastille, n'a pas tardé de rendre compte au roi de cette visite cavalière. Louis XIII, qui éloit dans une maison de plaisance à quatre lieues de Paris, est arrivée aussitôt dans la capitale. A peine Sa Majesté avait-elle mis pied à terre, qu'elle s'est rendue à la demeure du cardinal, qui a dit tout d'abord, en apercevant le roi : « Sire, les seuls ennemis de l'État et les miens sont ceux qui veulent troubler le royaume, ceux pour lesquels je suis un obstacle au tort qu'ils pourroient porter à votre service ; cependant je ne balancerai, je me réjouirai même, nouveau Jonas, de me précipiter à la m.er pour sauver le vaisseau de l'État. — Laissez faire et dire vos ennemis, a répondu le roi ; ne craignez rien, car je suis décidé à vous défendre envers et contre tous, au prix de mon sang et par la valeur de mon épée'.)) Aussitôt, et sans désemparer, il a convoqué, dans rhôlel même du cardinal, le conseil des ministres, qui a duré plus de deux heures. En sortant, le roi s'est rendu immédiatement dans les appartements de sa mère, et là, avec des paroles pleines d'aigreur, il lui a reproché le départ du duc d'Orléans, dont il a prétendu qu'elle étoit cause. La reine lui a répondu assez tranquillement que le duc d'Orléans ne l'avoit pas prévenue de son départ ; que, quant aux autres reproches qu'il lui adrcssoit, elle savoitde (|uelle part ils venoient et à qui elle devoit s'en prendre. Le roi n'a pas paru satisfait de cette réponse, et, pour montrer qu'il veut se séparer d» la reine sa mère, il dit hautement qu'il va à Gompiègne sans elle, et seulement avec la reine-infante. On pense, malgré tout cela, que la reine-mère suivra la cour, à moins que les intrigues du cardinal ne prévalent sur de hautes convenances. »
^ Cou su espmtn ij rou su snutjnd le. (Icfendcnu de toclos. (Arch. de Sim.)
MAZAKIN Kl LA rii()M)K. 'iM
Mario de Médicis niait qu'elle eût agi d(! complicité pgur la retraite de Monsieur en son apanage. Cependant Gaston n'a-^ vait rien de caché pour sa mère; sa fuite avait été concertée avec elle chez la princesse de Gonti , et le roi en était persuadé. Richelieu aurait pu profiter de ces ressentiments de Louis XIIÏ pour demander Texil delà reine-mère; mais il aimait mieux agir avec prudence : «Que me servira de reléguer Madame dans une ville de province? mieux vaut la tenir dans un château royal ; et puisque Votre Majesté veut aller à Compiègne, la reine sa mère l'accompagner-a, et c'est là que nous pourrons nous résoudre à quelques coups décisifs. » Dans ce voyage on chercha vainement encore à rapprocher la reine du cardinal ; jamais elle ne voulut y consentir. Il y a des époques où les caractères aventureux et profondérhent ulcérés sont décidés aux hostilités ouvertes; rien ne peut alors les détourner de leur préoccupation.
Dans cette disposition d'esprit la cour arriva à Compiègne. Ici libre de toute surveillance, et de cette opinion de Paris et du parlement que Ton craignait toujours, sur Tordre de Richelieu, le conseil se réunit en présence du roi. Le garde-des-sceaux Chateauneuf, si dévoué au cardinal, présenta un rapport fort détaillé sur les relations du roi et de sa mère : «Que n'a voit-on pas fait pour elle! on l'avoit invitée à venir assister le roi en ses conseils; sa haine contre le cardinal l'en avoit empêchée. Ne savoit-on pas ses liaisons secrètes avec l'ambassadeur d'Espagne et avec Monsieur, tout prêt à sortir du royaume? il y avoit donc* nécessité de prendre un parti contre elle.» Après avoir écouté ce rapport, Richelieu ne voulut point donner son avis : «Je ne puis, s'écria-t-il, exprimer une opinion dans une affaire où je suis si intéressé; peut-être est-il utile au bien de l'État que je me sacrifie; ma retraite pourrait amener la réconciliation des membres de la famille royale, et ce seroit un grand bien.» En s'exprimant ainsi, Richelieu connaissait d'avance l'opinion du roi; il ne se compromettait pas, et pouvait attendre ses desseins. Quand un homme d'État veut obtenir une mesure de force, il doit d'abord se poser comme un caractère désintéressé prêt à sacrifier sa place à ses convictions. Ceci lui crée une puissance d'opinion, car il semble dominé
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par une grande pensée indépendante de tout intérêt personnel. Louis XIII en elîet ordonna à Richelieu d'opiner comme les autres ministres; et alors le cardinal déclara que les circonstances étaient tellement graves, qu'il croyait de la sûreté de l'État d'éloigner la reine-mère de la cour et de ses partisans; il lui paraissait aussi essentiel d'arrêter ou de frapper de Texii certains personnages qui avaient joué un rôle dans toutes les précédentes intrigues. Richelieu en donna la liste ; elle comprenait le maréchal de Bassompierre, dont le ministre n'avait pas oublié la toute récente infidélité. L'abbé de Foix et le médecin Vautier, confidents de la reine-mère, durent être aussi arrêtés-; on destina à l'exil la princesse de Gonti, les duchesses d'Elbœuf, d'Ognano, de Lesdiguières et deRoannès; on laisserait la reine-mère à Compiègne, sous la garde du maréchal d'Estrées, qui commandait près de mille hommes, non compris cinquante gens d'armes et cinquante chevau-légers ; le roi quitterait sur-le-champ Compiègne, abandonnant sa mère à celte sorte de captivité. Quant à l'infante reine Anne d'Autriche, Louis XIII devait la ramener à Paris, pour la séparer ainsi de Marie de Médicis.
Tous ces ordres furent exécutés : Louis XIII, debout le 23 février à trois heures du matin, manda le père Suffren et lui dit : « Quand la reine ma mère sera éveillée, ne manquez pas de lui rapporter que je regrette de partir sans lui dire adieu; dans peu de jours, je lui ferai savoir mes intentions par M. de La Ville-aux-Clercs. » Aussitôt le garde-des-sceaux Chateauneuf se rendit à l'autre aile du palais où dormait d'un profond sommeil Anne d'Autriche; il frappa à la porte drapée pour se faire entendre d'une des suivantes; et quand celle-ci s'éveilla, le garde-des-sceaux lui dit : «Informez Sa Majesté que j'ai à lui parler sur-le-champ de la part du roi. » Une fille d'honneur vint rapporter à la reine toute effrayée les paroles du ministre : «Mais que veut donc le roi de si bonne heure, dit la reine?» Et Chateauneuf fut immédiatement introduit : «Voici mes ordres, ajouta le garde-des-sceaux : le roi a jugé que pour le bien de l'État il falloit laisser à Compiègne la reine sa mère en compagnie du maréchal d'Estrées. Madame, gardez-vous de la voir ; venez promplcment trouver Sa Majegté aux Capucins, où
eilo vous altcnd.» Sur-le-cliamp la reine Anne d'Autriche fit prévenir Marie de Médicis de ce qui se passait : « Qu'elle accoure me parler, répondit la mère du roi. » Et Anne d'Autriche y vint en robe de chambre, presque nue; elle la trouva dans son lit, assise sur son séant, et étreignant fortement ses genoux de ses bras, dans un accès de contraction et de colère : « Ah ! ma fille, dit-elle, en voyant Anne d'Autriche, je suis prisonnière ou morte : le roi me laisse-t-il ici? que veut-il faire de moi ? » Et Anne d'Autriche sanglotant lui répondit : « Tout ce que j'ai appris, c'est qu'il faut vous quitter, et je n'ai pas une minute, car le roi m'attend aux Capucins. » Et pendant ce temps elle continuait sa toilette, passait ses bas, et la reinemère l'aidait à agrafer sa robe et à serrer sa taille. Anne d'Autriche quitta ensuite en toute hâte Marie de Médicis, et vint trouver le roi qui l'attendait avec une grande impatience. Au lieu de sa dame d'atour ordinaire, la comtesse du Fargis, Louis XIII lui présenta madame de La Flotte, grand'mère de mademoiselle de Hautefort, que le roi aimait tant; mademoiselle de Hautefort elle-même prit bientôt sa place à la toilette de la reine, comme seconde dame d'atour. Il fallait voir Marie de Médicis se dépiter après le départ de son fils. Qu'allait-on faire d'elle? quels seraient les ordres que le roi allait lui mander? Le lendemain, un huissier de cabinet lui porta une lettre autographe du roi: «Madame, lui disait-il, je suis parti de Compiègne sans vous dire adieu, pour éviter le désagrément de vous faire une prière qui pourroit vous causer quelque déplaisir; je voulois vous prier de vous retirer pour quelque temps au château de Moulins, que vous aviez choisi vous-même pour votre demeure, après la mort du feu roi. Conformément à votre contrat de mariage, vous y serez, madame ma mère, en toute liberté, vous et votre maison. Votre éloignement me cause un véritable regret, et le bien de mon État m'ordonne de me séparer de vous '. Louis. »
Quand elle lut cette lettre, en présence du maréchal d'Estrées, Marie s'écria, tout émue: «Voilà que le roi m'ordonne d'aller à Moulins! Suis-je assez malheureuse d'avoir la disgrâce du roi sans la mériter! Pourquoi, ajouta-t-elle, m'a-t-on ôté mon
1 Ms?. de Bc'lhune, ann. IG3I.
iTKHlecin cl mos gcntilslionini(3S? Si le roi mon fils veut devancer la lin de mes jours, il n'a qu'à me tenir enfermée. Il est bien étrange, ajoutait-elle, qu'étant mère du roi, je sois soumise aux volontés de ses serviteurs. Dieu me fera justice. Mon fils a un bon naturel, et je dois ces persécutions aux haines du cardinal.» Puis, sanglotant, la reine reprit : «Je sais pourquoi on m'envoie à Moulins, c'est que de là il sera plus facile de me renvoyer ensuite en Italie ; mais soyez sûr, maréchal d'Estrées, que je me laisserai plutôt tirer de mon lit toute nue que d'y consentir volontairement.)) Et ici La Ville-aux-Clercs l'arrêtant, dit : « Madame, si l'on avoit intention de vous manquer de respect, pourquoi ne l'auroit-on pas fait à Compiègne? »
Le maréchal d'Estrées, en effet, et M. de La Ville-aux-Glercs, étaient chargés d'une mission pénible : garder la reine-mère avec tout le respect possible, et néanmoins l'empêcher de se réunir à Gaston d'Orléans, qui, de son apanage, était déjà passé en Lorraine, poursuivi par les troupes du roi. Il fallait également obliger Marie d'aller à Moulins, lieu d'exil, ce qu'elle ne voulait subir d'aucune façon, et pouvait-on violenter la mère du roi? Le maréchal d'Estrées écrivait jour par jour au cardinal toutes les difficultés de sa position, et les entêtements surtout de la reine-mère : « Je la connois bien, répondait le cardinal : mais agissez, pressez-la, et vous en viendrez à bout. )) Le temps n'était point venu où la fierté de Marie de Médicis devait s'abaisser devant la robe du cardinal ; elle avait encore des chances à essayer, et dans les guerres personnelles, ce n'est qu'après avoir tout osé qu'on arrive aux actes de soumission et de déférence envers son ennemi politique'.
Dès que la bourgeoisie adoptait vivement une cause, il était bien rare que le parlement ne se posât pas comme un appui. La grande cour judiciaire siégeant au palais était toute empreinte de l'esprit des classes moyennes. Marie de Médicis et son fils Gaston étaient chéris des praticiens, des clercs de la bazoche, de messieurs de la grande chambre et des Tournelles. Gaston, ayant toujours eu grande déférence pour l'autorité du parlement, avait, parmi ses conseils, le président Lecoigneux,
1 On trouve une lettre fort méprisante pour Richelieu de la reine d'Espagne à eamère Marie de Médicis. (Archives de Simancas, cote A.)
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un (les meml)rcs influents de la cour; Puylaurens, en relation avec les conseillers, clercs et présidents à mortier, leur portait les paroles de Monsieur aux grands jours. La majorité parlementaire avait promis aide à Gaston d'Orléans, qui cherchait à lever des troupes dans le royaume, pour les opposer aux armées du cardinal. Les commissions délivrées par Monsieur offrent un haut caractère de curiosité, parce qu'elles font connaître à quel point les haines étaient arrivées. On ne faisait pas un paB alors sans qu'aussitôt on ne publiât un manifeste ; temps de pamphlets et de bavardage ^ La bourgeoisie aime cette politique, qui s'écrit, se proclame ou s'indigne à chaque acte un peu hardi ; et le président Lecoigneux, rédacteur de tous les manifestes de Monsieur, le savait bien. Gaston, fils de France, disait : « L'ambition prodigieuse et l'audace effroyable du cardinal de Richelieu sont arrivées à tels excès qu'il n'y a personne qui ne connoisse le dessein formé qu'il a d'envahir la France, et l'état où il a réduit la personne du roi, notre trôshonoré seigneur et frère; celle de la reine, notre très-honorée dame et mère; la nôtre, le pauvre peuple, et généralement tout le royaume, pour acheminer son entreprise. Aussi serionsnous indigne de la naissance que Dieu nous a donnée, trahirions-nous notre confiance et serions-nous insensible à notre devoir, aux nécessités et clameurs publiques, et aux vœux communs de tous les gens de bien, si nous avions si peu de cœur et de vertu de manquer au public et à nous-même en une occasion si importante. Nous avons donc jugé nécessaire, pour parvenir à une fin si juste et si sainte, de prendre les armes sous le nom et autorité du roi, noire seigneur et frère, contre le cardinal Richelieu, tyran et usurpateur de la couronne...»
Des commissions, déléguées par centaines, étaient jetées dans chaque province aux partisans les plus connus de la cause de Monsieur, pour prendre les armes ; mais il aurait fallu une plus grande activité que celle de Gaston d'Orléans pour que de tels ordres pussent recevoir une exécution facile. Les levées nombreuses de gens de guerre exigeaient de l'argent, une grande promptitude de moyens et d'exécution : Gaston ne put donc réussir sur le territoire de France, à une prise d'armes, et une fois encore il alla chercher reliaile et appui
aiipiès du duc de Lorraine. L'Espagne avait insinué au duc, si di'vout' à ses intérêts, qu'elle verrait avec plaisir qu'on accueillit à Nancy Gaston d'Orléans avec toute la pompe que le duc mettrait à recevoir le roi d'Espagne même, s'il visitait la Lorraine.
En arrivant à Nancy, Gaston se hâta de faire connaître ses intentions et d'expliquer sa fuite du royaume. Monsieur et Marie de Médicis, très populaires à Paris, étaient considérés comme les organes de l'opposition contre le cardinal, et c'est ce qui les rendait l'idole de tous les hommes inquiets de la magistrature. Richelieu, essayant un coup de force, avait requis arrêt du parlement, non point contre Gaston lui-même, mais contre ses complices et fauteurs. Le parlement refusa l'arrêt et l'enregistrement de la déclaration de lèse-majesté, sous le prétexte qu'il existait une requête et protestation de Monsieur, motif de forme qu'on élevait jusqu'à l'opposition I)Olilique K «Supplie humblement Gaston, fils de France, duc d'Orléans, disant qu'encore qu'il soit notoire que Jean-Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, ait entrepris à force ouverte sur sa personne en suite de la détention de la reine sa mère, et qu'ainsi il soit coupable de sa sortie hors du royaume; néanmoins il a été si artificieux et si méchant que de faire expédier une déclaration adressée au parlement de Bourgogne, remplie de divers faits qu'il a supposés contre l'honneur et la réputation dudit seigneur, et par laquelle il le fait blâmer d'être sorti volontairement de la France , atin de troubler le repos public, et fait déclarer en conséquence ceux qui sont près de lui, même ses principaux domestiques qui doivent être inséparables de sa personne, criminels de lèse-majesté, et jeter sur autrui le crime qu'il a commis par celte violence, et pour couvrir aussi et acheminer par ce moyen le dessein qu'il a d'entreprendre sur la personne dudit sieur duc , sur celle de la reine sa mère, ensuite sur celle du roi, et finalement envahir la France ou la meilleure partie d'icelle ; et d'autant qu'il importe grandement que le ministère de la justice ne serve point par surprise à avancer les sinistres intentions du cardinal, et qu'au contraire il doit être employé principalement
* Copie d'une requ<'te envoyée à MM, du jmilcmenl. Paris, 1637, dans KoiUanicu, cet, 48l-i82.
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pour les dulruire, vu qu'elles tendent à la ruine de la maison royale et de l'Élat; ce considéré, Messieurs, il vous plaise donner acte audit seigneur duc de ce qu'il déclare que Teiitreprise et violente persécution dudit cardinal contre sa personne est la cause de sa sortie hors du royaume, et qu'il n'y a un seul des nommés en la déclaration du cardinal, ni aucun autre qui y ait contribué. Et vous ferez justice. Gaston \ »
Monsieur grandissait par ces actes l'autorité du parlement, et lui reconnaissait un véritable pouvoir politique. Richelieu aurait voulu empocher toute publication de telles pièces, qui fortifiaient les haines; maison les répandait à profusion dans les rues de Paris, dans les parloirs aux bourgeois, malgré toutes les défenses. Richelieu résolut donc de les réfuter en dénonçant la rage des auteurs de telles calomnies, « car Monsieur n'avoit-il pas reçu le meilleur traitement du Roi? G'étoient donc des fauteurs de troubles qui prenoient le nom de Monsieur pour tourmenter la chose publi(iue'*. »
A sa protestation publique, Gaston ajoutait, dans une lettre spéciale aux parlementaires : « Messieurs , il n'y a point d'homme de bon sens qui, considérant la procédure du cardinal de Richelieu, ne juge bien quelles sont ses intentions, même jusqu'à quel point va son ambition. Il n'y a aussi personne si peu raisonnable qui voyant la violence dont il me poursuit, ne connoisse qu'il s'attache aujourd'hui à me faire périr pour avancer ses pernicieux desseins; j'ai voulu faire encore un dernier elfort sur le bon naturel de Sa Majesté par une ample dépêche, pour la conjurer de me rappeler dans son royaume, de ne point consentir à mon oppression, pour lui faire voir ce qu'elle a à craindre dudit cardinal aussi bien que moi, et l'exciter à y pourvoir par des remèdes convenables. Or, comme je ne lui puis directement faire tenir cette lettre, d'autant que le cardinal a fait emprisonner celui qui avoit porté la dernière à Sa Majesté, je suis contraint d'avoir recours à vous, auquel le cardinal ne peut fermer l'accès vers Sa Majesté, pour vous adresser la dépèche que je lui écris, laquelle je vous prie de lui faire présenter; vous lui rendrez en cela un
* Ms?. Dnpiiy, vol. xciv.
- Monsieur était do connivence avec les Espagnols. Arch. <1e Sim., A 28.)
i3S RICHELIEU,
notable service, vu qu'elle contient divers faits dont il importe grandement à Sa Majesté d'être informée ; de ma part je suis résolu de déférer entièrement à vos avis, et de me porter en cette occasion à tout ce que vous estimerez que je doive faire pour le service du roi mon seigneur et pour le bien public ; auxquels sachant que vous référez vos principaux soins, j'estime superflu de vous les recommander davantage '. »
Ces requêtes et mémoires du duc d'Orléans avaient une grande popularité à Paris; on trouvait la conduite de Richelieu et de Louis XIII envers la reine Marie de Médicis, odieuse; plus d'un gentilhomme en avait écrit au roi pour le supplier d'adoucir ses rigueurs envers celle qui lui avait donné le jour; le vieux Sully intervenait lui-môme pour apaiser de son expérience les ressentiments dans la maison royale. Ce soulèvement de l'opinion publique inquiétait le cardinal; il reconnut la nécessité d'exposer les motifs qui déterminaient le roi à suivre cette conduite. La bourgeoisie de Paris était une classe respectée et importante dans l'État ; Richelieu ne voulait point perdre l'appui de l'Hôtel-de-Ville ; et comme il se faisait beaucoup de versions sur ce qui s'était passé à Gompiègne, il inspira au roi d'écrire de sa main à MM. les échevins de Paris pour indiquer précisément les efforts de conciliation qu'il avait faits afin d'éviter une lutte dans le sein même de sa famille : « Très chers et bien amés, disait Louis, après avoir abattu la rébellion de La Rochelle et de toutes les villes qui lui adhéroient, rétabli la religion catholique en toutes les provinces de notre royaume, secouru par deux fois nos alliés en Italie, et remporté des avantages qui nous mettent en état de ne porter envie à nos prédécesseurs, quelques divisions domestiques, méditées par de mauvais esprits, nous ont empêché de jouir de la tranquillité que nous devions nous promettre avec raison. Et parce qu'on avait aigri la reine, notre très honorée dame et mère, contre notre très cher et bien aimé cousin le cardinal de Richelieu, il n'y a instance que nous n'ayons faites, prières ni supplications que nous n'ayons employées pour adoucir son esprit; notre cousin, reconnaissant ce qu'il lui doit par toutes sortes de considérations, a fait ce
1 MàB. Dupuy, vol. xciv.
MAZAUIN ET LA FRONDE. i;jO
qu'il a pu pour sa satisfaction, se soumettant avec toute riiumilité possible et tous les respects imaginables; la révérence qu'il a pour elle l'a môme porté jusqu'à ce point de nous supplier et presser diverses fois de trouver bon qu'il se relirai du maniement de nos affaires ; mais Futilité de ses services passés et l'intérêt de notre autorité ne nous a pas seulement permis de penser à lui accorder. Nous n'avons d'autre part rien omis pour contenter l'esprit de notre très cher et amé frère le duc d'Orléans, et de ceux qui ont le principal pouvoir auprès de lui, mais tout cela n'a pas empêché qu'ils ne l'aient fait sortir de la cour. Après une longue patience, nous sommes venus en cette ville de Compiègne, afin que la reine, bien intentionnée de soi-même, pensât plus facilement aux moyens justes et raisonnables pour arrêter le cours des factions qui se formoient en notre État, ce dont nous l'avons fait supplier par nos principaux ministres, sans qu'elle ait voulu y entendre ; nous espérons que la bonté de son naturel ramènera son esprit et' le réunira bientôt à nous, et nous le demandons à Dieu de tout notre cœur i. »
Pans était fortement agité par une multitude de pamphlets que les partisans de Monsieur répandaient dans les parloirs aux bourgeois, sous la porte des hôtels^ car l'opposition parlementaire ne pouvait souffrir la conduite du cardinal. Le roi avait quitté sa capitale pour se mettre à la tête de l'armée qui poursuivait son frère dans la Bourgogne ; dès son arrivée à Dijon, il avait fait enregistrer au parlement une déclaration pour crime de lèse-majesté contre le comte de Moret, les ducs de Bellegarde, d'Elbœuf etdeRoannes, les sieurs Lecoigneux, Puylaurens et le père Chanteloube. Quand Monsieur eut quitté la France pour s'établir en Lorraine, le roi vint à Paris pour faire enregistrer de nouveau l'édit de lèse-majesté contre les complices de Monsieur au parlement, toujours sous l'influence de l'opinion publique. Il y avait parenté entre la bourgeoisie et les conseillers ; quand la bonne ville ne voulait pas quelque chose, il était rare que son parlement eût une opinion opposée. Gaston d'Orléans et la reine-mère étaient chéris et respectés dans toutes les chambres : lors donc que le garde-des-
ï ?3 iévncr 1631. Fonlanicu, porlefeuilies n° 479 et 480.
iiO HICHELIEU,
sceaux eut envoyé l'édit aux parlementaires, ces chambres ne voulurent point procéder à renregistrement : 1° parce que cette déclaration avait été d'abord adressée à un autre parlement que celui de Paris ; 2° parce qu'on y déclarait nommément criminel de lèse-majesté un président (Lecoigneux), qui se trouvait condamné sans avoir été entendu; 5" parce que la déclaration concernait la personne de Monsieur, dont les intérêts avaient été chers à la compagnie ; 4" enfin, parce que les propres officiers de la maison, obligés par leur charge à demeurer près de sa personne , y étaient déclarés criminels de lèse-majesté pour avoir suivi leur maître. Le parlement eut deux avis, partagés par un même nombre de voix : l'un consistait à présenter ces articles comme simples remontrances, et par conséquent à se soumettre en définitive à l'autorité du roi ; le second tendait à soutenir ces articles comme un véritable arrêt de justice, qui entraînait avec lui-même le refus d'enregistrement. Une petite minorité, toute dévouée au ministrecardinal sous le président Lejay, voulait qu'on rejetât purement et simplement la requête de Monsieur. Le caractère de Richelieu ne pouvait souffrir de tels obstacles ,- le ministre, expression d'une volonté absolue, ne devait point subir ces petites oppositions; il avait brisé la ligue des huguenots, vaincu les Espagnols en Italie, forcé la reine-mère et Monsieur à se retirer de la cour, serait-il maintenant arrêté par la résistance d'un corps judiciaire? Aussi, quand le premier président vint porter cet arrêt au roi, il fut mal accueilli, et Louis XIII déclara, par l'organe de son ministre, qu'il ne voulait point de tels em[)êchements à sa volonté. Le conseil privé se réunit en séance extraordinaire; non seulement il mit en question l'arrêt du parlement, mais encore on se demanda quel cas il serait fait de toutes ces requêtes, plaintes que Gaston d'Orléans jetait dans le public: n'était-il pas à craindre à la fin que Paris même ne se rebellionnât, et qu'on vît ainsi se renouveler les scènes de désordre de la Ligue? Le conseil prit donc une mesure immédiate et pleine d'énergie. « Le roi en son conseil, assisté des princes, ducs et pairs, et principaux officiers de sa couronne, . s'étant fait représenter une requête signée Gaston, envoyée au parlement de Paris et baillée par M. Michel Iloycr à l'un dej
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conseillers de ladite cour, sous le nom de M. le duc d'Orléans ; S. M. a ordonné que ladite requête sera supprimée comme calomnieuse, contraire au bien de l'État et repos public. »
Quand un pouvoir se place dans les voies de Tautorité absolue, il ne peut plus s'arrêter; il faut qu'il marche, bris int ça el là tous les obstacles, et comme ces obstacles se reproduisent à l'infini, son système est une œuvre sans bornes, et qui lui impose des travaux inouïs. Cette même résistance du parlement se rencontra dans la chambre des comptes ; toutes ces corporations judiciaires se tenaient entre elles, toutes étaient sous l'influence de la bourgeoisie de Paris, et quand Richelieu ordonna la vérification de ses édits bursaux, il se passa une scène de forte résistance, conservée dans les registres de la compagnie. « Le iO février, M. le comte de Soissons, accompagné des sieurs Viguier et Lebier, conseillers d'État, ayant apporté plusieurs édits en la chambre pour être vérifiés en sa présence ; après la lecture de la commission M. Viguier dit que les édits des rois d'à présent étoient bien différens de ceux que faisoient les rois de la première race, lesquels ne portoient que toutes sortes de menaces et de rigueur : aussitôt qu'on en publioit quelqu'un il faisoit horreur au peuple, parce que les levées qui se faisoient en vertu d'iceux, n'alloient qu'à la foule et oppression des sujets, et qu'ainsi le rapportoit Grégoire de Tours; mais qu'à présent le roi y procédoit avec bien plus de douceur, et que l'intention des édits du roi n'étoit quepourle bien de la paix et le repos de ses peuples. » M. le premier président Nicolaï s'étant levé, dit : « Messieurs, il n'étoit pas besoin, pour nous faire recevoir les édits que vous nous apportez, d'employer tant d'éloquence, de nous étaler les' vertus et les louanges du roi, à nous principalement dont les innocentes . actions ont toujours tendu au bien de son service. Mais nous voyons bien que le peuple ne goûtera désormais que fâcherie et amertume, car l'argent qui viendra de ces nouveaux édits n'est point pour réussir au bien du service du roi, mais à l'avantage des courtisans, de sorte que le peuple en sera plus opprimé, et le roi n'en sera pas plus riche. Il faudroit que nous fussions cnlièremcnl stupidcsel hrbélés, que nous n'eussions autre sentiment que celui des oreilles, si on nous pouvoil per-
442 niCHKLlEU,
suader le contraire. A vrai dire, nous voilà bientôt réduits aux termes où tombèrent les sujets de l'empire romain du temps de Salvien, évêque de Marseille, lequel remarque que la paix d'alors leur étoit plus insupportable, à cause des tributs, que n'avoit été la guerre des Goths et des Vandales, contre lesquels ils avoient résisté et tenu ferme *.» Il tallait briser cette double résistance du parlement et de la cour des comptes par une suite de coups d'État. Le garde-des-sceaux vint d'abord en parlement exposer les théories de la monarchie absolue en ce qui touchait les crimes publics : « N'appartenoit-il pas au ro de publier les déclarations de lèse-majesté? » Tout échautFé de cette harangue, M. de la Vilie-aux-Clercs lut un arrêt du conseil qui cassait la délibération parlementaire avec ordre d'apporter le registre au Louvre ; et quand M'' Jean du Tillet, greffier, s'agenouilla, présentant icelui registre au roi, le prince, avec un geste de colère, déchira le feuillet qui contenait ladite délibération, et y substitua l'arrêt du conseil. De plus, trois conseillers reçurent des lettres de cachet pour l'exil. Vaines remontrances encore de la compagnie : « Sire, s'écriaient les conseillers, n'avons-nous pas toujours donné marque d'obéissance? » — Qu'on ne me parle point ici d'obéissance , reprit le roi avec cette impatience militaire qui le caractérisait; si j'avois envie de former quelqu'un à cette vertu, ce ne seroit pas dans votre compagnie que je voudrois l'envoyer, mais dans la compagnie de mes gardes, où il y a une bien autre obéissance; donnez-moi une demi-douzaine de vos jeunes et brouillons conseillers, je les dresserai bientôt avec mes mousquetaires.» Telle était la pensée d'un roi tout gentilhomme, tout expert en faits d'armes, et qui s'entendait peu aux lois, à ces formes légales, à ces résistances des corps judiciaires. Toutes remontrances cessèrent dès lors, et pour donner encore un nouvel exemple de térmeté et de force, le cardinal cassa la cour des aides de Paris, qui s'était absentée pour ne point enregistrer les édits bursaux et les exactions imposées par l'autorité royale.
Il y avait donc grande agitation à Paris, tout plein de pamphlets sur la triste querelle du roi avec Marie de Médicis sa
' Ms?. Bibliolh. royale, fonds de Saint-Germain, cot. 1564, fol. 50, ann. IGai.
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mère, et le duc d'Orléans ; tous ces lits de justice, ces grandes colères du roi contre le parlement n'étaient pas populaires. On exagérait même la situation de Marie de Médicis ; les bons bourgeois sanglotaient à l'Hôtel-de-ville quand on lisait les lettres touchantes que la reine-mère adressait de son exil au fils de ses entrailles; on se rappelait les services qu'elle lui avait rendus; et ce Richelieu, qui avait été élevé par elle, piotégé par son influence, quelle noire ingratitude ! quelle déplorable conduite ! n'était-il pas le seul mobile des dissensions qui s'étaient manifestées dans la famille royale?
A Gompiègne se passaient des scènes pénibles entre la reinemère et le maréchal d'Esfrées, à qui la garde du château élait confiée; on pressait toujours la négociation pour engager la reine à se retirer à Moulins ou k Nevers, afin qu'elle ne pût désormais exercer aucune action sur l'esprit de son fils. Marie répondait qu'elle ne sortirait que par force; elle restait couchée toute la journée, selon ses habitudes d'Italie, s'écriant encore de temps à autre : « Qu'on vienne donc m'arracher de inon lit, si on l'ose ! qu'on vienne me porter nue à Moulins pour y mourir de la peste ! » Le maréchal d'Estrées écrivait à la cour combien sa mission était difficile, et le marquis de Saint-Chaumont lui fut adjoint comme commissaire particulier, afin de déterminer la reine-mère à s'éloigner au moins de cinquante à soixante lieues de Paris : « Je n'en veux pas entendre parler, répétait la reine-mère ; vous viendriez dix fois, ce seroit la même chose ; je ne veux pas pas être conduite à travers la France comme une prisonnière, humiliée devant mes ennemis ; vous prétendez me mener en Italie, mais j'irai senza camicia, afin qu'on voie les indignités que souffre la mère du roi. » Le cardinal voulait à tout prix se débarrasser de l'influence de Marie de Médicis; or Monsieur s'était retiré en Lorraine, c'està-dire à l'étranger; en insinuant sous main à Marie de Médicis de l'imiter, on pouvait à tout jamais la compromettre, et constater ses liaisons avec les ennemis de la France. La politique du cardinal paraît être à cette époque de jeter successivement ses adversaires hors du royaume : Henri de Rohan, le chef des huguenots, servait bravement sur les galères de Venise, et acquérait au loin grande renommée ; le duc de Guise,
i4i RICHELIEU,
gouverneur de Provence, ayant l'ait mine de se rébellionner, liicliclieu avait également obtenu qu'il se retirât à Florence en renonçant à son gouvernement. Qu'était Monsieur en Lorraine, si ce n'est un transfuge à l'étranger? En y poussant Marie de Médicis, on s'épargnait des intrigues de cour, et son influence sur le roi : le cardinal allait être maître absolu des affaires, et c'est à quoi il tendait dans ses actes.
La reine-mère n'était que trop disposée à suivre ces conseili^.: elle n'avait cessé d'avoir des rapports avec l'Espagne, qui lui insinuait par l'organe du marquis de Mirabel de chercher protection et appui dans les Pays-Bas, afin de jeter le trouble et la désoiganisation en France. Dans les Pays-Bas, elle serait traitée comme la mère du roi d'Espagne, auprès de l'archiduchesse gouvernante; humiliée à la cour de Paris, elle serait exallée à Bruxelles. Marie de Médicis aimait ces fuites mystérieuses, ces actions déguisées, tout ce qui se rattachait à l'intrigue pour conquérir le pouvoir; eHe avait fui de Blois en d'autres temps, elle accepta les propositions qui lui furent faites de se retirer dans les Pays-Bas. Le cardinal, un peu complice de ce projet, diminuait les gardes à Compiègne; on se bornait à exiger de la reine parole qu'elle ne s'éloignerait point; on soupçonnait même Richelieu d'avoir fait offrir à Marie de Médicis une place forte sur la frontière, dans le but de l'accuser du crime de lèse-majesté. Enfin, quand tout fut prêt, la reinemère sortit de Compiègne, le 18 juillet à dix heures du soir, accompagnée dans sa fuite silencieuse de deux femmes de chambre, et de son chirurgien; son pesant carrosse traîné par huit mules, allait à toute bride; elle arriva le lendemain sur la frontière, à Estrun, petit village des Pays-Bas, d'où elle vint à Avesnes en pleine sûreté sous l'épée du marquis de Grèvecœur, vieux nom de la cour de Bourgogne, qui s'agenouilla devant la mère de la reine d'Espagne sa suzeraine*. Marie de Médicis passa toute la nuit à écrire. La chaleur était extrême, et le soir même, presque déshabillée, elle adressa à Louis XIII une lettre toute de sa main, afin de produire une plus grande
1 « Récit vérilable de l'évasion el fuite de la reine, mère de Sa Majesté, du pays de Compiègne, cl son arrivée es Pays-Bas espagnols ; en- ?cmhlu le nom de ceux (pii la suivoienl.» — Paris, 1G31.
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impression sur son esprit : « Monsieur mon fils, j'ai estimé que. je devois en diligence vous donner avis que je suis sortie de Compi('!i,n)e, et pour vous tenir compte des motifs que j'ai eus de le laire. Quand je n'alléguerai que la dureté de ma prison jusqu'ici, sans mettre mes larmes en ligne de compte, j'ai soutlert ce qu'une feinme de moindre condition que moi auroit bien de la peine de souffrir avec patience. A Compiègne, sous l'apparence de la liberté de promenade qu'on me laissoit, on devoit m'enlever ; on m'a envoyé divers ambassadeurs qui faisoient courir le bruit qu'ils venoient pour raccommoder les affaires; mais, ô Dieu ! de quel raccommodement ils me parloient, puisqu'il y en a de si insolens, violant le respect qui m'est dû, comme a fait le maréchal de Schomberg, de me gourmander jusques à la ruelle de mon lit. Et comme j'ai vu que mon corps diminuoit bien fort et mes forces de jour à autre s'abatloient et que l'intention du cardinal étoit de me faire mourir entre les murailles, je me suis résolue pour sauver ma vie, ma réputation, et pour donner un peu de relâche à mes maux, de me retirer à la Capelle ; mais je n'ai pu y entrer, je me suis vue poursuivie par la cavalerie, laquelle m'a contrainte de taire la valeur de trente lieues sans boire ni manger pour me sauver de ses mains ; les artifices du cardinal ont de nouveau été découverts, il a voulu me faire sortir hors de votre État qui étoit tout ce qu'il désiroit de moi. Etant donc réduite en cette extrémité, je me suis jetée en ce lieu d'Avesnes, dépendant de l'archiduchesse, ayant été contrainte de chercher en terre étrangère Tassurance de ma liberté et de ma vie. Je veux conserver ma vie pour mettre l'union et la concorde entre vous et mon fils d'Orléans que le cardinal a déjà détruit dans votre esprit par ses artifices. Vous pouvez donner remède à ce mal et Tempecher par votre bonne intelligence '. » Le roi avait à peine reçu ce message qu'il assembla son conseil sur-le-champ, et le soir même un exprès fut expédié à sa mère, porteur de cette lettre : « Madame, je suis d'autant plus fâché de la résolution que vous avez prise de vous retirer de mon État, que vous n'en aviez point de véritable sujet. La prison imaginaire, les persécutions supposées dont vous vous plaignez et les appréhensions que * l-'oNTANiEU, portefeuilles, n°' 479, 480.
"tUi niCIlELlEU, MAZAUIN ET LA FUOiNDE.
vous témoignez avoir eues à Conipiôgne de votre vie, n'ont pas plus de fondement que la poursuite que vous dites vous avoir été faite en votre retraite. Ces inventions sont un artifice semblable à la crainte qu'il y a trois mois vous feigniez avoir que je voulusse vous renvoyer en Italie, à quoi vous savez bien que je n'ai point pensé, comme les offres que je vous ai faites de diverses demeures et gouvernements de tout éloignés de ce côté-là, le témoignent assez. Telles calomnies ne me décrieront pas, grâce à Dieu, en la chrétienté, où mes actions me font assez connoître. Tout ce que vous dites de ceux qui me servent n'a pas seulement d'apparence, et je m'étonne que les auteurs de vos lettres n'aient honte de mettre en avant contre eux des choses que vous savez bien en votre conscience ne leur pouvoir être imputées. Je reconnois par beaucoup d'épreuves l'afFeciion et la sincérité de mon cousin le cardinal de Richelieu ; la religieuse obéissance qu'il me rend et le fidèle soin qu'il a de tout ce qui regarde ma personne et le bien de mon État, parlent assez pour lui. »
Ces lettres, inspirées par le cardinal de Richelieu, n'étaient point intimes; on les destinait toutes à la publicité. Jamais, à aucune époque peut-être, il n'y avait eu habitude plus complète de débats à la face des partis et des opinions; chacun avait besoin de justifier ses démarches ; la société du parlement et de la bourgeoisie était parleuse, processive ; la reine-mère, Gaston d'Orléans exposaient leur cause dans les manifestes comme on plaidait au barreau devant la grand'chambre ou aux tournelles ; ils faisaient en quelque sorte appointer leurs procès ainsi qu'aux affaires civiles et criminelles : et quelle satisfaction pour la magistrature qui ambitionnait déjà le rôle du parlement d'Angleterre I