CHAPITRE XII
CAUSES EXTÉRIEURES QUI FONT LE TRIOMPHE DU CARDINAL DE RICHELIEU. — NOUVELLES LUTTES AVEC MARIE DE MÉDICIS ET GASTON D'ORLÉANS.
Diète de Ratisbonne. — Le père Joseph négocialeur. — Tendance à l'unité allemande. — Négociations de Ricticlieu avec Gustave-Adolplie. — Intérêts des hilliériens en Allcniagne. — Invasion combinée des SuiHIois et des électeurs réformés contre la maison d'Autriche. — Lui te politique du cardinal de Richelieu, du duc d'Orléans et de Mai le de Médicis. — Prise d'armes de Gaston. — Marie de Médicis en Flandres.
Le mouvement d'intrigue qui menaçait Richelieu aurait eu pour résultat de bouleverser le système général de la politique extérieure, quand de nombreuses négociations étaient commencées et suivies par le premier ministre. Sur quelque point de l'Europe qu'on portât les yeux, on apercevait des agents actifs du cardinal, tous exécutant sa pensée et la développant avec zèle. Jamais peut-être les États ne s'étaient trouvés dans une telle complication d'intérêts; le principe de la réformation jeté dans les esprits avait pris une empreinte politique et territoriale. Au nord de la France, la Hollande luttait contre l'Empire et les Pays-Bas catholiques ; au-delà se dessinait le Danemarck tout entier dans les idées de la réformation, et qui avait également saisi les armes contre l'empereur Ferdinand. En Allemagne, l'électeur de Brandebourg, le duc de Saxe, Télecleur palatin, invoquaient les privilèges des princes impériaux et réveillaient les prétentions de la Bulle d'or et des constitutions antiques. Au nnlieu de tout cela une puissance nouvclto apparaissait : Gustave-Adolphe se montrant sur les frontières
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de la Pomcranie avec une armée de Suédois, vieilles troupes dont la force de corps, le courage, la discipline étaient renommés même parmi les braves enfants perdus des camps de France. D'une part, l'empereur qui ^oujail établir son droit suprême sous la double couronne religieuse et politique; de Fautre, les électeurs luthériens qui invoquaient Findépendance de l'Empire et de la foi ; enfin les électeurs catholiques qui se rattachaient par la foi à Funité religieuse et s'en séparaient par le droit politique. Tels étaient les éléments de discorde qui agitaient la vieille constitution impériale ; ils dominaient les alliances à Fextérieur comme le principe de la politique interne. Les empereurs de la maison d'Autriche avaient non seulement Fappui de leurs États héréditaires, mais encore des liens intimes les unissaient aux forces espagnoles, qui se déployaient sur tous les points* du monde. Les électeurs réformés avaient pour eux le roi de Danemarck, la Suède, le prince d'Orange et les États de Hollande, l'Angleterre enfin, tout absorbée qu'elle fût par les divisions intérieures. La politique de Richelieu s'as-socia bientôt à ce système de résistance au profit des électeurs ; il se fit le protecteur non seulement de la neutralité de la Bavière catholique, mais encore de la prise d'armes des princes réformés ; il sollicita l'amitié de Gustave-Adolphe, qui allait jouer un rôle si actif et si haiit sur les affaires de l'Empire.
Ferdinand portail la couronne impériale; prince ardent, préoccupé de sa puissance comme d'une mission à accomplir, il avait fait des tentatives ouvertes au profit du catholicisme ; l'a plus importante fut celle du rescrit impérial qui ordonna la restitution en faveur des Églises romaines, de tous les biens que les seigneurs et les barons avaient confisqués lors de la prédication de Luther, véritable révolution territoriale ^ Les hommes d'armes, au seizième siècle, s'étaient jetés avec avidité, en Allemagne comme en Angleterre, en Suède comme en Danemarck, sur toutes ces manses monastiques, sur tous ces gras prieurés qui faisaient la force et la richesse des Églises. Ferdinand voulait dépouiller celte race batailleuse, rendre aux clercs ce qui était aux mains des hommes maniant la lance, l'épée et le mousquet? Celte mesure excita un soulève-
1 Piilïendorf, Comm, rerum suecicat\ liv. i.
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ment universel : les électeurs proteslants s'unirent plus intimement les uns aux autres, et invoquèrent leurs alliances à l'extérieur. Gustave-Adolphe, le roi de Danemarck et le prince d'Orange étaient également invités à prendre part à une lutte qui se liait à leur existence politique comme à leur croyance religieuse. L'empereur voulut essayer ses forces, s'assurer jusqu'à quel point il pourrait compter sur l'appui des électeurs; et à cet effet il convoqua une diète à Ratisbonne, dont le but patent était de faire reconnaître son fils roi des Romains. Les diètes, grandes assemblées politiques, étaient comme un corps délibérant qui devait décider du sort de l'Allemagne. Richelieu sans se séparer officiellement de l'empereur, résolut d'envoyer des ambassadeurs auprès de la diète, sous le simple motif de terminer la question d'Italie et de Mantoue,,que la France avait prise sous sa protection. Les ambassadeurs officiels furent Léon Brûlart, de la vieille famille des secrétaires d'État, et le père Joseph lui-même, l'homme de sa confiance, ce qui indiquait toute l'importance que Richelieu mettait à connaître et à apprécier les affaires d'Allemagne. Le cardinal de Richelieu ne connaissait aucun ministre ni plénipotentiaire en Europe, comme il le dit lui-même, « capable de faire la barbe à ce capucin, quoiqu'il y eût belle prise. « La mission du père Joseph n'était point secrète et il avait des lettres de créance signées du roi pour l'empereur : «Pour rendre à Votre Majesté un témoignage très assuré du désir que nous avons de voir sortir de la diète électorale, qui doit être tenue à Ratisbonne, les bonnes résolutions qui sont attendues pour le bien de l'Empire, et pour y contribuer en tout ce qui peut dépendre de nous, outre le sieur Léon Brûlart, conseiller en notre conseil d'État, que nous envoyons notre ambassadeur extraordinaire en cette assemblée, nous avons résolu d'y .faire trouver avec lui de notre part le père Joseph, un de nos prédicateurs ordinaires, afin que, selon la confiance toute particulière que nous avons en Jui, il vous puisse faire connoitre les intentions particulières que nous avons pour le bien général des affaires. » Le père Joseph, l'image de Richelieu à la diète de Ralisb(»nne, devait favoriser l'union des princes protestants contre l'Empire, et les catholiques s'en plaignent : « On trouve fort étrange, écri-
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vent-ils, qu'un moine négocie une assemblée dans laquelle vingt-cinq princes ou villes de la communion protestante doivent à sa sollicitation de former une ligue contre les fidèles. » Chose en effet bien curieuse, tous les secrétaires du père Joseph appartenaient à l'ordre des capucins. Les affaires étaient divisées en quatre départements : le premier contenait Rome, ritalie; le second, la France; le troisième, l'Espagne et les princes catholiques; le quatrième enfin, le plus considérable, embrassait toutes les affaires des protestants d'Allemagne, les négociations avec les Provinces-Unies, les subsides accordés aux villes Anséatiques, en un mot, à tous les ennemis de l'unité catholique dans l'Empire, et le père Joseph s'en réservait: l'unique direction*.
La diète de Ratisbonne fat brillante, quoique les électeurs réformés, le duc de Saxe, le marquis de Brandebourg refusassent de s'y rendre. Là parurent le comte de Tilly, le général célèbre qui avait rempli l'Allemagne de sa renommée, et Walstein, duc de Friedland, fier représentant de l'Allemagne au moyen âge ; 600 cavaliers le suivaient dans le plus pompeux équipage; Walstein excitait la jalousie par ces hommes d'armes l'accompagnant comme un roi dans cette diète de Ratisbonne qui eut peu de résultats positifs. Les négociations du père Joseph parvinrent toutefois à réunir dans une ligue commune contre l'empereur Ferdinand les électeurs catholiques et luthériens, et préparèrent les traités de subsides qui dans l'avenir devaient créer la plus haute influence au cardinal de Richelieu sur les affaires de l'Empire. Alors une autre négociation occupait le cardinal; il s'agissait d'attirer Gustave-Adolphe à la ligue.
A des époques exceptionnelles de l'histoire, il apparaît un de ces hommes qui fracassent de leur main de fer toutes les petites combinaisons de la vieille politique ; le nom de Gustave- Adolphe retentissait déjà sur les champs de bataille. Au milieu des pompes et de la royale élégance de la noblesse de France, tandis que les gentilshommes de la cour de Louis XIII se fussent crus déshonorés s'ils avaient combattu sans leur chapeau à larges plumes, leur justaucorps richement brodé, Gustave- Adolphe se montrait dans sasimplicilérude, avec une veste grise,
' Dépecties au comte d'Avaux, Mss, Bélhune, 9319.
MA HICIlKMKi:,
une culolle d'éloiïe p^rossière, un cluipcau rond sans ornement; en un mot, dans toutes les conditions de l'école réformatrice. Esprit peu étendu, mais doué d'un courage et d'une énergie personnelle que rien ne pouvait égaler, Gustave- Adolphe chargeait à la tête de ses régiments de Suédois, luttant corps à corps; et un aventureux gentilhomme français au service de l'Empire eut l'honneur de combattre avec lui dans une mêlée et de lui arracher son chapeau. Cette simplicité de mœurs était caractéristique dans les armées de la réformation : point de faste, point de pompes; les psaumes et les chants de prières, une discipline rigoureuse, des lois militaires d'une extrême sévérité, un enthousiasme religieux, une résignation triste et inflexible, tel était le type de ces soldats qui psalmodiaient les cantiques en marchant sur un champ de bataille. Gustave-Adolphe, avec ses fières troupes, s'était déjà distingué dans les guerres contre les Polonais, lorsque Richelieu résolut de l'entraîner dans le grand conflit qui divisait l'Empire. Le cardinal-ministre avait besoin d'opérer une diversion pour accomplir ses desseins en Italie; les Impériaux étaient maîtres déjà de Mantoue ; si la politique de Richelieu n'occupait Ferdinand au nord, toutes les forces de la maison d'Autriche se porteraient au midi, et la guerre d'Italie serait indéflnie.
Les premières négociations avec Gustave-Adolphe furent entamées par le baron de Gharnacé. Celui-ci n'avait reçu aucun caractère d'ambassadeur offlciel. Il ne fallait pas alarmer l'empereur, et le séparer complètement de la France. Gustave- Adolphe était alors campé dans la Prusse polonaise, combattant le roi Sigismond et sa noblesse. Charnacé, suivant l'ordre du ministre, se porta intermédiaire entre les deux couronnes. Une trêve de six ans fut conclue par l'intervention du négociateur français. Cette paix arrêtée, Gustave-Adolphe pénétra dans la Poméranie, s'attirant, par la familiarité de ses manières, la simplicité de sa parole, les échevins et les habitants de toutes ces villes libres- de Stettin, de Lubeck, dont il voulait s'assurer l'alliance. A ce moment, Richelieu pressa le baron de Cliaiiiacé d'achever l'alliance avec le loi de Suède, et de proposer un traité de subsides de la part du roi de France, pourvu que Gustave-AdoI|)lie se déclarât hautement le prolecleui" des éUcio-
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rats réformés, et qu'il intervint avec 50 mille Suédois dans les affaires d'Allemagne. Quelques difficultés de forme se présentèrent dans la rédaction de ce traité. Gustave-Adolphe, simple . et sans ostentation en ses manières, avait pourtant des pi étentions à ces vieux titres de prince des Goths, de souverains du monde , tels que se les étaient attribués les chefs des émigrations barbares qui, au iv® siècle, avaient débordé sur l'empire romain. Le baron de Charnacé hésita d'admetlie dans le traité des qualifications orgueilleuses et surannées. Gustave déclara qu'il ne comprenait pas que, dans les affaires sérieuses, de vains mois pussent dominer les négociateurs'. Il persisia, et les dépêches du cardinal de Richelieu ordonnèrent sur-le-champ au baron de Charnacé de ne point s'arrêter à de telles difficultés et d'arriver à la réalité d'un traité d'alliance. Ce traité fut signé sous la tente, au milieu des rigueurs du mois de janvier. Tandis que Gustave, revêtu d'une peau d'ours, couchait sur la dure comme le plus robuste de ses vétérans, on stipulait que le roi de Suède entrerait en Allemagne avec une armée de 50 mille hommes d'infanterie et 6 mille chevaux. Le subside accordé par la France était de J40 mille rixdalers, payables par semestre au 15 mai et au mois de novembre, à Paris ou à Amsterdam, suivant la convenance de Gustave. Par cette dernière stipulation en forme, le roi de Suède promettait de laisser le libre exercice du catholicisme partout où ses armes seraient victorieuses.
Ce traité avec Gustave-Adolphe entraînait l'intervention étrangère dans les atfaires d'Allemagne ; il bouleversait ainsi l'ancienne constitution, de sorte qu'il fallut s'assurer encore de l'assentiment des électeurs, pour combattre, avec l'espérance d'un succès, les armées impériales. Deux ligues avaient été formées : l'une de tous les princes protestants, et quant à cette ligue, la conformité de croyance devait naturellement la pousser sur les pas de Gustave-Adolphe ; l'autre, des électeurs catholiques, spéciale et opposée aux envahissements de l'empereur, et voulant se maintenir dans une exacte neutralité : tel était spécialement le rôle de Bavière. Le père Joseph reçut
^ LeUre originale de Giislavc -Adolphe, datée de Slralsund, 17 stptembre 1630.
des instructions de Kiolielieu pour laire entrer cet élccloral dans le mouvement politique auquel Gustave- Adolphe donnait l'impulsion. Des subsides furent ofïetsà tous les princes indistinctement, quelles que fussent leurs opinions, pourvu qu'ils s'avançassent contre les armées impériales. Quatre traités secrets existent encore, conclus sous l'influence de Richelieu, et qui attirent dans le système français les électeurs les plus influents, à savoir : les ducs de Bavière, de Saxe, le marquis do Brandebourg et l'électeur de Hesse. C'est par ces secours plus ou moins avoués que les armes de Gustave-Adolphe lurent si ouvertement protégées en Allemagne ; la bataille de Leipsick opéra un de ces grands coups de fortune militaire qui ébranlent la force des États et bouleversent leur existence. Richelieu avait bien prévu qu'une si puissante diversion amènerait plus de facilités pour les transactions d'Italie. En occupant les armées impériales au nord de la Germanie, il forçait l'empereur Ferdinand à accepter des conditions de paix. Le prince d'Orange, qui recevait des subsides de Richelieu, battait les Espagnols dans les Pays-Bas. Gustave-Adolphe, également allié de Richelieu, brisait les rangs épais de la cavalerie germanique à Leipsick ; dès lors les armées françaises pouvaient agir librement dans la Savoie, le Piémont, et de-là s'épandre comme un torrent dans le Milanais. En face de ces circonstances favorables, Richelieu otîrit d'ouvrir des négociations pour mettre un terme à l'effusion du sang, et changer la trêve conclue sous l'influence de Jules Mazarin, en un traité définitif. Ce traité signé donna Pignerol à la France, et lui assura de meilleures frontières. Ainsi, par une vaste diversion au nord, les affaires du midi se trouvèrent complètement assurées. Cette pensée futelle tout entière l'œuvre du cardinal de Richelieu? N'était-elle pas le développement de la politique d'Henri IV? Ce plan n'estil pas la reproduction des idées exprimées dans \e Mémoire sur les affaires de l'Empire, tel que je l'ai publié', et qui date de 1609? Le système du ministre de Louis XIIÏ est plutôt le cnmplément d'un projet antérieur que quelque chose de spontané et d'instinctif.
Il est impossible de ne pas reconnaître l'activité prodigieuse
1 Hlmiie de la Rçjorme et de Henri I V.
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On) la diplomatie du xvii« siècle. Elle ne suit jamais une ligne simple; elle arrive à ses résultats par mille détours. Quand Richelieu secourt les Pays-Bas, il a peur de trop ouvertement irriter TEspagne. Tout en fournissant des subsides et des secours aux princes électeurs ou à Gustave-Adolphe, la Fiance ne veut pas rompre absolument avec la maison d'Autriche : cela jette une incertitude dans les dépèches, un vague obscur dans les traités, des tâtonnements dans leur exécution. D'ailleurs, le cardinal n'est pas libre encore dans ses mouvements à l'intérieur; il faut lutter contre des ennemis de palais et les vaincre, et l'époque que nous venons de parcourir embrasse quatorze années de combat et d'agitation pour le cardinal; elle forme comme un drame développé et accompli pour l'administration intérieure, comme pour les relations à l'étranger. Le crédit de Marie de Médicis et le pouvoir naissant de Richelieu étaient tombés dans la grande ruine du maréchal d'Ancre ; Marie de Médicis, exilée, n'avait plus qu'un faible ascendant à la cour. Richelieu s'efface alors, et déploie dans les controverses contre les huguenots sa puissance d'esprit et d'activité. Ici se montre l'autorité absolue du duc de Luynes, de l'habile fauconnier que les gentilshommes ont placé auprès du roi, et qui oublie, dans la faveur, les services que ces gentilshommes lui ont rendus.
Le ministère du duc de Luynes me paraît être un essai du système de Richelieu contre les hauts gouverneurs de provinces et le parti huguenot, en tant qu'organisation pohtique. H ne faut point croire qu'Albert de Luynes fût dénué de toute idée de gouvernement, et qu'il ne dût son crédit qu'à d'adroites complaisances pour délasser la vie ennuyée de Louis XIIL Le connétable fut sans doute trop occupé de sa fortune, des destinées de sa famille ; mais il devina le plan que Richelieu exécuta depuis avec une si longue persévérance. Il avait été porté au ministère par le mouvement nobiliaire ; il ne subit pas les conditions qu'on lui avait faites. De Luynes combattit avec énergie la fédération provinciale et la première ligue des huguenots ; il succomba en face de cette double résistance : les temps n'étaient pas venus encore. Le siège de Montauban fut un grand échec éprouvé par l'autorité royale, car l'armée catholique de
iis HlCIIKIJKl',
France l'ut obliç?(''0 fFahaiidonnor ses opéralions militaires. Dé Luynes était menacé dans son pouvoir lorsqu'il mourut. Quand un plan échoue, il est bien dilïicile que celui qui l'a conçu survive à la disc^ràce de ses idées. La longue faveur de Richelieu s'explique par les causes contraires : de Luynes réveillait dans le cœur du roi de bien plus vives sympathies que le cardinal ; mais Richelieu était toujours pour Louis XIII le représentant d'un système heureux, et c'est ce qui faisait la force du premier ministre. Albert eût-il excité une amitié plus profonde encore, que tôt ou lard il serait tombé, parce que son système n'avait pas réussi.
Dès l'instant que le pouvoir d'Albert de Luynes s'évanouit, le crédit de Marie de Médicis reparait. Toutes les fois que la pensée du roi n'était pas absorbée par un favori en titre, il lui fallait ce pouvoir maternel qui avait dirigé son enfance. Les idées de foyer domestique et de famille étaient puissantes ^u sein de cette génération ; la race était la base de toute hiérarchie sociale. On voit cette empreinte profonde du respect filial s'etfacer difficilement du cœur de Louis XIII : que d'etforts et de persévérance il fallut à Richelieu î que de fautes commises par Marie de Médicis pour arriver à éteindre l'amour craintif que le fils de Henri IV portait à sa mère ' !
Richelieu, revenu aux affaires par le mouvement qui replace Marie de Médicis dans le conseil, se montre d'abord à peine; il sait bien qu'il n'a pas un crédit suffisant pour dominer les autres influences qui entourent le roi. Le ministre a des préjugés à vaincre, des répugnances à dompter, et des oppositions avec lesquelles il doit engager une lutte. Il se déguise et se cache sous la main de Marie, qu'il dirige et conduit. A mesure qu'il est mieux compris, plus justement apprécié, il devient plus hardi. Il a devant lui les mêmes partis que de Luynes avait combattus : les gouverneurs de provinces, nouvelle féodalité, et les calvinistes, avec leur organisation territoriale et politique. Il est plus heureux et plus habile que de Luynes ; il prend l'un après l'autre ces éléments d'opposition, les sépare au lieu de les attaquer en masse. La capitulation de La Rochelle est un événement si important pour l'unité du pouvoir
* Correspondance de Rictielieu. (Mss. Béthune.)
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monarchique, que désormais llclielieii doit se croire assez (orl pour marcher seul, sans l'appui de la reine-mère : condition de tous les hommes politiques, qui se servent des auxiliaires tant qu'ils en ont besoin, et les secouent quand ils sont arrivés à leurs fins.
Toutefois , la rupture de Richelieu avec Marie de Médicis n'est complète qu'après que les grands services que le ministre a rendus ne permettent plus à Louis XIII de se séparer de lui. Combien Tinstant est maladroitement choisi par la reine-mère! Elle tente la disgrâce de Richelieu au moment môme où il vient de vaincre en Ralie et d'obtenir un traité de paix avantageux ;' elle profite de la prostration et de la maladie du roi ; elle fonde des espérances sur un accident qui s'efface bientôt. Le parti bruyant des gentilshommes de cour entoure Marie de Médicis : ceci blesse le roi, qui a haine de toute résistance armée. La retraite de Richelieu ne pouvait être durable, alors même qu'on l'eût obtenue de Louis XIII ; le ministre était lié aux plus petits faits de l'administration et de la diplomatie. Tant qu'on ne changeait pas de système, tant qu'on ne se faisait ni Espagnol, ni calviniste, on ne pouvait prétendre succéder au cardinaL Richelieu avait nettement établi son plan de politique à l'intérieur comme à l'extérieur; il en était le symbole, la personnification. S'il avait échoué, il eût subi le sort du maréchal d'Ancre ou la disgrâce inévitable du connétable de Luynes ; ses idées au contraire triomphant, son pouvoir grandissait; il devenait inséparable de la royauté de Louis XIII, et c'est ce qui faisait sa force. En résumant la politique du conseil, on pouvait trouver plusieurs points capitaux dans le système de Richelieu : établissement d'une police intérieure, c'est-à-dire répression de cette fougue indisciplinable de la noblesse, se montrant dans les duels de carrefours, dans les rencontres à pointe aiguë sur la place Royale, ou en dehors des portes de la cité; reconstitution de la hiérarchie sociale, règlement pour le luxe, les vêtements, contre les prodigalités folles des classes diverses; économie dans les dépenses du trésor royal, pour les appliquer avec plus d'ordre aux deux seules branches de l'administration que Richeheu atfec^ tioniie, la guerre et la diplomatie ; impatience pour tout ce qui
^20 niCHFiMkU,
porte le earaclère d'une résistance de la part des États ou de la magisl rature, toujours au profit de cette théorie qu'il n'y a d'autre pouvoir légitime que celui de la royauté ; soumission de la hiérarchie militaire, administrative, et de tout ce qui formait dans la monarchie une organisation indépendante : gouverneurs de province, secte religieuse s'armant à l'abri de ses places de sûreté. A l'extérieur, abaissement de la maison d'Autriche au midi et au nord de l'Europe, par le double moyen des alliances avec les États intermédiaires, et la guerre franche et directe par la courageuse noblesse française.
A la fm de cette période, Richelieu fut le maître absolu du pouvoir; les idées, l'esprit, les pamphlets sont encore contre lui, mais il a vaincu les plus redoutables de ses ennemis ; il n'a plus besoin que de tempérer sa victoire ; c'est le rôle le plus difficile. Dans la première période, quand on marche au succès, il ne s'agit que d'aller droit et fort ; mais une fois le succès accompli, l'habileté consiste à modérer les conséquences, à ne point tout briser d'une main implacable. On fait plus de fautes, une fois maître d'une position, que pour y arriver. Le pouvoir se perd toujours par l'exagération de son principe. Jusqu'ici Richelieu avait rendu de grands services à l'unité monarchique ; maintenant il marche à l'extermination de tout ce qui s'oppose au libre exercice de sa volonté souveraine ; il tue tous les éléments de résistance ; pouvait -il oublier que le roi de France était le suzerain des gentilshommes, et que frapper la noblesse, c'était préparer sa ruine ? Dans la période qui j va s'ouvrir, commence ce qu'on a pris l'habitude d'appeler le grand siècle littéraire; Richelieu donna cette fausse impulsion d'académie, de science compassée, d'imitations malheureuses, . comme conséquence de la discipline monarchique. Nous la retrouvons naturellement au frontispice de cette époque politique où tout se renferme dans un cercle précis : unité de gouvernement, diplomatie, administration, littérature, et qui se ^ montre douze ans déjà avant le règne de Louis XIV.
Depuis la grande prédication de Luther, deux écoles surtout agitaient le monde : l'autorité d'une part, avec sa parole ab solue, ses prescriptions impératives ;^rexamen, de l'autre, avec! ses doutes, ses doctrines hardies, son obéissance condition-]
MAZARIN ET LA FRONDE. Ui
nolle. Du domaine religieux, ces deux écoles s'étaient étendues aux questions politiques, et le xvii*' siècle semblait s'ouvrir sous l'influence d'immenses débats entre raulorilé royale toute-puissante, et une multitude de résistances s'ameutant pour arrêter son action. Partout, en Angleterre, en Allemagne, en Suède, il y a lutte entre les princes, les parlements, les États ou les Diètes ; aucune prérogative n'est parfaitement limitée. En France, cette lutte entre les idées a un retentissement; les deux écoles se produisent dans leurs formes les plus hardies. Le système de Richelieu, absolu, impérieux, trouve des apologistes et des approbateurs; il se développe et se justifie par des pamphlets, par des théories écrites, par des éloges et des applaudissements. Le remarquable écrit de Gabriel Naudé sur les coups d'État, est un travail complet, une sorte de mémoire justificatif calqué sur le livre du Prince par Machiavel. Il existe plusieurs mémoires inédits, dédiés au cardinal sur la nécessité de marcher sans crainte à l'achèvement de son œuvre ; selon Naudé, il était puéril de s'arrêter aux petites considérations : le but est la seule mission que le ministre d'État doive se proposer. Il y a ensuite les hommes émi • nemment spirituels qui soutiennent le pouvoir absolu par des appréciations ingénieuses, par des encouragements de poètes et d'écrivains ; tel est Balzac, qui se proclame le laudateur en titre de Richelieu, et donne de très longs développements à cette thèse : qu'un roi peut faire ce qu'il lui plaît, et que ses caprices même doivent être accomplis : « Sur un simple soupçon, sur une simple défiance, sur un songe qu'aura fait le prince, pourquoi ne lui sera-t-il pas permis de s'assurer de ses sujets factieux, et de se soulager l'esprit, en leur donnant pour peine leur propre repos? Ne vaut-il pas mieux empêcher les gens de faillir, que d'être réduit à la triste nécessité de condamner les coupables? Les princes peuvent prévenir les dangers de leur vie , par la mort de ceux qui leur sont suspects; c'est une excusable sévérité, et un effet de la prudence qui pénètre dans les pensées et dans les secrets des hom^mes. Qu'on laisse crier la vieille théologie dans les écoles et dans les chaires, où elle enseigne qu'un petit mal est défendu, quand il en devroit naître un grand bien ; si le monde ne se peut
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c-orisei'vor que par un penché, n'osl-cllo pas d'avis qu'on le laisse perdre '?»
D'autres laudateurs plus obscurs exaltent outre mesure les vertus, les hautes qualités de M. le cardinal : «Monseigneur, dit un bourgeois qui prend le titre de Solitaire, votre vertu est comme un miroir où Ton ne remarque aucune tache que celles qui se trouvent en ceux qui s'y mirent. Vous ôles, Monseigneur, le bon ange de la France, le père de la patrie, l'idée du gouvernement, l'exemple de la prudence; l'on remarque en vos déportements que vous écoutez tout et parlez peu, êtes ouvert à tous et compagnon avec personne; vous avez l'oreille facile et une langue difficile, une soudaine intelligence et une tardive résolution. Ce qui oblige étroitement tous les Français de prier incessamment Dieu pour votre conservation, et qu'il vous donne une très heureuse vie, à cette fin que la monarchie française étant toujours conduite par vos salutaires conseils (sous les heureux auspices de notre roi), elle continue ses prospérités en la gloire et au repos de ses peuples ^. »
L'école parlementaire se montre alors plus insubordonnée; elle a aussi ses écrivains lus et chéris par la bonne bourgeoisie de Paris dans ses parloirs, ses réunions autour des piliers des halles ou du palais ; ce sont les faiseurs de libelles, de protestations, de déclarations pour tous les mécontents. Paraissait-il un mauvais édit d'impôt, un acte du premier ministre, tout aussitôt arrivait une satire, une épître en vers ou en prose contre monsieur le cardinal; on les imprimait en quelque bonne boutique du pont Saint-Michel ou de la rue de la Harpe, en une forme clandestine; puis on les éparpillait par milliers au parvis Notre-Dame, dans les coins et carrefours, depuis la poi'le Saint-Honoré jusqu'à la Bastille Saint-Antoine, sans que les archers et gens du guet pussent arrêter lesdits coureurs qui se sauvaient à toutes jambes dans les rues étroites de la Cité. Et 'ces pamphlets jetaient plus d'une douleur dans l'esprit de Richelieu ; il savait la puissance de l'opinion populaire,
* Le Prince, édit. de 1631, suivi de deux lettres de Balzac au cardinal de Rictielieu.
8 « Lettre d'un solitaire à monseigneur l'éminentissime cardinal duc de Richelieu. Paris, 1G3I.»
qui à la fin renversait tous les pouvoirs des ministres; pins d'une fois il portait sa penstîfo vers la Grève ou le vieux gil)et de Montfaucon. Le cardinal répondait de sa main aux pamphlets qui se publiaient; son style. était un peu lourd, ambigu, et c'est pourquoi il le faisait châtier et corriger par Balzac. La fondation de l'Académie française se rattache plus à cette idée d'avoir un corps de gens de lettres disciplinés prêts à défendre le cardinal et son pouvoir, qu'à la pensée d'une protection pure et désintéressée pour les progrès de Tintelligence et de la littérature. La plupart des premiers académiciens furent des faiseurs de pamphlets politiques ou littéraires favorables au cardinal, sorte de journalistes ministériels de cette époque, qu'on réunissait en congrégation afin qu'ils eussent une pensée et une direction communes sous ce ministre.
Le cardinal de Richelieu avait rattaché son nom et son au-^ torité à un système trop vaste pour qu'il pût en être facilement séparé. Le succès obtenu par toutes les négociations avait inspiré au roi une confiance plus absolue pour le premier ministre. Louis XTII subissait avec une haute résignation une intelligence plus puissante, plus hardie que la sienne. Il y avait dans la race de Bourbon un sentiment de haine contre la maison d'Espagne ; Richelieu en était l'expression. D'un autre côté, depuis l'exécution de Biron, il y avait lutte entre Tautorité royale pleine et absolue et' ces chefs hautains de gentilshommes, ces gouverneurs de provinces, qui empêchaient l'exercice de la puissance du roi. Richelieu correspondait donc aux deux sentiments intimes dominant l'esprit de Louis XIIî, et c'est ce qui constituait sa force et garantissait la durée de son pouvoir. La déférence du roi était fondée sur l'énergique conviction de la supériorité d'esprit du ministre, lien puissant et mystérieux qui échappe aux investigations du vulgaire.
Le cardinal venait de sortir triomphant de cette longue journée d'intrigues, dans laquelle la reine-mère, Gaston d'Orléans, toute la partie active de la cour, avaient cherché à enlacer le ministre détesté. Richelieu en avait acquis une plus grande puissance : le garde-des-sceaux Ghaleauncuf remplaça Marillac, qui avait trahi la confiance du premier ministre. Pour essayer plus complétem'int encore ses forces, Richelieu obtint