Section de médecine opératoire
Philippe Ricord a aussi produit plusieurs travaux excellents en dehors de sa spécialité médicale. Il suffit de mentionner sa méthode pour la cure du varicocèle et l’ingénieuse opération de l’urétro-plastie, solennellement récompensée par l’Institut, et qu’il a le premier pratiquée.
Mais il est temps de le voir à l’œuvre. Entrons à l’hôpital du Midi.
Là, d’horribles tableaux vont effrayer vos regards. Ayez néanmoins assez de force pour dompter votre répugnance; mêlezvous à la foule des auditeurs, examinez tout, voyez tout.
Cet homme à la taille élancée, qui tantôt se penche au chevet des malades et tantôt se relève pour discourir et donner des explications aux nombreux élèves qui l’écoutent avec une profonde et respectueuse attention, c’est le chirurgien en
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chef, c’est Ricorcî. A quels malades vient-il prodiguer ses soins, et quel spectacle chaque jour se déroule sous ses yeux!
L’un porte sur la face un ulcère immonde; l’autre a la poitrine brûlante, la voix rauque et Fhaleine fétide ; un troisième découvre ses jambes et fait voir de monstrueux exostoses. Mais toutes ces victimes des passions brutales de la chair n’ont plus à essuyer comme autrefois les rebuts, le dégoût, les traitements barbares b Elles bénissent la main qui les soulage, et le joyeux docteur relève leur moral par de continuelles et piquantes saillies.
Quelques âmes chagrines reprochent à Pticord de rire en présence du fléau qu’il combat.
1 . Ce fut Michel Cullerier qui arracha les syphilitiques aux cellules empestées de Bicètre, où l'on n’avait d’autre moyen que le fouet pour arrêter la propagation du mal.
Et pourquoi n’apporterait-il pas la gaîté au lit du malade? Veut-on qu’il cherche cà attrister encore des misérables que la nature même de leur mal dispose à l’hypo-* condrie? Notre docteur plaisante; il raille parfois, mais on n’entend jamais sortir de ses lèvres un mot cruel. Ce n’est pas lui qui répondrait, comme Dubois, à un malade gémissant d’avance sur une amputation déclarée indispensable par le médecin de sa localité :
— Monsieur, celui qui vous a dit qu’il fallait couper votre bras est un âne. Votre bras tombera bien tout seul.
Agé de plus d’un siècle, le quatrain de Boufflers à Portai se rajeunit quand on l’applique à Ricord :
La malice qui rit sous cape
En fait le plus gai des docteurs.
On trouve en lui le serpent sous les fleurs;
Mais c’est le serpent d’Esculape.
Arrêtons-nous un instant aux consultations que donne Ricord après sa visite.
Une foule impatiente se presse dans la salle, et un invalide est chargé d’y maintenir l’ordre. Au signal donné par le vieux brave, cette foule se précipite sur la barrière qui s’élève entre elle et Ricord.
Celui-ci s’approche entouré de ses élèves. ïl examine, dicte des ordonnances, fait entrer à l’hospice les plus malades et donne à tous, avec des moyens assurés de guérison, le conseil d’être à l’avenir plus prudents et plus sages.
En quittant cette sorte de lazaret, ou plutôt de léproserie, nous entrons à l’amphithéâtre 1 . Là notre professeur, au milieu
1. Ricord débuta par établir à l’hôpital du Midi un cours public de clinique spéciale. Reconnaissant les services rendus à l’enseignement par le nouveau professeur, l’administration des hôpitaux voulut se oindre à lui dans une œuvre aussi utile, et décréta
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(le deux ou trois cents élèves silencieux et attentifs, prend la parole et s’exprime tour à tour en français, en anglais, en espagnol et en italien, à cause de la grandequantité d’étrangers qui suivent ses cours. Il parle ces quatre langues avec une facilité merveilleuse. Des grands idiomes européens, l’idiome germanique est le seul qui ne lui soit pas familier.
— Mon cherRicord, lui disait un jour un spirituel confrère prussien, qui habite Paris, savez-vous que je remercie Dieu matin et soir de m’avoir fait naître allemand?
— Pourquoi cela ? demanda le docteur.
Je rends justice comme tout autre h la savante Allemagne ; mais je vous fais obser-
l’établissement d’un amphithéâtre, dans lequel Ricord fait, pendant toute l’année scolaire, son cours de pathologie spéciale.
yer que je ne comprends pas trop vos actions de grâce. Vous auriez autant de raison de vous féliciter, si vous étiez né en France, en Angleterre ou en Amérique.
— Vous n’y êtes pas, reprit l’autre. Si je m’applaudis d’être né outre-Rhin, c’est que, parlant l’allemand comme langue maternelle, je n’ai pas besoin de l’apprendre.
La raison parut excellente à Ricord. Il n’a jamais su cette langue admirable; mais il en comprend toutes les difficultés.
Revenons à son cours.
Aucun professeur moderne, — on peut le dire sans craindre un démenti, — ne démontre et n’explique avec plus d’ordre, avec plus de méthode. ïl y a dans sa logique une netteté parfaite. Sa diction sans recherche, sans apprêt, toujours vive et spirituelle, frappe l’attention de ses audi-
teurset les entraîne, parce qu’il est rare qu’on ne soit pas éloquent, lorsqu’on veut rendre sensible et évidente une vérité dont on est convaincu.
Ricord est, depuis trente-cinq ans, ce qu’était autrefois Cullerier, l’oncle. Il est le confident et le consolateur des gens qui ont à se plaindre de Vénus.
Son nom reste gravé comme un avis salutaire dans l’esprit des fils d’Épicure. Au souvenir du célèbre chirurgien, plus d’un s’est arrêté au bord du précipice. Qui pourrait dire les nombreux secrets enfouis dans le cabinet du docteur? Combien de mystères il pourrait dévoiler! Plus d’une fois l’humble artisan et l’orgueilleux aristocrate s’y sont trouvés réunis pour la même cause. Le sourire vient aux lèvres, quand on songe aux pages désopilantes que pourrait feuilleter le public, si l’on
s’avisait de raconter les rencontres inattendues d’ennemis politiques ou littéraires, dans ce salon où il est impossible de cacher le motif de sa présence. Heureusement tous ces Jérémies qui viennent pleurer autre chose que les malheurs de Jérusalem, sont assurés du silence de l’homme et du médecin.
Quelle existence que celle de Ilieord ! Elle est véritablement effrayante ; mais il l’accepte avec joie, en raison du bien qu’il peut faire.
Il est, du reste, en possession de la plus nombreuse et de la plus riche clientèle de Paris.- À côté de sa spécialité et malgré, sa spécialité même, c’est un des médecins consultants les plus courus. On le trouve, sur ce pied, l’égal des Trousseau, des Malgaigne, des Rayer, des Velpeau et des Nélaton. Son diagnostic est d’une préci-