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sion merveilleuse et, pour la manœuvre chirurgicale, il a une main de fée.
Laissons ses talents et parions des qualités de son cœur.
Ricord partage le sentiment de Marivaux : il pense qu’il faut être trop bon pour l’être assez. Bien souvent il arrive qu’un malheureux est dans l’impossibilité d’acquitter les soins qu’il lui donne; mais il n’est point abandonné pour cela de l’excellent docteur, qui n’a jamais rien voulu recevoir des étudiants, des hommes de lettres, des artistes pauvres. Sa délicatesse et sa générosité sont sans bornes.
Le chirurgien de l’hôpital du Midi est décoré de douze ordres. Il est commandeur de la Légion d’honneur, grand officier d’Isabelle-la-Catholique, commandeur de Sainte-Anne de Russie, des Saints- Maurice et Lazare de Sardaigne, de Fré-
déric de Wurtemberg, du Christ de Portugal, du Nitcham de Turquie; officier du Sauveur de Grèce et de Charles III d’Espagne; chevalier des ordres de Wasa de Suède, de la couronne de chêne de Hollande et de Léopold de Belgique.
Il a reçu dans sa vie beaucoup d’honneurs et de distinctions mérités.
L’Académie de médecine, la Société de chirurgie , toutes les sociétés savantes de France et de l’Europe s’enorgueillissent de l’avoir pour membre et le placent au premier rang parmi elles.
Mais de tous ces témoignages glorieux accordés à son mérite , celui auquel il a été le plus sensible fut une petite ovation de famille, aussi simple que touchante, que lui ont faite, le 30 avril 1857, veille de la Saint-Philippe , ses élèves réunis.
Chaque année, à cette époque, il ouvre son cours de clinique, et chaque année c’est la même affluence d’élèves, de médecins, de savants, accourus pour l’enten- . dre du fond de nos provinces et des pays étrangers.
Tous ceux qui, depuis un quart de siècle, ont passé par cette clinique féconde de l’hôpital du Midi, s’étaient donné rendez-vous, ce jour-là, dans l’amphithéâtre. Quand Ricord fut assis à sa place accoutumée, M. le docteur Diday, de Lyon, une des gloires de la chirurgie de province, prit la parole.
« — Cher maître, dit-il, vous vous demandez, je le vois, quel motif réunit autour de vous cette affluence sympathique. Et nous-mêmes, à bien plus forte raison, nous demandons-nous comment nous avons pu rester aussi longtemps sans
profiter d’une époque, d’une date si chère à nos cœurs, pour nous serrer, comme des enfants au jour de sa fête, près de notre père scientifique. Tel est aujourd’hui le motif qui nous rassemble dans une pensée commune d’admiration et de reconnaissance. Afin que l’emblème de ces sentiments ait une durée égale à la leur, nous l’avons fait graver sur le métal impérissable. Cher maître, vous avez bien mérité de la science et de l’humanité ! »
En même temps, M. Diday offrit au docteur une magnifique médaille d’or, du plus grand module, portant l’inscription suivante :
« Au nom de la science et de l'humanité reconnaissantes , à Philippe Ricord, ses élèves et ses amis . »
Profondément touché, le maître em-
brassa Fauteur de la harangue et tous ses anciens élèves. Après s’être recueilli quelques instants, il leur adressa cette digne et modeste réponse :
« ■ — Messieurs et chers élèves, ai-je bien mérité une aussi grande, une aussi flatteuse récompense? Ai-je assez bien employé les vingt-cinq années que j’ai passées dans cet hôpital; ai-je assez fait pour la science, pour l’enseignement, et dois-je accepter un aussi glorieux témoignage de votre gratitude ? Cependant, si vous voulez récompenser l’assiduité au travail , la persévérance dans les recherches, j’accepte. Si vous croyez qu’il suffise dans la vie d’un homme d’avoir mis quelques vérités en lumière, formulé quelques préceptes utiles, ouvert quelques routes nouvelles, sans exiger qu’il ne se soit jamais trompé de chemin, j’accepte.
Si vous m’accordez d’avoir eu du courage dans les luttes que j’ai soutenues, et d’avoir été assez heureux pour dopner une impulsion nouvelle aux études syphiiiographiques, un momentagitées parBroussais, mais sur le point de retomber dans le calme et la confusion ; si vous me permettez surtout de m’approprier les hommes qui sont sortis de cette école, MM. Diday, Bassereau , Clerc, Yanot, Melchior Robert, Acton, de Méric et tant d’autres que je pourrais citer, et qui, passés maîtres, font à leur tour marcher la science, j’accepte. Rufin, si vous me dites, messieurs et chers élèves, que vous avez toujours été convaincus de ma bonne foi, de mon désir de vous instruire et de vous être utile, j’accepte cette médaille avec bonheur et avec orgueil , car elle sera commémorative d’un des jours les plus beaux de ma vie. »
On peut dire que l’humanité tout entière s’est associée de cœur et de reconnaissance aux élèves de Ricord, le jour où l’on apprit qu’il avait reçu l’hommage de cette médaille.
Il faudrait écrire cent volumes si l’on avait «à dresser la liste des personnes que le savant chirurgien a sauvées du désespoir, et auxquelles il a rendu la santé et souvent l’honneur,
A Paris, il ne manque pas de salons où on fait de la musique, et quelle musique, grand Dieu !
Le piano devient de plus en plus chaque jour une calamité sociale, — et l’on cherche pourquoi les hommes se réfugient dans les cercles et dans les estaminets !
Tous les salons néanmoins ne se rendent pas coupables du charivari discordant et
MCORD.
pénible pour l’oreille dont nous faisons la criticfue. Il y a des salons privilégiés où la mélodie retrouve son culte.
Celui de Ricord est de ce nombre.
On peut dire que le célèbre docteur tient le premier rang parmi les amateurs de musique italienne. Ce fut à l’une de ses fastueuses soirées qu’on exécuta pour la première fois en France le Stabat de Rossini. À cette époque, les hôtes les plus assidus de ces fêtes étaient Rubini, Tamburini, Lablache, Grisi, Ronconi et tout le reste du glorieux personnel des Bouffes.
Ricord fait les honneurs de sa maison avec une grâce exquise. Des pieds à la tête il est homme du monde.
On a dit qu’il était joueur. C’est une calomnie gratuite. Une joue qu’aux échecs. Son neveu, le docteur Dalvo, médecin de
1 Opéra et de toute la jeune littérature dramatique, a essayé de lui apprendre à tailler un baccarat 5 mais il a dû y renon^ cer, vu l’inaptitude entière du sujet.
Le célèbre docteur est d’une sobriété fabuleuse.
A la maison de santé du docteur Faultrier, à laquelle il se voue spécialement, jamais on n’a pu lui faire accepter à déjeuner autre chose qu’un biscuit et un petit verre de Bordeaux.
Parfois il assiste à quelques soirées musicales de la maison. Là il se trouve, aux; bougies, avec les gens qui, le matin même, ont eu recours à sa science ; mais il a le tact et le bon goût de ne leur parler que littérature, modes ou beaux-arts.
Nous devons renoncer à reproduiredans ce petit livre tous les mots spirituels, toutes les saillies fines et mordantes que
Philippe Ricord sème à profusion dans l’entretien.
Quelques anecdotes seulement au passage.
Un jour on s’entretenait devant lui d’un confrère célébré... à la quatrième page des feuilles périodiques. On devine le docteur Giraudeau de Saint-Gervais.
— Est-il vraiment gentilhomme, disait l’un, et sa particule est-elle bien authentique?
— C’est le fils d’un meunier du bourg de Saint-Gervais, près Châtellerault, répondait un autre.
— Qu’en pensez-vous, mon cher Ricord, dit le maître de la maison : les Giraudeau appartiennent-ils à la noblesse?
— Oui, certainement, monsieur le
comte, à la noblesse de rob , répliqua le chirurgien.
Philippe Ricord ne ménage pas les charlatans. Vers la fin de la dernière épidémie cholérique, il rencontre le docteur X..., chef de certain établissement médical soutenu par la seule force de l’annonce, un puffiste à rendre des points à Charles Albert lui-même.
— Eh bien, lui dit cet industriel, comment va le choléra aux Capucins?
— Mais il disparaît tous les jours.
— - Allons donc, il est en recrudescence chez moi !
— Oh ! cela n’a rien qui doive vous surprendre, dit Ricord : ce farceur-là, pour nous faire pièce, se retire dans les maisons de santé !
Yoici une autre histoire dont ce volume
n’a pas la primeur, car elle a été racontée jadis par notre camarade Édouard Henri, dans feules Contemporains , — ce pauvre journal qu’il a plu à dame Thémis d’expédier dans l’autre monde.
Ceux de nos lecteurs qui connaissent déjà cette anecdote seront de l’avis du Bis repetita placent .
Donc, c’était en 1848, à un bal masqué chez le docteur Ségalas.
Ricord s’y présenta déguisé en Dieu Pan, allégorie un peu risquée dans une maison décente, mais que le carnaval, qui envahissait tout alors, même la politique, rendait excusable.
Un autre personnage, oublieux de la recommandation formelle, soulignée au bas de la missive et qui enjoignait aux invités de se travestir, arriva tout simplement en habit noir. C’était M. Crémieux, alors
ministre de la justice. On l’arrête au seuil de la porte, et le docteur Ségalas qui survint lui dit en riant :
— Que voulez-vous? c’est la consigne, Excellence! Il faut vous costumer.
— Rien de plus facile, dit maître Crémieux, ôtant son habit et pénétrant dans les salons en bras de chemise.
On le présente, on rit de son étrange costume , et notre avocat ministre rend quolibet pour quolibet. Voyant Ricord qui s’approche avec un sourire moqueur, il le prévient et lui crie :
— Ah! çà pourquoi diable êtes-vous en dieu Pan? Je m’attendais vous voir en dieu Mercure.
— Et vous, mon cher, ce n’est pas sans habit que vous devriez être, riposte vivement le docteur, c’est sans culotte!
Mais laissons l’homme du monde et revenons à l’homme de science.
Presque tous les élèves de Ricord sont devenus célèbres. Entre tous le docteur Boinet s’est distingué par une découverte scientifique aussi utile à l’humanité que celle de son maître. Avant lui la faculté de médecine tout entière déclarait que l’ovariotomie était une opération chirurgicalement impossible. On allait même jusqu’à dire que celui qui la tentait se rendait coupable d’assassinat, puisque rien au monde ne pouvait guérir une femme attaquée d’un kyste de l'ovaire.
Le docteur Boinet ne se déconcerta pas.
Encouragé par Ricord, il étudia profondément la question, pesa les chances favorables et les chances contraires, se décida pour l’opération contre l’avis général de
ses collègues, et triompha sur toute la ligne.
Une chère malade qui lui doit la vie, regarde ces lignes par dessus mon épaule et murmure :
« — Bon docteur! il m’a véritablement prise aux portes de la mort, pour me rendre à la santé la plus florissante. Que les pauvres femmes qui se trouvent dans la position où j’étais il y a deux ans, viennent me voir, si elles veulent se convaincre de la possibilité d’un miracle. »
Ricord assistait à l’opération et connaît la personne qui vient de parler ci-dessus; on peut invoquer au besoin son témoignage.
Si les élèves sont de cette force, qu’on juge des cures inouïes que le maître a dû accomplir dans sa carrière médicale.
Nous renvoyons à la notice biogra-
phique consacrée à Augustine Brohan, pour l’histoire du prétendu cancer, de l’aiguille et de la pelote. Sans l’habileté du chirurgien, le Théâtre-Français aurait perdu depuis vingt-cinq ans la reine des soubrettes.
Un jour, Adolphe Adam, vieil ami de collège de Philippe Ricord, lui annonce qu’un des frères Escudier, atteint d’une congestion cérébrale, est définitivement condamné par trois médecins et n’a peutêtre pas une heure à vivre. Ricord demande sa voiture, accourt chez le malade qu’il trouve à l’agonie, lui applique aussitôt lui-même deux sangsues à chaque artère, en choisissant juste la minute précise où le râle vainqueur allait causer l’étouffement.
Deux jours après, un autre Lazare entrait, pâle encore, mais complètement
ressuscité dans le cabinet du docteur, qui moins habitué que le Christ aux miracles, ne voulait pas reconnaître son agonisant de la surveille.
Une autre fois, appelé avec Marjolin et quelques confrères au chevet d’un vieux général du premier Empire, il les écouta l’un après l’autre diagnostiquer une carie des os de la jambe et conclure à l’amputation.
■ — Je ne suis pas de cet avis-là, dit Ricord.
Et s’adressant au malade:
— Voulez-vous, poursuivit-il, conserver votre jambe?
— Ah ! docteur si je le veux !
— Eh bien, laissez-moi faire. Vous avez un abcès interne et profond. Je vais le percer.
Prompt comme l’éclair, il donne un coup de bistouri vigoureux dans l’épaisseur de la cuisse. Un flot de sang noir et corrompu jaillit ; la tumeur disparaît.
Mais voici un fait surtout qui prouve le dévouement de cet homme remarquable et son héroïsme sans exemple. Laissons parler Y Union médicale 1 .
<c J. -J. Louasse, âgé de trente-trois ans, tapissier célibataire, fut reçu le 5 juin 1849, dans le service de Ilicord à l’hôpital du Midi, pour une affection syphilitique tertiaire, consistant en tubercules situés à la partie supérieure et antérieure de l’épaule gauche età la partie antérieure et externe de l’articulation huméro-cubitale. Aces accidents, suite d’une infection remontant à quinze années, et pour la-