Tome III, n° 82, page
quelle il n’avait suivi aucun traitement mercuriel, cet homme joignait une extinction de voix et une dyspnée extrême.
« Ricord , qui n’avait rien trouvé d’a- * normal dans la poitrine du malade par l’auscultation et la percussion, n’hésita pas à diagnostiquer la présence interne de tubercules analogues à ceux qui étaient situés sur le bras gauche, lesquels, en obstruant le larynx, devenaient un obstacle à la respiration. Confiant dans la rapidité avec laquelle le traitement par l’iodure de potassium fait disparaître les accidents tertiaires, il espéra, en soumettant le malade à cette médication, pouvoir le guérir sans avoir recours à la trachéotomie; mais, le lendemain soir, Louassé fut pris d’une telle gêne dans le larynx, qu’il passa la nuit hors de la salle, parcourant comme un fou les cours et les jardins de l’établissement.
« À l’heure de la visite, le lendemain, l’hésitation n’était plus possible: il fallait de toute nécessité pratiquer la trachéotomie.
« Le malade ne respirait plus qu’avec peine lorsqu’on le transporta à l’amphithéâtre, et l’opération était à peine commencée que le docteur crut un instant n’avoir plu s entre les mains qu’un cadavre. Nous pensions tous aussi que le malheureux avait rendu l’âme, quand tout à coup Ricord, s’élevant à cette hauteur qui fait de la médecine un sacerdoce, ouvre vigoureusement quatre anneaux de la trachéeartère, à partir du cartilage cricoïde, et, mettant de côté le sentiment de répugnance que devait lui inspirer un vésicatoire en suppuration qui recouvrait la partie opérée, il applique sa bouche sur l’ouverture artificielle, aspire le sang impur qui
obstrue la trachée-artère, et souffle à la place dans les poumons du malade Pair dont ils manquaient.
« Cette manœuvre, répétée à douze ou quinze reprises différentes, rendit la vie à un cadavre, aux applaudissements des nombreux élèves que la clinique de Ricord avait attirés ce jour-là. »
Nous croyons qu’il est impossible de lire de pareilles pages dans l’histoire d’un homme sans éprouver une émotion profonde.
Combien ces actes d’un dévouement sublime honorent et élèvent l’art médical !
Le docteur n’appliquait pas ses lèvres courageuses à la blessure d’un prince; il s’agissait d’un simple ouvrier, d’un homme pauvre, obscur, qui n’avait d’autre titre que le titre sacré de malade.
Les fastes du champ de bataille n’of-
frent certes pas de plus beaux traits de courage.
Elle est au moins l’égale de tant de bras illustres et invaincus , cette bouche de médecin qui brave d’insurmontables répugnances et aspire la sanie purulente, contagieuse peut-être, où s'éteignait la respiration du malade. La science et l’amour de l’humanité qui ont fait opérer à Philippe Ricord cette sorte de résurrection merveilleuse participent presque au don de créer, qui n’appartient qu’à Dieu.