‹ Rideau a huit heuresChapitre 7 sur 75 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

VOUS consentiez à devenir ma locataire ; vous prendrez l'appartement à côté, que vous vous étiez réservé. Je vous en demande seulement quatre mille francs; c'est mille francs de moins que vous ne prétendiez pour celui-ci, qui lui est en tout semblable, au dire de M. Colombet. En outre, je le fais décorer à neuf. J'espère que je me montre superbe dans mes façons.

Madame Page.

Vous êtes fort aimable, mais je n'entends pas me défaire de mon hôtel.

Thémines.

Mais, madame, cela devient inextricable. Vous ne voulez pas me louer ni que je vous loue; vous me repoussez comme locataire et comme propriétaire. On n'a rien vu de pareil depuis la fatalité antique. Oreste trouvait au moins où reposer sa tête. — J'entrevois une dernière issue. Madame Page.

Vous avez de l'imagination.

Thémines.

Laissez-moi d'abord ouvrir une parenthèse, et veuillez bien, madame, m'écouter assise. C'était l'hiver dernier, à l'un de vos mercredis. Il était venu beaucoup de monde, de belles dames à la mode, des indifférents, quelques familiers, classe particulière d'oisifs qui profitent de ce qu'ils sont

importuns avec assiduité pour imposer plus facilement leurs manies et leur sans-gêne. J'étais resté après les autres visiteurs. Le flux de paroles banales que vous aviez essuyé pendant deux ou trois heures, vous avait donné le goût d'une conversation moins futile, et notre entretien prit naturellement un tour intime. Vous me parliez de vousmême, du vide que la mort d'un époux aimé avait fait dans voire cœur et dans votre existence. Vos confidences amenèrent les miennes. Je me plaignis de ma vie désœuvrée et sans but. Vous fîtes quelques railleries sur ce que vous appeliez mes bonnes fortunes. Je répondis que la renommée m'avait noirci ou flatté outre mesure, et que je donnerais volontiers tous ces succès, prétendus ou réels, pour un bonheur sérieux et définitif, dont la dispensatrice n'était pas loin. Ceci parut vous déplaire. Je le compris par un geste, fort gracieux, d'ailleurs, qui m'indiqua que mon audience était terminée. Dans votre mouvement vous fîtes tomber un petit cachet ; je le ramassai, et vous me montrâtes une devise gravée sur la pierre : une fois et plus jamais. J'étais arrivé le cœur un peu égratigné ; je partis avec une vraie blessure. Madame Page.

Je ne présume pas que ce récit soit la préface d'une nouvelle déclaration ; ce serait un guetapens.

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