U RAI LE POINT
Mgr Taché déclare encore que, dans une conversation qu’il a eue avec sir George et sir John, ils lui ont dit qu’en faisant partir. Riel, il était probable qu’i/s obtiendraient un plus fort appui dans les élections et qu’ils seraient ainsi plus en état d’accorder l’amnistie ; et ils ont ajouté que cette absence de Riel devait durer tout le temps de l'élection.
Ceci prouve suffisamment que sir John n’agissait qu’en vue des élections alors.
Maintenant, les déclarations et les aveux de MM.Bellerose,Trudel et Amyot justifient amplement ma prétention que,' vu V aveuglement antérieur de votre parti, vous étiez ‘fondé à croire qu’il passer it pardessus la pendaison de Riel comme il avait passé pardessus tant - d’actes de scélératesse administrative desquels M. Trudel dit que le parti conservateur les a approuvés de ses votes par entêtement , même contre l'évidence , même au mépris de toute justice et de toute morale , par pur aveulement causé par l'esprit de parti. Vous avez cru que le parti conserva teu r français était, comme je l’ai déjà dit, bernable à merci ; et je dois avouerjque.jusqu’au jour de l’exécution, l’attitude de tous les journaux ministériels français n’a pas peu contribué à vous maintenir dans cette dangereuse sécurité. A cette confiance aveugle que vous inspiraient à votre tour les complaisances criminelles antérieures de vos amis vous avez ajouté les intimidations scandaleules, abominables de cynisme que, sous forme d’articles de journaux, de suppliques dégoûtantes et de résolutions sanguinaires, la presse et les loges orangistes lançaient comme de rouges projectiles sur votre gouvernement. Car nous ' avons vu ce spectacle hideux, sans précédent dans les lugubres fastes des ignominies huma- nés, de gens, de chrétiens demandant, par requêtes à l’Exécutif, la mise à mort d’un homme sur qui pesait une sentence de tribunal. Et c’est à ces requêtes épouvantablement ignobles que vous avez obéi. L’espace me manque pour vous citer
toutes celles qui sont venues à la connaissance du public; mais je vais toujours vous en citer quelques unes. Voici ce que disait Y Oranye-Sentinel du 18 septembre dernier:
Donc, quelle que soit la conclusion à laquelle en arrive le conseil privé sur les points de droits, la sentence judiciaire prononcée par le savant juge doit être exécutée à tout événement.
Ainsi, aux yeux de vos amis les Orangistes, il n’y avait aucune décision du plus haut tribunal de l’Empire qui put tenir devant la nécessité — préconisée par les conservateurs orangistes — de pendre, coûte que coûte, Louis Riel. Absolument comme vous, monsieur le ministre, le même journal disait le 29 octobre : Le sang de Thomas Scott demande justice, et l’on voulait faire mettre à mort en 1885, pour un prétendu crime commis en 1869, un homme amnistié pour ce fait en 1875 ! Et vous vous êtes soumis à cette inique injonction. Le môme organe des orangistes publiait le 10 septembre l’entrefilet suivant :
Un correspondant qui signe “ un membre de L. O. L. No 698, ” nous écrit de Popes Bay, et nous suggère que des démarches devraient être faites avant les prochaines élections générales pour s’assurer des candidats aux honneurs parlementaires, l’engagement de favoriser l’incorporation de la société Orangiste. Notre correspondant pense aussi qu’on devrait faire circuler des requêtes dans les comtés, les faire signer et les envoyer au parlement. C’est regrettable, ajoute-t-il, de voir que les catholiques romains peuvent obtenir de la législature toutes les lois qu’ils désirent, pendant qu’une sociétée loyale r*e peut obtenir d’être incorporée. On a fait beaucuup trop de dépenses pour le procès de ce vilain Riel. Le souvenir du meurtre atroce de ce pauvre Scott est encore frais à la mémoire du peuple du Canada, et s’il échappe encore une fois à la justice, il faudra tenir le gouvernement responsable de cela. Notre correspondant ajoute, que si Riel n’est pas exécuté, les députés conservateurs perdront presque tous leurs partisans.
Lisons maintenant une ou deux résolutions des loges.
Voici — j’emprunte mes traductions à la Patrie :
A une assemblée tenue à Dominion City, L.O. no 1449, le 22 septembre,, il a été proposé par le fr. A. Scott, appuyé par le fr. A. C. Scott, et résolu : Que les membres de cette loge voient avec regret, que le gouvernement, par le gouverneur-général, a accordé un sursis â l’archi-traître Louis David Riel, et qu’il prend des moyens pour détourner les fins de la justice. Nous refusons donc de supporter tout gouvernement qui permet à ceux qui sont impliqués dans la rébellion du Nord ouest d’échapper à la peine d’une juste sentence.
La résolution suivante fut adoptée par la loge no 300, le 22 octobre :
Résolu que les orangistes voient avec des sentiments de crainte et de regret la tournure que prend l’affaire de Riel. Condamné à être pendu le 18 du mois dernier il est encore vivant, et cela malgré les nombreuses vies qu’il a fait sacrifier et malgré les milliers de dollars qu’il a fait dépenser au. gouvernement. Nous recommandons fortement de repousser tout subter
fuge ; aucun délai ne doit être accordé à celui qui a été condamné comme chef de la rébellion. Nous désirons aussi fortement que nos frères, dans tout le Canada, se joignent à nous pour empêcher tout outrage à notre Reine et à notre patrie, que nous sommes tenus de chérir et de protéger.
La loge 1334, de Fonthill, a résolu le 12 octobre :
Les membres de cette loge déclarent qu’ils ne supporteront aucun gouvernement quine verra pas à ce que la justice suive son cours contre ceux qui sont les fauteurs des troubles du Nord-Ouest, et qu’ils le combattront à à la prochaine élection.
Les orangistes de Fenelon Falls, loge, no 996, déplorent aussi la tournure que prend l’affaire Riel. Le rebelle a été condamné à être pendu le 18 septembre mais il est encore en vie ; il demande miséricorde ; nous espérons que cette prière ne sera pas accordée, mais que sa première sentence sera exécutée.
Je pourrais couvrir de nombreuses pages avec des citations ana logues ; mais j’écris une courte brochure, et je n’ai ni le temps ni les moyens de produire un volume. C’est en face de l’apathie coupable de la province de Québec et de la fa ouche énergie des Orangistes d’Ontario, que vous vous êtes reçue illis dans le cabinet pour faire le honteux calcul, les supputations immondes qui vous ont fait donner la tête de votre frère à la courtisane grotesque qui vous vend ses faveurs. Vous avez cru par là jouir encore indéfiniment des lucratives et voluptueuses fainéantises de vos postes respectifs ; vous avez cru que désormais vous y pourriez dorloter perpétuellement votre vénalité et votre présomption. Je me crois maintenant autorisé à vous dire qu’av.ç une pareille maculation sur la conscience, vous et ceux qui seront tentés de vous appuyer de leur rapace bassesse, vous ne formez pas un parti politique, vous êtes une compagnie d’exploitation illicite; vous n'êtes pas des hommes d’Etat, vous êtes des flibustiers ; vous n’êtes pas les représentants de la nation, vous êtes les détrousseurs du peuple. Je n’ai plus rien à relever dans le reste de votre lettre ; vous y répétez ce que j’ai démoli.
Je le produis pourtant par conscience. Voici :
Le vénérable évêque de St-Albert, Mgr Grandin, a dit que la conduite de Riel, pendant qu’il dirigeait l’insurrection, avait été odieuse et monstrueuse, et qu’il avait systématiquement persécuté la religion. Si c’est là le héros que l’on veuf nous faire vénérer, je ne serai pas parmi ses admirateurs.
On veut aujourd’hui faire passer Riel pour un saint. Qu’il soit mort en bonnes dispositions, je l’espère, Dieu seul en est le juge ; mais nous n’avons pas à considérer comment il est mort, mais comment il a vécu ; or, sur cette dernière question, il n’est pas besoin que je me prononce moi-même. Je n’ai qu’à citer le témoignage des missionnaires du Nord-Ouest qui, étant là sur les lieux, l’ont connu, ont pu juger de ses actes, de ses principes, de sa piété et de sa vertu, et certes il ne nous le donnent pas comme un saint . A part les citations que j’ai déjà faites, voici d’abord la lettre collective des missionnaires de la région de Prince- Albert, datée du 12 juin 1885. On parait avoir oublié ce document important qui a pourtant été publié partout :
“Prince-Albert, 12 juin 1885.
“Nous, prêtres des districts qu'affecte plus particulièrement la rébellion? savoir : St-Laurant, St- Antoine, Graindin, Lac aux Canards et Batoche puisque c’est là, au milieu de notre population, que Louis “David” Riel avait établi ses quartier-généraux, désirons attirer l’attention de nos nationaux du Canada et d’ailleurs sur ces faits .
“Louis “David” Riel ne mérite pas les sympathies de l’église Catholique Romaine et des membres de cette Eglise, ayant usurpé notre mission de prêtres et privé notre population des avantages et des consolations que nous aurions pu lui offrir.
“Il a fait tout cela dans son intérêt purement personnel
“Signé : RR. Pères André “ “ Touse,
“ “ Moulin,
“ “ Foürmond,
“ “ Vegrevllle,
“ “ Leoor.
Et le Père Foürmond, desservant Batoche même : “J’ai été bien près de “la mort, “car si les balles et la fureur des révoltés m’ont fait défaut, la “guerre, l’apostasie, l’hérésie, la persécution, l’incendie, le pillage, tout s’est “déchaîné contre nous ; on se serait cru à la tin du monde. Déjà nous “avions notre Ante-Christ dans la personne de ce fameux Riel, contre lequel “il nous a fallu lutter, au péril de notre vie, pour détruire sa funeste influence “sur nos pauvres gens.
“Mon Dieu ! quel homme, quelle hypocrisie, quelle impiété tout à la fois !
“c’est pour cela qu’il a ruiné nos famille chrétiennes par le pillage et l’incendie ; c’est par une conséquence horrible de ses plans diaboliques qu’a “coulé le sang des blancs et celui des chers et zélés confrères, massacrés par “les sauvages, sur ses ordres.”
Ces témoignages si forts si accablants, suffisent à édifier tout homme de bon sens sur le caractère et la conduite de celui qui a entraîné ses œuvres, les Métis- dans les plus grands malheurs.
Pour condamner notre conduite, on pos e enprincipe qu’on ne punit plus de nos jours de la peine capitale les crimes de haute trahison. C’est là une maxime nouvelle aussi étrange que dangereuse contre laquelle s’insurge la justice, protectrice de la paix et de la sécurité des sociétés. Proclamer que la haute trahison, qui entraîne avec elle le meurtre, le pillage, la ruine des populations, ne doit pas être punie de mort, c’cst faire appel aux mauvaises passious des ambitieux, c’est provoquer la révolte en *lui garantissant l’impunité.
Prétendre sérieusement qu’un homme, conpable une fois de haute trahison et de meurtre, gracié une fois et repris ensuite les armes à la main, doit compter d’avoir la vie sauve, c’est montrer une assurance que Riel lui-même n’a jamais eue, puisqu’en quittant le Montana il a déclaré que sa tète pouvait être le prix de la démarche qu’il entreprenait.
Cette doctrine de la miséricorde en faveur des criminels politiques ne saurait, même si elle était admise, s’appliquer à celui qui de sang-froid déchaîne sur ses compatriotes les hordes de tribus sauvages.
Qu’on ne vienne pas le justifier en disant qu’il avait foi dans sa mission, que sa volonté n’était pas criminelle puisque sa conscience guidée par son esprit, ne lui reprochait pas les actes effroyables qu’il a commis et fait commettre. Mais depuis quand est donc venue cette doctrine étrange qu’on ne doit pas punir les fautes de l’intelligence ? Les fautes de l’intelligence sont plus criminelles encore que celles du cœur.
Une passion mauvaise avait vicié l’intelligence de ce grand coupable. Devant Dieu et devant les hommes, il était coupable d’avoir faussé dans son esprit les éternelles notions du juste et de l’injuste, du vrai et du faux, de l’obéissance et de l’insubordination ; cette première culpabilité ôte toute excuse à ses actes criminels qui en ont découlé.
Non, il n’y avait qu’une excuse possible en sa faveur, c’était l’excuse de la folie. Il s’est chargé lui-même dans ses derniers moment», et il s’en est fait gloire, de prouver au monde qu’il était parfaitement libre de sa volonté, conscient de ses actes et de ses fautes. Il est mort en se répentant des crimes dont il avait été la cause, mais ce serait un outrage de lui faire partager l’auréole glorieuse des grands patriotes, morts pour la liberté en 37, de le mettre au rang des victimes de ces jours héroiques. Pour les hommes qui pensent et qui raisonnent, la conduite de Riel ne mérite aucune sympathie sérieuse. Aussi, dit-on de toutes parts : “ ce n’est pas pour lui que nous u nous soulevons, nous n’avons pas de sympathies pour ce qu’il a fait, mais “ nous voulions que sa peine fut commuée parce que tous les Canadiensu français demandaient qu’il ne subît pas la peine infamante de la mort sur 11 l’échafaud. ”
J’avoue que j’ai été profondément touché du concert de pitié et de miséricorde qui s’est élevé en faveur de ce grand coupable, et qui ont monté jusqu’au pied du trône. Mais dans cet élan de générosité de toute une population, on a perdu de vue le fait important que le crime a été commis dans une région lointaine plus exposée que la nôtre aux brigandages, aux soulèvements des Sauvages. On a oublié que l’unique sécurité de la vie, de la propriété des citoyens, de ces contrées nouvelles, réside dans l’exécution rigoureuse des lois. On a oublié que les sauvages meurtriers du Lac à la G-renouilie ne pouvaient être graciés, sans mettre toute la population blanche à la merci de ces tribus féroces qui croient encore à leur victoire, et d’un autre côté, on ne pouvait les livrer aux mains du bourreau, et accorder la vie sauve à celui qui leur fait prendre la hache de guerre. Qn a oublié les angoisses mortelles dans lesquelles toute une population à vécu de longs mois. On a oublié le deuil, la douleur, le désespoir des victimes de cette odieuse révolte. On a oublié que le sang des colons paisibles, des saints missionnaires, des soldats tombés sous les coups des révoltés criaient vengeance et que la justice devait faire une réparation éclatante, si l’on ne voulait que la clameur déchirante partie des quatre coins de cette immense région, ne se changeât en un cri de désespoir et de haine.
On a oublié de se demander si dans cette question de la rigueur ou de la miséricorde de la loi ceux qui avaient souffert, ceux dont les pères, les fi! s, les frères avaient par la faute du rebelle et dont l’avenir pouvait encore être menacé, n’avaient pas autant le droit d’être entendus que ceux dont la facile pitié peut s’exercer sans souci d’une réparation par le passé sans le sentiment d’un danger peur l’avenir. On a même oublié qu’en Manitoba et dans les Territoires nous avons des compatriotes disséminés épars au milieu d’une population qui leur est étrangère et que ces braves avantcoureurs 'de la conquête pacifique que nous rêvons pourraient bien ressenressentir fatalement le contre coup de l’agitation de notre province.
Pour Québec, c’est une question de sentiment : pour les habitants du Nord-Ouest, c’est une question de sécurité, une affaire de vie ou de mort.
Ministre de Sa Majesté, j’ai dû penser â toutes ces choses, peser toutes ces raisons, envisager froidement la question sous toutes ses faces, et, sous la responsabitité du serment solennel que j’ai prêté de faire mon devoir, de défendre la Couronne, et protéger mes administrés. Responsable devant ma conscience et devant Dieu de chacune de mes décisions, je n’ai pu trouver de justification ni d'excuse valable au crime du candamné. Ses avo-
cats eux-mêmes ont déclaré que son procès avait été conduit d’une manière impartiale ; la question de folie étant écartée, malgré la demande de grâce, le gouvernement a cru devoir conseiller à Sa Majesté, dans la personne de son représentant, d’ empêcher que la loi n’eut son cours.
Nous n’avions cédé en prenant cette décision, ni aux appels, ni a l'intimidation d’aucune secte ou faction, comme les ennemis du gouvernement se sont plu à le répéter. Nous n’avons pris conseil que de l’intérêt suprême de la société, le plus grand bien du pays la tranquilité nécessaire au développement si désirable des immenses régions de l’Ouest et nous pouvons le dire en toute sincérité, le plus grand bien d’une province et de compatriotes qui nous sont chers.
L’estime, l’affection, l’appui da nos comcitoyens nous sont piécieux dans l’exécution des devoirs publics qui nous sont imposés C’est notre désir autant que notre intérêt, de les préserver intacts, et si, du poste le plus élevé que nous occupons avec la connaissance la plus étendue des besoins de la société, des écueils à éviter, des dangers à prévoir, nous avons cru prendre une décision qui nous était aussi pénible qu’à vous, au point de l’humanité, nous avions le droit de vous demander de nous donner le bénéfice de la confiance que vous avez toujours reposée en nous, et dont notre dévouement et notre conduite vous étaient les garants.
En nous exposant à encourir votre disgrâce, nous risquions notre avenir. On nous menaçait d’une chute certaine si nous consentions à l’exécution de la sentence du tribunal. Nous avons mis de côté l’attrait de la popularité et de la crainte de votre ressentiment pour rester fidèles à notre devoir.
N’est-ce pas là une présomption de notre droiture, de notre bonne foi ?
On invoque les sentiments de race et de nationalité pour nous accuser de faiblesse et de trahison. Faire autrement que nous avons fait, eut été. violer notre serment, sans profit pour le condamné, qui aurait été exécuté quand même tous les ministres français auraient résigné, sans profit pour le pays, sans profit pour notre province, avec le risque effrayant de compromettre pour toujours ses intérêts les plus chers
Ma conscience me dit que je n’ai manqué, dans cette circonstance, ni à Dieu, ni au Souverain, ni à mes compatriotes. Le courage qui m’a porté à faire mon devoir sans faiblesse 11e me fera pas défaut dans les tribulations pénibles dont on me menace.
Je vous ai servis depuis dix-huit ans avec joie, avec orgueil. Je ne continuerai â le faire qu’à une cendition : celle de garder ma liberté, mon honneur et le souci de ma dignité. J. A. Chapleatj.
Le vénérable évêque de St- Albert a opposé sa formelle, dénégation à ce que vous et vos organes avez dit. Du reste, ce n’est pas pour hérésie que’Riel a été pendu, et je ne vois pas bien comment vous, qui venez de faire si bien les affaires des sectaires orangistes, vous puissiez invoquer les intérêts de l’Eglise dont c«s fanatiques trament la ruine. A la reproduction de la lettre dj.s cinq missionnaires, je répondrai en vous rappelant qu’elle leur a été subtilisée par un agent du gouvernement qui voulait passer les lignes des ex-insurgés sans être molesté. Les missionnaires du Christ n’ont pas coutume d’enlever leurs sympathies aux condamnés à mort. On les trouve généralement sur les échafauds, à côté des infortunés qui y montent, ayant à la main l’image de Celui qui a pardonné à ses bourreaux, mais qui avait flagellé les Pharisiens, lesquels, de son temps, formaient le parti dominant.
Voici, au surplus, les paroles de Mgr Taché que je vous cite pour la seconde fois :
Les missionnaires ont souffert, mais les missionnaires ne savent pas crier vengeance. Les deux seuls qui ont été appelés en témoignage en cette cause, ont rendu témoignage dans le sens de la défense. Pourquoi joue-t-on le rôle si indigne de recommencer le procès de l’infortuné exécuté devant le public, en invoquant les témoignages des révérends pères André et Fourmond, qui mis sous sermet à la cour, ont rendu un témoignage dont la conclusion naturelle n’était certainement pas l’échafaud! On va jusqu’à torturer l’âme si généreusement aimante de Monseigneur Grandin, en lui prêtant un rôle indigne de sa position et de son cœuT. Et tout cela, on a l'audace de le dire, pour faire prévaloir la vérité.
Le gouvernement a laissé faire l’exécution, il en a donc la responsabilité et c’est une indignité de vouloir la faire peser sur d’autres, qu’on s’est bien donné garde de consulter à ce sujet.
Elles sont suivies de celles-ci qui expliquent assez dans quel désordre était l’esprit de ce pauvre Riel lorsqu’il a fait les choses que vous lui reprochez :
Pour ma part, une observation de vingt années m’a donné des convictions diamétralement opposées à celles que l’on invoque. J’avais trop de raisons d’étudier dans ses moindres détails les dispositions et les actes de mon infortuné protégé, pour pouvoir ne pas me rendre compte de ce qu’il était et de ce qui a pu le conduire à la voie déplorable qu’il a suivie. Il y a bien des années que je suis convaincu, au delà de la possibilité d’un doute, qu’à côté des brillantes qualités de l’esprit et du cœur, l’infortuné chef des Métis était en proie à une mégalomanie et théomanie qui seules peuvent expliquer tout ce qu’il a fait jusqu’au dernier moment.
Vous êtes bienvenu vraiment à parler de la sécurité à établir dans le Nord ouest ! Je vous demande un peu de quelle sécurité on peut jouir dans un pays dont le gouvernement autorise la spoliation des habitants, méprise leurs reauêtes et fait pendre les fous ! Je crois avoir fait voir sous leur vrai jour votre droiture et votre bonne foi. Vous parlez du risque effrayant de compromettre pour toujours les intérêts les plus chers de notre province. Je vous entends toujours : vous et vos deux collègues français, vous êtes les trois sommets de notre nationalité. Vos visées sont plus élevées que celles de tous vos concitoyens, votre coup d’œil beaucoup plus pénétrant que le nôtre. Eh bien, je vous le dis en toute sécurité de conscience : ces assertions ne valent pas plus que toutes celles que j’ai mises à néant. C’est votre gouvernement qui a fait tout le mal ; c’est lui qui doit déchoir. C’est en vain que vous voulez terrifier vos amis en les menaçant de l’avènement des libéraux. Les libéraux ne sont pas ostracisés du pouvoir. Ils contribuent au trésor commun des sommes dont ils ont droit de connaître et de contrôler l’emploi. Ils forment la loyale opposition de Sa Majesté dans le Parlement. La constitution les reconnait à ce titre comme parti, et l’application des principes de cette constitution leur appartient légitimement lorsqu’ils parviennent à établir à la satisfaction de la majorité du peuple, le caractère odieux de votre politique. Si vos prétentions étaient reconnues comme valables , ils pourraient refuser d’acquitter l’impôt et se former en société particulière. JIls sont rares ceux qui par suite des animosités nu des rancunes créé’es par les luttes du passé consentiront à pré-
férer les homicides aux libéraux. Voici à ce sujet l’opinion de trois journaux conservateurs. La Vérité du 19 décembre dit:
Il nous semble que le moment est bien mal choisi pour abîmer les grits
Nous ne pouvons plus, sans perdre le respect de nous-mêmes, marcheravec les tories, et plusieurs de nos journalistes s’appliquent à rendre impossible toute entente avec les grits. Et ces mêmes journalistes prétendent avoir le monopole de la prudence, de la modération, de la sagesse et du sens politique !
Ils déplorent toute agitation de crainte que la province de Québec ne se trouve isolée , et ils font l'impossible pour empêcher une entente honorable entre la province de Québec et les grits
Le Journal des Trois Rivières dit à son tour :
Nous sommes par le temps qui court témoins de contradictions véritablement phénoménales.
Nous ne voulons pas, pour le moment, parler du changement de front, si disgracieux pour l’honneur de la presse, opéré par plusieurs de nos confrères sur la question Riel, au moyen de caracoles plus ou moins souples 5 il s’agit d’un autre détail.
Certains organes du cabinet fédéral, consacrent des colonnes entières depuis quelques jours à démontrer que M. Blake a commis un crime politique impardonnable en offrant $5,000 pour l’arrestation de Riel, il y a quelques années et alors que les libéraux étaient au pouvoir.
Tout cela serait fort bien, mais ce qu’il y a de renversant, c’est que ce colossal travail d’argumentation est fait dans le but de justifier sir John et le cabinet actuel d’avoir sanctionné l’exécution du chef des Métis.
On ne parait pas même se douter que s’il n’était pas permis à M. Blake de donner des primes pour l’arrestation de Riel, il l’était encore moins pour sir John et ses collègues de le pendre.
Oublie-t-on que plus on incrimine les premiers, plus .on coule les seconds qui ont fait pire ?
Il est profondément humiliant pour des écrivains, d’ordinaire sérieux, d’être forcés par la position oblique qu’ils n’ont pas eu le courage de repousser, de se discréditer devant leurs lecteurs par d’aussi disgracieuses contradictions.
Comme il serait bien simple, plus honnête, plus honorable d’adresser franchement à chacun le blâme que lui mérite sa responsabilité ; d’admettre sans détour que si M. Blake est condamnable pour avoir offert une prime pour l’arrestation injuste d’un citoyen, sir John et ses collègues le sont bien davantage pour l’avoir fait appréhender et conduire à la potence.
Cela éviterait pour soi-même les angoisses que ne peut écarter un esprit intelligent et honnête quand il entre dans la ligne courbe évidente ; et pour le public, le spectacle pénible d’un naufrage où l’honneur sombre avec la liberté et l’indépendance qu’il a droit d’attendre de ceux qui sont chargés de le renseigner et de l’&clairer.
J’ai fait voir en quoi consistait la fameuse affaire des $5,000. Enfin voici comment la Presse accueille ces deux opinions :
La Vérité et le Journal des Trois-Rivières s’expliquent avec autant de bon sens que de fermeté sur la déplorable campagne que les journaux ministériels ont entreprise contre les grits, et contre l’alliance des Canadiens- Français avec Bêlement grit d’Ontario.
Le Journal des Trois-Rivières demande qu’on renonce à la mauvaise plaisanterie qui consiste à reprocher à M. Blake d’avoir offert $5,000 pour prendre Riel, et dit que c’est pitié de penser que des gens sérieux puissent
chercher dans leurs attaques contre M. Blake, un moyen de prouver que les libéraux, ayant eu tort de vouloir emprisonner Kiel, sir John A. Macdonald a eu raison pour cela de le faire pendre.
Puis, ces libéraux dont vous craignez tant l’avènement, vos organes, qui les ont si souvent iusultés, ne reculent pas devant l’humiliante nécessité de solliciter leur alliance dans le Haut-Canada pour repousser les justes prétentions de la province de Qué bec. Mais les libéraux du Haut Canada ont horreur de cette proposition de promiscuité. Avant de conclure je vais reproduire ces passages importants du manifeste de Mgr Taçhé :
Des esprits, hélas ! trop superficiels ou trop insensés pour se livrer à un examen sérieux et impartial de nds difficultés, croient avoir satisfait à leur devoir de citoyens en s’écriant : “c’est Eiel qui est la cause de tout le mal,, c’est lui qui a tout fait ; il a payé de sa tête, maintenant le pays est en sûreté. ” Cette explication est tellement déraisonnable que si elle était acceptée, nous pourrions nous attendre à de nouveaux troubles, dans un avenir prochain. Le récif sur lequel va se briser une embarcation n’est pas la seule cause de naufrage. Le mode de construction, la violence de la tempête, l’insuffisance ou la faiblesse de l’équipage, l’ignorance ou l’incurie des pilotes ; en un mot l’ensemble des circonstances dans lesquelles s’accomplit la navigation n’est pas étranger au désastre qui se produit sur un écueil.
On a confié des emplois même importants à des officiers qu n’avaient aucune des qualités essentielles à l’accomplissement de leurs devoirs. Dans mon humble opinion, il en sera toujours ainsi tant que toutes les nominations se feront exclusivement au point de vue des partis politiques. Tout en nommant des hommes indignes, on a écarté ou laissé dans l’oubli d’autres éminemment aptes, et cela uuiquement parce qu’il y a cinq, dix ou quinze ahs, ils étaient des adversaires politiques.
A cela je vais ajouter ce qu’a dit tout récemment M. Jackson, un des membres conservateurs du Conseil du Nord-ouest. M. Jackson est un tory qui, avant le discours dont je vais citer quelques lignes, ne s’était jamais montré enclin à dire un senl mot contre le gouvernement :
Le Conseil, dit monsieur Jackson, a soumis à maintes reprises au gou vernement la nature sérieuse des réclamations non réglées des métis, mais on a prêté attention à aucuue des requêtes. Toute l’attention portée à aucune des représentations de ce Conseil consiste en un télégramme de sir John Macdonald disant qu’aussitôt après le retour d’Europe du ministre de l’intérieur le gouvernement accorderait sa sérieuse considération aux affaires des Métis ! Ce n’est que lorsque le pays a été menacé de la guerre civile qu’une question de cette importance pour les territoires et pour le Canada a paru digne “ d’une sérieuse considération. ”
Il faut que l’état des choses soit devenu bien intolérable pour que les évêques et les prêtres, les tories et lés conservateurs qui sont en position d’en connaître et d’en apprécier le caractère, le dénoncent avec autant de vigueur. Même sans la pendaison de Riel, une pareille situation devrait, aux yeux des conservateurs, provoquer la déchéance du cabinet. Vous êtes, monsieur le ministre, constitutionnellement et criminellement responsable de cet état des affaires. Vous nous avez prêché la prudence dans l’é—
crit que j’ai soumis à mou humble, mais sincère critique. Je vois, par la conduite que vous avez tenue lors de l’assemblée de StJérome et par le voyage inattendu de sir John A. Macdonald en Angleterre, que, sur ce point, les membres du gouvernement savent joindre l’exemple au précepte. Je n’insisterai pas sur le fait qu’il y a un dégré de la prudence qui devient de la pusillanimité. Je me borne à vons dire, en terminant, qu’un gouvernement qui fait évader ou qui fait pendre un homme par calcul électoral, se montrant par ce fait capable de tout, n’offre aucune garantie de sécurité à la nation, et que la suprême prudence pour celle-ci consiste à s’en débarraser au plustôt.
Vous avez sans doute trouvé dans le cours de cetle Réponse des expressions dures portées à votre adresse. J'ai à faire ici, avant de signer ces lignes, une distinction explicative que vos propres amis n’ont pas su faire et que je n’aurais pu placer dans le corps de mon travail sans paraître me livrer à des subtilités indignes de vous et de moi. J’établis une différence absolument tranchée entre monsieur Chapleau, particulier, et l’honorable monsieur Chapleau, ministre. C’est ce dernier que j’ai voulu attaquer, non pas l’autre sur les qualités individuelles de qui je suis suffisamment édifié pour n’avoir autre chose que des éloges à lui décerner. Vous êtes en ce moment l’incarnation d’une politique que je condamne et qui s’est clairement inspirée des théories de Machiavel, que je méprise, des tendances à l’absorption de Richelieu, que j’exècre, et du sanguinaire despotisme de Napoléon, que j’abhorre. J’admire'la haute capacité de;génie de ces grands hommes, mais il m’est impossible de les considérer autrement que comme des fléaux de l’humanité. Je ne vous infligerai pas l’outrageante ironie de vous comparer à ces géants de l’idée tyrannique; je constate seulement que vous vous êtes passionné pour leurs tendances et que ce sont les principes sortis de cette admiration funeste qui sont la cause de toutes les fautes criminelles que je vous ai reprochées et même de tous les défauts particuliers que j’ai eu la téméraire loyauté de signaler chez vous. Avec d’autres principes — les bons — et les puissants moyens d’ascendance qui vous ont été départis, vous seriez —en faisant les sacrifices quelquefois durs de l’apôtre réellement épris de ses convictions— devenu grandement admirable ; vous avez préféré être facilement admiré. Tout cela tient plus à votre éducation politique qu’à vos dispositons naturelles. Et c’est une grande infortune pour vous en même temps qu’un grand malheur pour votre pays.
Agréez, monsieur le ministre,
l’expression de mon entière réprobation de votre œuvre administrative et l’assurance de ma parfaite considération pour votre caractère privé. * V