FÉLONIE QUE LA LOI PUNIT ORDINAIREMENT
Ges résolutions sont consignées dans les procès verbaux de l’assemblée législative de Québec, sous la rubrique : avis de motions , jeudi, 17 décembre 1874. Si vous voulez m’en croire, monsieur le ministre, nous allons laisser au public le soin de faire les commentaires que provoque la mise en regard de ces deux manières
d’agir adoptées par vous pour servir vos fins casuelles. Je ne connais pas suffisammeut les ressources de la langue pour me flatter de pouvoir trouver des expressions propres à qualifier vos étonnantes contradictions.
Vous continuez :
On a beau dire que ce révolté avait' un noble but, qu’il venait aider ses frères à revendiquer leurs droits ; en disant cela on lui prête des sentiments qu’il n’avait pas, on l’affable d’un vêtement d’apparat pour cacher le rôle sinistre qu’il a j oué dans le drame de l’insurrection du Nord-Ouest. S’il eut été mu par un patriotisme éclairé, il aurait suivi une autre voie, il aurait pris d’autres moyens, il aurait recherché et suivi d’autres conseils que ceux que lui donnait son ambition. Il savait où aller, il n’avait pas long chemin à faire pour trouver tout cela. Il savait le zèle et la tendresse de celui qui l’avait protégé et sauvé. Mais non : u Une ambition effrenée u qui a vicié son intelligence et l’a poussé jusqu’au délire, une soif désoru donnée de pouvoir, un orgueil insensé qui l’a conduit à l’apostasie, ont été 11 le mobile de ses actes ; ” voilà ce qu’en a dit le plus grand prélat du Nord-Ouest. Un mobile pire encore, un mobile sordide, le faisait agir, si l’on en croit les témoignages les plus respectables. Le Père André, dont on ne saurait mettre en doute les sympathies pour Louis Riel a déclaré sous serment au procès de Régina, que ce prétendu défenseur des Métis l’avait prié à plusieurs reprises, de se servir de son influence auprès du gouvernement fédéral pour lui obtenir $100,000, et avait déclaré qu’en retour il s’engagerait à quitter le Manitoba pour aller où il plairait au gouverne nement de l’envoyer. Comme le Père André lui faisait remarquer l’énormité de ce cette somme, il n’hésitait pas à dire qu’il se contenterait de beaucoup moins. Quant aux réclamations des Métis, Riel se bornait à dire : u Je suis moi-même la question métisse, si je suis satisfait, les Métis le 11 seront. ”
Je ne crois pas que mes compatriotes,, si chatouilleux sur le point d’honneur, si francs dans leur patriotisme, pardonnent cet acte de vénalité.
Je défie que l’on dise que c’était là une conversation oiseuse de Riel dont on ne s’est pas occupé ; c’est le contraire qui est vrai : on a donné suite à sa préposition vénale.
Ceux qui s’adonneront à parcourir ces lignes ont dû remarquer une chose qui m’a souvent frappé : quand un polémiste procède par cette phrase : On a beau dire , on peut invariablement être
sûr qu’il ne s’en sert que parcequ’il n’a absolument aucune preuve pour contenancer sa réponse. C’est le style qui vous est propre, monsieur ; vous répétez à tous moments des locutions comme celle-ci: Je le dis parce que je le sais et je le sais parce que je le dis.
Ce ifest pas toujours fort concluant ; mais prononcé d’un ton résolu, avec la plus harmonieuse voix qui se puisse entendre,
agrémentée de la plus élégante gestitulation qui se puisse voir, cela produit toujours un effet sur les badauds, qui ont été pour les neuf dixièmes dans la consécration de votre réputation d’orateur, à laquelle je reconnais n’avoir contribué que très médiocre ment. Donc ce n’est pas avec des on a beau dire qu’on fait une démonstration, monsieur le ministre, c’est avec des preuves ; et c’est ce qui manque totalement aux assertions vôtres que je viens de citer. En calomniant ainsi votre victime, je vous l’ai déjà dit, vous insultez toute la population qui la pleure. Vous avez beau dire, monsieur le ministre, tous les écrits, toutes les paroles, tous les faits conspirent à vous donner le démenti. Vous soutènez que le but de Riel n’était pas noble. Que savez vous de ses intentions, vous qui vous scandalisez si fort de ce que vos amis signalent au monde les motifs si évidents de votre dernière trahison ? Vous parlez de la vénalité de celui que vous avez livré après avoir touché d’avance les trente deniers qui vous assimilent au patron choisi par vous de propos délibéré dans l’histoire biblique. Vous avez l’air de sentir vaguement toute l’horreur que vous inspirez, et, lorsque vous marchez dans votre isolement, ceux qui osent vous approcher prétendent lire sur votre front le vers du poète :
Laissez passer Caïn, il appartient à Dieu !
Car, ne le perdez jamais de vue, c’est le peuple qui a dit que l’exécution de Louis Riel était un meurtre judiciaire, un assassinat politique, un homicide électoral. S’il en est ainsi, comment vou lez-vous que le peuple, aux titres de meurtrier et de fratricide, n’ajoute pas celui de mutilateur de cadavre à cause de la besogne où vous vous imprégnez des senteurs nauséabondes de la putréfaction? Voici ce que dit Riel lui-même de son but dont vous contestez la noblesse. Après avoir établi que les Métis étaient les légitimes possesseurs, les maîtres naturels du sol que vos ignobles émissaires ont impudemment violé ; après avoir établi que jamais les Métis (et ici il corrobore la déclaration expresse de sir John A. Macdonald dans sa réponse au grand discours de M. Blake, dans la chambre des communes, le 6 juillet dernier) n’ont admis le fait de la cession comme valable en justice et conforme au droit des gens ; après avoir établi que la valeur des terres spoliées aux Métis était de plus de $150,000,000; apres avoir démontré que la civilisation des voleurs avait détruit tout un ordre social établi sur une forme de gouvernement idéal, où la liberté et la justice remplaçaient avantageusement l’iniquité et l’oppression dont vous avez saturé
l’application de nos principes administratifs; après avoir démontré que cette civilisation a détruit la chasse du buffle, source de la sereine prospérité de ces naïves et libres populations ; apres avoir fait voir sous son sombre et véritable jour l’âpre cupidité de l’aglomération de chenapans et de corsai rës des plaines, qui s’appelait Compagnie de la Baie d’Hudson ; après avoir établi que c’est de ces illégitimes et rapaces détenteurs du sol des prairies, que vous tenez vos prétendus titres de propriété ; après avoir établi que les traités conclus avec les indiens étaient de réels actes d’escamotage ; après avoir démontré que le caractère relativement arrière de la population métisse était attribuable aux méfaits et à l’égoïsme des pirates de savane que je vous signale ici, qui calomniaient ces contrées au dehors et en interceptaient toute communication avec l’extérieur ; après avoir montré qu’aux bandits de la Compagnie de la Baie d’Hudson ont succédé les bandits du gouvernement fédéral, Rielfait de la patrie cette magnifique définition : La patrie est la plus importante cle toute les choses de la terre et, de plus , elle est sainte par les ancêtres qui la transmettent. U enlever au peuple qu'elle a produit est aussi abominable que d'arracher une mère à ses petits enfants dans le temps qu'ils ont toujours besoin de ses services. Mais la patrie s'appelle la patrie par ce qu'elle est le don de Dieu notre père; héritage sans prix, je dois dire plutôt , héritage divin ! le peuple qui prend à un autre peuple sa patrie , commet le sacrilège le plus grand , parceque tous les autres sacrilèges ne me semblent que des parties de celui-là.
Dites si ce ne sont pas là de nobles idées ; dites si ce ne sont pas là de nobles paroles, et si celui qui voulait — sur l’invitation pressante de ses frères — arracher cette belle patrie à ses farouches oppresseurs n’avait pas un noble but. Puis les moyens de revendication que vous indiquez, ils étaient tentés sans effet depuis 1878. Riel vous le dit dans son histoire des Métis écrite quelque temps avant sa mort et dans laquelle j’ai puisé ce que je vous dis en ce moment. Lisez :
Dans l’automne de 1878, ces pétitions se généralisèrent. Le Lac Qu’Apnelle, la Talle-de-harts-rouges, la Montagne-des-Bois, la Montagne-du-Cyprês, Edmonton, Victoria, Battleford, le Lac-la-Biche, les Etablissements de St-Laurent, Prince-Albert demandèrent justice. Respectueuses pourtant étaient leurs réclamàtions, mais elles furent traitées avec mépris. On ne daignait même pas répondre. Respectables pourtant étaient-elles ces réclamations <? un peuple chez lui, demandant humblement son propre bien aux intrus audacieux qui Ven avaient dépouillé.
Qu’avez-vous à répondre à cet éloquent énoncé de faits, vousqui -rivez déposé sur le bureau de la chambre les 76 requêtes qui en établissent la vérité? Que vaut donc tout le fatras dont vous accompagnez votre assertion si peu véridique? Je vous entends toujours : vous accusez Riel de vénalité. Monsieur le ministre, la vénalité est-elle un crime punissable de l’échafaud ? Est-ce pour avoir demandé $35,000 que Riel a été pendu? Tous ceux qui se laissent fasciner par l’or et qui vendent leur conscience doivent-ils être hissés sur le gibet ? Répondez dans la négative à moins que vous n’aimiez mieux aller vous livrer à l’exécuteur. Mais dans votre tentative de diffamation contre votre victime, non-seulement vous êtes à côté de la vérité, mais vous êtes aux antipodes de la vraisemblance. Riel aurait-il voulu avoir ces $35,000, qu’il avait droit de les exiger. Dans son manifeste ante-mortem il dit :
Le gouvernement d’Ottawa avait fait avec moi en 1870, un traité dont il n'avait pas encore observé une seule clause à mon égard Je venais pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement de la Puissance ce qui nous appartenait, dans V espérance d'obtenir au moins quelque chose, si nous ne pouvions pas obtenir satisfaction complète .
Je vous le demande encore, qu’avez vous à dire à cela ? Quand à Thistoire vraie des $35,000 et de la vénalité que vous cherchez à eu inférer, voyons les faits. D’abord, je vous ai déjà rappelé que le père André, dont vous invoquez le témoignage, a déclaré que par cette exécution votre gouvernement s' était couvert d'infamie. Il a parlé du calme intrépide de Riel sur l’echafaud, qui cadre si peu avec le bas caractère de vénalité dont vous pariez et surtout avec le calme pusillamine dont vous vous targuez. Le père André nous dit que sur l’échafaud Riel était le seul à conserver un sang froid et une présence d'esprit , qui paraissent faire complètement défaut à l’auteur de la lettre aux électeurs du comté de Terrebonne. Les âmes vénales ne sont pas ainsi trempées, monsieur le ministre ; et, pour me servir de votre expression favorite, vous avez beau dire , ■etc; seulement je vais contenancer ce beau dire par une preuve. Au cours de votre lettre vous parlez avec éloquence du valeureux et magnanime Gabriel Dumont. Or, le 1 décembre 1885, le Monde , — qui, s’il est suspect à beaucoup de gens, ne doit pas l’être aux ministres — publiait une lettre datée de Port-Arthur, le 26 novembre et signée Odilon Girard. Dans cette lettre où il est question d’une entrevue, antérieure à l’exécution, de l’auteur et de Gabriel Dumont, je lis ceci :
Pour lui (Gabriel Dumont) Riel est un grand homme et un brave. Il se fâche quand on lui rapporte ce que disent les journaux qui lui sont hostiles et il dit que tous ceux qui parlent contre Riel sont des menteurs.
Prenez-en votre parti, monsieur le ministre. J’ajouterai encore ceci : Y Etendard, journal conservateur, a fait bonne justice de cette accusation de vénalité dirigée contre Riel pour le dépouiller, mort, des sympathies du public, comme on l’a dépouillé, vivant, de ses propriétés. Voici ce que disait ce journal le 15 décembre :
Après avoir vécu, pendant cinq ou six ans, de la charité de ces amis, Riel va s’établir au Montana et y vit pauvrement, mais tranquillement. Les délégués métis viennent le trouver ; lui appportent-ils de l’argent ? Lui offrent-ils de lui payer un salaire ? Riel part avec sa famille, et depuis ce temps, il a toujours vécu chez des amis et des partisans, allant d’une maison à l’autre, reçu et hébergé avec l’hospitalité traditionnelle“des Métis, sans jamais demander d’argent. Même dans ces actes inspirés par ses malheureuses hallucinations, ce désintéressement absolu subsiste. Il reg commande à ses partisans de saisir les munitions et les vivres, .ce qu’il faut pour l’entretien d’un corps armé ; voit-on, dans toutes ses lettres, publiées par le gouvernement et par les journaux, une seule mention de l’argent qui cependant devait se trouver en une abondance relative, aux postes de la Baie d’Hudson ?
Voilà qui me semble beaucoup plus concluant que votre on a beau dire. Mais il y a plus. Le 25 novembre dernier, un corrès2 ■pondant de Y Etendard lui écrit :
Monsieur le Rédacteur ,
A propos des $35,000 piastres, voici ce que j’en connais, je ne crains pas d’être démenti. On sait que ce qui a ébranlé le cerveau de Riel, c’est de voir ses compatriotes disparaître, sa belle langue française menacée par la trahison et l’esprit de parti qui fermait la bouche à une députation sur laquelle il avait compté. Un matin, il eut une vision, c’est ce qu’il déclara à l’un des missionnaires. La plume lui parut plus forte que l’épée. Pour sauver sa patrie, il lui fallait un journal pour faire connaître au monde toutes les souffrances de ses compatriotes ; il se rappela que Cartier lui avait offert $35,000 pour ses droits comme métis.
Si on me les accorde, se dit-il, alors ma patrie est sauvée, je vais faire instruire des Métis qui m’aideront dans mon œuvre,
Il revit le père André 20 fois après ; la vision ne revint plus qu’une seule fois seulement pour disparaître de nouveau.
Ceux qui sont au fait des u plans ” de Riel, savent que la fondation d’un
journal était son rêve
Je suis avec considération
Votre, etc.
Un Ami.
Un journal, c’était son rêve ; la propagation de ces idées de justice et de vérité, l’instruction de ses frères les Métis, c’étaient son vif désir. Nolin a déposé, au procès, qu’il l’avait déjà entretenu de ce projet et qu’il voulait faire une tentative auprès du gouvernement pour avoir une partie des $100,000 qu’il en réclamait. Il savait sans doute que les deniers du gouvernement avaient déjà été employés à de pareilles bonnes oeuvres, et il n’ignorait probablement pas que le Monde avait été acheté à ce prix, à même les fonds si secrets de ceux qui en sont ostensiblement les maîtres. Il a cru qu’avec son organe il pourrait faire autant de bien, au moins, que la feuille ministérielle, en respectant quelque peu davantage l’orthographe et les préceptes de la civilité ordinaire. Voilà pour la question de vénalité, et je continue à vous lire :
Louis Riel n’en était pas, l’hiver dernier, à ses débuts dans cette voie de haute trahison. On se rappelle sa révolte de 1869, le meurtre inutile de Scott, qu’il fit exécuter lorsque ce pauvre malheureux était dans l’impossibilité de lui nuire. On se rappelle qu’il s’engagea, quelque temps après ces malheureux événements, en recevant une somme d’argent du gouvernement canadien, à ne plus revenir au Canada pour y faire de l’agitation. Au mépris de sa promesse, il revint au Canada à l’automne de 1884, et se mit secrètement, avec une habileté consommée, à préparer une nouvelle révolte.
Je crois avoir, dans ce qui précède, répondu d’avance à ces inexactitudes,, dont vous réitérez l’assertion sans les appuyer d’un semblant de preuve. Nous vous le demanderons toujours : pourquoi ne parliez-vous pas de cette façon en 1375 ? Riel n’a-t-il pas été puni par l’exil, de son insuccès lors de l’insurrection du gouvernement canadien contre l’ordre établi au Nord-ouest? car cette plaisanterie de la prétendue révolte de gens qui ne veulent pas laisser envahir leur pays dure depuis trop longtenps. Les rebelles, monsieur, ce sont les ministres, ceux qui ont été les forts ; et ceux qui ont passé pour rebelles, ce sont les patriotes métis, qui ont été les vaincus. L’insolent triomphe de la force contre le droit trouve aujourd’hui en vous son apologiste, comme il trouvait jadis son dénonciateur. Car, pour faire usage d’un mot fameux, il est évident que vous êtes capable de tout, même d’une bonne action, pour servir vos fins politiques. Pour cette révolte, pour ce meurtre de Scott, vous avez demandé une amnistie complète, vous, vengeur de la justice et du droit. Pour la commission de ces prétendus crimes, Riel a été amnistié sous condition d’un exil de cinq ans, pareeque l’honorable monsieur Mackenzie s’est trouvé à hériter
de la nécessité de régler des difficultés et des embarras que vos amis avaient créés en dépit des protestations du leader libéral !
Ici je vais ouvrir une petite digression rendue nécessaire par votre attitude actuelle et par les dires de vos organes.
Il s’agit des $5.000 que M. Blake aurait offerts par suite de Pexécution Scott, pour la tête de Biel , comme disent vos organes. Car vos organes disent ceci : M. Blake fa offert $5000 pour la tête de Biel. J’oppose à cette assertion la plus formelle dénégation. Jamais M. Blake n’a offert un sou pour la tête de qui que ce soit. Ces façons de procéder n’ont plus cours dans les pays civilisés. Les $5000 ont été offerts en récompense à ceux qui amèneraient à justice, c’est-à-dire qui feraient conduire devant les tribunaux les personnes qui étaient accusées de ce que vous appelez le meurtre de Scott. Gela ne voulait pas dire du tout que ces accusés devaient nécessairement payer de leurs têtes le fait de se trouver directement ou indirectement impliqués dans cette affaire. M. Blake était alors procureur-général de la province d’Ontario. En cette qualité, il était particulièrement chargé de la surveillance de l’administration de la justice. Une exécution avait eu lieu au Manitoba. Les uns appelaient cette exécution un acte de justice militaire ; les autres un crime de droit commun, un meurtre. La société avait intérêt à connaître la véritable signification de toute cette affaire. Les communications avec le Manitoba n’étaient pas aussi faciles qu’aujourd’hui, et les nouvelles n’étaient pas revêtues du caractère d’authenticité désirable. En outre, vous devez vous rappeler qu’on n’était pas encore fixé sur la véritable délimitation du Manitoba et du Haut-Canada. Beaucoup de gens croyaient que le Manitoba était enclos dans les limites de la province supérieure; en sorte que M. Blake avait intérêt, en sa qualité officielle, de connaître si les faits survenus tombaient sous le coup de sa juridiction. Il voulait éclairer la justice, rien de plus. Si ce procès eut eu lieu ; s’il eut été prouvé que Riel n’avait pris part ni directement ni indirectement à la mort de Scott ; s’il eut été établi que Scott avait été fusillé conformément à la décision d’un conseil de guerre entièrement soustrait au contrôle de Riel ; si surtout il eut été établi que le gouvernement provisoire dont Riel était le président était le gouvernement légitime d’un pays sur lequel nous n’avions aucun droit de domination, Riel eut été rendu à la liberté et à sa patrie. Au lieu de cela, sir John A. Macdonald s’est livré à ses jongleries ordinaires ; il a trompé tout lemonde. Il est entré
en négociation avec Mgr Taché, qu’il a odieusement joué; il s’est concerté avec les orangistes, qu’il a déçus d’une façon non moins odieuse.
. Monseigneur Taché, conformément au caractère de sa mission, voulait la paix et la conciliation. Sir John a profité des dispositions de cet éminent prélat pour faire exercer sur Louis Riel l’influence qu’il avait toujours eue, et pour engager ce dernier à s’évader, c’est-à-dire, — aux yeux de ceux qui croyaient que son cas relevait de notre organisation, judiciaire, — à se rendre fugitif de la justice. Si l’offre de M. Blake eut eu son effet, les plus grandes prohabilités sont que Riel eut été acquitté honorablement et qu’il aurait été libéré avec éclat, au lieu de passer pour un contumace. Les choses étaient en cet état de complication lorsque M. Mackenzie ast arrivé aux affaires. Riel le contumace a été amnistié à condition de cinq ans d’exil. Monsieur le ministre, vous étalés vôtres, vous avez accusé M. Mackenzie de barbarie pour n’avoir pas accordé une amnistie complète à Riel que vous appelez aujourd’hui meur trier. Et pourtant, comment, dans les circonstances, le gouvernement libéral pouvait-il agir avec une plus miséricordieuse équité ? Aux yeux du pouvoir, l’évasion de Riel constituait un aveu de culpabilité ; d’un autre côté, il était constant qu’au moment même où sir John A. Macdonald exprimait à ses frères en orangisme le sauvage désir de pendre Riel de ses propres mains, il favorisait la fuite de l’inculpé et promettait à Mgr Taché une amnistie générale.
Le gouvernement Mackenzie a donc pris le seul moyen terme recommandé par la prudence et par la justice ; le seul qu’il lui fût loisible de prendre à la suite des embarras créés par son prédécesseur. Ainsi donc, monsieur le ministre, vous ne seriez pas mieux fondé que vos amis et vos organes à reprocher à M. Blake l’offre des $5,000, même si cette offre avait eu pour effet de conduire Riel à la mort, puisque c’est vous qui venez de le déclarer coupable de meurtre. Mais vos organes disent encore : u est-ce que Riel n’eut pas été exécuté si M. Blake eut été au pouvoir ” ? Je réponds résolument non.
Et ici je ne parle pas des faits abominables du procès ; de la composition du jury ; de l’hostilité du juge, des obstacles mis à la défense et de toute la scandaleuse procédure de Régina ; je dis que Riel n’aurait pas été pendu parce que, avec une administration libérale, l’insurrection qui a amené la guerre et le procès du captif n’aurait pas eu lieu. Ceci m’amène naturellement à
parler de la façon dont les libéraux ont adminstré le Nord-ouest depuis que la doctrine odieuse des faits accomplis a enclavé cette contrée dans les limites de notre pays, et je suis d’autant plus porté à le faire que l’archevêque de St-Boniface a dit au cours de son digne manifeste :
A mes yeux, les responsabilités de nos désastres et de nos hontes sont multiples. Elles pèsent non-seulement sur les agents actifs du soulèvement et les administrationa qui se sont succédées au pouvoir, mais aussi sur bien d’autres.
Je me permettrai de faire ici une respectueuse distinction et d’établir les faits dans leur naturelle simplicité. Mgr Taché est mie ux que vous et moi en état de savoir ce qui se passe au Nordouest, et lorsqu’il fait peser la responsabilité de tout sur les administrations qui se sont succédées au pouvoir, je comprends que, d’après lui, sous le gouvernement libéral il s’est commis dans l’administration des affaires du Nord-ouest des choses répréhensibles. Je n’en doute aucunement : il est inévitable qu’il se commette de ces choses sous tous les gouvernements. Mais entre une chose qui se fait sous un gouvernement et une chose qui se fait|?arun gouvernement, il y a une différence notable sur laquelle j’appelle spécialement votre attention. Du temps que M. Mackenzie était au pouvoir, les communications avec le Nordouest étaient excessivement difficiles ; et si les employés se sont rendus coupables d’actes de négligence ou de commission condamnables, ils agissaient à l’encontre des instructions des ministres ; et encore, ces cas doivent avoir été très rares, et on ne voit rien, ni dans les documents publics ni dans les écrits privés, indiquant que, sous le gouvernement libéral, il s’est commis un seul acte ayant la moindre ressemblance avec ceux qui ont provoqué la rébellion. On pourra aussi difficilement prouver que les ministres aient refusé de répondre aux requêtes qui leur étaient présentées ni de faire droit aux réclamations de ceux qui avaient des griefs fondés. Je n’en veux pour preuve que ce qu’en dit elle-même Sa Grandeur. En effet, dans son manifeste, je lis les paroles qu’elle rapporte de lord Dufferin, paroles prononcées le 29 sept. 1877, dans son discours d’adieu au Manitoba :
K II n’y a pas le moindre doute qu’une large part des bonnes dispositions existant entre les Peaux Rouges et nous-mêmes, est due à l’influence, à l’action de cette inappréciable classe d’hommes les Métis, habitants et pionniers du Manitoba (vifs applaudissements), qui combinant, comme ils le font, la vigueur, la force et l’amour des aventures, naturels au sang indien
qui coule dans leurs veines, avec la civilisation, l’instruction et la force intellectuelle qu’ils tiennent de leurs ancêtres paternels, ont proclamé l’évangile de la paix, de la bonne volonté et du respect mutuel, avec des résultats également avantageux au chef sauvage dans sa loge et au colon dans son chantier. (Applaudissements renouvelés.)
u Ils ont été les ambassadeurs entre l’est et l’ouest, les intréprêtes de la civilisation et de ses exigences, vis-à-vis deceux qui habitent les prairies, tout comme ils ont dit aux blancs quelle est la considération justement due aux susceptibilités, à l’amour propre si sensible aux préjugés, au désir inné de justice de la race sauvage. (Appl. continués.)
Les bonnes dispositions dont parle ici l’ex-gouverneur-général indiquent assez que le gouvernement libéral ne s’était pas conduit de façon à créer un conflit dans ces contrées. Puis Mgr Taché ajoute :
Si les paroles précédentes avaient été mieux comprises , si la ligne de conduite qu'elles semblent indiquer avait été suivie , le pays n'aurait pas eu à déplorer les maux qui sont venus fondre sur lui. Quand lord Dufferin a visité Manitoba, heureusement pour l’honneur des Métis, il n’y avait pas de chars palais. Son Excellence a dû voyager comme on voyageait alors, et tout naturelle ment il a voyagé avec des Métis. Avec eux, il a parcouru la praijie, il a traversé la forêt, il a connu la charrette et le canot d’écorce, il n’a pas dédaigné de parler avec ses guides. Sachant le français, il n’a pas eu d’interprête ; intelligent, il a compris la population ; homme d’Etat, il a dit au pays et aux aviseurs des réprésentants de Sa Majesté : voici le passé des métis, leur utilité, quelques-unes de leurs nobles qualités ; voyez ce que vous devez faire à l’avenir.
Ceux qui ne se sont pas conformés aux conseils de lord Dufferin, ce sont les conservateurs qui ont pris le pouvoir dans l’année qui a suivi le prononcé de ce discours : et ce n’est que sous leur adminis ration qu’ont commencé à devenir pressantes les représentations des Métis, qui se mirent à se plaindre non de quelques actes de négligence, mais de la cruelle oppression des représentants du pouvoir conservateur. Le gouvernement libéral a fait tout ce qu’il pouvait pour rendre justice au Nord-ouest. Monsieur Royal, député conservateur du Manitoba, a déclaré dans la chambre, a la dernière session, que le ministère Mackenzie avait donné à ces territoires une constitution admirable ; monsieur Girouard, député conservateur de Jacques-Cartier, dans un discours consacré à la défense politique du gouvernement actuel, reproduit avec force éloges par la Minerve et les autres journaux conservateurs, a dit, à Lachine, le 10 août 1885, que u en 1875 l’administration Mackenzie changea la constitution du Nord-ouest, pour en accorder une qui était admirable et éminemment dans le sens populaire. ”
J’ai dit plus haut que les libéraux avait hérité des embarras créés parla politique de sir John A. Macdonald lors de la prise de possession des territoires, politique contre laquelle ils avaient toujours protesté. Riel, monsieur le ministre, confirme mon assertion. Dans son discours devant le tribunal de Régina, Riel a dit en parlant des événements de 1869 : u Les Américains nous étaient favorables. De plus l'opposition , au Canada , a fait de même et a dit au gouvernement : u eh bien, pourquoi êtes-vous allés dans le Nordojest sans consulter la population?” Ce discours est reproduit par le Star du 1 1 août 1885. Cependant la Minerve du 12 septembre dernier disait :
Accablés sous le poids des preuves que nous accumulons tous les jours pour établir à l’évidence que les Métis n'ont jamais eu de pires ennemis que les grits-rouges etc.
Voici de quelle singulière façon M. Cameron, un de ces députés grits dénoncés si violemment par votre organe, se montrait le pire ennemi des Métis. Le 27 mars 1884, un an avant le soulèvement, M. Cameron voyant que les Métis demandaient justice et que des troubles devenaient imminents, fit dans la chambre la proposition suivante dont j’emprunte la traduction aux procès verbaux de la chambre des communes, 1884, page 429.
M. Cameron (Huron) propose comme amendement, que tous les mots après u que ” soient retranchés et remplacés par les suivants : — u cette Chambre se forme en comité général pour prendre en considération la condition , les plaintes et les demandes du Manitoba et des territoires du Nord-ouest j en vue de trouver les moyens de rémédier à tous les griefs bien fondés et de faire droit à toutes demandes raisonnables.
Le ministère et tous vos partisans ont repoussé cette proposition qui demandait justice pour les Métis. Mais j’aurais pu me dispenser de faire ces citations établissant que ni avant, ni pendant, ni après l’insurrection, les libéraux ont fait quelque chose qui pût la provoquer et qui puisse faire retomber sur leur administration la moindre part de responsabilité pour les crimes administratifs commis au Nord-ouest et qui ont eu de si déplorables conséquences. Le 6 juillet dernier, dans sa réponse à M. Blake, sir John A. Macdonald a dit expressément :
Durantcinq ans, monsieur l’orateur, ils (les Métis) ne connaissaient guère la misère qu’ils enduraient. Ils vivaient dans leurs maisons ou dans les bois sans se plaindre. Ils ne savaient pas qu’ils fussent opprimés ou maltraités. . Durant les cinq ans que ces messieurs (les libéraux) ont été au pouvoir , ils (les Métis) ne se sont pas plaints.
je crois que cela est décisif. Mais je veux encore citer sir John A. Macdonald pour ceux de vos amis qui veulent absolument que M. Blake soit l'ennemi de Riel. Ce bizarre ennemi a fait, au cours de la dernière session, un discours de plus de six heures, dans lequel il s’est montré si fortement hostile à Riel et aux Métis, que sir John A. Macdonald, qui se contente de les faire pendre, a commencé ainsi sa réponse indignée au chef de la gauche :
Je laisse à la chambre et au pays à décider si l’honorable député, dans son long et élaboré discours, à établi son droit de censurer le gouvernement, s’il a prouvé que nous nous étions rendus coupables de négligence, d’oppres. sion et de mauvaise administration. Mais üy a une chose sur laquelle il ne peut y avoir le moindre doute de Vun ou Vautre côté de la {chambre, c'est que l'honorable monsieur par son discours a fourni gratuitement aux avocats de Louis Riel un plaidoyer des plus habiles.
J'ose dire qu'aucun des avocats de ce malheureux ne pourra énoncer ni produire d'arguments semblables à ceux que l'honorable monsieur a faits aujourd hui sans tenir compte des conséquences qui pourraient en résulter, comme il le sait
M. Lister : Qui les a provoquées ? Sir John Macdonald : Vous pouvez ricaner , mais vous verrez , cette chambre verra dans le discours des avocats de Riel, lorsque son procès aura lieu dans très peu de jours, ÿque la substance, la base , le point culminant, et le fond de cette défense seront le discours de l'honorable monsieur.
Ainsi donc, monsieur le ministre, voilà, aux yeux de votre maître, le grand crime de l’honorable monsieur Blake : oser prendre la défense d’un accusé ; oser préparer une plaidoirie pour soustraire à l’échafaud Louis Riel, le même Louis Riel dont vos amis le proclament le plus grand ennemi ! Et ce même monsieur Blake est le chef reconnu, respecté, vénéré, sans être le dominateur despotique du parti libéral ; de ce parti que vous faites attaquer par une presse subventionnée, qui ose — O comble de l’impudeur ! — qui ose nous reprocher de ne chercher, dans toute cette affaire douloureuse, qu’à faire de l’esprit de parti ! comme si les libéraux devaient s’abstenir de combattre les criminels, précisément parce que ces criminels se trouvent être leurs adversaires politiques ! comme si les libéraux devaient renoncer à leurs intérêts de partisans, parceque ces intérêts sont enparfaite harmonie avec l’intérêt général ! comme si, en face de votre ambition du mal, nous n’avions pas le droit d’avoir l’ambition du bien ! Oui, monsieur, nous avons l’ambition de faire descendre de leur insolent piédestal les prévaricateurs avilis qui déshonorent notre état social. u L’ambiu tion égare les philosophes comme les rois ; mais pour les philo-
“ sophes aussi, c’est l’ambition qui enfante les grandes choses, les “ choses qui élèvent et enrichissent l’humanité. Qui que nous u soyons, messieurs, méfions-nous de l’ambition, mais n'y renonçons u jamais , ce serait abdiquer la plus haute puissance de notre nature , u les plus grandes chances de notre destinée. ” C’est par ces paroles de Guizot que je clos la digression que vous m’avez permis d’ouvrir.
Vous dites :
Pour réussir, il commence à miner et à ruiner l’influence des prêtres sur i.es Métis, et lorsqu’il a aveuglé ces derniers, il les pousse à la boucherie. Après la dernière bataille, il n’a pas le courage de suivre Dumont dans sa fuite ; il préfère se laisser arrêter, pensant bien que la province de Québec^ qui l’avait sauvé une fois le sauverait encore, même après une seconde révolte. Il se trompait dans ses calculs. Coupable de haute trahison pour la seconde fois, il n’avait plus de titres à l’indulgence qu’on a l’habitude d’accorder aux accusés politiques.
Monsieur le ministre, vous êtes parvenu à anéantir chez moi une faculté, celle de l’étonnement. Bien que je vous connaisse depuis de longues années, je me surprenais encore parfois à m’étonner du san^-gène avec lequel vous violentez la vérité. Mais après les lignes que je viens de citer de vous au sujet de la poltronnerie de Riel, je renonce à l’!|ahurissement, puisque c’est décidément un parti pris chez vous d’émettre non seulement les propositions les plus inexactes, mais les paradoxes les plus insoutenables. . V ous ne pouvez avoir puisé l’idée de soutenir que Riel était un pleutre que dans les racontars de quelque scribe aussi profondément obscur que magnifiquement subventionné. Je ne m’attarderai pas à discuter la vraisemblance et l’évidence même; je cite immédiatement les autorités qui vous contredisent. L’officier américain Howard, chargé de la mitrailleuse Gatling, a dit qu’au fameux siège de Batoche, Riel a déployé un courage audessus de tout éloge. Le père McWilliams, un fervent ami de votre administration, qui a assisté Riel à ces derniers moments, à dit, le 26 novembre, jour de son retour de Régina à Kingston, à un correspondant de journaux : u Riel n’a jamais été un lâche, “ même en face de ces plus puissants ennemis à Batoche. Il n'a u jamais redouté aucun homme mortel. C’était un homme supérieur u à tous les points de vue.”
Et puis, monsieur le ministre, comment pourriez vous concilier la couardise dont vous parlez si gratuitement avec le récit de sa mort et de son attitude sur l’échafaud ? Le Regina-Leader, un journal anglais, lui a rendu pleine justice sur ce point. La Gazette.
de Montréal, organe du ministre de l’intérieur actuel, disait, dans une dépêche publiée le lendemain de l’exécution :
Bien qu’on ait dit qu’il ait manqué de fermeté sur le champ de bataille ou en face du danger, personne n’oserait l’accuser de cela après avoir été témoin de l’indifférence de son attitude et delà suavité de ses paroles en recevant le fiat de sa condamnation. Le stoïcisme provenant du sang indien qui coulait dans ses veines lui a bien servi pour faire voir, dans ses derniers instants, que sa carrière avait été animée des motifs du patriotisme.
11 me semble que voilà un journal de vos amis qui vous inflige un dénégation assez brutale. Mais le même journal dit dans un autre endroit de son édition du 17 novembre :
Il y a quelques jours, il a reçu de sa vieille mère une lettrequi l’a visiblement affecté ; mais dans aucun autre moment du temps qu’à duré sa captivité il n’a montré des signes de la faiblesse qu’on lui a imputée lors de son arrestation.
Je vous ai déjà dit ce que pensait de Riel l’héroïque Dumont ; je vais maintenant vous faire voir ce qu’en pense M. Coursol, de qui on n’a jamais prétendu qu’il ne se connaissait pas en fait de courage. Voici ce que disait le député conservateur de Montréal- Est à la grande démonstration du Champ-de-Mars :
Pendant quelque temps j’étais prévenu contre Riel qu’on nous avait représenté comme un lâche ; mais qui douterait aujourd’hui de la bravoure de cet homme, qui douterait qu'il ne se soit pas conduit en brave sur le champ de bataille après l'avoir si prof ondément admiré sur l'échafaud , après avoir vu l'héroisme tout chrétien dont il a fait preuve à ses derniers moments au point de provoquer l'admiration et la sympathie de ses bourreaux eux-mêmes.
Ici je suis prêt à reconnaître que M. Coursol se trompe, car il y a de ses bourreaux qui ne veulent pas du tout manifester de pareils sentiments. Et quand vous invoquez contre lui le fait qu’il s’est livré au général Middleton au lieu de se sauver, vous prouvez contre votre propre assertion. Tous les documents établissent que Riel ne s’abusait pas sur le sort qui l’attendait et que, s’ il s’est rendu, a l'invitation du général anglais dont vous avez si grassement payé les barbares services , c’était pour sauver les femmes et les enfants. Voici, du reste, ce qu’a dit le révérend père André quatre jours après la mort de Riel, dans une lettre adressée à M. Lemieux, dont je vous ai déjà cité des passages édifiants :
Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave , en saint.
Jamais mort ne m’a tant consolé et édifié que cette mort
Il a, si je puis me permettre cette expression, ennobli et comme sanctifié l’échafaud
Toute la nuit qui a précédé sa mort, Riel n’a pas manifesté le moindre symptôme de frayeur....,
Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir quand viendrait le moment suprême , il me disait avec force : 11 Ne craignez rien ; jê u ne ferai pas honte à mes amis et je ne rejouirai pas mes ennemis ni les enne' u mis de la religion en mourant en lâche. Voilà quinze ans qu’ils me pouru suivent de leur haine et jamais encore ils ne m’ont fait fléchir ; aujour' 11 d’hui moins encore, quand ils me conduisent à l’échafaud, et je leur suis 11 infiniment reconnaissant de me délivrer de cette dure captivité qui pèse 11 sur moi. J’aime assurément mes parents, ma femme, mes enfants, mon u pays et mes compatriotes ; la perspective d’être libre et de vivre avec u eux aurait fait battre mon cœur de joie. Mais la pensée de passer ma vie u dans un pénitencier, mêlé à toute l’écume de la société, obligé de subir u tous les affronts, me remplit d’horreur. Je remercie Dieu de m’avoir u épargné cette épreuve et j’accepte la mort avec joie et reconnaissance. u Un nouveau sursis, dans les dispositions d’esprit dans lesquelles je suis, u m’affligerait grandement. ”
Il s’écriait comme dominé par une sorte d’enthousiasme religieux : 11 Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi : in Domum Domini ibimus. ”
11 Soyez tranquille , père André, je mourrai joyeux et courageux. Avec la grâce de Dieu, je marcherai bravement à la mort. ”
Vous, voyez monsieur le ministre, que votre assertion est aussi audacieuse que déplacée. Riel eut été un lâche de la plus triste espece, si, étant secrétaire d’Etat, il eut, pour sauver son portefeuille, écrit à ses compatriotes de Fall River une épitre outrageusement mensongère ; si, en qualité de ministre de la milice et pour un motif analogue, il eut signé des ordes sanguinaires pour faire massacrer des gens qui avaient raison ; si, se trouvant ministre des travaux publics, il eut, toujours dans le même but, adjugé aux favoris du gouvernement des contrats pour la construction ou l’agrandissement des prisons destinées à ses compatriotes combattant pour la justice et pour la liberté. Mais Riel n’était rien de tout cela, et tout tend à prouver qu’il n’eut pas craint d’aller rendre compte de sa conduite a ses électeurs et qu’il ne ce serait pas sauvé dans un wagon obscur en Angleterre dans certaines circonstances particulières. Non, monsieur, Riel n’était pas un poltron ; mais vous avez bien fait tout en votre pouvoir pour forcer son noble courage à fléchir. Il est évident que vous ne lui avez accordé répits sur répits que pour provoquer chez lui des défaillances par des angoisses multipliées. Vous vouliez — c’est clair comme le jour — le priver de toutes ses forces afin qu’il parût nous déshonorer dans sa mort comme il avait su nous honorer dans sa vie. A moins que vous ne soyez prêt à admettre que
lorsque vous lui accordiez ces nombrenx sursis, c’est à vous mêmes que vous accordiez le répit nécessaire à vos supputations électorales. C’est ce que je veux examiner plus loin. En attendant, je vais terminer cette partie de mon travail par cette réflexion: Le ministère Macdonald a pu meurtrir la personne physique de Louis Riel, mais il n’a pas entamé son entité morale, et votre victime a pu marcher à l’échafaud en répétant les paroles célèbres d’Achille de Harlay : u Mon âme est à Dieu, et mon corps au pouvoir de la violence.”
Vous dites :
Mais là n’est pas le trait le plus révoltant de sa faute. Personne ne nie que c’est lui qui a soulevé les tribus indiennes du Nord-ouest, et qu’il a été la cause d’un massacre affreux où nombre de personnes, dont deux missionnaires catholiques, ont péri victimes de la barbarie sauvage. Demandez à tous les prêtres, à tous les Métis du Nord-ouest, quel est le meurtrier des Pères Fafard et Marchand, et tous vous répondront : u Riel. ” Lui seul avait pu persuader aux tribus sauvages de se soulever ; et il est responsable, au premier chef, des meurtres que ce soulèvement a causés ; or soulever les Indiens est regardé par tous les gouvernements qui en ont sous contrôle, comme un crime qui mérite la peine capitale, parce que c’est un crime contre toutes les lois de l’humanité, la guerre des sauvages étant une guerre d’extermination, sans quartier, sans merci pour les personnes sans défense, pour les femmes et les enfants. C’est le plus grand attentat possible contre la civilisation et un crime qui tombe en dehors de la classe des crimes politiques.
Mais oui, monsieur, tout le monde nie que ce soit Riel qui ait soulevé les tribus indiennes et qui soit responsable du massacre des missionnaires. C’est vous, messieurs les ministres, qui êtes responsables directement de ces sanglantes équipées. Je ne perdrai pas mon temps à vous faire de la métaphysique sur le droit constitutionnel et parlementaire et sur la responsabilité gouvernementale. Je cite tout de suite mes autorités. D’abord Mgr Taché. Voici ce que vient d’écrire celui que vous appelez vous-même le plus grand prélat du Nord-ouest.
Je ne veux donc nullement justifier les Sauvages, mais puisqu’il est à propos que la vérité sait connue, et au risque d’étonner beaucoup, j’affirme que ces massacres n’ont pas été sans provocations du moins éloignées. J’invoque le témoignage d’une des victimes elles-mêmes. Le R. P. Fafard disait à un de ses confrères qui me l’a répété : Un tel est (dune brutalité indigne envers les Sauvages. Use fera tuer quelque jour. Celui dont il était question a été tué et deux généreux missionnaires ont augmenté le nombre des victimes, qu’ils voulaient protéger.
Un gentilhomme, contre la véracité duquel je ne puis avoir de doute, m’a assuré à moi-même que des Sauvages lui avaient dit, en 1884, que tel individu les traitait comme des chiens , et ce dernier lui aussi a été tué par un des Sauvages qui se plaignaient de lui. Je dis ces choses, si pénibles à dire, parceque les deux cas que je cite ne sont pas les seules exceptions aux bons traitements auxquels ces pauvres gens ont un droit moral, et je le dis, puisque je parle pour l’avenir encore plus que pour le passé-
Or c’est vous qui êtes directement responsables de la conduite des fonctionnaires publics, parceque c’est vous qui les nommez à leurs emplois par faveur spéciale ; et il est bien connu que ceux que vous avez envoyés au Nord-ouest n’ont eu pour titres à votre générosité que le manque de scrupule dont ils avaient fait preuve dans les luttes de la politique. Voici maintenant ce qui confirme le dire de Mgr Taché. Au mois d’août dernier le père André écrivait à M. Lemieux une lettre au cours de laquelle il disait :
Métis et sauvages confondent leur race et joindront leur mains comme leur sang pour se défendre. Il est donc de le plus grande importance de le s ménager ET DE NE PAS LES IRRITER EN SE MONTRANT SEVERE A L’EXTREME A LEUR ÉGARD.
Gettre lettre a été publiée dans Y Electeur du 12 août. Voyons de quelle façon le gouvernement et ses affidés savaient ménager les sauvages. L’honorable M. H. J. Clarke, ex-procureur général du Manitoba, un chef conservateur, a dit dans une entrevue qu’il a eue avec un représentant du Wmnipeg-News , l’été dernier :
Dans bien des circonstances les indiens ont été traités de la façon la plus cruelle ; ils étaient volés par les fournisseurs qui leur donnaient de la farine et d’autres aliments dont il était impossible de faire usage ; la population du Canada payait pour fournir la meilleure faiine, et l’agent des sauvages ne leur donnait que la pire qualité et se dérobait à toutes les enquêtes grâce aux influences occultes qu’il faisait jouer à Ottawa. On a nommé des chenapans brutaux comme instructeurs agricoles des indiens ; ils maltraitaient ces pauvres gens de la façon la plus ignoble, leur répondant par des coups de pied et par des soufflets accompagnés d’une averse de jurons er, d’épithètes dégoûtantes j les instructeurs agricoles tués par les sauvages étaient universellement connus comme de misérables brutes du genre de celles que j’ai mentionnées, et les prêtres ont été tués en essayant de les soustraire au courroux des sauvages.
Dans une lettre datée de Battleford, 20 juillet 1885, le père Legoff, missionnaire, écrivit à monsieur le docteur Fafard pour lui rendre compte du massacre des pères Fafard et Marchand. Voici ce qu’il dit dans sa lettre reproduite par tous les journaux :
Seul l’agent oubliant qu’il n’était plus qu’un simple prisonnier eût
malheureuse idée de braver les sauvages et refusa de marcher, ce fut la cause immédiate du massacre. Possible que ce massacre eut eu lieu tout de même tôt ou tard. L’on prétend pourtant que sans cette vaine bravade qui mit le comble à l’exaspération des Cris, ceux-ci n’eussent jamais osé en venir à ces extrémités. En tout cas, l’agent refusant de marcher, fut tué immédiatement ; et, en le visant, son meurtrier donna ordre de tuer tout le monde.
Je veux maintenant vous démontrer, monsieur le ministre, que même après les recommandations de Mgr Taché, du père André, de M. Clarke et de tous les missionnaires chrétiens, les fonctionnaires conservateurs traitaient les indiens plus brutalement que des chiens. Monsieur Gabriel DesGeorges, votre ancien secrétaire intime, est un de vos amis les plus sincères, les plus dévoués, les plus tenaces ; je puis vous l’affirmer. Pendant la campagne, il était officier dans le 65me et joignait à ce titre celui plus important encore de u correspondant militaire du Monde. ” De plus il avait été nommé Commandant des Métis deSt-Albert. Or, voici ce que ce fonctionnaire éminent a écrit sous sa signature dans le Monde du 29 août dernier, au sujet d’une rencontre qu’il a eue avec un paisible indien :
•J’avoue, à ma honte, que je n’ai jamais éprouvé pour les sauvages autre chose que le plus profond mépris.
Sans avoir l’air de remarquer sa présence, je vins mettre pied à terre à dix pieds du fort, recommandant cependant au vieux Baptiste de bien s’assurer qu’il y avait huit balles dans sa carabine.
Le chef se tenait debout, les bras croisés, à la porte du fort, sa carabine à côté de lui, appuyé sur le cadre de sa porte, il ne paraissait même pas soupçonner mon existence ; ses quatre compagnons étaient assis parterre à trois ou quatre pas de la porte, je le poussai légèremrnt de la main pour lui indiquer que je voulais passer, il céda d’abord à la pression, mais par un mouvement brusqne il revint se mettre en place et me boucher cette fois, complètement la porte
La mauvaise volonté était évidente, et je compris qu’un coup de force devenait nécessaire ; saisissant vigoureusement mon sauvage par l’épaule gauche , je le fais vivement pivoter sur ses talons et je lui flanquai là où le dos change de nom, le plus formidable coup de pied donné jusqu’à ce jour dans tout le territoire du Nord-ouest.
L’effet de ce coup de pied fut désolant pour la dignité du chef, il roula au millieu de ses compagnons qui riaient jaune, aux grands applaudissements du vieux Baptiste qui témoignait hautement son enthousiasme pour le beau coup.
La moutarde avait commencé à me monter au nez, mais devant la tenue plus que pacifique de mon adversaire, je dug me borner à des paroles.
Je priai Baptiste de m’apprendre comment s’appelait une vache dans la langue des Cris, et je lui enjoignis de dire, de ma part, au chef et à ses guerriers, qu’ils étaient cinq vaches.
Je m’arrête ici dans ma citation pour faire remarquer une chose. Je connais assez monsieur DesGeorges, — des procédés de qui je n’ai qu’à me féliciter, — pour dire qu’en cette affaire il a agi en toute candeur d’âme et qn’il ne croyait pas faire acte d’inhumanité en maltraitant ainsi un pauvre sauvage taciturne. Monsieur DesGeorges est conservateur. Gomme vous, monsieur le ministre, il est fermement convaincu de la nécessité et de la légitimité de l’inégalité des conditions humaines, et le dogme de la fraternité universelle est, à ses yeux, tout au plus une drôlerie paradoxale. C’est là une doctrine que je repousse de toute la force de mon âme et que tous les libéraux vrais combattent avec un admirable acharnement. C’est en vertu de cette doctrine que vous avez escaladé les dégrés qui vous ont conduit au poste de domination illicite que vous occupez. Vous croyez à votre droit inné d’exploitation illimitée sur le reste des hommes, et les plus intègres de vos coreligionnaires sont imbus de la maxime que, le monde se composant de dupes et de dupeurs, le rôle de ces derniers leur appartient en vertu d’un décret spécial du Destin. Cette croyance vous mène tout droit à l’odieuse théorie de la raison d'Etat , et, après vous être persuadé, ou à peu près, de la légitimité de l’existence du pouvoir que vous détenez par voie d’escamotage, de duplicité et de corruption, vous vous êtes persuadé aussi que pour conserver cette puissance, le mensonge, la spoliation et l’hommicide vous étaient non-seulement permis, mais commandés.
Je reviens à M. DesGeorges et à la conduite de vos agents dans le Nord-ouest. Il dit dans une lettre postérieure à celle que je viens de citer :
Il est triste de voir certains agents du gouvernement comprendre si mal ses vrais intérêts, et on arriverait à penser que du moment où il s'agit des Métis, les plus coupables négligences sont permises.
Sans vouloir m’ingénier à concilier cette sollicitude pour les Métis avec ses façons de procéder envers les sauvages, je profite du fait qui cause ici la tristesse du commandant des Métis de St- Albert pour confirmer mon dire sur le sujet qui nous occupe.
Ai-je besoin de rappeler ici l’opinion du conseil du Nord-ouest, composé en totalité de conservateurs, qui vient de condamner la conduite odieuse des employés du gouvernement et dont l’un des
membres a dit que ceux des sauvages qui ne mouraient pas de faim étaient ceux qui consentaient à manger la viande pourrie que leur offraient les agents, au lieu de la viande de première qualité que nous, habitants du Canada et contribuables au trésor public, avionscommandé d’acheter et pour laquelle nous avions payé le plein prix et bien au delà ? Ce n’est donc pas Riel qui est cause du soulèvement de la guerre indienne : ce sont les concussions et les barbaries sans nom des agents de votre ministère. A l’appui de cette prétention je vous cite une autoritée que vous ne récuserez pas.
Le Minerve du 12 décembre 1885 dit :
Ce que dit Mgr Taché des officiers publics ne saurait* échapper à l'attention du gouvernement. Ce n'est pas la première fois que Von affirme que les griefs des Métis et des sauvages peuvent être attribués en partie aux faits et gestes des employés. Le gouvernement est sans doute responsable de l'action de ses officiers, mais on avouera qu'il lui est difficile d'exercer un contrôle constant et rigoureux à la distance où ils se trouvent. Il importe donc que le choix des employés soit fait avec un soin excessif. Honnêteté , intelligence, affabilité : tels doivent être leurs principaux titres. Le gouvernement doit se montrer implacable envers les prévaricateurs.
C’est précisément ce que je pense, en ajoutant comme corollaire que le peuple doit se montrer implacable pour les ministres qui, loin de se montrer implacables envers les prévaricateurs, les ont constamment protégés et favorisés et qui, pendant sept longues années, ont refuié opiniâtrement de prêter l’oreille aux suppliques de toutes sortes dans lesquelles les habitants du Nord-ouest se plaignaient de ces épouvantables prévarications.
Vous poursuivez :
Avant l'exécution de Riel, ceux qui voulaient le sauver ont fait valoir à son profit la prétention qu’il était fou, et par là même, non responsable de ses actes. On a exigé du gouvernement, au dernieT moment, qu’une enquête fût faite dur son état mental. Cette enquête a eu lieu ; Riel a été trouvé assez sain d’esprit pour avoir conscience de sa faute et les faits les plus récents ont confirmé le résultat de cette enquête. En effet, depuis son exécution, on se donne bien garde de le traiter d’insensé. On le met au rang des patriotes, des héros, des martyrs. On va même jus qu’à demander qu’on l’enterre sous le monument des nobles victimes de 37-38. Que diraient Cardinal, Duquet, de Lorimier , Chénier, si on leur proposait de partager leur gloire avec un homme qui voulait troquer la cause des siens pour de l’argent, qui terrorisait les religieuses et les prêtres, qui appelait les sauvages au massacre desjblasncs et qui faisait égorger de saints missionnaires ?
Tout ce que vous dites dans le paragraphe qui précède au sujet des saints missionnaires, de la vénalité de Riel et des actes des sauvages est la répétition des affirmations non fondées dont je n’ai plus à m’occuper, parceque je les crois entièrement anéanties. Pour ce qui est de Cardinal et des autres victimes de l’oppression gouvernementale de 1837, comme Riel l’a été de l’oppression administrative qui dure depuis 1878, il est maintenant dans la ferme croyance de tout le monde que vous les auriez pendus. Laissons donc dans leurs tombeaux vénérés ces morts illustres qui y ont été enfermés par vos pareils de cette sombre et glorieuse époque de notre histoire. Vous n’avez pas, je l’espère, de cadavres à fouiller ni à mutiler sous le monument des victimes de 1837-38, puisque les restes de ces héros doivent être complètements / éduits en poussière Abordons plutôt la question de la folie du supplicié de Régi na, et parlons d’abord de la fameuse enquête dont vous faites une mention si fugitive." Où est le rapport de ceux qui ont conduit cette enquête ? que ne le livrez-vous à l’édification du public comme vous y livrez vos manifestes inconsidérés? Le Star du 13 décembre 1885 a publié la dépêche suivante venue de Toronto :
La déclaration faite par sir Alexander Campbell à Peffet que le gouverment avait fait faire secrètement une enquête minutieuse, conduite par des experts en médicine, sur l’état mental de Riel avant son exécution, a ravivé l’intérêt ici (à Régina) au sujet de la visite secrète des docteurs Valade et Lavell. Toute l’affaire a été si mystérieuse que le docteur Valade s’est inscrit sous le nom supposé de mons. Lavoie. Ces médecins ont eu deux longues entrevues avec Riel avant qu’il eut la moindre idée de leur mission et de leur qualité. Ils ont aussi interrogé le père André, le docteur Jukes et quelques-uns des gardiens. Dimanche, le 8 novembre, les commissaires-médecins ont eu une consultation, et, après avoir dîné avec le gouverneur, ils adressèrent chacun une dépêche télégraphique chifïrée à sir John A. Macdonald. On dit que le docteur Lavell, dans sa dépêche, a reconnu que le prisonnier n était pas affranchi de l’aliénation, mais qu'il était responsable de ses actes, pendant que le docteur Valade a déclaré qu’il était complètement aliéné et incapable de faire la distinction entre le bien et le mal. On ne saurait contester que le père McWilliams, prêtre irlandais catholique d’Ontario, et admiratenr dévoué de sîr John, qui était aussi à Régina, revêtu d’une mission confidentielle d’Ottawa, a fait un vigoureux appel au gouverneur-général et à sir John contre la pendaison d’un fou.
Je livre ceci à votre méditation et à celle du public, que je me propose de mettre dans le secret de notre correspondance. La Presse. journal conservateur rédigé par vos intimes, a dit le 18 décembre :
Dans sa lettre aux électeurs de Terrebonne, M. Chapleau s’appuie sur la décision d’une prétendue commission médicale qui se serait réunie mystérieusement à Régina, pour affirmer urbi et orbi que Riel était parfaitement sain d’esprit.
Dans son mémorandum au conseil privé, sir Alexander Campbell consacre à la discussion de l’état mental de Rîel plus de 300 lignes sur 1,000 ; et il
cite l’opinion médicale de plusieurs juges de la (Jour du Banc de la Reine du Manitoba ; mais il parait ignorer que trois médecins en titre se soient réunis et aient délibéré à Régina, sur l’ordre du gouvernement, au nom duquel il parle. Lacune étrange, plus qu’étange, dans un document destiné à rassembler tous les moyens de conviction contre Riel et tous les moyens de justification invoqués par ses bourreaux.
Qui faut-il croire de M. Chapleau ou de sir Alexander Campbell ? Faut-il croire que la commission méditée sur laquelle la lettre de M. Chapleau s’appuie ne s’est jamais réunie ?
Faut-il croire que cette commission ait tenu à Règina des réunions qui auraient été connues de la partie fiançaise du cabinet et ignorées de sir Alexander Campbell et de ses collègues anglais ?
Faut-il croire que la commission, réunie dans le plus profond mystère, s’est prononcée contre l’exécution de Riel ; et que sir Alexander Campbell mis en présence d’un faux à commettre, a refusé d’invoquer officiellement en faveur de la pendaison de Riel, l’opinion de médecins qu’il savait pertinement s’être prononcés en sens inverse ?
Cette dernière hypothèse, qui semble confirmée par les faits connus, n’offre en elle-même rien d’invraisemblable. Ce ne serait pas la première fois que les Anglais auraient a sociée à un esprit de vengeance sauvage et à un oubli eomplet des règles de l’humanité, nous ne savons quel reste de franchise, dans la barbarie, un vestige de f air play, dont il est douloureux de constater que nos ministres canadiens français et leurs organes n’ont pas même eu le sentiment pendant tout le cours du procès.
La question n’en reste pas moins pendante et veut être éclaircie ? Pourquoi sir Alexauder Campbell n’a-t-il pas osé, ou pourquoi a-t-il refusé de s’appuyer sur la prétendue décision de la commission médical * ?
Est-il vrai qu’il lui fût impossible de s’appuyer sur cette décision, parce que la majorité, c’est-à-dire deux médecins sur trois avaient télégraphié à sir John que Riel était absolument fou ?
Est il vrai, comme nous en avons l’assurance positive, que cette dépêche, ou pour parler plus exactement, ces deux dépêchés avaient été reçues par sir John, à Ottawa, le samedi, 14 novembre ?
Quelle est cette dernière et sinistre comédie ?
On nous a assuré que sir John, voulant faire semblant de dégager la parole de sir Hector Langevin, aurait consenti à la dernière heure à envoyer â Régina une commission organisée dans des conditions bien dérisoires ; bien décidé de se servir de sa décision comme d’un moyen de défense si elle déclarait qu’il fallait pendre Riel, et n’en tenir aucun compte dans le cas contraire. On nous a assuré que sir Jobn, ayant reçu les deux dépêches qui déclaraient Riel fou, aurait mis ces dépêches dans sa poche, sans les communiquera ses collègues et aurait laissé l’exécution suivre son cours.. La promesse faite aux orangistes le voulait ainsi !
Mais, s’il est vrai que cette infamie, — qui expliquerait la fuite de sir John — ait été commise et qu’un assassipat en soit résulté, comment expliquer que MM. Langevin et Chapleau ne soient révoltés ensuite, lorsque la vérité leur a été connue ?
Comment expliquer qu’ils n’aiént point profité d’une circonstance si odieuse, pour rejeter la complicité d’un crime sur la nature duquel on les aurait induits en erreur ?
Comment expliquer qu’ils soient encore ministres ; et surtout que, dans sa lettre aux électeurs de Terrebonne, M. Chapleau se soit appuyé sur un rapport qui n’existait pas, et dont il serait impossible de donner le texte au public ? ijii.ua . ...
Je ne dis rien, monsieur le ministre, je cite. Et avant de passer à d’autres autorités, je rappelle à votre souvenir ce passage que je vous ai signalé du manifeste de Mgr Taché, dans lequel Sa Grandeur parle de l’état mental de votre victime. Lisez, je vous prie,, ce que dit l’ Etendard — j’aimo à vous faire lire les journaux conservateurs— du 14 décembre 1885. Il dit.
Mais pour en finir avec la question de responsabilité de Riel, il faut voir quelle preuve a été faite sur ce point à Régina.
Il serait trop long de reproduire ici les dépositions des experts ; il suffira d’établir qu’ils étaient trois : le Dr. Clarke, de Toronto ; le Dr Wallace de Hamilton et le Dr Roy, médecin de l’Asile de Beauport.
La Dr Roy déclara carrément que, à son avis, Riel n’était pas responsable de ses actes ; le Dr. Clarke, qui n’avait passé que quelques heures aveo Riel, déclara que, d’après ce qu’il en avait eu avait vu, il le croyait irresponsable, mais qu’il ne pouvait donner un avis formel sur ce point, vu le peu de temps qu’il avait eu pour l’étudier. Enfin le Dr Wallace le déclara responsable.
Ainsi, sur trois opinions, une est formelle pour la folie, une autre est formellee contre la folie ; quant à la troisième l’expert qui l’a émise, en affirmant pas d’une manière positive que Riel est aliéné, déclare qu’il le croit irresponsable. M. Wallace, d’un autre côté, tout en déclarant Riel responsable, donne une définition de la manie des grandeurs (megalomania) qui correspond exactement avec l’état de Riel, tel qu’il’ a été constaté â Beauport et au Nord-Ouest par une foule de témoins.
La couronne avait si bien compris la portée de ses dépositious, qu’elle a fait une coutrepreuve pour les détruire. Et elle a interogé qui ? Le général Middleton, des officiers de l’escorte de Riel, et des ex-prisonniers de Riel pour contredire le témoignage des experts. Avec un juge Richardson, cela suffisait, paraît il, et le juge dans sa charge aux jurés, exprima formellement son opinion qne Riel était parfaitement responsable de ses actes . Nous trouvons, â ce sujet, dans le Mail ie fait suivant : Après avoir entendu le plaidoyer de Riel, le Dr. Clarke dit que s’il avait encore à donner son témoignage, il déclarerait bien plus positivement que Riel était fou.
Le 25 août 1885, un correspondant du Mail qui signe Alpha ai donclu de tous les antécédants de Riel, qu’il était fou. La Minerve a reproduit cette lettre avec infiniment de complaisance en la recommandant fortement à l’attention de ses lecteurs. On y lit des choses comme celles-ci :
Il aspirait à devenir un grand chef, s’imaginait être un futur Napoléon et probablement le chef d’un nouveau monde religieux qui ébranlerait même le povvoir du pape. Il était rempli d’ardeur et d'un caractère inconstant tantôt s'attachant aux dogmes de l'Eglise Catholique , romaine , tantôt mépris sant ses prêtres et ses cérémonies religieuses.
Veuillez remarquer les mots que je reproduis en italiques et vous , souvenir que de 1870 à 1879 Riel a été interné aux asiles d’aliénés de Beauport, de la Longue Pointe et des Etats-Unis. La Minerve du 21 septembre 1885 disait de lui qu’il avait “ la manie des grandeurs. ” Le 3 octobre de la même année, la Minerve publiait un ar~
ticle intitulé Divagations de Riel dans l°quel elle reproduisait un écrit paru dans le Pionnier de Sherbrooke où l’on énumérait toutes les folie s passées de ce pauvre chef métis.
Le Monde du 6 novembre disait : “ Riel a la manie de la poésie comme celle des prophéties. ”
Vous avez pris sur vous la responsabilité d’exécuter la sentence de mort portée contre Louis Riel, malgré le verdict du jury qui l’avait recommandé à la clémence de la cour. Par ce fait vous vous êtes substitué au tribunal. Connaissant tous les faits concernant l’état mental de Riel ; connaissant la croyance généralement répandue que Riel était fou, comment se fait-il donc qu’il ne soit pas survenu un doute dans votre esprit — à vous qui vous étiez fait tribunal supra-judiciaire pour décider du sort de cet infortuné — et que vous n’ayez pas accordé le bénéfice de ce doute à l’accusé, conformément au principe bien connu du droit criminel anglais ?
Maintenant, à cette question si souvent posée : Riel était-il fou ? je me propose de vous offrir comme réponse une petite thèse mienne, dans l’exposé de laquelle je vous prie de ne voir — quelle que soit la nature des termes dont je veux à dessein me servir — aucune intention d’injure pour vous et pour les vôtres. C’est une de mes plus sincères et de mes plus fermes convictions que je vais vous exprimer. Voici ma réponse à l’interrogation que je viens de faire: Oui Riel était fou puisqu’il était conservateur-ministériel. D’après les témoignages les plus authentiques et qui s’accumulent avec le plus de monotomie, les principales lubies de Riel étaient l’amour des grandeurs et l’hallucination religieuse. Qui osera dire que ce ne sont pas là les manies de votre tempérament et de celui des vôtres? Vous êtes dominés— je vous l’ai fait voir plus haut — de l’idée de votre supériorité sur le ‘reste des autres hommes, illusion dangereuse pardessus toutes et qui, dans votre cas et dans celui de vos deux collègues français, n’a pas le moindre prétexte à l’existence. Car, croyez moi bien, il y a nombre de gens’qui, par conviction libérale, sont bien forcés d’admettie que vous êtes leur égal ; mais qui sont fermement persuadés qu’en faisant cette concession à leurs principes, ils restent de beaucoup en deçà des limites de la modestie. Quant à la manie religieuse, elle a éclaté dans toute votre politique et elle en a été la base la mieux assise. Vous avez officié sur tous les tréteaux, pontifié dans toutes vos gazettes, fulminé contre tous vos contradicteurs ; comme Riel, vous avez mis la main sur l’encensoir et vous avez excommunié du haut de votre autorité illusoire tous ceux qui osaient contester votre infaillibilité
en matière temporelle et vous nier déterminément toute autorité dans les affaires spirituelles. Hélas ! que d’excommunications de cette sorte j’ai senti fondre sur ma tête coupable ! Gomme Riel, vous avez adulé ou réprouvé les prêtres selon qu’ils se montraient ou non dociles à vos caprices ou favorables à vos ambitions. Puis, laissez-moi encore vous faire connaître cette conviction ardente de mon âme : quand un homme a de l’intelligence, de l’instruction, de l’intégrité et la connaissance des faits politiques de notre pays et que cet homme est conservateur-ministériel, c’est un fou.
Or, vous ne niez pas que Riel avait de l’intelligence, qu’il était un lettré non dépourvu de talent; qu’il était éminemment intègre et bien au fait de notre politique; cependant il était partisan de votre ministère, dans sa rép onse au délégués de la Saskatchewan, en juin 1884, il dit qu’il espérait que, a force d’envoyer des pétitions nous obtiendrons du gouvernement le redressement de tous nos griefs. Entretenir une pareille confiance au bout de six années de déceptions cruelles et de rebuts humiliants, indique certainement aliénation. Et je ne vous soutiens pas ici une théorie en l’air. Il n’y a pas que Riel qui avoue avoir été aveuglé par cette confiance inexplicable. Monsieur le sénateur Bellerose, qui a soutenu constamment votre politique, nous a dit ici à St-Hyacinthe que depuis 20 ans il avait perdu toute confiance en sir John A. Macdonald et qu’il ne Ta appuyé de sa parole et de ses votes que par V aveuglement produit par l’esprit de parti. Monsieur Amyot, dont je vous ai cité les déclarations au commencement de ce travail, a énuméré une foule de questions que ce déplorable aveuglement de l’esprit de parti lui a fait considérer au même point de vue que le gouvernement, malgré les éloquentes protestations de sa conscience. Monsieur le sénateur Trudel a écrit ceci dans son journal conservateur Y Etendard du 26 novembre 1885 :
Plusieurs des organes du gouvernement, le Mail entr’autres, ont avoué plus de fautes d’administration qu’il n’en fallait pour vouer le ministère à une condamnation implacable.
Et malgré tout cela les conservateurs de Québec s'entêtaient encore à lui pardonner.
Ce n’eut guère été grand’ chose à leurs yeux que 7 années de négligence ou de dénis de justice criminels, commis au détriment de leurs frères, si au moins ils eussent consenti d’abord à y mettre un terme, ensuite à renoncer au projet diabolique de punir du pénitencier, de l’echafaud même les pauvres victimes de leurs fautes.
C’est que la puissance des liens et des traditions de parti est bien forte 1 On s'obstine même contre V évidence sinon à justifier, du moins à excuser ses amis politiques. Et voilà ce qui explique cette impunité scandaleuse qui,
■au mépris de toute justice, au détriment de toute morale , maintient depuis des aunées au faite du pouvoir certains hommes que leur méfaits eussent dû faire bannir à jamais de la vie publique.
Et ce qui nous maintenait dans cet entêtement aveugle de l'esprit de parti , c'était surtout les ruses et les ignobles hypocrisies de sir John et de ses principaux organes
Ce n’était ni par esprit de justice, ni par un sentiment d’honneur et de
LOYAUTÉ QUE SIR JOHN ET SES ORGANES NOUS MANIFESTAIENT QUELQUE SEMBLANT DE SYMPATHIE. CES GENS-MA VOYAIENT EN NOUS UNE FORCE QUI LEUR ASSURAIT LE POUVOIR QUASI À PERPÉTUITÉ. Et C’ÉTAIT ÉVIDENT TOUT CE Qü’lLS VOY- 4 AIENT EN NOUS
En- voilà quels étaient nos alliés ! voilà les hommes que, durant trente ans , notre influence et notre dévouement au parti conservateur ont maintenus au pouvoir.
Les personnes qui parlent de la sorte n’étaient-elles pas prises de démence ? Lorsque des hommes de la position de M. Amyot, de l’expérience politique de M. Bellerose et de la haute respectabilité de M. Trudel s’abandonnent à dépareilles confessions, n’est-ce pas un aveu de folie qu’ils font au nom de toutes les honnêtes gens que contenait le parti conservateur?
Monsieur le ministre, je crois avoir établi au-delà de toute contestation qu’en ordonnant la mort de Louis Riel, non seulement vous avez fait exécuter un juste, mais que vous avez pendu un fou.
Pourquoi avez- vous pendu un fou ? Il y a une dette — dette forcée— que le parti libéral a contractée envers les ministres et leurs organes, dont je crois le temps venu de commencer l’amortissement. Vous nous avez gratuitement prêté toutes sortes de motifs inavouables. La question que je viens de vous poser me fournit l’occasion de vous donner un acompte. Vous avez pendu ce fou par le plus abominables de tous les motifs, par calcul électoral. Et je ne ferai pas comme vous dans vos attributions de mobiles non établis ; je vais contenancer mon assertion par une preuve. Je vous ai démontré qu’aucune des raisons que vous avez invoquées pour justifier ce meurtre ne pouvait soutenir le moindre examen. Sir john, votre seigneur, n’a jamais fondé sa conduite sur autre chose que sur des supputations électorales. Je ne vous rappelle ici que pour mémoire l’acte monstrueux de la délimitation des comtés de l’Ontario, et le bill du suffrage. A propos de ce même Louis Riel sir John a avoué à Mgr Taché qu’en 1871 il ne favorisait financièment son évasion qu’en vue des élections. Mgr
Taché a déclaré devant le comité de la chanbre des communes chargé d’examiner la question de i’aministie en 1874 — je traduis de Ja version anglaise :
“Je suis venu à Ottawa au commencement de décembre 1871. SirG-eorge y est venu aussi et je l’ai vu alors ainsi que sir John. J’ai eu plusieurs entretiens avec les deux, mais je m’en rappelle surtout un avec sir John; c’était le 7 décembre, vers midi, dans son bureau ; je ne me souviens pas qui a commencé, mais il insista auprès de moi pour que je conseillasse à Kiel de quitter le pays pour quelque temps, et il ajouta ces mots, autant que je m’en puis souvenir. “ Si vous pouvez réussir a le tenir hors de la “ voie pendant quelque temps, je ferai de sa cause la mienne et j’émporte-