‹ Rigoletti, ou, Le dernier des fousChapitre 2 sur 27 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

( Au lever du rideau , deux sentinelles se promènent au fond. Alphonse parait, les sentinelles lui portent les armes; il s'arrête un instant comme pour inspecter la tenue des soldats, puis il descend en scène; les sentinelles disparaissent en se promenant. Bientôt après entre Laura.)

ALPHONSE, puis LAURA.

ALPHONSE

Rien ! je vois que rien n'a manqué au service de cette nuit dans le palais de son altesse le duc de Bade... Mon inspection est terminée... je suis libre maintenant... (Après une pause.) Cest donc ici qu'hier soir elle m'a promis de venir en secret... mais quand j'osai lui demander ce premier rendez-vous , elle me répondit : Oui !... d'une voix si faible, que je ne puis croire à l'accomplissement d'une si douce promesse... elle, d'un raii{j si élevé !... moi , dans une position si obscure ! Oh ! non... elle ne se compromettrait pas pour moi... elle ne viendra pas.

laura , entrant.

Pardon , seigneur Alphonse... me voil.î !

ALPHONSE

Vous, Laura !... vous ici !... Vous m'aimez donc assez pour ne pas craindre de braver l'espionnage de cette cour galante, qui ne me pardonnerait pas mon bonheur ?

LAURA

Sans<loute, je vous aime... mais, n'importe, j'ai mal fait de venir...

Air de la Haine d'une femme.

Je n'irai pas... quelle infprudencc!

Hier, me disafs-jc tout lias;

Il va souffrir de mon absence.

Mais c'est égal je n'irai p.is.

Ce malin, en voyant l'aurore ,

Mon Iniuble s'an{;nicrilait , hélas !

Je n'irai pas quoiqu'il m'implore; Puis, en sortant, je répétii» encore :

Je n'irai pas ( bii. )

Non, c'est trop mal, je n'irai pas , El jusqu'ici je répétais encore :

Je n'irai pas. {bis.)

ALPHONSE

Chère Laura ! mon amour vous tiendra compte de votre confiance.

LAURA

Votre amour, sans doute ; mais tant d'obstacles nous séparent!... J'ai le malheur de m'appeler Laura, comtesse de Wurlzbourg.

ALPHONSE

Et moi, je n'ai pas de nom !

LAURA

Avec cela , une famille qui n'en finit plus!

ALPHONSE

Je ne me connais pas un seul parent!...

LAURA

Et pour dot, le plus joli comté de l'Allemagne !

ALPHONSE

Moi, pas un florin d'héritage à espérer.

LAURA

De plus alliée par ma mère à la famille de François III , j'ai pour tuteur notre noble souverain.

ALVHONSK.

Eh! mais, j'ai de l'espoir; malyré l'obscurité de ma naissance, n'ai-je pas été admis dans les pages du grand-duc?... et plus tard, ne me suis-je pas vu élevé au grade de capitaine dans son régiment, où les nobles ont seuls le droit de porter l'épée ?

LAURA

Oh ! c'est que mon noble tuteur est juste ; il a voulu récompenser votre courage. Dans cette dernière guerre, n'avez-vous pas fait des prodiges ? Cela était trop légitime ; et puis une épaulette d'or vous va si bien ! Vous n'en resterez pas là, car vous avez des protecteurs ici.

ALPHONSE

Du moins , mon avancement inespéré me pi'ouve que son altesse me veut du bien.

LAURA

Et son appui vaut bien celui d'un autre... mais il faut se garder de lui parler de notre amour... ( à part.) cela n'avancerait pas notre mariage.

ALPHONSE

Ensuite, j'ai pour moi ce pauvre Rigoletti, le fou du grand-duc.

LAURA

Et de plus... son confident intime... son favori.

ALPHONSE

Oui; car dans ce palais, où chacun se soumet en silence aux caprices mêmes de son altesse, Rij;oletli , par les droits île sa place , a, seul , le privilège d'affronter sa colère, de lui dire parfois la vérité, et de conserver sa faveur à l'aide d'un bon mot qui causerait la disgrâce de plus d'un grand seigneur.

LAURA

Mais croyez-vous bien à la sincérité de son

affection pour vou5 ? Une créature de cette espèce, un bouffon!

ALPHONSE

Ah ! ce serait de l'ingratitude que d'en douter un instant, après tous les soins, toutes les caresses qu'il me prodigue : son amitié tient, je crois, de sa folie... Toujours je le trouve là sur mon passage , partageant toutes mes émotions; au moindre aveu de mes chagrins , laissant échapper une larme!... et oubliant, pour m'écouter, que le grand-duc, son maître, attend un éclat de rire.

Air de Teniers.

Ju;;ez, pour moi jusqu'où va sa tendresse !

Il est toujours, et sans se démentir.

Au désespoir, quand j'ai quelqne tristesse;

Ivre de joie , à n;on moindre plaisir.

Son aniilié poussant tout à l'extrême,

De mes chagrins reçoit le contre-coup,

Et s'il savait jamais que je vous aime ,

Le malheureux mourrait d'amour pour vous. ( bis.)

LAURA

Alors je vous recommande le secret quand vous le verrez.

Je m'étonne même de ne pas l'avoir rencontré ce matin... il faut qu'il soit bien occupé des préparatifs de la fête que son altesse donne aujourd'hui dans ce palais à l'envoyé de l'électeur de Hesse-Cassel.

LAURA

Eh! mon Dieu!... A propos de cette fête, j'oublie que l'on doit m'essayer ce matin une nouvelle parure; il va falloir nous quitter, et nous ne sommes convenus de rien.

ALPHONSE

Excepté de vous revoir !

LAURA

C'était convenu d'avance, cela... mais, avant de nous quitter, je vais prouver combien je vous aime. Si, pendant la fête, vous me voyez forcée de sourire à quelqu'un, vous porterez sur votre cœur ce portrait que je vous donne comme gage de ma tendresse, et vous direz: Elle est à moi, à moi seul.

ALPHONSE

Ah! merci! merci! Il ne me quittera jamais!

LAURA

Sur-tout que ce soit un secret pour tous... On vient.

( On entend battre aux champs.) ALPHONSE.

C'est son altesse.

LAURA

Au revoir, Alphonse.

(On continue à battre aux champs jusqu'il l'arrivée du due de Uudc.)

AïK : Vite, il faut partir.

Mais séparons-nous, Ayons tous douce espérance

Et confiance; Car, un jour, pour nous Viendra l'instant d'un plus doux Rendez-vous.

ALPHONSE

Que d'nn tel aveu Sur votre main un baiser soit le gage.

LAURà.

Il faut bien, mon Dieu!

Qu'ici je l'encourage Uu peu.

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