‹ Rigoletti, ou, Le dernier des fousChapitre 22 sur 27 · SCÈNE XX · texte numérisé non relu

SCÈNE XX

LE DUC , RIGOLETTI.

LE Due.

Maintenant, monsieur Rigoletti...

o monseigneur, trêve de reproches, je vous en supplie, je sais parcœur ceux quevous êtes en droit de me faire, je connais tous vos moyens de vengeance; mais occupons-nous d'abord de Laura et d'.4lphonse; plus tard, si vous croyez me devoir quelque chose, vous serez libre de vous acquitter envers moi. LE Due.

Cesse à l'instant des railleries que je ne suis plus d'humeur à supporter, et pour lesquelles je te fais chasser si tu continues.

Monseigneur, vous vous trompez étrangement, si vous cherchez encore un bouffon sous cet habit : devant vous, il y a un homme que vos regards ne font plus pâlir et que vos menaces ne sauraient intimider.

LE DUC

Insolent à présent?

Continuez, monseigneur, le bouffon ne répondra pas; quand vous interrogerez l'homme, il saura que dire : vous avez fait une promesse solennelle devant celte cour et cet ambassadeur, êtes-vous prêt à la tenir?

LE DUC, à part.

Quelle assurance!... (Haut.) Eh bien! soit : cet enfant trouvé... quel père allez-vous lui donner? Tâchez qu'il soit de bonne noblesse et que je puisse l'appeler mon cousin, sans cela...

Monseigneur...

LE DUC

Ah! vous tremblez déjà... Cesl moi qui vous tiens à mon tour... Le nom du père de votre protégé?... Parlez, ou je rappelle ma cour.

C'est inutile, monseigneur j je suis le père d'Alphonse.

LE DCC

Toi! toi!... (Riant.) Ah! ah! ah! mon cher Rigoletti, que je te remercie... dans les moyens de vengeance que tu me donnais, avais-tu calculé celui-là?... le fils de Rigoletti qui veut épouser la comtesse Laura ! je vais prononcer ton nom, et nous verrrons si aucun de mes gentilshommes... si Laura elle-même...

Ah! monseigneur, ne le faites pas...

LE DUC

A l'instant... à l'instant, te dis-je...

Prenez garde, monseigneur; si vous prononcez le nom du père avec mépris, je prononcerai celui de la mère... moi!...

LE DUC

Que m'importe?

Plus que vous ne pensez, monseigneur... le père est aujourd'hui un de ces êtres dont l'esprit et la gaîté sont à gages, qui s'est rayé de l'humanité, qui s'est vendu corps et ame, qui est devenu moins qu'un esclave, qui est devenu un bouffon! Mais il y a vingt -cinq ans, les chagrins ne l'avaient pas vieilli ; le mépris du monde et de lui -même n'avait pas flétri sa vie!... qui l'aurait vu alors, aurait lu dans ses traits un avenir de bonheur et de gloire peutêtre... il était plein de jeunesse et d'espérance ; sans être noble, il avait la noblesse dans l'ame ; son esprit dont les saillies n'étaient pas soudoyées pouvait plaire et charmer encore; il ne courbait point la tête ; il la levait forte et puissante, car il avait le courage au cœur, l'amour dans toutes ses pensées... oui, plus d'une fois, il osa tomber aux pieds d'une grande dame qui daignait encourager une passion que le malheureux ne put jamais éteindre... (Mouvement de silence.) LE DUC.

Eh bien! monsieur?...

Il était alors secrétaire de la princesse Marie votre sœur...

LE DUC

Grand Dieu !

RICjOLETTI.

Il l'accompagna dans ce voyage en France qu'elle prétexta pour sa santé...

LE DUC

Que dites-vous? ma sœur?...

RIOOLETTC.

Elle m'aimait, monseigneur!...

LE DUC

Plus bas... parlez plus bas!

Elle mourut dans mes bras en donnant le jour à cet Alphonse qui est aussi mon fils!

LE DUC

Ma sœur!... ma sœur!

oh! je l'aurais voulu, monseigneur, qu'elle restât toujours pure, même à vos yeux; je l'aurais voulu, que cette faute ne vînt pas tacher sa mémoire... eh! que n'ai-je fait pour cela!... Lorsque je me suis présenté à vous, et que, selon l'ordre de votre sœur, je vous ai remis cet enfant comme un dépôt qu'elle vous confiait, vous avez à peine daigné jeter un regard sur moi; je vous ai demandé un emploi dans lequel je pourrais être utile à mon pays et à vous-même; vous me l'avez refusé, vous m'avez jeté de l'or comme à un domestique, comme à un mendiant... dès ce jour, les portes du palais m'ont été fermées , et mon Alphonse était dans le palais; il fallait y entrer, car il fallait veiller sur lui. Je compris alors les obstacles à vaincre pour arriver auprès de vous et m'y maintenir long-temps. De titre, je n'en avais point!... de noblesse, je suis né dans le peuple!... de services... j'en aurais rendu de grands peut-être, mais vous m'en aviez refusé les moyens... et puis, des services... on les oublie... on s'en débarrasse par une disgrâce... un bouffon !... on le garde, il égaie, il flatte, il brave, il supporte la bonne humeur, la colère... quelquefois les coups... et il meurt entre le chien et le singe favoris de son maître. Je me fis bouffon!... Oui, j'en eus le courage... mais mon Alphonse était près de moi... il grandissait sous mes yeux... Je le guidais dans la vie... je vous parlais sans cesse de lui... un mot, un sarcasme lui valaient une faveur... alors je ne me plaignais pas, etje serais mort le fou du prince, si le sort d'Alphonse n'eût pas été menacé... mais vous voulez le malheur de sa vie... le bouffon disparait, monseigneur, et le père se dresse devant vous... il ne fléchira pas.

LE DUC

Des menaces? des menaces?

(Il rappelle tout le monde.) RIGOLETTI.

Monseigneur, le nom de la princesse Marie se placerait à côté du mien ; car elle m'a ordonné de proclamer sa faute plutôt que de souffrir le malheur de notre enfant, etje suis prêt à lui obéir.

LE DUC

Et quelqu'un sait-il?...

Non , monseigneur... j'ai eu la force de voir Alphonse grandissant près de moi, deman-

(laotion père, el je ne lui ai jamais répondu... Je l'ai vu verser des larmes, et je ne lui ai pas dit le nom de sa mère... Tenez, celte lettre que vous n'auriez jamais connue sans ce qui est arrivé aujourd'hui... cette lettre qu'elle vous écrivit une heure avant sa mort... lisez-la , monseip-neur, et vous verrez si cette mère aimait son enfant...

(Le duc lit pendant le couplet. Pendant le couplet de Ki-

golctti la société réparait dans la galerie.)

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