‹ Rimbaud; l'artiste et l'être moralChapitre 1 sur 2 · AVANT- PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT- PROPOS

au moins de système, surtout celui qui fut le vrai premier sur cette voie, Hugo, et après lui Baudelaire, Leconte de Lisle. Ni les uns ni les autres n avaient de façon nette, résolue, empru,2té à Virgile ses moyens de communication, tandis que Rimbaud et Verlaine, délibérément, franchement, abordèrent ce problème : donner au vers français les pouvoirs d'expression du vers latin.

Où, r invention doit-elle nous mener ? Mystère qui appartient au destin de la littérature... dont les évolutions nont été prévues à aucune époque. Jusqu'à présent. Von ne voit guère sur ce chemin de concurrents prêts à dépasser nos deux poètes, ni même disposés à les suivre. Et pourtant cest un art que le plus grand nombre ne repoussent aucunement, puisqu'ils C admirent et semblent effrayés plutôt qu éloignés de le prendre pour modèle.

De cette nouvelle porte qu^ils ouvraient au génie des chanteurs, de ce mouvement artistique, le plus intéressant, le plus hardi qui se soit produit depuis les jours du Romantisme, le mérite appartient autant à Rimbaud quà Verlaine, ils ont transformé le rythme, grâce

AVANT-l'ROPOS

à leur science d'humanistes, à peu près dans le même temps, indépendamment l'un de l'autre — le premier plus attentif et plus docile à s'inspirer des habiletés romaines, le second plus fantaisiste et plus libre, — sans influence réciproque, sans qu'il y ait maître et élève ; et pour l'importance du rôle à ce point de vue spécial, mettons-les au même rang.

Mais s'impose une comparaison de chiffres : Veri'^ine meurt à cinquante et un ans, Rimbahd à trente-sept : la vie littéraire de Verlaine dure trente ans, celle de Rimbaud, trois ans et demi Deux existences, deux œuvres très inégales quant à l'étendue, et inégalité, par suite, en les quantités d'éléments qui s'offraient au biographe.

L'œhvre de Verlaine, presuue en entier, nous donne sa vie sentiment a) e ; les allusions à ses malheurs, ses fautes, ses amours, ses désespoirs, ses colères, ses regrets, ses désirs, ses scrupules, ses repentirs, ses élans religieux en composent la plus grande part. Tout cela est amené par des faits nombreux. Nous sommes en présence d'un roman, disons même une série de romans, que le lecteur veut connaître^

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puisGu'U faut vUre avec le poète poiw le lire ci povr le œmprenare. Pvis cent aneaioies lui assoient fait une notoriété corjuse : pour les uns il était un satyre dont on accueiUaii le nom ai^ec des curiosités méfiantes, pour d^autres un amusant bonhomme, quelque peu scandaleux v{Mt sa mauvaise tenue, sorte de clown auani besoin de pitié et surtout d'indulgence. Les âmes qui aiment son génie ne pouvaient qu'en souffrir, icne justice leur était due • remplacer les légendes par la simple vérité, faisant voir ce f^C est un intelligent, un délicat^ un sensible, montrant F enchaînemeni des circonsiances qui r conduisirent, innocent, jusqu'au dénument absolu : rendre ainsi à la poésie ce respect dont nous la voilons entourée. Et c'étaient à décrire bien des péripéties dune t-ie dramatiquement remplie.

Le cas de Rimbaud est différent. D'abord une partie de ses poésies, presque imper son- ^ Aies, se compose de descriptions, de tableaux, d httciivisme. Par exemple, c'est bien lui qui y a dans Une Saison en Enfer et dans bonne moitié des Ulummations, mais il s'agit de c combats spirituels t. d agitations psy-

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chiques pht'^'t que d'événements. Ceux-ci, dès la fin de 1873, concernent un homme sorti de la littérature, et ce à quoi devait tendre Vhistonen était moins montrer la vie extérieure de Rirnhaud que celle de son eiprU.

En réunissant les articles publiés dans La Voce de Florence, où ils furent traduits en italien par le peintre écrivain Ardengo Soffici, et auxquels je viens d'ajouter un dernier chapitre qui était nécessaire, j'ai pensé que le lecteur voudrait connaUre, dans un ordre biographique, plus de détails sur la vie du poète objet de cette étude, et avoir tout d'abord quelques renseignements sur ses origines.

Né à Charleville (Ardennes) le 20 octobre 1854, Rimbaud (Joan Nicolas Arthur) tt'est pas purement ardennais, mais de race mêlée.

Son père, Rimbaud (Frédéric), né à DôIe (Jura) en 1814, d'un « tailleur d'habits «, appartenait à là Franche-Comté par sa mère et son éducation enfantine ; il avait du sang bourguignon par son ascendant paternel (né à Dijon).

Sa mère, Vitalie Cuif, naquit à Roche (arrondissejnent de Vcuz,iers) en 1825, d'une famille de cultivateurs (côtés paternel et maternei) qui habita de temps immémorial ce pays essentiellement agricole.

Et ainsi, en tenant compte de l'ambiance, toujours forcément éducatrice, Rimbaud, né et grandissant à Charle\ille, est plus qu'à moitié ardennais ; ajoutons même, à cause de l'ascendance maternelle : ardennais-champenois, précision non inutile, car il y a les Ardennes lorraines du nord-est, les Ardennes presque belges du nord.

Le père, qui semble avoir légué aux siens, du moins à ses fils, l'esprit d'aventure, eut une carrière de vrai soldat :

Engagé, à dix-huit ans, dans l'infanterie.

Sous-lieutenant de chasseurs à pied en

Fait campagne en Algérie où il devient chef de Bureau arabe.

Vient à Givet, puis à Mézières, comme capitaine au 47® de ligne, ce grade obtenu en 1852.

Son mariage, à Charleville, avec Vitalie

Cuif, a lieu le 8 février 1853. Naissance, dès la fin de l'année, d'un premier enfant, Frédéric, et, un an après, d'Arthur.

A ce moment (octobre 1854), d'après l'acte de naissance le capitaine Rimbaud est en garnison à Lyon, tandis que sa femme vient d'accoucher à Charleville. Déjà il y a des séparations temporaires. Les époux sont émotifs et autoritaires tous deux à l'excès. Cela n'empêche pas des réconciliations, car il lear naît une fille, Vitalie, vers 1858, et une autre, Isabelle, en 1860. Mais le capitaine ne fait pas venir sa femme pour le rejoindre dans sa garnison. Après la naissance d'Isabelle, lui et M^^ Rimbaud prennent définitivement le parti de vivre chacun de son côté (1) et, autant que je sache, ils ne se sont pas revus.

(1) Arthur Rimbaud avait six ans. Il lui restait le souvenir de ce qui fut sans doute la dernière altercation conjugale, où un bassin d'argent, posé sur le buffet, jouait un rôle qui frappa son imagination pour toujours. Le papa, furieux, empoignait ce bassin, le jetait sur le plancher où il rebondissait en faisant de la musique, puis... le remettait à sa place et la maman,

La condition toute particulière de ce ménage, parfaitement régulier et honnête mais coupé en deux, la curiosité impitoyable des « sociétés » de province, qui ne saurait tolérer sans interrogations harassantes cette continuelle absence de l'époux, font que M^^ Rimbaud ne voit personne à Charleville et se replie farouchement sur le soin de ses enfants,

non moins fîère, prenait à son tour l'objet sonore et lui faisait exécuter la même danse, pour le ramasser aussitôt et le replacer avec soin là où il devait rester. Une manière qu'ils avaient de souligner kurs arguments et d'affirmer leur indépendance. Rimbaud se rappelait cette chose, parce qu'elle l'avait amusé beaucoup, rendu peut-être un peu envieux, car luimôme aurait tant voulu jouer à faire courir le beau bassin d'argent !

Pour cette biographie sommaire j'utilise les confidences que j'ai reçues, — puisque j'étais l'ami de Rimbaud, — la connaissance des faits dont j'ai pu suivre le développement, et puis j'emprunte aux récits de M. Georges Izambard, non moins son ami, aux renseignements spéciaux qu'ont publiés MM. Jean Bourguignon et Charles Houin dans leurs articles de la Revue (TArdenne et d'Argonne, aux documents d'état civil et à quelques informations relatives à la famille contenus dans rou"VTage de M. Paterne Berrichon, à certains détails fournis par Verlaine, enfin à la Correspondance de ce dernier qu'a recueillie M. Ad. Van Bever (A. Messein, édit.).

dont elle voudra, avec une fermeté méticu*leuse, faire toute seule l'éducation sociale et desquels l'avenir, surtout, lui sera un souci irritant (1). Pour les filles c'est simple : elles n'auront qu'à suivre l'exemple maternel, devenir des femmes pieuses, des ménagères économes et ordonnées. Mais les garçons ?... Elle pourrait songer à en faire des cultivateurs comme ses parents ; du reste, elle possède une ferme et des terres... Non !... Les fils d'un officier !... M^® Rimbaud va donc suivre et stimuler de toute son attention, de toute sa rigoureuse, inqaiète énergie, leurs progrès scolaires (2). Elle échouera complètement, dès le début, avec l'aîné. Avec le cadet elle pourra a\oir quelque temps cette croyance éternellement déçue — puisque en

(1) Son mari parti, toutes les charges lui restent. Heureusement elle n'est pas sans ft^itune. Rimbaud m'a dit qu'elle avait fait de mauvais placements, perdu ainsi des sommes qu'il ne pouvait évaluer, que cependant elle disposait de six à huit mille francs de rente (vers 1870).

(2) Pour que cette histoire soit comprise, il convient de savoir que l'instruction de M'^^ Rimbaud était au niveau du « brevet simpl» « tout au plus.

opposition avec les lois de Nature — mais si commune, si vivace dans les familles, qu'un homme peut être dirigé dans la vie par ceux qui l'ont mis au monde.

En 1862 elle place ses fils comme externes dans une institution libre de Charleville, tenue par un actif éducateur, M. Rossât, où l'on faisait des humanités complètes ; mais désirant mieux, elle les met au collège communal (1) dès après Pâques de 1865. Arthur a près de onze ans, il entre en 7^, n'y reste que trois mois, passe en 6® à la rentrée d'octobre, est assez avancé, au bout de l'année scolaire, pour sauter la 5® et suivre aisément les cours de 4® (1866-67). Quand il arrive en ?>6, il ne suffit pas à sa mère de recevoir sur les progrès de son fils d'optimistes bulletins, elle veut qu'il aille plus vite et lui fait donner des leçons particulières par le professeur de la classe, M. Ariste Lhéritier (2).

(1) C'est à présent un lycé e.

(2) Un petit homme brun, bouillant, dramatique, à voix tonitruante, mais très bon et très priseur, entiché de littérature, à condition qu'elle fût strictement conforme aux lois de Boileau, passant de l'indignation à la

A partir de la 2^ (1868-69), il arrive souvent à Rimbaud de déposer sur la chaire du professeur un devoir de vers latins fait aussi en vers français, ou des versions latines, des versions grecques traduites en vers et en prose (1). Il ne se contente pas de traduire, de développer, il veut créer à son tour.

Chose assez remarquable, Boileau fut de ses premiers modèles, li écrivait cependant, vers cette époque, une étude fort sévère — que je me souviens d'avoir lue — où étaient signalés avec une cruelle minutie les moindres défauts de style découverts par lui chez le « législateur du Parnasse». Mais à ses yeux trouvaient

gaieté en q uelques minutes, vous promettant à la guillotine, puis vous ouvrant sa tabatière. La réserve timide de Rimbaud, quand ils se trouvaient en tête à tête, le déconcertait quelque peu. Afin d'égayer ce farouche, il s'amusait, au cours d'une explication, à barbouiller de sa plume, abondamment garnie d'encre, le nez d'un magot en porcelaine qui décorait son encrier : l'élève se contentait de sourire poliment, sans dire un mot, ne pouvant croire, sans doute, qui ce pédagogue si criard, qui l'initiait au mécanisme de la poésie latine, ne fût pas toujours sur le point d'entrer en fureur.

(1) Seules les scitnces mathématique «t physiques sont par lui délaissées.

grâce le Lutrin, le Repai. ridicule, dont s'inspirait — en les outrant, bien entendu — l'apprenti poète pour de petites satires où riait la gaieté âpre qu'il avait alors. C'était fait trop rapidement, il n'en a rien conservé. Dès la 2'% il vaut au collège de Charleville plusieurs succès au Concours académique (entre les lycées et collèges du Nord, du Pasde-Calais, de l'Aisne, des Ardennes, de la Somme) :. accessit en version grecque, pretnier prix de vers latins (1). Au collège il est désormais, comme on dirait aujourd'hui, « un as ». L'année 1869-70 — celle de rhétorique, où il a pour guide ce brillant professeur de vingt ans, Georges Izambard — présente en la vie de Rimbaud une double activité (2). D'abord, à son jeune maître il soumet presque chaque jour quelque devoir supplémentaire, prépare si bien ses compositions qu'il obtiendra bonne moitié des prix de la classe et,

(1) Sujet de la composition : Abd-el-Kader.

(2) Déjà il s'initie à la littérature française la plus récente, vient de lire Intimités de Coppée, Vignes folles et Flèches d'or de Glatigny.

grâce à lui, Charleville compte deux nouveaux triomphes au Concours académique ; second prix de discours latin, premier prix de vers latins (1). D'autre part, il a envoyé aux Lectures pour tous un poème, les Etrennes des orphelins, qui parut le 2 janvier 1870. C'est encore très jeune, l'auteur avait tout au plus quinze ans. Son esprit va mûrir avec une étonnante rapidité (2) : avant la distribution des prix, il a écrit Sensation, Soleil et chair, Ophélie, Vénus Anadyomène, le Forgeron, Morts de quatre- i^ingt- douze (3), et presque tout cela est remis à Izambard avec des versions ou des analyses de classiques.

La guerre franco-allemande vient d'éclater, sa répercussion amène des perturbations

(1) Sujet donné pour la poésie latine : AUceution d ' Sancho Pança à son âne.

(2) « D'un mois à l'autre », me disait tout dernièrement Georges Izambard, en parlant de ces mois qui s'écoulèrent depuis le milieu de 70 jusqu'au milieu de 71, « on voyait surgir un nouveau Rimbaud ».

(3) Sonnet écrit ab irato, réponse immédiate à l'article du Pays en date du 16 juillet 1870 ; une copie faite par lui plus tard est postdatée : 3 septembre.

profondes en l'existence réglée si sévèrement de la famille Rimbaud. J'ai dit que le capitaine avait laissé à ses fils quelque chose de son esprit aventureux. L'aîné le prouve dès le mois d'août, peut-être même avant. Un rép:iment passe, en marche vers la frontière. Frédéric (1) emboîte le pas, se faufile dans les rangs, est accueilli par les soldats que sa bravoure amuse et qui le laissent monter dans leur wagon, partagent avec lui pain et

(1) Grand garçon très robuste, ayant les yeux bleus de la famille. Il était bon ^-^mme le bon pain. Ses camarades parfois le taquinaiLi.., bien qu'il fût plus fort que n'importe lequel d'entre eux : je ne me souviens pas de r avoir vu donner une pichenette. Il semblait bien réunir en lui les Rimbaud et les Cuif : insouciant et gai parce que Bourguignon par ses aïeux, dédaigneux de culture intellectuelle ainsi qu'un vrai rustique. M^^ Rimbaud, cependant, le maintint au collège dont il suivit les cours jusqu'à la deuxième inclusivement (U 69-70). Ayant fait comme volontaire une partie de la campagne de France, il fut ensuite marchand de journaux, puis soldat pendant cinq années (exemptant Arthur), sortit du service avec le grade de sergent, fut employé dans une ferme, puis conducteur de voiture publique. Frédéric se maria, eut deux filles, un ou deux lils. Des enfants de M^^e Rimbaud c'est lui qui possédait la plus résistante vitalité, il est naort vers la soixantame.

rata, puis, quand on est sur la Moselle, le gardent parmi eux comme une sorte d'enfant de troupe. Ce gamin de dix-sept ans serait enrôlable, et certes ne demande pas mieux... Mais les conditions légales... le consentement des parents ?... Il est donc admis en qualité d'auxiliaire, porte la soupe dans les tranchées, sert ainsi la France, très militairement, est bloqué à Metz avec son régiment adoptif, s'échappe au moment de la capitulation, re* vient vers Charleville par étapes.

En attendant le retour de Rimbaud Frédéric (qui aura lieu en novembre), Rimbaud Arthur, sans être jaloux, éprouve un sentiment d'émulation très vif : « Le grand a quitté la maison : pourquoi pas moi ?... ». Il avait déjà pensé, du reste, avant cela même, à s'en aller. Poussé par l'exemple, il n'hésite plus, part le 29 août. C'est Paris qu'il a en vue, c'est en ce foyer des révolutions et des arts que veut vivre celui qui vient de rimer un vigoureux sonnet sur les morts de quatrevingt-douze ; il fera du journalisme, a dans son portefeuille ses premiers poèmes. Georges Izambard et Léon Deverrière (autre ami),

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prévenus de sa résolution, tentèrent vainement de le dissuader. Il avait promis de renoncer à son projet, mais n'y renonce pas... s'y prend si bien qu'en arrivant à Paris, il se fait arrêter, passe une nuit au dépôt, comparaît devant un juge d'instruction qu'il déconcerte et mécontente par de hautaines réponses, est envoyé à Mazas, y reste quelques jours, invoque par lettre Izambard, alors dans sa famille à Douai. Celui-ci obtient sa libération, on le lui envoie, il l'hospitalise pendant une quinzaine, finit par le décider, malgré sa répugnance, à revenir chez sa mère qui l'a plusieurs fois réclamé très vivement. Rimbaud est à Charleville le 27 septembre, s'enfuit de nouveau le 7 octobre, se dirige à pied vers la Belgique, avet des arrêts à Fumay, Vireux, voit en route son camarade Billuart, parvient à Charleroi, visite le directeur du journal de cette ville, offre une collaboration non acceptée, va jusqu'à Bruxelles, chez un ami de son professeur, Paul Durand, qui lui remplace ses vêtements en lambeaux, donne quelque argent aussi, grâce à quoi le vagabond prend le train

pour Douai, avec pour objectif la maison d'Izambard, qui courait après lui de ville en ville, sur la prière de M^^ Rimbaud, et le trouve occupé à copier maints sonnets que viennent d'inspirer ces semaines de folles aventures. M"^^ Rimbaud met tant d*însistance à le réclamer qu'on doit le lui renvoyer encore, il est rentré au bercail dès les premiers jours de novembre (1).

Tous les chemins étant pris par l'invasion allemande il va forcément se tenir tranquille. Sa mère a décidé de le mettre en pension, mais le collège ne rouvre pas pour les études, occupé qu'il est par une ambulance. Libre à Rimbaud de se promener... dans Charleville

(1) Devant la maman indignée reparaissaient presque en même temps les deux gaillards auxquels sa direction, pourtant si énergique et si vigilante, n'avait su inculquer l'amour d'une vie casanière. Eux pouvaient difficilement se regarder sans rire. Mais Arthur, de plus mauvais esprit sous certain rapport, trouvait amusant de blaguer le patriote Frédéric. Celui-ci, très calme, avec un accent quelque peu méridional qu'il avait contracté au régiment, et sur le ton apaisé de l'homme qui se repose, ne répondait que ces trois mois : « Tu me dégoûtes ». (D'après un récit de Rimbaud).

et Mézières, lire énormément, écrire des poèmes... La période d'août 1870 à février 1871 fut une des plus fécondes en la vie du poète : Ce qui retient Nina. Les Effarés, Bal des pendus, Roman, Comédie en trois baisers. Rêvé pour Vhiver, Ma Bohême, Au cabaret vert, La maline. Rages de Césars, Le Dormeur du val, A la musique. Les poètes de sept ans (1), Accroupissements, Le Mal, Les pauvres à Véglise.

Léon Deverrière, les autres amis d'Izambard, la bibliothèque communale le fournissent copieusement de lecture. Dans le même temps que Bouilhet, Daudet, Flaubert, Edgar Poe et cent autres, il lit Proudhon, par lui fort estimé, a trois dieux : Leconte de Lisle, Banville, Gautier.

Ce dernier le séduit par son culte de la forme, son goût pour la fouille des dictionnaires, ses recherches en vue d'enrichir la langue. Vers le mois de novembre 1870,

(1) Du 26 mai 1871, d'après l'édition Léon Vanier; de fin 1870, rectifie Georges Izambard, chez qui cette pièce a été écrite. Il faut dire que Rimbaud datait facilement du jour où il recopiait.

Rimbaud me développe sa première idée de ce qu'il appellera plus tard {Saison en Enfer) « l'Alchimie du Verbe ». Non que déjà il songe à écrire « des nuits, des silences, des vertiges » : pour l'instant ce sont les moyens picturaux, le pouvoir d'expression qu'il veut décupler ; il cherchera dans les langues anciennes, les langues modernes, la terminologie scientifique, les parlers rustiques et populaires. C'est ainsi que nous trouvons, dans ses poèmes de 1870-71, les expressions nitide, çiride, séreux, céphalalgie, strideur, latescent, hydrolat, pialat, fouffe, ithy phallique, fringalant cillement aqueduc, pubescence, hypogastre, illuné, homhillent... (1).

Au commencement de février, nouvelle tentative sur Paris. Sa montre d'argent vendue sert à payer le voyage. En arrivant, plus un sou. Présenter ses vers à un homme de

(1) Dans la lettre qu'il lui écrivit au cours de l'été de 1871, Verlaine, à qui il avait soumis ses vers, lui déconseilla l'emploi de pareils termes — tout au moins des scientifiques — Rimbaud approuva son avis ; par la suite il reconnut -onle voit dans son œuvre -qu'une langue limitée, resserrée, une langue même pauvre est souvent une langue plus fortOé

lettres ou un artiste suffirait, lui semblait-il, pour obtenir à l'instant l'aide fraternelle. Où sont les artistes, où sont les hommes de lettres, par ce temps de guerre qui vient à peine de finir ? Il ne trouve qu'André Gill. Le caricaturiste explique à Rimbaud que c'est encore trop tôt pour faire de la littérature à Paris, la question du ravitaillement, la question du « manger » est la seule qui soit de nature à passionner le public, la seule qui pour longtemps au moins l'intéressera. Il lui donne dix francs. Cela épuisé, l'aventurier tenace erre dans les rues plusieurs jours, couche dans les bateaux à charbon, se nourrit des débris de nourriture que l'on dépose le matin devant les portes, enfin revient pédestrement à Charleville. Qu'il va scandaliser en promenant par ses rues formalistes une chevelure romantique ayant poussé jusqu'à lui descendre au milieu du dos (1), qu'il va

(1) Un jour un loustic lui présenta quaWe sous, en lui conseillant d'aller chez le coiffeur ; il les prit, dit « merci bien !... » et porta les beaux décimes au bureau de tabac. En 1871, pour cette menue somme, on pouvait acquérir vingt-cinq grammes de scaferlati.

indigner en fumant un brûle-gueule, culotté admirablement, dont le fourneau est tourné en bas... lui le gamin aux joues roses et au petit chapeau melon !... Le collège a ouvert ses portes, les classes ont repris. Des fenêtres du réfectoire, à l'heure du déjeuner, on voit passer, repasser Rimbaud pipe aux dents. Ce n'est point de sa part intention de bravade : la bibliothèque est voisine, il en attend l'ouverture. Mais le principal est navré : cet olim alumnus, triomphateur des concours académiques, si heureusement préparé pour entrer des premiers à l'Ecole normale supérieure !... M"^® Rimbaud se montre absolument résolue à mettre l'insubordonné en pension. Il a nettement formulé sa volonté contraire, s'est déterminé à tout. Nos promenades nous menaient souvent dans un bois entourant des carrières, où, par explosion de mine, s'était creusée une sorte de grotte : il s'y logera le jour, dormira, aux heures de nuit, dans la hutte où les carriers font leur sieste et rangent l'outillage... si sa mère persiste à l'empêcher de vivre à Paris. Simplement il me demande — j'habitais un

village tout voisin — de lui apporter du pain dans la journée. Projet Spartiate, qui n'a pas de suite, M"^^ Rimbaud se résignant à patienter jusqu'à la fin de ce qu'elle considère, apparemment, comme une crise de croissance (1).

On apprend les événements du 18 mars. Il est de cœur avec la révolution, ses idées le portent là-bas avec eux. Du reste il y trouvera maintenant des moyens d'existence : les trente sous par jour de la garde nationale. Dans le courant d'avril, en six journées de marche (2), il parvient pour la troisième fois

(1) Elle fut, c'est vrai, exceptionnellement rapide ; la taille de Rimbaud, à la fm de 1870, était de 1 m. 61 ou 62, de 1 m. 79 à la fin de 1871.

(2) Traversant en pleine nuit la forêt de Villers- Cotterets, il eut presque une émotion : tout à coup sur la route — où jusqu'à cet instant résonnait seul le bruit de ses pas — formidable et grandissant tapage : ruée de chevaux lancés au triple galop. S' étant blotti dans un de ces abris en pierre qui servent aux cantonniers, Rimbaud comprit, quand devant lui passa l'ouragan et qu'il entendit des mots d'enthousiasme furieux proférés en langue étrangère : c'étaient des cavaliers allemands qui s amusaient ainsi à faire une charge dans l'obscurité, au risque de se tuer eux-mêmes et sûrement de broyer tout noctambule qu'ils eussent

à Paris, se présente au premier groupe de fédérés. Cet enfant aux yeux de myosotis et de pervenche — qui leur dit : « J'ai fait à pied soixante lieues pour venir à vous... » et qui s'exprime si simplement, si bien — touche les bons communards ; ils font à l'instant même une collecte... dont le produit sert à les régaler ; puis le voici enrôlé dans les « Francs-tireurs de la Révolution », logé à la caserne de Babylone où régnait le plus beau désordre parmi des soldats de toutes armes : garde nationaux, francs-tireurs, lignards, zouaves ou m.arins ayant fraternisé, le 18 mars, avec les insurgés. lime parlait plus tard d'un soldat du 88^ de marche, « très intelligent », dont il évoquait le souvenir avec une tristesse attendrie, pensant qu'il avait dû être fusillé, lors de la victoire des Versaillais, avec tous les hommes de ce régiment qui furent pris et reconnus. Mais notre « franctireur » ne reçoit ni armes ni uniforme, les

rencontré pour son malheur. Une minute, et le bruit s'évanouit dans les ténèbres ; le poète jugea n'avoir qu'à sourire : des « emballés » aussi, des frères plus enfantins, plus brutaux, voilà tout...

troupes casernées à Babylone ne comptent guère dans l'armée communaliste. H passe le temps à des promenades et des causeries avec son ami du 88®, qui est comme lui un lettré, un rêveur croyant à l'émancipation du monde par « l'insurrection sainte ». Vers la fm de mai, Rimbaud peut s'échapper de Paris. Sa jeunesse, ses vêtements civils détournent les soupçons de la gendarmerie, et il revient à pied par Villers-Cotterets, Soissons, Reims, Rethel, rapportant une fantaisie assez singulière, sans doute crayonnée à la caserne et qui paraît s'inspirer de Banville, dont il fut longtemps si fanatique • le Chant de guerre parisien (1).

(1) Ici se place un épisode romanesque, le seul probablement dans sa vie et qui restera mystérieux. Rimbaud parlait volontiers gaiement, abondamment de tout, mais rarement de sa vie sentimentale. Parfois cependant, au milieu d'accès jie trop forte mélancolie, des besoins d'expansion lui venaient tout à coup. Un jour, en 1872, comme je m'étonnais de son air soucieux, i] me dit être tourmenté : un souvenir, une inquiétude... Cela remontait à l'année précédente... II avait à Charleville une maîtresse, une jeune fille à peu près de son âge. Lorsqu'il lui dit son intention de s'enrôler dans l'armée communaliste, elle voulait l'accompagner.

Son activité productrice ne s'est pçis ralentie. Aux œuvres déjà citées la première moitié de 1871 ajoute les Premières comrnunions, les Assis, le Cœur ^olé (1), V Orgie parisienne ou Paris se repeuple, Sœur de Charité, les Mains de Jeanne-Marie, Douaniers et pro-

impossible ! c'était à pied qu'il gagnerait Paris... La jeune fille n'en parla plus... Mais alors qu'il était « franc-tireur de la Révolution », il eut la surprise, passant dans une rue très fréquentée, il eut l'émotion de la voir, leurs regards se rencontrèrent... il s'élança... En vain : elle ^vait disparu dans la foule... Evidemment elle était venue à Paris pour lui... Par quels moyens ? Prit-elle, ainsi qu'il le supposait, pour prétexte - auprès de ses parents et afin d'obtenir l'argent du voyage — certains membres de leur famille habitant Villers-Cotterets ? Il n'en pouvait être sûr, ne l'avait pas revue depuis. Avait- elle continué à le suivre ainsi en se cachant ? Le chercha-t-elle, quand il eut quitté Paris ? Que devint-elle, pendant la semaine terribt' ?... Ces questions l'avaient harcelé déjà souvent et venaient de se représenter plus angoissantes. Au cours de l'année d'après, dans un m,oment où il causait de lui-même avec un abandon assez joyeux, je me risquai à lui rappeler la jeune fille. Sa figure changea, il dit tristement : « Je n'aime pas qu'on m'en parle ! »... Ne se sont-ils vraiment jamais revus ?... La « Vierge folle» est- elle une autre ?...

(1) Qui pourrait s'intituler également - d'aprè» l'explication qu'il m'en donna : — le Pitre,

bablement le fameux sonnet des Voyelles. ' — Deux poèmes qu'il me lut en avril ou fin mai n'ont pas été retrouvés : Carnaval des Statues, puis un autre, petit roman simple et très condensé dont je me rappelle seulement le premier et le dernier vers... pourquoi ?.., peut-être parce qu'ils disent tout le sujet :

« Brune, elle avait seize ans quand on la maria- Car elle aime d'amour son fils de dix-sept ans. »

En ce même printemps il faut mentionner un genre de travail littéraire où il débute, qu'ensuite il mènera très loin. La lecture de Baudelaire lui a suggéré de tenter des poèmes en prose. Il écrit le commencement d'une série ayant pour titre Les déserts de V Amour (1) :

(1) Copie de ces poèmes en prose me fut envoyée, en 1906, par l'éminent écrivain Georges Maurevert, et je la remis aussitôt à mon cher ami J. René Aubert, le gracieux auteur du Bois Sacré, qui publia les Déserts de V Amour dans sa Revue littéraire de Paris et de Champagne. A Georges Maurevert encore les lettrés doivent d'avoir lu Douaniers et Sœurs de Charité, dont Verlaine avait déploré la perte, et qui parurent également, pour la première fois, dans la même revue, par les mêmes Bûins. Deux ans après ils étaient publiés dans la Revue d'Ardenne et W A r sonne.

deux rêves précédés d'un Avertissement où apparaît le souvenir de Jean- Jacques Rousseau. Ces rêves, par une combinaison d'art capricieux et hardi, mêlent de simples fantômes nocturnes — qu'il présente comme ceux-ci ont paru ou qu'il arrange — à des souvenirs de réalités arrangées aussi plus ou moins, le tout pour obtenir des effets dramatiques et des effets de couleur. Ainsi le séminariste du second poème n'est pas inventé (1) • c'était un condisciple — les élèves du séminaire suivant nos cours du collège — et un bibliophile qui lui prêtait des livres. A

(1) J'ai cru inutile de nommer le jeune homme qui lui prêtait ces livres, tl ne s'agit pas de Jules Mary, qu'attendait un avenir littéraire si brillant, et qui fut lui aussi un compagnon d'étude, un excellent ami de Rimbaud.

Rimbaud ne cherche guère à « inventer ». Partisan catégorique de l'observation, il se sert plutôt de choses réelles et qu'il a connues, mais souvent les déplace de l'ensemble éprouvé, les scinde en parties utilisables dans un sens nouveau, rapproche et réunit des détails qui étaient très éloignés en fait, dépouille tel sujet de son attribut pour le donner à un autre, etc. C'est en partant de là que nous pourrons comprendre l'emploi de ces mots : « livres cachés qui avaient trempé dans l'océan ».

l'époque où Rimbaud composa les poèmes en question, étant un jour en promenade avec lui, je vis ce grand jeune homme brun, au bon sourire, dans un village tout près de Charleville. Mon ami lui rapportait certains ouvrages communiqués, notamment je ne sais plus quel poète — non certes à V index — et je revois la « chambre de pourpre à vitres de papier jaune » et les volumes, reliés en cuir de Russie.

Le projet de Constitution révolutionnaire (on ne l'a pas retrouvé) est postérieur de quelques semaines. Écrit après que l'auteur eut quitté la caserne de Babylone. il s'inspirait en partie des idées organisatrices de la Commune (1).

Cependant Rimbaud n'a pas perdu l'espoir

(1) Mais y ajoutait plus d'une idée personnelle. De l'explication qu'il me donna du système j'ai retenu ceci : — dans les petits Etats composant la Grèce ancienne c'était r « Agora » qui conduisait tout, l'agora, c'est-à-dire la place publique, les citoyens assemblés, délibérant, votant, avec droits égaux, sur ce qu'il fallait faire. (Il commençait donc par abolir le gouvernement représentatif, et le remplaçait, en somme, par un régime de référendum permanent)

d'obtenir par un poète parisien son introduction dans la grande vie littéraire. Il pense à Léon Dierx, à Théodore de Banville, pourtant bien différents quant au sentiment de leurs poésies, mais qu'il aime également, croit deviner en Paul Verlaine, dont il a lu les Poèmes saturniens (1), une nature parente, et, de fait, celui-ci répond à sa première lettre : « ... J'ai comme un relent de votre lycanthropie ». La démarche — courant de l'été 1871 — avait été approuvée, appuyée par son ami Charles Bretagne (2), lié depuis

(1) Il connaissait aussi les Fêtes galantes, en parle avec admiration dans une lettre à Georges Izambard. Enfin il venait de lire, dans le Parnasse, Les Vaincus, poème qui montrait le Verlaine d'alors comme un violent insurgé et ainsi le lui rendait encore plus sympathique.

(2) Violoniste de talent, caricaturiste et chansonnier parfois, Charles Bretagne était attaché, en qualité d'agent contrôleur des Contributions indirectes, à l'une des sucreries de Charleville. Son premier poste avait été Fampoux (Pas-de-Calais), où il exerçait les mêmes fonctions à la sucrerie de Julien Dehée, cousin de Verlaine, qui fit chez son parent de fréquentes villégiatures et avec qui le musicien eut ainsi l'occasion de se lier. Esprit délicat, original et profondément ob-

plusieurs années avec le poète parnassien. Rimbaud envoyait beaucoup de ses vers, demandait en même temps des conseils. Verlaine répond, donne les avis demandés, surtout des éloges : « Vous êtes prodigieusement armé en guerre !... » Puis il se concerte avec Charles Gros, Ernest d'Hervilly, Philippe Burty, Léon Valade, Albert Mérat, et alors ^ nouvelle lettre : « Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend » !...

La veille de son départ — fin sep-

servateur, il connaissait l'auteur des Effarés par des amis communs: Georges Izambard et Léon Deverrière (professeur de philosophie à l'Institution Barbadaux). De dix ans l'aîné du poète enfant, ce septentrional, très froid en apparence, mais d'un cœur extrêmement généreux, lui donna constamment les conseils les plus sages et les plus prudents pour la vie pratique, tout en accueillant avec une curiosité joyeuse les audaces de sa verve et de son imagination. Il compte parmi les meilleurs de ces hommes qui entourèrent d'une sympathie et d'une chaleur nécessaires l'éclosion du génio de Rimbaiïd.

Charles Bretagne, par la suite, quitta CharlevilJe pour Sainte-Marie- Kerque (Pas-de-Calais), où il mourut encore jeune et sans avoir revu les deux poét(;s. Verlaine lui avait fait envoyer les Romances sans paroles.

HISlX)iniE SOMMAIRE DE RIMBAUD 41

sembre 1871 — Rimbaud me lit Bateau ivre. « J'ai fait cela, dit-il, pour présenter aux gens de Pai'is ». Comme je lui prédis alors qu'il va éclipser les plus grands noms, il reste mélancolique et préoccupé : « Qu'est-ce que je vais faire là-bas ?... Je ne sais pas me tenir, je ne sais pas parler... Oh ! pour la pensée, je ne crains personne {sic)... »

Le lendemain matin, cependant, quand je le vois à la gare de Charleville (Deverricre lui a donné vingt francs pour payer sa place en chemin de fer), il est rasséréné : l'idée de cette liberté conquise enfin, l'amusement d'un voyage avec bon accueil au bout... M°^6 Rimbaud ni'est pas avertie, cela va sans dire, il n'emporte rien... que ses manuscrits. Verlaine, forcément, avait prévu Rimbaud d'après ce qu'il venait d'en lire, et, quoique informé de son âge, attendait un homme. « Je m'étais, je ne sais pourquoi, figuré le poète tout autre. C'était pour le moment, une vraie tête d'enfant dodue et fraîche sur un grand corps osseux et comme maladroit d'adolescent qui grandissait encore, et de qui la voix, très accentuée en ardennais, presque pa-

^j2 IIISTOIKU: SOMMAIRE DE RIIUBAUD

toisante, avait ces hauts et ces bas de la mue... (1) »

Logé quelques Jours dans la famille de Verlaine, 14 rue Nicolet, puis chez Banville, enfin rue Campagne-Première, il reçoit du groupe d'écrivains qui l'ont fait venir — et sont loin d'être riches — une subvention journalière de trois francs — qui en feraient dix aujourd'hui. — Avec cela, quand on a aussi peu de besoins que Rimbaud, on peut attendre... Mais bientôt, dans le ménage du poète qui l'avait appelé, ménage en querelle six mois auparavant, réconcilié ou calmé dans l'intervalle, ce nouveau venu — qui n'en peut mais — a rallumé la discorde. Son esprit affmé, développé, mûri si étonnamment fait de sa conversation un plaisir indispensable à Verlaine, d'autant plus que leurs deux gaietés mutuellement se suscitent, s'entretiennent, se renforcent, et l'auteur de la Bonne chanson, devenu paisible et casanier après les émotions de la Commune, reprend

(1) Œuvres posthumes de Paul Verlaine, vol II Arthur Rimbaud. Chroniques.

son ancienne vie de cafés. Indignation de l'épouse qui se met à détester violemment Rimbaud.

La réputation de celui-ci, pour d'autres causes, devient mauvaise en les milieux d'artistes et de gens de lettres. Et son pressentiment était juste quand en septembre, au moment de partir, il craignait de n'avoir jamais la mondanité nécessaire. Sans doute il va figurer dans le « Coin de table » de Fantin-Latour — aujourd'hui au musée du Louvre • — avec Camille Pelletan, Ernest d'Hervilly, Léon Valade, Paul Verlaine, Jean Aicard, Emile Blémont, Elzéar Bonnier ; on l'a présenté à Stéphane Mallarmé, à Théophile Gautier, à Victor Hugo qui le salua de cette parole : « C'est Shakespeare enfant » ; il n'est guère de poètes, romanciers (1), musiciens ou peintres connus par Verlaine qu'il n'ait rencontrés (2). Mais il a eu dans un

(1) Il me parlait d'une soirée passée au café avec, entre autres, Jules Claretie, qui par sa familiarité camarade, gentille, sa gaieté jeune, avait gagné toute son estime : « Un bon garçon !... » Et dans la bouche de Rimbaud cela n'était pas éloge banal.

(2) Il eut pour ami un jeune dessinateur, Louis

banquet certaine algarade — quand ivre, il devenait querelleur, bien que fort doux en tout autre temps — avec Etienne Carjat (un coup de canne à épée qui blessa légèrement à la main le poète photographe, irritable de son côté, autoritaire, et qui l'avait appelé « crapaud >)) ; s'est attribué, par enfantillage, par imitation très exagérée de Baudelaire, des obscénités épouvantables — en cela il imitait bien aussi un peu Verlaine (la Chanson de Cabaner sur l'air de la Femme à barbe) à qui ces plaisanteries devaient coûter cher également ; — a offensé, au moins gtné beaucoup de monde par sa tenue au café de Cluny, où il se couchait en grognant sur la banquette, s'il y avait là un monsieur d'une vanité par trop provoquante ; énoncé des opinions politiques et sociales très mal prises au lendemain de la guerre et de la Commune, est devenu la bête noire d'un doux poète, excellent homme : Albert Mérat.

Forain, (ami aussi de Verlaine, qui dans sa correspondance l'appelle « Gavroche »), destiné lui-même à un talent fortement original, à un nom célèbre

Les dissentiments dans le ménage Verlaine ayant augmenté d'acnité, il se voit une cause de trouble et de mal, a des scrupules, revient à Charleville où Verlaine, je me souviens, lui écrivait : « On t'en veut, et férocement ; des Judiths... des Charlottes... »

C'est vers la fin de l'hiver de 71-72. Il me parle d'un projet nouveau — qui le ramène aux poèmes en prose essayés l'année précédente, veut faire plus grand, plus vivant, plus pictural que Michelet, ce grand peintre de foules et d'actions collectives, a trouvé un titre : L'histoire magnifique, débute par une série qu'il appelle la Photographie des temps passés. Il me lit plusieurs de ces poèmes (qui n'ont pas reparu jusqu'à présent : peut-être en les cartons de collectionneurs jaloux). Je me rappelle vaguement une sorte de Moyen âge, mêlée rutilante à la fois et sombre, où se trouvaient les « étoiles de sang » et les « cuirasses d'or » dont Verlaine s'est souvenu pour un vers de Sagesse ; avec plus de netteté je revois une image du xvii® siècle, où le catholicisme de France paraît à l'apogée de son triomphe, et qu'il condensait, il me

semble, en un personnage splendidement chape et mitre d'or, se détachant sur une scène dont cette seule lecture ne peut m'avoir laissé de souvenir précis. La Piscine où Jésus fit son premier miracle, tableau dont on a retrouvé une première ébauche — que j'ai vue, qui est très difficile à lire, ■ — devait appartenir à cette série.

L'année 1872 date l'explosion, pourrait-on dire, de toutes les tendances littéraires ou philosophiques en puissance dans son esprit depuis l'âge de quinze ans, et que ses dernières lectures viennent d'embraser ensemble. Verlaine nous raconte (1) que, dès l'automne de 1871, il dédaignait ses premiers vers — ceux qui lui avaient cependant valu un cercle si parisien d'admirateurs — et cherchait des formules plus libres, plus hardies, plus éloignées de la tradition. La vérité c'est que son esprit a maintenant une vie trop intense, des besoins d'expression trop nombreux et impatients pour ne pas tendre à ce

(1) Œuvres posthumes. Vol. IL Nouvelles notes sur Rimbaud.

qui va venir : la notation pure et simple. (II y avait du reste pour le pousser là une influence dont je parle plus loin). Donc 1872 nous donne tous les Rimbauds, depuis celui que le collège a formé si brillamment, jusqu'à celui qui voudrait se former lui-même : les Chercheuses de poux, les Corbeaux, deux chefsd'œuvre de l'art le plus classique, Vertige encore, dont le rythme s'est émancipé davantage, mais qui contient ce vers absolument latin par son art expressif :

« Qui remuerait les tourbillons de feu furieux ?... »

puis une jolie chose parnassienne : Tête de faune, une autre, où déjà insoucieux d'elre compris, le poète n'exprime que sa sensibilité imaginative telle qu'elle a fonctionné pour lui seul un instant : Est-elle aimée ? De quelques mois, de quelques semaines, peutêtre, en sont séparés Age d'or, Faims, Soifs, et ces essais qu'il appelle « une de mes folies » (1), à propos desquels il nous prévient

(1) Saison en enfer.

qu'ils seront incompréhensibles — « je réservais la traduction », — tels que Loin des oiseaux... A quatre heures du matin Vété... En somme il exagère : on comprend, l'on voit que ce sont des sensations ou des souvenirs très simples, qui ont passé en lui plus ou moins rapides, qu'il décrit dans leur ordre ou non, que parfois il fractionne et transpose. Nous pouvons en dire autant de Michel t Christine, de Entends comme brame..., de La rivière de cassis roule ignorée... C'est qu'il faut décrire, décrire et décrire, un système que raillera, plus tard, l'introduction d'une Saison en enfer, mais je me so^iviens que Rimbaud me disait, en l'été de 1871 : « Toute la littérature c'est cela ! » Et nous n'avons qu'à ouvrir nos sens, fixer avec des mots ce qu'ils ont reçu, nous n'avons qu'à écouter la conscience de tout ce que nous éprouvons, quoi que ce soit, et fixer par des mots ce qu'elle nous dit qu'il lui est arrivé. Dans ces conditions, avec ces exigences d'esprit que déjà il savait avoir quand il parlait à Verlaine de jeter les règles par-dessus bord, la préoccupation formiste, qui avait fait de lui le poète

d'hier, devait, sinon disparaître entièrement, du moins céder presque toute la place à une autre, celle de voir, d'entendre, de sentir... de noter. On ne peut pas dire que le premier poète ait disparu, supprimé par le second, puisque le second écrit les poésies citées plus haut — quelques-unes très irrégulières, mais enfin des poésies — en les mêmes jours où il note ces souvenirs, ces impressions, ces émotions, ces hallucinations, cette vie psycho-physiologique observée qui forme le recueil des poèmes en prose intitulé par lui Illuminations (1). Nous y trouvons les genres de développement les plus divers : des pièces régulièrement composées, commc^. Après le déluge^ à ce mélange de notations, Bar-

(1) Mot anglais qui veut dire grac-res coloriées. L'auteur avait écrit en sous-titre ceux-ci: coloured plates, qui suffisaient et qui sont plus clairs si l'on entend seulement gravures en couleurs (aquatintes), mais il tenait au double sens et désirait impliquer, en plus, la signification française d'Illuminations, c'est-à-dire : intuitions ou visions racontées ; il y en a quelquesunes en effet ; d'autre part; les souvenirs ne soni-ih pas eux-mêmes des venues subites de lumière ?

50 HISTOIRE SOMMAIRE DE BlMBAt'B

hare (1), où il a mis, conformément à son programme, tout ce qui passait en fait de sensations, curiosités, idées ou imagée, et même les réflexions contradictoires qui se présentaient, car il s'agit de fixer le plus possible des réceptions de l'esprit, la seule obligation d'ordre étant qu'elles soient réu nies en groupe, et dans ces conditions d'art : couleur, variété, surprise...

Après avoir passé à Charleville la fin de l'hiver 71-72, Rimbaud est retourné à Paris, et Verlaine, qui veut en finir avec une vie conjugale devenue trop orageuse, l'emmène à Arras d'abord, puis en Belgique (juillet 1872). C'est là que sont écrits Jeune ménage^ qui paraît s'être inspiré de la Sleeper d'Edgard Poe, et Bruxelles [Boulevard du Régent). Ce dernier poème, série de sensations notées pêle-mêle, a des rimes ultra libres, mais le rythme est traditionnel. On y remarquera lie vers : « Bavardage des enfants et des

(1) Verlaine, qui a disposé les pièces du manuscrit pour la première publication, semble avoir rapproché ces deux poèmes afin d'en faire apprécier le contraste.

cages », dont les souvenirs tenaces de la poésie latine ont évidemment produit l'harmonie imitative. De Belgique les « errahundi » sont passés en Angleterre (10 septembre)^ ensuite Rimbaud est revenu dans les Ardennes (novembre), puis retourné à Londres (i),

(1) Je demande pardon au lecteur, mais Tavertis qu'une fréquente répétition des mots parti, retourné, refc'e/zu, ne peut être évitée dans l'histoire de Rimbaud.

Lors de son premier séjour à Londres, en cette année 1872, outre Félix Régamey qu'il vit souvent à son atelier de Longham street, et qui le croqua paré d'un haut-de-forme impressionnant (Voir l'album de Régamey intitulé Verlaine dessinateur) — il fréquenta les réfugiés de la Commune Lissagaray, Vermersch, Matuszewicks, Andrieu. Il me parla surtout de ces deux derniers, considérés par lui comme étant ses frères d'esprit. Mais Andrieu, littérateur parisien, d'intelligence hardie et fine, était son préféré, il éprouvait à son égard des sentiments de véritable affection. D'autre part, l'ancien membre de la Commune ne pouvait qti'av«ir une curiosité très sympathique pour Rimbaud, car il devait être frappé de ce hasard qui le mettait à même de connaître dans le même temps deux génies précoces à trois mois près du même âge : un Français, un Anglais. On sait qu' Andrieu eut p '"uf élève ce fameux beau-frère de Rossetti, l'enfant poète, romancier et peintre Oliver Madox Brown, qui fit à treize ans des Sonnets « d'une originalité d'expression et de pensée étonnante », dit James Darmesteter.

pour soigner son ami malade, jusqu'à l'arrivée de M"^® veuve Verlaine (décembre).

Les premiers mois de 1873 le trouvent tantôt à Charleville, tantôt à Roche (arrondissement

exposa à la Dudley Gallery dès quatorze ans, dessina à quinze ans, pour l'œuvre de Byron, un Mazeppa « tempête vivante », écrivit, à seize ans, ce roman si dramatique, si étrange, Le Cygne noir, peignit, à dixsept ans, un SilasMarneroh']et d'applaudissements unanimes à la Société des artistes français de Bond Street. Rimbaud l'a-t-il rencontré chez Andrieu ? Ma mémoire ici fait défaut. S'il me Fa dit, c'est tellement en passant qu'il ne m'en reste pas de souvenir. Ce que je me rappelle bien, c'est qu'il me conta sa brouille avec Andrieu. La scène eut lieu — il en restait surpris et affligé -vers la fin de 1873. Le professeur d'Oiife/- Madox Brown était-il à ce moment tour lenté, au point de perdre en partie sa force morale, par l'état de son élève qui commençait à souffrir de la maladie qui l'emporta l'année suivante, à dix-neuf ans ?... Le fait est qu'il reçut Rimbaud avec une mauvaise humeur allant jusqu'aux procédés brutaux. La rupture fut définitive. Nous devons regretter qu'une certaine animosité, semble-t-i!, ait persisté chez Andrieu ; car cet écrivain distingué, qui exerça — dit le critique cité plus haut — une influence considérable sur l'esprit d'Oliver Madox Brown, aurait pu nous laisser, à propos de ces deux jeunes gens, une étude dt rapprochements littéraires et moraux extrêmement intéressante, puisque l'Anglais était lui-mêmn une sorte de visionnaire.

UWTOtRE SOMMAIRE DE RIJIBAUD 53

de Vouziers) dans une ferme appartenant à sa mère.

En préfaçant l'édition, chez Léon Vanier, des Poésies complètes d'Arthur Rimbaud, Verlaine dit : <( Nous n'avons pas de vers de lui postérieurs à 1872. » Il est probable cependant que se prolonge quelque peu en 1873 la période où il écrivit ces poésies d'une extrême liberté de rime, d'une harmonie légère et comme inattendue, que l'on ne connut guère (1) avant Rimbaud, mais qui ne pourront jamais faire école, puisque cette morbidcsse est le résultat de conditions intellectuelles, surtout morales, qui ne se trouveraient encore réunies dans un poète que par un hasard imprévisible ; Chanson de la plus haute tour, Patience, Elle est retrouvée.,, 0 saisons, 6 châteaux !...

En avril 1873, Verlaine, pour refaire sa

(1) Je dis : « guère » et non : « pas du tout » : il y a des précédents, vagues, sans doute, qui pourtant ressemblent. A la rigueur, pourrait-on voir quelque analogie en le fameux Combien fai douce souvenance... mieux encore en trouverait-on dans ces poésies très, très simples, inspirées par les mélancolies de la vie paysanne, que des folkloristes ont recueillies. Je me souviens qu'en

5^ HISTOIHB SOMMAIBE DE XtMBACD

santé, est venu habiter un petit village de Belgique, non loin de Sedan et de Bouillon. C'est dans cette dernière ville que, le 24 mai, il est rejoint par Rimbaud, et tous deux partent pour Londres. En juillet ils sont à Bruxelles où l'auteur de Romances sans paroles a donné rendez-vous à sa mère.

]y|me Verlaine tente de décider son fils à revenir près de sa femme qui est disposée au pardon ; le poète se révolte à l'idée que s'il cède en cela, ce sera le désaveu de son

1872 Rimbaud aimait à chantonner un couplet de vieux genre, trouvé je ne sais plus où :

Sur les rives de l'Adoxcr Il y avait un pastour, Pur, naïf, exempt de vices, Oui péchait des écrevisses ; Il disait : 0 mon bon Dieu, Si tu exauces mon vœu.

Sur le bord de ce canal Je te bâtis un hôpital.

ETridemmeat, «e qu'il a fait est tout autre chose ; mais Edgar Poe déjà connaissait et caractùrisait ce charme, quand il disait, en son Poeticprinciple, à pro- .pos d'un petit poème de Longfellow : « ... Chiefîy to bo admired for the gracefui insouciance of his mètre so w^ll in aocordanee with the cJiaraeter of the sentiments ».

HISTOIRE SOMMAIRB DB HIVBAVD 55

amitié pour Rimbaud, la justification des calomnies, qui les ont poursuivis tous deux. Il s'exalte, il refuse de suivre sa mère. Mais Rimbaud veut la séparation, exige le sacrifice. Querelle. Verlaine exaspéré, ivre à moitié d'ailleurs, lui tire un coup de revolver qui le blesse au poignet (10 juillet 1873). Après quelque temps de séjour à l'hôpital Saint-Jean, Rimbaud retourne à Roche, où il écrit Une saison en Enfer (1). M"^^ Rimbaud, que les allées et venues de son fils, depuis trois ans, avaient tant déconcertée, prend le parti de se réconcilier avec l'idée qu'il pourrait gagner sa vie en faisant de la littérature. Illusion que maintenant le poète n'a plus : curieux renversement des rôles ! Mais il

(1) Il l'a datée ainsi « Ayril-Août 1873 », commencée, par conséquent, avant le drame de Bruxelles, avant même son départ pour l'Angletrre avec Verlaine. Le premier chapitre : Mauvais sang - venant après l'introduction qui est une conclusion — débute (« J'ai de mes ancêtres gaulois... ») dans la manière des poomts ea prose habituels ; c'est écrit avec une amertume assez calme : on voit que Rimbaud continuait son travail de notations au printemps de 1873. Le ton change quand l'auteur revient de l'hôpital Saint- Jean.

accepte l'argent que lui offre sa mère, et fait imprimer la plaquette à Bruxelles, chez Poot et C^^, 37 rue aux Choux. Aucun lancement de cet ouvrage par la presse française qui l'a complètement ignoré, aucune ou à peu près aucune tentative de Rimbaud pour le signaler à l'attention des gens de lettres, et un exemplaire adressé à Verlaine {!), alors en prison à Mons pour son beau coup de Bruxelles, un autre à moi, quelques uns, bien peu certainement, à de rares amis osant encore se montrer, il s'est aussitôt désintéressé du reste, est reparti pour l'Angleterre, avec la résolution d'abandonner toute littérature et d'exercer autrement l'activité de son esprit. C'est vers la fin de 1873 ; à Paris, vu pour la dernière fois, il lie connaissance avec Germain Nouveau, le séduit par la description des mœurs anglaises, à tel point que ce

(1) Celui-ci lui avait envoyé des vers faits aux Petits-Carmes, prison de Bruxelles, notamment : « Je suis un berceau... » - « La cour se fleurit de soucis... » — « Dame souris trotte... » Rimbaud prisait surtout la dernière pièce, peut-être à cause de ceci, d'un rythme si virgilien : « Rose dans le gris du soir... »

Jeune poète veut l'accompagner à Londres. Pour vivre, ils travaillent d'abord chez un fabricant de boîtes, puis se séparent et se placent dans l'enseignement comme professeurs de français.

Rimbaud passe environ un an (1874) en Angleterre et ainsi arrive à parler l'anglais aussi couramment que sa langue maternelle (1). En janvier 1875, durant un séjour à Charleville où rappelé par la question du service militaire — dont il se trouve dispensé d'ailleurs par son frère aîné alors sous les drapeaux, — il annonce à M"^® Rimbaud de nouveaux projets, d'ordre tout positif : industrie, commerce, promet d'y réussir par la connaissance des langues ; après l'anglais il faut l'allemand : elle le subventionne pour un séjour à Stuttgart (1875). Cependant

(1) Au moment de son arrivée à Paris en 1871, Rimbaud avait un accent ardennais assez fort, mais le perdit presque immédiatement, et après six semaines de s jour, parlait comme un Parisien « né natif ». II est certain que cette faculté de prendre les accents lui servit beaucoup dans l'acquisition des langues étrangères : elle était due sans doute à ^on esprit d'observation qui fut vraiment exceptionnel.

58 HISTOraB SOMMAIRE DB BIIIBAUD

Verlaine est revenu à Paris. Ses tentatives de réconciliation avec sa femme ont échoué, la séparation judiciaire, prononcée l'année précédente, reste définitive. Abandonné de presque tous ses amis et devant l'impossibilité de se reconstituer une vie de famille, il veut une forte diversion morale, m'écrit pour me dire sa tristesse et me demander où est Rimbaud, me charge pour lui d'une lettre où il l'informe de sa conversion au catholicisme, le presse de se convertir aussi : « Aimons-nous en Jésus !... » (1). Rimbaud me répond d'abord par des plaisanteries sur le nouveau chrétien, que pour railler en même

(1) Quelle que soit la faiblesse passagère — nous allons la voir - qiti a' compagna son entreprise, le désir éprouvé par Verlaine de ramener à Jésus l'ami qu'il considérait comme un pauvre athée, s'exposant à la perdition éternelle, ne peut faire aucun doute et rien n'est plus logique. Il souffrait, cherchait du secours dans la prière : celle-ci évoque des souvenirs de fautes commises (« Pardonnez-nous nos offenses.... Priez pour nous pauvres pécheurs... ») : le sentiment d'avoir été coupable autrefois, l'idée de repentir, d'ex-' piation, de réparation, qui chez lui venaient toujours avec ou après la douleur, ne devaient-ils pas lui présenter comme consolation suprême ce mérite qu'il aurait acquis devant Dieu 1

mSTOIBB SOUMAIRE OC RKfBAUS 59

temps ie « Monsieur Homais » de Flaubert, il surnomme g^aiement a Loyola » (1), mais consent à donner son adresse et Verlaine part aussitôt pour l'Allemagne (février 1875). A Stuttgart S€S raisonnements demeurent sans effet sur l'esprit du poète des Premières communions. Rimbaud ne se contente pas de ricanerj il fait boire l'apôtre et le grise. Imprudence, car au moment de la séparation, il y a entre eux une discussion dernière qui tourne en furieuse bataille, à coups de poings seulement, par bonheur, — le condamné de Belgique se gardant bien maintenant de porter sur lui des armes. — Rimbaud lui avait renais la veille, sur ses instances probablement, le manuscrit des Illuminations qu'il enverrait à Germain Nouveau, alors à Bruxelles, en vue de les faire éditer. Une lettre de Verlaine, écrite de Stickney (Lincokishire) le 1^ mai 1875, fait allusion à cet envoi. Le projet n'eut pas de suite et le manuscrit lui revint, selon toute apparence. En

(jl) Verlaine lui disait : <t Cette lettre je l'ai méditée pendant six mois », et Rimbaud s'écriait : « Mince de méditées !... »

tout cas, s'il y eut chez Rimbaud une dernière velléité de littérateur, il n'y songeait plus huit jours après, c'est certain, et je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire quoi que ce fût sur ces pages dont il s'était dépossédé... débarrassé était plutôt le mot qu'il pensait.

Une fois maître de la langue allemande, il veut savoir l'italien, (a aussi une intention spéciale), vend sa malle, contenant et contenu pour se faire un peu d'argent, peut amsi parvenir en chemin de fer jusqu'au bout do l'Allemagne, continue à pied, y compris la traversée du Saint-Gothard.

Désormais c'est la vie errante. De 1875 à 1879 il va se livrer éperdument à cette volupté « d'aller loin, loin... » qu'il prévoyait, qu'il chantait dès sa quinzième année (1).

Il est arrivé à Milan, mais sans ressources, épuisé de fatigue. Une dame charitable s'intéresse à lui, l'hospitalise pendant quelques jours. Elle a reconnu, par sa conversation, un lettré, a dû l'interroger sur ce qu'il avait écrit, car son hôte, qui n'a plus aucun ma-

(1) Sensation (mars 1870).

nuscrit à lire ou faire lire, se rappelle m'avoir donné une Saison en enfer et me la redemande (1). Et puis en route, en route !... Son but est simple : il sait ou croit savoir qu'un très bon ami parisien, Mercier — qui fut aussi l'ami de Verlaine — s'occupe à présent d'industrie, a une savonnerie dont l'île de Ceos (Zea) (2) ; « l'homme aux semelles de vent (3) » ira le retrouver, rien ne lui paraît pl'is facile : gagner à pied Brindisi, travailler

(1) Au cours de son existence, Rimbaud posséda un ''^apeau haut-de-forme dont je le vis coiffé à Ciiarleviiie ; ce fastueux ornement avait été acheté dix shillings en Angleterre - vers 1872, quand lui et Verlaine cLerchaient des leçons de français ; — de même il s'offrit, une fois dans sa vie, des cartes de visite, gravées, sur joli bristol, à Stuttgart, où sa condition d'étudiant vivant chez des petits bourgeois tenant pension de famille, lui imposait certain décorum. Il m'en envoya une de Milan et y avait écrit son adresse : 2 Piazza del Diiomo.

(2) Je crois bien me souvenir que Rimbaud me dit Ceos, mais je ne puis l'affirmer absolument, le nom n'ayant guère été prononcé qu'une fois ; il se peut que ce fût plutôt Syra ou Naxos, mais à coup sûr il désignait cette île comme faisant partie du groupe des Cyclades.

(3) L'un des surnims que lui donnait Verlaine, quand il ne préférait pas l'appeler « philomathe ».

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de ci * de là, pour avoir de quoi manger d'abord, ensuite payer le bateau. Il atteint Alexandrie, parvient à Sienne ; mais après qu'il a quitté cette ville, la chaleur se fait accablante, sur la route « un pied de poussière » ; le malheureux suffoque, est frappé d'insolation, demi-mort quand il entre à Livourne où le consul de France, genre d'esprit analogue à la bonne Milanaise, le reçoit chez lui et le soigne. Rimbaud laisse de côté provisoirement son projet. Grâce au consul il peut s'embarquer pour Marseille, y retombe malade, reste un mois à l'hôpital, se disposait ensuite à s'engager dans une des bandes carlistes que l'on formait en deçà des Pyrénées, quand la fin de l'insurrection vient fermer les bureaux d'enrôlement : nécessité de renoncer à cet autre moyen de « voir du pays ». La petite somme demandée à sa mère lui permet de revenir à Charleville, oii il passe l'hiver de 1875-76. Son temps y est employé à étudier l'arabe, faire un peu de russe... et du piano (1). Sa sœur Vitalie est morte le

(1) Sans avoir appris la musique, mais il entend nit s'y mettre et ses essais, temporaires, furent des plus

18 décembre 1875 (1), d'une synovite, après des souffrances dont le spectacle l'a cruellement affecté. Cette secousse morale, plutôt, je crois, que des études acharnées et diverses, dut contribuer aux violents maux de tête qui lui surviennent à ce moment. Les attribuant à ses cheveux trop touffus, il y applique un remède singuHea: ; se faire raser le crâne,

courageux ; du moins il satisfit son appétit énorme d'apprendre et acquit des connaissances de théorie musicale. L'histoire du piano, telle que la racontait Rimbaud, est assez amusante. Il alla chez un loueur, lui remit comme adresse une carte de sa mère — naturellement non prévenue. — Quand le piano fut dans l'escalier, une dame sortit et réclama hautement ; elle avait la promesse du propriétaire que jamais dans la maison il n'entrerait un piano. « Et puis enfin, ce piano, pour qui ? » Les porteurs répondirent : « Pour madame Rimbaud ». Entendant parler d'elle, M^ie Rimbaud sortit à son tour, et. sans perdre de temps à s'étonner, ne voulant voir que son droit méconnu, signifia à sa voisine, non moins catégoriquement, qu'elle jouerait du piano tant qu'il lui plairait. L'instrument fut installé d'autorité et Rimbaud put s'y évertuer pendant des journées entières.

(1) A dix-sept ans, celle qui lui ressemblait le plus par la fraîche carnation, la chevelure châtain foncé, les yeuxbleus : Rimbaud en très belUe jeune fille.

je dis raser... au rasoir, ce que le perruquier ne consentit à faire qu'après mille étonnements et protestations. Et Rimbaud doit assister aux obsèques de sa sœur en montrant une tête blanche comme du parchemin neuf, de sorte que des assistants, placés un peu loin, disaient entre eux ; « Le frère a déjà les cheveux d'un vieillard !... »

Cependant il est reparti ; le voici en Autriche, allant vers la Bulgarie. Pensant toujours à Mercier que l'obstiné veut rejoindre en son île aes Cyclades, ce n'est plus Brindisi, c'est Varna qu'il choisit pour s'embarquer. Mais à Vienne il s'enaort dans un fiacre, est dépouillé par le cocher, se réveille sur le pavé sans un sou, allégé de son chapeau, de son pardessus, essaie quelque temps de rester dans la ville et trouver son voleur, a des discussions avec la police, est expulsé comme étranger sans moyens d'existence, puis, d'États allemands en États allemands qui à l'envi le repoussent, déposé à la frontière de France... d'où retour à pied dans ses Ardennes.

a Je redoute l'hiver, avait-il écrit, parce

nSTOIRE SOMMAIRE DE RIMBAUD 65

que c'est la saison du confort (1). » C'était le besoin, l'obligation du confort qu'il redoutait, l'hiver étant une saison tyrannique pour les vagabonds qui ne peuvent se passer alors de petites commodités misérables, forcés qu'ils sont de compter avec les journées de pluie et les nuits de glace. C'est pourquoi Rimbaud tendait vers les pays de soleil. Mais ses deux essais pour vivre sous le beau ciel de la mer Egée venaient o'aboutir à deux échecs. Un jour (2), il me fait part d'un projet vraiment inattendu. Pas besoin d'être iixissionnaire et prêtre pour aller en orient :

■ (1) Une saison en enfer.

(2) Pendant ses séjours à Charlevilîe, je voyais Rimbaud le jeudi, où nous passions quelques heures à causer dans un café, et le dimanche employé à une excursion champêtr«. Il était de la plus grande facilité d'humeur ; j'avais préparé l'itinéraire : « Nous passerons par ici, nous irons jusque-là... » II disait : « Allons !... » se laissait conduire. Pas d'autre fantaisie indépendante que celle-ci : « Quand nous nous arrêterons dans un vilage, » disait-il plaisamment, o je tiens au plus beau café !... » En arrivant, l'on faisait son choix ; 1' « Estaminet de la Jeunesse » le tentait peu, de préférence il opinait pour le « Café du Commerce » ou le « Rendezvous des Voyageurs ». Sortant de là, revigorés par une

l'on y envoie de simples frères, instituteurs vêtus d'une soutane qui ont contracté un

paire de chopes, nous chantions ensemble ce couplet des Cent Vierges qu'il avait rapporté autrefois de Paris, et qu'il aimait :

Heureusement

Qu'à ce moment

Nous n'avons pas perdu la tête.

Et qu'en nageant

Adroitement,

Nous avons bravé la tempête...

Un dimanche matin, j'appris subitement que je ne pourrais disposer de ma journée. J'allai ' à l'endroit où il m'attendait : j'étais si contrarié que je fus brusque : (' Impossible aujourd'hui !... » Ce pauvre Rimbaud n'avait pour toute distraction, au bout d'une morne semaine, que cette promenade avec l'ami d'enfance. Il devint très rouge, baissa la tête, se passa la main sur la nuque en un geste d'accablement... Je m'écriai, tout ému : « Cela te fait de la peine !,,, » 11 sourit, balbutia quelques mots ironiques à l'adresse de lui-même et sur une faiblesse qu'il n'avait pas contenue, puis aussitôt parla d'autre chose avec sérénité.

Que l'on me pardonne ce personnalisme. J'ai cru intéresser le lecteur par quelques traits du caractère de Rimbaud. De ses anciens condisciples je ne fus pas toujours le seul à lui tenir compagnie dans ses périodes de repos ardennais. Il retrouva Ernest Millot, si doux, si joyeux, si ardent, qui mourut jeune, hélas !... âme charmante dont la mienne portera toujours le deuil ;

enojagement annuel, personnel enseignant dans les écoles chrétiennes de Chine ou autres pays lointains.

Pourquoi ne serait-il pas « frère », au moins le temps d'aller là-bas ?... Or il fait en somme quelque chose d'analogue. Ses jambes le portent à travers la Belgique, à travers la Hollande (1), jusqu'au Helder ; là un racoleur lui fait toucher une prime et l'enrôle parmi d'autres volontaires de l'armée néerlandaise à destination des colonies océaniennes. Bien traité pendant la traversée — car on craignait les désertions, si faciles quand le bateau

il retrouva Louis Pierquin, qui vit encore, grâce à Dieu, car c'est un robuste, c'est aussi un gai, comme on en rencontre souvent dans ce pays cordial, c'est aussi un érudit, un savant, il a écrit une œuvre superbe : l'histoire de Pache.

(1) En route il fallait se nourrir, coucher : Rimbaud travaillait. Pondant les nombreux mois passés à Roche, il avait souvent donné « un coup de main » aux ouvriers de la ferme, acquis ainsi l'habitude de l'effort physique et un certain savoir-faire que nécessitent même les gros travaux, en sorte qu'il pouvait, de manière ef iicace, aider à décharger ou charger une voiture, un chaland... ouvrages que l'homme robuste et résolu trouve un peu partout.

suivait le canal de Suez (1), ou lorsqu'il touchait aux. escales — Rimbaud, pendant huit semaines, a l'enchantement de voir des terres nouvelles, des mers aux constellations inconnues : la côte soudanaise, la côte arabe, l'Océan Indien, Ceylan... Mais, arrivé à Sumatra, fait connaissance avec la caserne et la vraie discipline militaire. Elles ne sauraient lui convenir, il fausse compagnie, parcourt avec délices les plus sauvages régions de l'île, s'arrête à un petit port de la côte où un voilier anglais, transportant du sucre, l'accepte comme manœuvre; et contournant l'Afrique, subissant une forte tempête à hauteur du Cap (2), le ramène à Liverpool, d'où il se fait transporter en France et y attend, à Roche d'abord, à Charleville ensuite, quelque pos-

(1) Il en vit plusieurs : l'enrôlé sautait à l'eau, sa prime en poche, et gagnait en quelques brasses le rivage, d'où il allait chercher aventure dans les villes égyptiennes.

(2) Le danger fut sérieux : les arins de, cet équipage, un peu de fortune, étaient plus que rudos, habitués à proférer les plus violents blasphèmes ; pourtant Rimbaud les vit s'agenouiller sur le pont, réciter des prières.

sibilité d'autres aventures. Nouveau plan dressé bientôt : on l'a racolé, il racolera. Sa connaissance de l'allemand lui permet d'entrer en conversation, dans une brasserie de Cologne, avec des recrues qu'il enj(31e, qui lui présentent des camarades, et c'est une dou?.aine de soldats prussiens vendus à la Hollande. Primes pour eux, jolie commission pour lui-même. Avec cela il se rend à Hambourg, — « Nous entrerons aux splendides villes (1) ! » — pénètre par curiosité dans un casino, se laisse tenter par la roulette, veut doubler son gain et perd tout. Mais le joueur décavé a déjà vu tant de pays qu'il en connaît bien les diverses monnaies, sait les compter, expliquer, discuter à leur propos en plusieurs langues, talents précieux en cette ville cosmopolite et qui le mettent à même d'offrir ses services, comme receveur, au cirque Loisset. Il le suit à Copenhague, le quitte pour aller à Stockholm, n'y trouve pas à vivre et se fait rapatrier par le consul de France (1877). Son passage à Hambourg lui

(1) Une saison en enfer.

a donné des idées sur Alexandrie d'Egypte. Première tentative à la fin de 1877 : embarqué à Marseille, tombe malade (suite de marches excessives, d'après le médecin du bord), est débarqué en Italie, soigné, mais, dès qu'il peut mettre un pied devant l'autre, va visiter Rome... et puis revient, convalescent, dans les Ardennes.

Moment, semble-t-il, où Rimbaud va se résoudre à vivre d'une profession : pendant son séjour dans une maison de campagne à Saint- Laurent près de Charleville (1878), revenant à une ambition intellectuelle exposée à Verlaine autrefois (1875)) et qu'il appelait « philomathie », — ce qui fournit au poète de Sagesse matière à bien des récriminations ou sarcasmes, — l'ancien littérateur se met aux sciences ; on lui voit dans les mains une algèbre, une géométrie, un manuel du mécanicien.

En novembre 1878, voulant atteindre plus vite le port de Gênes, point d'embarquement pour l'Egypte, il franchit à pied une partie de la chaîne des Vosges, puis le Saint-Gothard pour la seconde fois, en dé

cembre est à Alexandrie, au service d'un ingénieur français qui lui procure ensuite l'emploi de chef de carrières à l'île de Chypre (Entreprise Thial et C*^, maison à Larnaca). Son rôle consiste à regarder plutôt qu'à diriger l'extraction des blocs, distribuer la poudre qui sert à les faire sauter, surveiller leur embarquement, payer les ouvriers d'origines différentes 3t dont sa connaissance de l'italien, d'un peu de grec, l'aidait à comprendre les langages. 11 passe la plus grande partie du temps à rêver, couché sur le sable, ou à se baigner dans la mer. (Une lettre à sa famille nous apprend qu'il est chef de carrière à la date du 24 avril 1879;. Le climat est très chaud, dangereux pour les non acclimatés, la maison Thial rend justice à la bonne volonté, à la probité de Rimbaud, et quand la fièvre le fait partir de Chypre, il en rapporte un certificat élogieux — qu'il me montra en souriant, légèrement ironique, mais content tout de même.

C'est son début dans la vie régulière.

En septembre 1879 il est à Roche, où il s'occupe aux travaux de la ferme, avec sa

mère et sa sœur. Je l'y vois pour la dernière fois. « Maintenant, me dit-il, le climat de l'Europe est trop froid pour mon tempérament... qui s'est modifié... Je ne puis plus vivre que dans les pays chauds (1). » Déjà il est souvent repris d'accès fiévreux, et enfin c'est la fièvre typhoïde qui se déclare : il doit passer à Roche tout l'hiver de 1879-80. Retourné en Égj/pte, il n'a pas trouvé d'emploi, va de nouveau à Chypre, est placé comme surveillant de travaux dans une entreprise de constructions pour le gouvernement anglais, non plus cette fois au bord de la mer, mais sur une haute montagne, le Troodos (mai :1880). 11 y reste à peine, ne s'entendant pas avec l'ingénieur, quitte

(1) Pendant ma visite à Roche, où il causa beaucoup, me raconta mille choses ayant trait à sa vie de voyageur, nullement à ses goûts anciens, je lui posai soudain la question ; « Mais la littérature?... « Troublé, Surtout étonné, comme par une image de mot qui n'aurait point paru dans son cerveau depuis très longtemps, le poète rougit, un tout petit éclair passa dans ses yeux d'azur, et laconiquement, sur un ton où pointait si peu que rien de nervosité, répondit : « Je ne pense plus à ça. »

HISTOIRE SOMMAIRE DB RiMiBAUD 73

Chypre, dès le mois de juin, pour l'Egypte encore, cherche du travail dans les ports de Ja Mer Rouge : Massaouah, Djeddah, Souakim, Hodeidah, est accepté par la Société Mazeran, Viannay et Bardey, qui fait le commerce des cafés à Aden, se met vite au courant, est laborieux, très utile par sa facilité à parler plusieurs langues, notamment l'anglais et l'arabe. Son chef direct. M, Bardey, homme bienveillant et perspicace, a pu apprécier l'adaptabilité si remarquable du jeune commis, a su comprendre que les intérêts de la maison seront bien servis .par ses grands besoins d'initiative ; il double son salaire, lui donne un tant pour cent sur Ich bénéfices et l'envoie, second employé, à l'agence qu'il vient de fonder au Harar (1) (acquisition de cafés, cuirs, gommes, plumes d'autruches... en échange de cotonnades et autres produits d'Europe). Rimbaud écrit (2),

(1) Ethiopie.

(2) Correspondance avec sa mère et sa sœur {Lettres de Jean-Arthur Rimbaud. — Egypte, Arabie, Ethiopie,

- publiées par le Mercure de France).

le 13 décembre 1880 : « Je suis arrivé dans ce pays après vingt jours de cheval... » 11 y reste jusqu'à la fin de 1881, est de retour à Aden en janvier 1882, n'y peut satisfaire son inquiète activité, projette un instant d'aller jusqu'à Zanzibar, est envoyé au Harar de nouveau, comme agent principal, y fonctionne en juin 1883, puis revient à Aden (avril 1884), à cause de la guerre en Ethiopie et d'embarras financiejs qui ont déterminé la compagnie à suppiinier temporairement deux agences (1). Cependant celle d'Aden va rouvrir ; en attendant il souffre beaucoup de son inaction (2), reprend enfin (juillet 1884) ses fonctions de premier employé dans la maison d'Aden, mais s'ennuie, veut aller ailleurf, pense au Tonkin, à l'Hindoustan, quitte l'agence en octobre 1885, forme une caravane pour le Choa (décembre de la mtme année) en vue d'aller vendre au roi Ménélik des fusils européens d'ancien modèle, mais rencontre de nombreuses difficultés et subit

(1) Correspondance avec sa mère et sa sœur,

(2) Ibid.

retaTds sur retards... Septembre 1886 le trouve encore immobilisé à Tadjourah (colonie d'Obock) par une grave maladie de son associé. La pensée lui est venue de se joindre à une autre caravane, celle de l'explorateur

Soleillet... mais celui-ci meurt

Enfm Rimbaud parvient à Antotto (Choa) d'où il écrit le 7 avril 1887. L'affaire s'est faite avec Ménélik ; bénéfice ; 30.000 fr. ; malheureusement l'associé vient de mourir ; obligation de payer ses dettes « deux fois » : tout le gain réalisé est perdu. Ce qui reste de cette entreprise est un document géographique : l'itinéraire, noté par, lui, que suivit au retour l'audacieux trafiquant pour aller d'Antotto à Harar. Ces notes furent envoyées par M. Bardey à la Société de Géographie qui les publia dans ses Comptes rendus de novembre 1887 (1).

(1) Où elles furent relevées par MM. Jean Bourguignon et Charles Houin, qui les ont fait insérer dans la Revue d'Ardenne et d'Argonne en juin 1899. (Elles emplissent deux pages de la revue). Rimbaud avait eu précédemment l'intention de travailler pour la Soc. de Géographie. Il m'écrivait d'Aden, le 18 janvier 1882 :

76 HISTOIRE SO\bMAlRE DE RIMBAUD

De Harar, ensuite, Rimbaud se rend au Caire où il passe la fin de l'été, en vue d'un repos devenu indispensable, car sa santé n'a pas cessé de péricliter depuis 1880 : il se plaignait alors de battements de cœur, en 1881 de la fièvre, en 1884 de ne plus pouvoir digérer, maintenant c'est de rhumatismes dans les reins, dans la cuisse et le genou gauches. Revenu à Aden en octobre 1887, l'éternel ennuyé parle encore d'habiter Zanzibar • « Quoi faire en France ?... Il est bien certain que je ne puis plus vivre sédentairement... Surtout j"ai grand peur du froid... Enfin je n'ai ni revenus suffisants, ni emploi, ni soutiens, ni connaissances, ni profession, ni ressources d'aucune sorte. Ce serait m'enterrer que de revenir... (i) »

En décembre 1887, repris par l'idée de

« Je suis pour composer un ouvrage sur l,e Harar et les Gallas que j'ai explorés », me priait en même temps de lui acheter quelques instruments nécessaires à la confection des cartes ; mais presque aussitôt des occupations et projets différents détournèrent son esprit.

(1) Lettre à sa famille (mère et sœur), résidant à Roche.

vendre des armes à Ménélik, nous le voyons solliciter du gouvernement français l'autorisation d'établir sur le territoire d'Obock une fabrique de fusils et cartouches destinés au roi du Choa, autorisation refusée d'abord,

— accordée ensuite, retirée définitivement

— à cause de conventions avec l'Angleterre. Il se retourne vers le Harar, s'y établit à son compte en mai 1888 (commerce d'ivoire, café, musc, poudre d'or... et de cotonnades, soieries, etc. ; association avec M. Tian, négociant à Aden). Les lettres que Rimbaud écrit de Harar jusqu'en 1890 parlant toujours

1 d'ennui en ce qui le concerne, mais sont op- Ltimistes quant aux affaires, qui vont bien. Au début de 1891, de nouvelles douleurs dans les jambes le forcent à quitter une entreprise florissante, revenir péniblement à Aden, d'où il écrit le 30 avril, annonce son entrée à l'hôpital et qu'un médecin anglais a diagnostiqué : « tumeur synovite ». jLe malade est embarqué pour Marseille, amputé d'une jambe à l'hôpital de la Conception (juin 1891), essaie d'un séjour dans sa famille, à Roche, mais n'y reste que bien peu

78 mSTOIBE SOMMAIRE DE RIMBAUD

de temps, retourne à Marseille et au même hôpital, où il meurt, le 10 noçembre 1891, après avoir manifesté les sentiments de la foi la plus vive, de la plus touchante piété.

Quand Verlaine {Les Poètes maudits) (1) eut révélé Rimbaud, ce qu'il fit surtout pour payer une dette d'amitié et proclamer sa reconnaissance envers qui lui avait offert de si belles fêtes d'esprit, quelques-uns, dans la jeunesse littéraire, se réjouissaient tout simplement d'avoir à goûter un poète de plus, ajoutant son originalité forte à d'autres ori-

(1) Je dois mentionner également Félicien Champsaur et sa Dinah Samuel. Entre beaucoup d'artistes et littérateurs, défilant dans ce roman sous des pseudonymes, paraît le jeune poète Arthur Cimber, et neus devons à l'auteur la citation — publique pour la première fois, il semble bien — de tout un passage des Chercheuses de poux.

Il convient d'ajouter que bon nombre des poésies de Rimbaud furent retrouvées ensuite par Rodolphe Darzeus.

ginalités ayant précédé la sienne ; beaucoup y virent une occasion de repousser les réputations admises et contenter l'instinct individualiste, lequel fait dire en secret : « S'il peut arriver qu'un nom hier inconnu bouscule aujourd'hui les noms consacrés, pourquoi pas le mien aussi ? Pourquoi, demain, ne serait-ce pas mon tour d'être considéré comme le plus étonnant poète ?... » Mais la plupart, mi-amateurs, mi-bourgeois ou misnobs, voulaient uniquement se donner l'avantage d'être premiers à connaître un talent qualifié par eux de « rare » — ils insistaient sur ce vocable, — parce que précéder le vulgaire en la connaissance et la possession d'un objet de luxe, non répandu encore, c'est tout de suite se poser comme étant plus « à la dernière mode )) et ils s'empressaient de « lancer » Rimbaud comme on lance un nouveau manche de parapluie.

Rimbaud était justement le contraire du rare et de l'inattendu. Il ne fallait pas voir dans sa poétique une révolution, une démolition, un changement de route, mais une reconstruction et un point d'arrivée.

La grandeur de son rôle est de représenter le progrès littéraire dans ce qu'il peut avoir de plus fécond et de plus normal. Il continuait ce fait naturel, impératif malgré toutes aventures à côté : la tradition. L'on avait battu les buissons avec les Romantiques, les Parnassiens : il ramenait la littérature française à la nourriture latine : il la faisait plus que jamais classique.

Je veux dire qu'il se remettait fortement, vraiment, dans le courant de sensibilité artistique de l'Antiquité.

Cette sensibilité nous l'avions perdue en partie au cours du Moyen Age, retrouvée, croyait-on, mais à peine connue (1) au temps des poètes qui vécurent du xvi^ au xix^ siècle.

Qu'est-ce, en effet, que s'inspirer de l'Antiquité ? Est-ce emprunter des sujets à l'histoire grecque ou romaine ? Non, puisque les artistes de l'Antiquité furent des modernistes en leur temps, et que faire de l'histoire ancienne c'est exactement le contraire de ce que faisaient les anciens.

(1) Bien que Racine ait eu de curieuses velléités d'harmonie expressive.

L'histoire des peintres français nous fournit de cela des exemples qui apportent un enseignement décisif. Je ne crois pas que l'on puisse trouver une école plus en dehors de la beauté antique que l'école de David. Ces gens-là sont tout ce que l'on voudra, sauf des classiques, tandis que Watteau, peignant des scènes de la comédie italienne, des pastorales galantes, construit ces contemporains avec le sens évident de la pure beauté antique, et ce n'est pas du tout dans V Enlèvement des Sabines (1), dans le Retour du Proscrit (2), c'est dans V Embarquement pour Cythère que l'on trouve la délicatesse vibrante et radieuse du dessin grec. Parce que Watteau avait empli ses yeux, son esprit, son cœur des visions de beauté dues à la statuaire classique, et dans ses personnages vêtus de satin, essentiellement modernes, il mettait l'élégance nerveuse, douce et robuste d'un art qui avait — à son insu ou non — pénétré en lui, l'avait imprégné pour toujours.

(1) David.

(2) Guério,

tA VIB DB SJN ESPRIT 85

Tel Rimbaud possédé par les latins.

Il y eut là une sorte de fatalité. L'enfant timide, farouche, secrètement volontaire, porté à isoler son âme, a reçu d'abord, avidement aspiré la poésie paisible et impérieuse à la fois du Catholicisme, puis a voulu s'en délivrer par contre-coup de la révolte qui montait dans lui en soubresauts graduels, dès l'âge conscient, contre l'incessant dogmatisme trop terre-à-terre de l'autoritarisme maternel (voir les Poètes de sept ans). Et ce besoin d'échapper au milieu familial en fait un studieux éperdu. On veut, chez lui — par espoir naïf de belles situations bourgeoises — on exige qu'il ait les premières places, les premiers prix au collège, qu'il fasse des devoirs encore et encore, apprenne par cœur des textes qu'on lui fait réciter mécaniquement, caporalement, avant de l'envoyer au professeur... Eh ! bien, ces travaux, ces études, cet emprisonnement avec les cahiers et les livres, c'est un peu de vraie liberté déjà, c'est un commencement de pouvoir vivre intellectuellement pour soi-même ; et puis la classe, c'est, quelques heures par jour au

moins, le milieu différent, le refuge, la bonne , indépendance, l'air mental qui convient. , Surtout quand la classe a pour directeur cet esprit si fin, si noble, si hautement désintéressé : Georges Izambard.

Celui-ci, tout jeune homme encore (20 ans), va être le guide et, dans une certaine mesure, le père intellectuel de Rimbaud.

Il succède à Duprez, autre belle intelligence, plus craintive et presque épouvantée de ce qu'annonçait l'enfant, mais dont l'ardeur professionnelle domine les scrupules (1). Izambard déploie toute sa science de lettré, se croit obligé de l'augmenter par de nouvelles recherches, en vue de mieux faire sentir à l'élève-ami les saveurs puissantes et nourricières de la phrase latine. Son action pourtant ne se borne pas là.

ïl introduit Rimbaud dans la société

(1) A chacun son dû. J'ai nommé autre part les premiers maîtres, je dois signaler aussi parmi les initiateurs de Rimbaud à la forme classique : Pérette, professeur de 4e, Lhéritier, professeur de 3^ ; il eut en 2« Duprez ; Izambard était professeur de rhétorique.

d'autres intellectuels : Deverrière (1), Lenel (2), Bretagne. Alors on n'est plus au collège, on sort des programmes du baccalauréat pour des randonnées audacieuses parmi les œuvres de toutes les époques. Plus seulement Homère, Pindare, Sophocle, Euripide et Xénophon, mais Aristophane en entier ; plus seulement Ovide, Horace et Virgile, mais Lucain, Juvénal, Catulle ; plus seulement le « Grand siècle », mais Villon, Rabelais, Marot et ceux de la Pléiade ; plus seulement Vauvenargues, Montesquieu et la Mérope de Voltaire, mais Rousseau, Helvétius... et puis la littérature contemporaine — poètes, romanciers ; Gautier après Hugo, Leconte de Lisle, Banville après Baudelaire, et naturellement le Parnasse ; et Balzac, Champfleury, etc.

Or il y a ceci dans toute formation intellectuelle que les choses apprises difficilement, par obligation, par devoir, s'installent plus

(1) Professeur de philosophie dans une institution libre de Charleville.

(2) Professeur de 4^ (successeur de M. Pérette) au collège de Charleville, historien de Marmontel.

solides, plus maîtresses que les acquisitions dues seulement au plaisir des lectures. Si les poètes de la Renaissance, les écrivains romantiques ou réalistes du xix® siècle lui donnent le goût du pittoresque et l'obsédant besoin d'observation qui se manifesteront dans toute son œuvre (voir surtout Les Assis, Les Pauvres à V église, Oraison du soir, Accroupissements) ; si le rigorisme familial, en poussant Rimbaud à chercher les compensations du vagabondage, est aussi une circonstance favorable qui développe en lui la faculté de voir ; si l'instinct de liberté absolue, produit nécessairement par toute compression auto^ ritaire, l'habitude à dédaigner, à éviter, à fuir en ses écrits, comme en sa conduite, ce que l'on appelle « mesure » et qu'il considère comme banalité ou froideur — , la discipline formiste due au latin subsiste et prédomine. Il échappe à toute loi, excepté à la forte loi de Rome. Ce n'est pas sans résultats s'imposant définitifs que l'on a scandé longtemps le mètre latin, que l'on a été sous la crainte unique, salutaire, des fautes de quantité. Il en vient toujours, en goûtant les poètes

nationaux, à comparer leurs séductions, les éléments dont leur technique dispose, avec ce que lui a mis dans l'esprit la prosodie latine.

C^est ainsi qu'il devient le rimeur formidable de Bateau iç>re. C'est ainsi qu'il trouve le moyen d'avoir la rime riche en même temps que brillante, inattendue, frappante :

Comme je descendais les fleuves impassibles, Je ne me sentis plus tiré par les hâleurs. Des peaux rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

Mais, dans le même chef-d'œuvre, ce que Virgile donne et impose au poète français apparaît plus évident encore, l'action de Rome surgit plus éclatante par l'action de ce rythme latin (1) que nos poètes avaient

(1) Un des procédés virgiliens que l'élève d'Izambard devait remarquer, étudier tout d'abord, le rejeta avait été introduit dans notre poésie surtout par Hugo, qui du reste en rendit hommage à qui de droit :

€ 0 Virgile, ô mon maître I... »

Mais je ne crois pas qu'aucun poète moderne s'en soit servi avec autant d'habileté que Rimbaud et en

désespéré de capter, dont Rimbaud vient d'acquérir la maîtrise. Pour sentir cela il

ait obtenu un aussi grand pouvoir d'eiïet. Quelques citations cueillies çà et là parmi les œuvres du temps où il était encore sous l'influence des « auteurs » :

Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache ous fouaillaient...

{Le Forgeron).

Dans les granges entrer des voitures de foin Enormes...

{Ibid).

Du jambon rose et frais, parfumé d'une gousse D'ail...

{Au Cabaret Vert).

Tout le jour il serait d'obéissance, très Intelligent...

{Les Poètes de sept ans).

Or il s'est accroupi, frileux, les doigts de pieds Repliés...

(.4 ccroupissements).

Cependant le curé choisit pour les enfances Des dessins...

{Premières communions).

... Sourires verts, les dames des quartiers Distingués...

{Pauvres à V église).

suffit de suivre la marche d'abord souple, calme, et fatale du bateau sur les « fleuves impassibles », jusqu'à la glissade en l'estuaire i

Les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais,

jusqu'au

... clapotement furieux des marées.

quand la cadence tout à coup se brise, rebondit, sursaute, et jusqu'aux danses inégales sur le flot, jusqu'à l'abandon aux caprices, aux fureurs, aux langueurs des vagues innombrables.

« Dans Bateau ivre, disait Verlaine, il y a

Et depuis je me suis baigné dans le poème )e la mer...

{Bateau ivre),

II entend leurs cils noirs battant sous les silences Parfumés...

{Chercheuses de poux).

Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives Reprises sur la lèvre, ou désirs de baisers...

{ibid).

Inutile d'expliquer au lecteur ce qui est par lui si directement, immédiatement senti, de même que ces

toute la mer ». Je dois déclarer que la mer, lorsque Rimbaud écrivit son poème, il ne

merveilles expressives dues à d'autres moyens d'art classique :

Regardent le boulanger faire Le lourd pain blond...

{Les Effarés),

Sire, tes vieux canons sur les sales pavés...

Le Forgeron).

... et tu bruis, Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.*,

(Le Buffet).

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves Aux murs sombres,plaquant et plaquant leurs pieds tors..

{Les Assis).

Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules...

{Ibid).

Et leurs caboches vont dans des rouhs d'amour...

{Ibid).

Très naïfs et fumant des roses, les pioupious...

{A la musique).

Mon pauvre cœur bave à la poupe...

{Cœur volé).

Paix des pâtis semés d' animaux...

( Voyelles),

l'avait pas encore vue, ses quatre échappées de la maison maternelle ne l'ayant mené plus

Plus léger qu'im bouchon, j'ai dansé sur les flots.

{Bateau ivre).

Presqu'île balîotant sur mes bords les querelles Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds...

{Ibid).

Je courus et les péninsules démarrées N'ont pas subi tohubohus plus triomphants...

{Ibid).

Fîleur éternel des immobilités bleues...

{Ibid).

Aux vingt gueule 8 gueulant des cantiques pieux...

{Pauvres à V église).

Ici Rimbaud va plus loin que Virgile, Catulle et Juvénal : non seulement il donne le tapage des chanteurs, mais il exprime encore, au moyen de la prononciation du dernier mot, le mépris haineux éprouvé par celui qui raconte.

Cette action du modèle antique ne cessa, d'ailleurs, jamais entièrement chez le poète, même voulant s'en libérer ;

. . . . . . l'ombrelle

Aux doigts, foulant l'ombelle trop fière pour elle...

{Mémoire, 1872).

Et je ne puis que conclure, ainsi qu'autrefois ; Emules de Rimbaud, faites d'abord des vers latins 1

94 lA VIE DE SON ESPHIT

loin que Charloroi, Bruxelles, Douai, Paris. Cette description géniale venait d'un souvenir d'enfant : la Meuse débordant au moment des grandes pluies printanières ou automnales, et roulant ses eaux limoneuses dans une prairie entre Charleville et Mézières ; l'imagination faisait le reste et aussi l'Iliade : poluphlosboio thalassès, et les mille sonorités figuratives de l' Enéide.

Même science rythmique, même richesse de rimes dans le fameux sonnet des Voyelles. Développement de cette science dans les Chercheuses de poux, dans les Corbeaux. C'est le moment où il vient d'être appelé à Paris par Verlaine. Ses causeries avec un homme d'une si profonde intelligence et d'un sens artistique si merveilleusement délicat lui suggèrent de nouveaux raffinements dans la forme. Avec l'auteur de la Bonne chanson il reconnaît que l'emploi perpétuel de la « consonne d'appui », au lieu d'être indispensable, peut très bien passer pour insuffisant, que la rime doit ne pas se contenter d'être uniformément rigoureuse ou « riche », mais tendre à plus d'action efficiente par des

inflexions musicales sensibles à l'oreille autant qu'à l'esprit :

Elles asseoient l'enfant devant une croisée Grande ouverte, où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs, Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs (1).

Sois donc le crieur du devoir, 0 notre funèbre oiseau noir I

Laissez la fauvette de mai Pour ceux qu'aux fond du bois enchaîne, Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir, La défaite sans avenir (2),

Je dois m'arrêter encore sur cette œuvre où l'auteur, par une évolution passagère de sentiments qui n'est pas rare chez les poètes, a été pour une fois patriote. Les Corbeaux parlent avec âpreté de revanche aux survivants, la fauvette de mai chante doucement, d'une voix légère qui devient un soupir, la pitié sur les morts. Je voudrais dire surtout que peut-être nulle part Rimbaud n'est arrivé plus près de cette perfection cherchée par les latins : peindre, non pour les yeux

(1) Les Chercheuses de poux.

(2) Les Corbeaux.

seulement, mais pour l'esprit, mais à l'adresse de toutes nos facultés réceptives, c'est-àdire faire voir, entendre, sentir, provoquer la description ou la reproduction par gestes, etc. Déjà, dans Bateau wre, non content de nous communiquer les divers balancements de cette «planche folle», jouet de la mer capricieuse, il nous obligeait à goûter, au moins exprimer par des mouvements de la langue les sensations que cause l'acidité agréable d'un fruit :

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres.

A présent nous entendons les corbeaux, d'abord lointains :

Armée étrange aux cris sévères...

(ce qui rappelle le... corvi pressa ter gutture), puis sur nos têtes : « ... crieur du deçoir... funèbre oiseau noir » ; et nous voilà imitant du bras le tournoiement des sombres oiseaux tantôt écartés et tantôt rassemblés dans le vent qui ulule :

Dispersez-vous, ralliez-vous !...

LA VIE ne SON ESriiST 97

Mais j'aurais dû avant tout signaler ce vers si impressionnant de la première strophe, d'un rythme lent et triste que termine le souvenir — on croirait — d'un dernier son de cloche mourant dans le crépuscule morne et glacé 2

Les longs angélus se sont tus...

Donc restant lui-même, tout en ayant docilement, puissamment vécu avec les anciens, il se remettait au point où l'art antique était parvenu, profitait de ce qu'avaient fait les meilleurs, ajoutait son propre génie et tendait l'arc d'Ulysse en rapprochant le présent du passé.

ri

Et vcilà quî suffirait aux «esthètes ». L'auteur de Bateau içre a forgé notre langue poétique en un métal nouveau, il a porté l'art français à un degré de science non atteint avant lui, ce qu'il y avait de mieux dans Hugo, dans Musset, dans Baudelaire, dans Leconte de Lisle se trouve égalé, surpassé... Alors ?...

Continue de chanter, ô chanteur !... Que nous ayons, grâce à toi, des jouissances d'art toujours plus délicates et plus profondes. Ainsi parlent tout naturellement les dilettantes. C'est dommage que le poète soit non un instrument que l'on tire à volonté de sa boîte, mais un homme, un esprit soumis aux terribles lois de la vie intellectuelle.

Il a, disons-nous, ce talent : qu'il en use, pour notre profit, pour le sien. Touchante

bonne volonté du monde ! Nous ne songeons pas aux circonstances, aux phénomènes qui ont produit le merveilleux savoir-faire, et nous croyons que l'on devient poète comme on apprend à jouer de la mandoline. Or la poésie, habileté verbale, doit être en même temps une très vive ardeur des facultés pensantes ; à cette ardeur, à ce feu, à cet incendie on ne fait point sa part : une fois que c'est bien allumé, il faut que tout flambe.

On. a dit à Rimbaud d'apprendre : il a appris, a voulu savoir, et de plus en plus. Son premier succès d'écolier fut un devoir fait en classe de 6® (il avait douze ans) qui contenait un résumé de l'histoire primitive (Egypte, Assyrie, Chaldée, etc.) assez étonnant pour que le professeur (1) l'ait montré avec orgueil à tout le personnel enseignant du collège, en lui annonçant l'apparition dans le monde scolaire d'un « petit prodige ». Voir l'ensemble de la vie des peuples, c'était voir de l'immensité vivante, c'était la conscience individuelle s'éveillant oeu à peu en

u. Crouet

conscience humaine. Les curiosités, les sensibilités trouvent ensuite des éléments substantiels en Tétude détaillée de la vie grecque, de la vie romaine ; il voit de plus près s'agiter les peuples ; il est bientôt avec sa propre nation : un être collectif nouveau, d'abord fruste et barbare, mais d'une ferveur naïve en sa brutalité, dont l'âme se nourrit, comme la sienne, avec ce qu'a laissé d'impérissable — c'est-à-dire de vraiment bon — la pensée antique ; il voit cette société adolescente grandir, combattre, s'adoucir, parvenir elle aussi à un « siècle d'Auguste », mais différent, sinon plus beau, du moins plus haut.

Croit-on qu'un tel spectacle pourrait laisser froide l'imagination de ce regardeur qu'est un poète ?... Ah ! on veut qu'il ait aussi des prix d'histoire : il les aura, mais ce ne sera pas impunément. Histoire politique, histoire sociale, histoire littéraire, tout se tient, et avec l'imagination va entrer en danse la raison de l'écolier. Point ne lui suffit d'acquérir des faits et des noms : il veut comparer, juger, conclure, pour cela se renseigner toujours davantage. Pourtant, ce qui le

passionnera dans l'histoire du monde c'est moins le guerrier que le penseur, moins la marche des faits que celle des idées qui les déterminent.

Et il faut, pour bien expliquer sa vie mentale, revenir sur l'action exercée par l'enseignement secondaire classique tel qu'il est organisé en France. Toujours celui-ci fait marcher côte à côte l'antiquité et les temps modernes. Au moment oii Rimbaud apprenait l'existence et le rôle des « philosophes » du temps de Louis XV, il se trouvait conduit q lire le poète latin Lucrèce. La cause occasionnelle fut toute simple. L'auteur du De natura rerum était l'ami de Cicéron, Virgile l'imita, Ovide avait pour lui une admiration affectueuse. Il n'en fallait pas davantage pour attirer sur son œuvre la curiosité du studieux enfant. Les séductions de la forme concourent alors avec la force originale des pensées. Lucrèce représente l'esprit antique, longtemps « pluraliste », arrivant aux synthèses, et cette considération est énorme pour Rimbaud si épris de l'immense et du logique, si invinciblement porté à l'absolu.

Ajoutons qu'il est alors en révolte contre la tradition catholique. De Lucrèce il retient donc surtout cette conjecture qu'une divinité régnante et providentielle peut être jugée inutile ; mais adopte, interprète à sa façon, avec un ardent enthousiasme, la théorie des atomes créateurs, d'une Nature mère et nourrice ; suit le poète latin quand celui-ci exalte la grandeur de l'homme, le néglige quand il parle de sa faiblesse — à laquelle ses espoirs démesurés préfèrent, en ce moment, ne pas croire — ; s'enivre de l'Invocation à Vénus ; trouve en conclusion personnelle que l'Amour est loi unique ; puis il chante tout cela dans son premier poème de belle et pure forme : Soleil et Chair (1) 3

Et quand on est couché sur la vallée, on sent

Que la terre est nubile et déborde de sang,

Que son immense sein, soulevé par une ême.

Est d'amour comme Dieu, de chair comme la îemme,

Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,

Le grand fourmillement de tous les embryons.

Et tout croît et tout monte ! 0 Vénus, ô déetse !...

Mais ne dit -il pas aussi :

Une brise d'amour dans la nuit a passé...

Amour physique, amour moral se confondent dans la conscience éperdue de l'enfant pubère. Amour, c'est pitié : Les effarés ; amour c'est élan fraternel... Quoi donc troublait l'harmonie humaine en les siècles préparatoires dont il vient de contempler le tumulte ? Il voit que ce furent tant d'eiTorts pour l'asservissement réciproque ; chose horrible...

Ciel, Amour, Liberté : quel rêve, ô pauvre folle 1 Tu te fondais à lui comme une neige au feu, Tes grandes visions étranglaient ta parole Et l'infini terrible effara ton œil bleu (1).

« Amour, Liberté »... Eh ! bien, voici la Révolution française... Justement l'esprit philosophique de Rimbaud s'éveille au moment (dernière période du second empire) où la France est particulièrement avide de tout

(1) Ophélie (1870). Le jeune poète voit en elle autant lui-même que le personnage de Shakespeare. Remarquer surtout les deux derniers vers de la citation.

tA VIE DE SON ESPRIT 105

savoir sur ce grand drame social et politique, où les études les plus vastes et les plus ferventes viennent d'apporter à ses curiosités une documentation qui s'accroît de jour en jour. La bibliothèque de Charleville, celle du principal du collège (M. Desdouests, qui avait dit . « Faites-lui lire tout... »), celles des professeurs ses amis (1) livrent à Rimbaud les travaux de Thiers, Mignet, de Tocqueville, Michelet, Lamartine, Quinet, Louis Blanc. C'est ce dernier qui exercera l'influence

(1) Les amis du cercle Deverrière, Bretagne, Lenel..., de même que certains camarades du collège, ne se contentaient pas de lui prêter des livres, mais parfois les lui offraient en pur don ; à son tour il voulait donner ces volumes ; c'est ainsi qu'après avoir lu toute la bibliothèque de son professeur, il demanda la permission d'y ajouter Florise et Les exilés de Banville, un numéro des Nouveaux Samedis de Pontmartin, Les Couleuvres de Veuillot, les Nuits persanes d'Armand Renaud, plusieurs brochures du Parnasse contemporain (voir l'article de Georges Izambard : Lettres retrouvées d'Arthur Rimbaud, publié dans Vers et Prose). Pour mon compte, je me rappelle avoir été gratifié d'un Louis Bouihet (Melaenis) et d'un Charles Dickens {Les Temps difficiles). « C'est ce qu'ils ont fait de mieux », ajoutait Rimbaud, et cela prouve que le poète fut aussi un critique des plus sûrs.

définitive. Louis Blanc, d'abord, est un candide, personne n'a étudié la Révolution avec un soin historique et un sens moral plus scrupuleux ; mais il a ceci de particulier qu'il est avant tout l'historien du règne de Louis-Philippe, l'incorruptible juge de la bourgeoisie triomphante, et qu'il aperçoit l'œuvre révolutionnaire è travers la société qui en a profité, qu'il accuse de l'avoir exploitée, faussée, corrompue.

Cette honnêteté vengeresse lui donne la pénétration puissante, la clairvoyance et l'attention fermes. Sous le fracas des paroles et dans la fatalité des événements il discerne l'impulsivité commune que la race avait contractée, qui prenait part au drame, qui devait en détourner les meilleurs effets, ce vice humain qu'il voyait sévir maintenant autour de lui avec une sorte de cynisme inconscient, dont il montrait les progrès dès la fin du Moyen Age, qu'il nommait de son vrai nom : V indwidualisme. Il laissait comprendre d'ailleurs, en une dramatique introduction sur la vie intellectuelle au XV1116 siècle, que le monstre lui fut dénoncé

lA VIE DE SON ESPRIT 107

par Jean-Jacques Rousseau, il avouait son culte pour celui-ci...

Rimbaud n'était pas l'homme qui se renseigne à moitié. Il voulut connaître l'inspirateur. 11 courut à Jean- Jacques (1) (1870- 1871).

Et c'est l'histoire de ceux, de celles qui répondirent un jour, par curiosité, à l'appel d'une passion leur faisant signe, les saisissant tout à coup dès approchés, leur laissant pour jusqu'à la mort le trouble de son étreinte.

Rousseau est l'homme que rien ne séduit, que rien ne trompe. Il vit dans le plus brillant des siècles, il voit, il entend parler autour de lui, vieilles ou jeunes, les générations les plus audacieuses, intelligentes et inventives qui furent jamais, — puisque nous n'avons guère fait depuis que développer les principes qu'elles trouvèrent — ; il vient en France au moment où cette nation est l'inspiratiuce et le modèle du monde ; il est mis en relations quotidiennes avec les esprits les plus vastes

(1) Pendant les cours de sa quinzième année, âge critique, âge décisif dans la vie de l'être pensaut.

108 lA VIE DE SON ESPRIT

et les plus puissrnts, il '^st présenté, r^çii, iîhoyé rnêrne, dans la société la plus aristo- "îiatique et la plus raffinée. Et on lui dit ; — €ette poHiesse, cHte douceur élégante, ce besoin d'intellectL-.olité, c'est le produit de la civilisation, c'est le résultat du progrès des lettres, des arts et des sciences... Voyez ! l'homme devient meilleur...

Rousseau dit : Non ! L'homme ne devient pas meilleur. 11 devient, au contraire, plus mauvais": Et s'il continue dans cette voie, il deviendra pire encore...

Ah ! Rousseau aperçoit tout, il prévoit tout, jusqu'aux amoralistes de nos jours, et pour empêcher que ce doute ne soit émis : « Qu'importe qu'il soit meilleur ? » il ajoute : — L'homme devient pire... contre son propre intérêt. Car il souffre davantage. Là où vous voyez le progrès je vois V orgueil, où. vous voyez l'humanité en marche vers la liberté et la connaissance, je vois l'accroissement du mal et je vois l'accroissement de la servitude...

— Mais alors, à votre compte, il ^audrait mieux être des sauvages ?

— Pourquoi pas ?... Croyez- vous que l'homme primitf vous était inférieur et connaissait autanr que vous cette chose que je vous opposerai toujours, parce que vouf reculerez toujours devant elle : lu 60uffrance... ? Vous célébrerez au besoin la beauté des vices, mais vous ne voudrez pas souffrir, et malgré ce que vous pourrie? dire sur la splendeur d'une vie intense, vous aurez malgré vous le désir, l'impéiicux besoin du repos, du calme, c'est-à-dire du bonheur, du seul bonheur. Et ce qui s'oppose à votre bonheur c'est l'orgueil. Et ce qui fait que peut-être il eût été préférable pour vous de rester sauvages, c'est que vous n'êtes sortis de la sauvagerie que pour devenir, les uns des aristocrates et les autres des esclaves, c'est-à-dire tous des méchants, des voleurs, des injustes, des oppresseurs, des haineux, des envieux... c'est-à-dire tous des malheureux !

On serait porté à s'écrier : <r Paradoxe joli* mais pas davantage ! »... comme disaient bien des contemporains qui ne savaient enci^re où il allait en venir, si l'histoire ne nous

apprenait que l'auteur des deux fameuses réponses à des questions bien troublantes — et en tout cas bien indiscrètes — posées par une académie de province (1) est devenu, conduit par sa logique, non seulement le boute-feu de la Révolution française, mais quelque temps son guide et son flambeau.

Et de même que nous, Rimbaud est en présence de l'œuvre entière de Rousseau. 11 suit le développement de sa pensée, il voit oîi sa sensibilité exaspérée, sa raison courageuse le mènent. L'humanité a fait fausse route. L'état social a produit Vinégalilé, source de toutes les injustices et de tous les maux. Et il arrive au Discours sur V Economie politique, il arrive au Contrat social.

Or l'auteur de ces livres a enfermé nos esprits dans un terrible dilemme : L'homme est né libre, soit ! Mais alors, ou l'isolement dans la vie de nature de celui que vous

(1) L'Académie de Dijon : 1° en 1750 : « Le progrè des arts et des sciences a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ?» - 2° en 1753 : « Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes ? Est-elle conforme à la loi naturelle ? »

LA VIB DE SON ESPRrr lit

nommez un sauvage, de celui dont je vous ai montré le bonheur et l'innocence, ou l'état de société que vous avez voulu, dont vous ne pouvez plus sortir. Et cet état social, pour comporter la liberté, ne peut reposer que sur une organisation forte qui aura Végalité pour base, mais qui supprimera nécessairement l'intégral individualisme de l'homme primitif... Encore une fois, c'est l'un ou l'autre et tout système intermédiaire serait une erreur.

C'est alors qu'il expose sa conception de l'État qu'il appelle démocratie. Cet État ne peut subsister que par Végalité. L'égalité ne peut se maintenir si un citoyen arrive à prendre plus d'importance qu'un autre. Par conséquent l'égalité exige l'écrasement de l'individualisme. Car si l'on veut qu'il n'y ait pas de maîtres, il faut qu'il n'y ait pas ce que l'on appelle des individus.

A chaque instant l'auteur insiste sur la supériorité, sur l'infaillibilité de la volonté générale opposée aux volontés particulières, sur la nécessité pour celles-ci de s'immoler à celle-là, ce qui est l'intérêt le mieux entendu

112 LA VIE DE SON ESPIllT

de chaque particulier : un pour tous, tous peur un.

Il n'hésite pas à voir et accepter l'entière conséquence de son principe. Pour parvenir à la liberté par l'égalité, il faudra le nivellement progressif des situations, des fortunes, des rôles, des réputations, des influences, et le bonheur commun aura pour condition que chacun vive dans un état également éloigné de l'abaissement et de la gloire, dans cet état que très franchement, très courageusement il appelle : médiocrité.

La vraie démocratie est-elle réalisable ? L'auteur du Contrat social avoue tristement qu'il en doute. Est-elle conforme à la raison ? L'éducation classique de Rimbaud lui a donné une promptitude de raisonnement déductif qui le porte à voir la seconde question de préférence, et à y répondre : « Oui certes !... » avec une conviction d'autant plus chaude que sa nature morale le porte d'abord vers l'abnégation.

Et pourtant... que c'est impérieux, que c'est angoissant pour la conscience d'un jeune !...

Cette guerre déclarée à l'individualisme, on la comprend dans l'âge mûr, quand on a un peu de cette expérience du monde que possédait le quinquagénaire Rousseau. Mais l'individualisme c'est tellement séduisant pour le jeune homme, à ce moment de la vie où il sent croître en lui mille forces pour la conquête, à l'instant où il prend conscience du moi, où il en sent la floraison ardente !... Et cette « médiocrité » qu'il fauarait aimer, qu'il faudrait vouloir !... Et ce Rousseau qui ne se ferait homme de lettres qu'en haine de l'art et de la littérature !... Les supériorités sociales on n'en veut pas, c'est entendu ; mais cette sincérité inexorable qui ordonne d'être conséquent et interdit la supériorité en quoi que ce soit !... Mais ce besoin d'intellectualité à outrance qui enivre Rimbaud et dont il comprend que par raison, par justice il est préférable de se libérer !... Ah ! que ce calice s'éloigne !...

On a retrouvé des fragments inédits de Rimbaud (1) écrits à l'époque où il était ra-

(1) Poèmes on prose : Les Déserts de V Amour.

114 'la vie de son esprit

vagé par la lecture du grand révolutionnaire. Il les a fait précéder par cet aveu qui montre les angoisses de sa conscience et de sa raison ;

« Ces écritures-ci sont d'un jeune, tout « jeune homme, dont la vie s'est développée « n'importe où, sans mère, sans pays (1), in- « soucieux de tout ce qu'on connaît, fuyant « toute force morale, comme furent déjà plu- « sieurs pitoyables jeunes hommes, mais lui, « si ennuyé, si troublé, qu'il ne fit que « s'amener à la mort, comme par une pudeur « terrible et fatale. »

S'amener à la mort, presque désirer la mort !... Telle était la crise, déjà, à quinze ans, avant même de subir les déceptions affreuses qu'il connut à Paris dans le monde littéraire ! Et peut-être que l'on dira encore :

— N'est-ce pas chose inutile et folle que ce moralisme aigu, torturant, exaspérant, chez un artiste et un savant tel que Rimbaud — (2) ?...

(1) Tout lecteur des Confessions peut voir ici qu'il veut mCler son histoire, sa personnalité à celle de Rousseau.

(2) Et on le lui a dit, non pas seulement au temps où

LA VIE DE SON ESrniT 115

Hélas ! Est-on vraiment un grand poète, a-t-il existé un seul grand poète sans une très vive réceptivité intellectuelle, et surtout sans

il écrivait Les Poètes de sept ans ; maintes fois il fut chapitré à ce sujet, si nous en croj^ons le poème A^e d'or, qui date de 1872 ;

Quelqu'une des voix ■ — Est-elle angélique ? — Il s'agit de moi, Vertement s'explique :

Ces mille questions, Qui se ramifient.

N'amènent au fond Qu'ivresse et folie.

Reconnais ce tour

m , 1 Si gai, si facile :

Ter ouater que < ^, , , , , . ., ^ ^ ' G est tout onde et flore,

Et c'est ta famille

Le monde est vicieux.

Tu dis ? tu t'étonnes ?

jilme Rimbaud n'a jamais dû revenir de son illusion : être un élève docile et travailleur, pour elle, c'était acquérir ce qu'il faut pour devenir « un gros monsieur », elle ne voyait pas plus loin... Hugo, si elle l'avait connu, l'aurait avertie :

Ce que l'on ne sait pas c'est peut-être terrible...

les persécutions d'une vie morale intense ? Et les hommes qui paraissent les plus indépendants, les plus sceptiques, les plus positifs, qu'ils soient chimistes, musiciens, peintres, sculpteurs, qu'ils se livrent au commerce ou à l'agiotage, est-ce que nous ne les entendons pas sans cesse blâmer, louer, mépriser, se plaindre, s'indigner, se vanter, non pas tant à propos des œuvres qu'à propos des actes ? Est-ce me le sujet le plus sempiternel de leur conversation n'est pas ce qui touche à leur vie morale ?

D'où il suit que l'étude morale est la chose la plus forcément humaine, c'est-à-dire la plus scientifique du monde, et que si l'on met de côté les mathématiques, seul enivrement qui soit de nature à isoler notre âme, la science supérieure, la science qui s'imposera toujours est celle des rapports sociaux, puisque c'est d'eux que naissent toutes nos agitations.

Cependant Rimbaud se remet debout. Il continuera l'enquête. Sans doute Voltaire, avec son Homme aux quarante écus, ne lui suffit pas pour contrebalancer Rousseau. Il

y a d'autres cloches à entendre. Les conversations avec Deverrière — probablement aussi Izambard — commentant ce qu'il a lu dans Louis Blanc, lui suggèrent Helvétius. II se plonge avidement dans les deux livres L Esprit, U Homme (1871).

ÎM

Là encore il est en présence de théories sociales et politiques hardiment novatrices. Comme Rousseau et probablement d'après lui, Helvétius demande la subordination, au besoin le sacrifice des intérêts particuliers à l'intérêt général ; puis il tend à Végalité en proposant une nouvelle distribution des biens (1) : réduire la richesse des uns, augmenter celle des autres, mettre l'ouvrier en tel état d'aisance qu'il puisse subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille par un travail quotidien qui ne dépassera pas sept ou huit heures (2). Moins radical que Rousseau qui

('1) Ce qui sera fait après 89 (biens nationaux).

(2) En quoi il fut le précurseur des socialistes contemporains.

a été toute sa vie pauvre, Helvétius, ancien fermier général, seigneur de Lumigny, riche et incapable de se passer de la richesse, ne peut aller jusqu'à condamner le luxe ; il veut seulement que les commodités de la vie soient mieux réparties entre les citoyens ; il insiste sur la nécessité de faire des lois justes et fortes, surtout de répandre et perfectionner l'éducation qu'il veut de plus en plus large, brillante, scientifique. Son idéal est une société active à la fois dans l'industrie, les sciences, les arts et les lettres. C'est pour lui une condition du bonheur contimun. En cela il se met en opposition avec Rousseau dont» il cherche à réfuter les opinions sur la vie simple. Rimbaud constate que tous deux sont pourtant d'accord sur ce point que la chose à chercher par l'homme, quelque genre de vie qu'il adopte, c'est le bonheur, mot que Rousseau et Helvétius emploient à chaque instant, que nous trouverons aussi, à plusieurs reprises et marque d'une préoccupation douloureuse,, en l'œuvre du poète.

On pensera qu' Helvétius est plutôt « modéré » pour gagner entièrement un absolu-

tiste comme Rimbaud ; et de fait, cette lecture lui causait des impressions bien diverses. Helvétius entreprend de démontrer que l'intérêt, l'amour de soi, le besoin de plaisir seuls nous guident et nous déterminent, que de là viennent, sans exception, nos qualités, nos défauts, nos talents, nos actes les pires, nos actes les meilleurs. Une pareille théorie, venant à rencontre des morales convenues, pouvait satisfaire le jeune insurgé, mais Helvétius a mentionné aussi l'amour de la gloire comme excellent mobile pour conduire à la vertu, pour faire des hommes supérieui^s et l'idée de supériorité individuelle répugnait invinciblement à Rimbaud. Je me souviens que, certain après-midi, lui et moi, nous promenant par les rues de Charleville, fûmes obligés par une soudaine averse de nous abriter dans une maison en construction où nous trouvâmes un maçon très ivre, et fort expansif, dont la conversation parut stupide à ma superficielle jeunesse. La pluie ayant cessé, nous sortîmes, je reparlai du maçon, exprimai sur son compte des opinions moqueuses. Mon ami fut d'un avis tout contraire.

Il m'expliqua comment ce rude avait, à ses yeux, le grand mérite d'être simple et près de la nature ; comment dans ses paroles naïves ou grossières on devait voir plus de générosité, plus de bonté franche et cordiale, plus même de vrai bon sens que dans la conversation de maints bourgeois instruits, cossus, hypocrites et orgueilleux que nous connaissions (1).

Ce sentiment d'égalité intransigeante formait l'indestructible base de sa mentalité. 11 en avait trouvé sans doute le germe en ses enfantines indignations contre le conservatisme maternel, qui s'affirmant dédaigneux et autoritaire, s'alliant, ainsi que trop souvent il arrive, à une religion peu éclairée, le poussa à rejeter aussi la foi catholique :

Et si l'ayant surpris à des pitiés immondes, Sa mère s'eiïrayait, les tendresses profondes De l'enfant se jetaient sur cet étonnement

(1) Il y a une théorie assez analogue dans VEmile ; justement Rousseau parle aussi d'un maçon : réminiscence chez Rimbaud peut-être, mais, non moins vraisemblablement, rencontre des deux esprits.

H n'aimait pas Dieu, mais les hommes qu'au soir fauve, \ Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg (1).

D'autre part, s'il acceptait d'Helvétius l'éloge des passions, il voyait que celui-ci voulait en régler l'action par des lois bien faites... Des lois !... l'extra-indépendant se cabrait... Il souffrait aussi de sentir sa logique perdue à traveïs des opinions dont il adoptait d'abord les unes, par exemple que nous entrons dans la vie sans idées, ce qu'il a traduit, en Bateau ivre :

...plus sourd que les cerveaux d'enfants,

mais dont il repoussait d'instinct quelques autres, comme la négation du sens moral, puisqu'il le sentait vivre en lui avec une intensité victorieuse, et comme ceci, à quoi cet irréductible ennemi de la vanité ne pourrait jamais consentir : « On n'aime dans la vertu que la considération qu'elle procure ». Vers la fm du printemps de 1871, il me dit plu-

(1) Les poètes de sept ans.

sieurs fois : « Je te prêterai les ouvrages d'Helvétius », et un jour il répondit, soucieux, à ma demande : « Mieux vaut que tu ne le lises pas !... »

Enfin, ce qui l'avait déjà choqué dans Rousseau : le patriotisme combatif, il le retrouvait chez Helvétius, aggravé de l'idée de gloire et de puissance. J'ai raconté (1) qu'ayant assisté à une revue de l'armée prussienne, il répliquait à une observation de moi sur la belle organisation de celle-ci par une sortie violente contre la gloire militaire, contre tous les orgueils- nationaux, et il allait jusqu'à cette théorie, que l'on trouvera certes bien étrange : c L'infériorité des Allemands c'est qu'ils ont la victoire... Oui ! à cause de cela et par rapport à nous vaincus, ce sont des arriérés, des distancés, positivement des inférieurs (2) » !...

(1) Rimbaud (édition de la Revue littéraire de Paris et de Champagne).

(2) Rimbaud pensait que le progrès général - auquel il croyait alors - amènerait la fin de l'esprit guerrier. A cette époque on pouvait avoir cette illusion ; mais ce qui vient de se passer en Europe - nous

Malgré tout, l'emprise d'Helvétius était forte — nous le verrons ensuite, — mais elle s'exerçait par des séductions d'un autre ordre.

Quittant le Contrat social pour V Esprit, l'éloquence pour l'analyse, le chaud pour le froid, il goûte aux âpres jouissances de Tinexorable méthode expérimentale :

Presque toujours le raisonnement a tort, la logique doit être mise provisoirement de côté, parce que ses prémisses ne sont pas des bases réelles. « Le propre de l'esprit juste est de tirer des conséquences exactes des opinions reçues. Or ces opinions sont fausses pour la plupart et l'esprit juste ne remonte jamais jusqu'à l'examen de ses opérations (1) ». Cela, chez Rimbaud, flattait à la

portant à revoir l'histoire des quatre derniers siècles, à constater que les guerres, à cause du progrès même, sont devenues toujours d'une organisation et d'une prolongation plus faciles - peut nous faire craindre que l'homme « civilisé », loin de tendre à l'état pacifique, ne devienne, au contraire, de plus en plus belliqueux. A moins que n'arrive à dominer puissamment, dans un temps impossible à prévoir, le sentiment chrétien.

(1) Helvétius.

{ois l'amour de toutes les révoltes et celui de l'étude intérieure. Puis voici qui lui plaisait encore davantage, parce que l'incitant à se défier, s'il voulait exactement savoir, d'un sentimentalisme outrecuidant : « L'on se croit souvent animé ou d'un sentiment unique ou de sentiments différents de ceux qui nous meu\ent ».

Merveilleux pour un chercheur de science et de vérité tel- que Rimbaud ! Helvétius prend l'idée, la décompose, en montre le mécanisme. Inspiré par La Rochefoucauld pour sa morale de l'intérêt, disciple de Locke en ce qui concerne les origines de la pensée, il fonde ce que l'on pourrait appeler le matérialisme intellectuel. Rien dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens, aucun mouvement d'esprit qui ne vienne de la sensibilité physique. Étudions, exerçons, cultivons celle-ci. Pendant des années, il a lu, regardé, écouté, accumulé notes sur notes où il fixait tout ce que peuvent donner les sensations d'art, les acquisitions historiques, philosophiques, les observations sur les passions ambiantes, sur les siennes, — même dos

LA VIE DE SON ESriUT 127

souvenirs de grosse luxure, même de l'onanisme mental — qui lui praraissaient devoir contribuer efficacement à faire l'esprit plus vaste, plus puissant, plus aigu.

Rimbaud va partir de là pour obéir à la hantise qui le poursuivra toujours, essayer de réaliser cette formule qui sera la conclusion et pouvait être aussi bien l'épigraphe d' Une Saison en Enfer : « Posséder la s'érité dans une âme et un corps ».

Maintenant il réunit le corps et l'âme en une seule puissance toute matérielle ; il n'en est pas encore à deviner, comme il le fera pk:: tard (1), que les sensualistes ayant attribué à la matière la faculté de penser, nous pouvons retourner la proposition et dire qu'une pensée, mieux encore, a pu créer la matière. La sensibilité physique étant, d'après lui, la cause des actes de l'intelligence

(1) Dans Une sa., on en enfer {Mauvais sang) : « Nous allons à VEsprit... » Très apparemment il voulut dire : Nous allons à cette notion que F « élément » esprit est à l'origine de toute matière, en d'autres termes que la matière ne peut exister spontanément et par elle-même.

il se rallie provisoirement à la théorie contenue dans les conclusions de L'Homme : Si je suis sensible, c'est que j'ai une âme, un principe de vie et de sentiment auquel on peut toujours donner le nom quon veut ».

Cependant Helvétius l'a-t-il délivré de Rousseau ? il l'en a simplement distrait, en faisant obliquer son esprit vers un genre d'études qui convient à son tempérament si épris de sensations. Rimbaud ne pouvait que remarquer les dissidences qui existent fatalement entre les deux révolutionnaires. La réfutation de Rousseau par Helvétius devait lui paraître faible, quoiqu'elle adoucit, pour un instant, les angoisses de son idéalisme. En tout cas, tourmenté par l'un, séduit ou, si l'on veut, « débauché » par l'autre, il voulut, avant de se décider pour la sensation pure, avant d'aller aux exclusives recherches du « moi », donner à l'idée, c'est-à-dire à la politique et à la sociologie, une satisfaction qu'il jugeait leur devoir. Et il écrivit son projet de constitution oîi il fondait ensemble les conceptions de Rousseau, Helvétius, Mably, Morelly, en les laissant dominer par les

siennes propres qui amenaient l'organisation radicale dictée par sa logique. C'était en somme du socialisme non étatiste, quoique revenant à peu près au même. Je me rappelle seulement quelques-unes des dispositions principales : socialisation des biens fonciers et moyens de production, législation directe, par les citoyens égaux, dans les communes indépendantes, mais fédérées, travail imposé à chaque homme valide, sous la direction de chefs élus, pourvus de mandats limités et temporaires (1)...

Quand on fait cet adieu à V altruisme, c'est que l'on s'en est mal détaché, que l'on est possédé par quelque chose qui vous forcera d'y revenir, et les circonstances devaient réveiller ce quelque chose de telle manière, que / malgré toutes les tentations, Rimbaud, pour au moins ce qui lui resterait de vie, refuserait définitivement d'être un « individu ».

(1) Voir, dans son Histoire sommaire, le passage ot la note qui concernent le projet d« Constitution comiuu- Qiste.

Cependant, puisque Helvétius lui a suggéré la culture de toutes les sensibilités, l'examen sans trêve et sans peur du moi sensoriel autant que du moi intellectuel, cela pour accroître la puissîince de l'esprit, Rimbaud veut s'arracher aux inquiétudes qui extériorisent par trop l'être pensant ; il tentera donc de concentrer celui-ci et verra la psychologie vraie dans l'exercice des sensations.

Mais — sinon l'abandon — la négligence de cette sociologie qui vient de lui inspirer L'Orgie parisienne et Les mains de Jeanne- Marie ne devait pas se produire comme une évolution tranquillement volontaire. Ses premiers essais de vie psychique analysée, d'un genre transactionnel encore et joignant l'idée scientifique à une véritable passion pour la forme littéraire, sont Voyelles, Bateau

wre (1). Et l'auteur de ce dernier poème n'a pas tout à fait mis dehors le « sens moral » tant raUlé par Helvétius, il n'a pas entièrement désavoué ses rêves généreux, celui qui trahit par une sorte de sanglot étouffé ses amertumes de révolutionnaire vaincu :

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de coton. Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes. Ni nager sous les yeux horribles des pontons (2).

Car il comprend que le temps est passé oii les prolétaires pouvaient s'affranchir par des coups de force, et comme il ne suppose pas d'autres moyens, tout lui semble perdu, fini... La déception, le découragement, la colère vont accélérer l'évolution du poète. Bientôt ce n'est plus seulement par goût et curiosité d'étude, c'est par désespoir qu'il veut s'ensevelir dans l'exclusive contemplation de sa vie mentale (3), réfléchissant le

(1) On peut y joindre Les Chercheuses de poux, minutieuse étude de sensations.

(2) Allusion aux navires où l'on gardait les déportés : Bateau ivre fut écrit pendant l'été de 1871.

(3) Il y aura cependant quelques distractions : Les Corbeaux et son projet d'Histoire magnifique en 1872.

monde extérieur tout en restant farouchement isolée.

De la sorte aboutirait brusquement le poète d'OpIiHie, l'auteur d'une Constitution communiste ?... Il aurait suffi, pour lui faire abandonner l'altruisme et sa loi d'amour, d'un seul désastre éprouvé par ses coreligionnaires politiques ?...

Voyons aussi d'autres circonstances déterminantes qui aggravent et précipitent la révolution morale.

Rimbaud vient à Paris appelé par Verlaine. 11 est introduit dans cette société littéraire qu'il n'avait vue, dans sa petite ville, qu'à travers les journaux et les livres, vers laquelle, du reste, il allait avec méfiaace — j'ai parlé autre part de sa tristesse, de ses pressentiments à la veille de partir. — Entre lui et le monde artistique ou lettré éclate aussitôt le plus complet des malentendu:-. Quelques-uns lui sont évidemment sympathiques • les amis de Verlaine ; Charles Cros, Stéphane Mallarmé, Léon Valade, Ëmilft Blémont, Ernest d'Hervilly, Camille Pelleran, Philippe Burty ; ce n'est qu'un petit groupe,

la grande majorité des autres se compose d'aimables gens parfois un peu féro<^-«s pair étourderie ou névrose, épris de plaisirs légers, de satisfactions d'aomour-propre assez banales, avant des pré^a-ccupa lions comme féminines, demandant seulement à ^œu^re d'art de provoqiïer chez les oisifs cette exclamation ; « Ah ! que c'est joli !.,. i; et lui ne vit que pour la pensée intensive, il ne peuE avoir besoiîi de luxe, même de co(mfort, mf me de la moindre frivolité ; par conséquent il est fermé à toute ambition commune.

Là est Tabîme qui le sépare de leurs habitudes d'esprit. Pour eux l'art est un métier ou mie distraction noble, une façon d'être plus ou moins accessoire, subordonnée à leurs désirs mondains qui sont pareils à ceux d'un bourgeois quelconque. Lui s'est fait rintellectiiel pur, absolu, n'a pas d'autres appétits, n'existe pour ainsi dire pas en dehors.

Quant à Tidéal sociologique du jeune penseur, ce qu'il en reste est bafoué, piétiné ; on \m erie : « Ne parlez pa» d'un genre d'opi-

LA VIR DE SON ESl'RIT 135

nions qui a failli faire brûler le musée du Louvre et la Bibliothèque nationale !... » Il répond par des ricanements, et on le considère comme une sorte de bandit, et André Gill l'appelle « âne lugubre »... Rimbaud se rappelle le monde littéraire, tel qu'il paraissait du moins au temps de l'Empire, où presque tous adhéraient fervemment à l'opposition républicaine. Mais depuis la Commune, les littérateurs sont prêts à se faire mutuellement fusiller ou envoyer à Cayenne. Quelques indulgents se bornent à demander avec instance que les questions néfastes soient enterrées au plus profond de l'oubli, que Paris simplement redevienne ce qu'il était, ce qu'il doit être : un endroit amusant.

Rimbaud se replie, douloureux, sur luimême, « Qu'on n'approche pas. Je sens le roussi, c'est certain (1). » Et il conclut : Imitons le religieux qui fuit les ambitions du monde, choisit de vivre uniquement dans la contemplation des souffrances, des joies, des élans spirituels. Mais comme la vie de l'âme,

(1) Une Saison en enfer.

d'après Helvétius et d'après Rimbaud, ne se distingue pas de la vie des sens, c'est celle-ci qu'il faut surexciter, exalter, regarder, conduire. Le matérialisme d' Helvétius a donc produit ce résultat inattendu : un moine athée, mystique et visionnaire. Car assez souvent il y a de la vision, ou plutôt des hallucinations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, même du tact — hallucinations cherchées et obtenues — en l'œuvre de Rimbaud qui commence à Voyelles. Dans ce sonnet fameux les obligations de la forme poétique lui imposaient l'amplification ; il lui faut quelque chose de plus rigoureux ; en attendant certains retours dont je parlerai, il veut se libérer des rythmes et des rimes : il arrive à la simple notation en prose.

Mais quoi qu'il veuille et quoi qu'il tente, il reste le littérateur en même temps que le philosophe qu'a fait son éducation classique.

D'abord son style est cette « prose de diamant » qu'admire Verlaine, puis on y trouve sans cesse des rapprochements et des comparaisons comme chez Homère et Virgile, enfin, malgré son parti pris d'examen profond,

La vik de son esi'rw 137

inexorable et positif, il lui est ordinairement impossible d'isoler un fait pour l'étudier à part, il lui faut obéir à ces mêmes tendances généralisatrices qui possédèrent les lettrés du xvii® et du xviii^ siècle : un fait observé amène tout de suite d'autres phénomènes, et il ne peut procéder par « fiches » et il tombe sous la constante obligation de concevoir ou de chercher des ensembles.

Cela prouve la santé vigoureuse de son génie prêt aux amplexions les plus immenses, affrontant les réceptions les plus multiples et les plus complexes.

D'autre part, eût-il été l'observateur qui se borne et localise qu'il n'aurait pas réalisé le programme : développer intensivement la vie intellectuelle en traitant l'imagination volontaire comme un attelage de chevaux ardents livrés à eux-mêmes, sans brides, (théorie des passions d'Helvétius) à qui l'on ne demande que d'atteindre loin, loin, plus loin encore.

Il faudrait, pour bien montrer cela, analyser pièce à pièce le recueil des Illuminations ; le cadre de mon travail sur la forma-

tion artistique et morale de Rimbaud ne le permet pas ; je puis dire cependant que l'on trouvera fort peu de ces « poèmes en prose » — nom qu'il leur donna d'abord — où se présente — et j'y insiste — une sensation unique. Presque toujours c'est une suite, une accumulation de flots sensoriels se précipitant ; et ce torrent conduit, rassemblé, quoique furieux, par une logique sûre, impérativc, s'appuyant sur de vastes acquisitions historiques, douée d'un regard si large et si prompt qu'on ne la suit pas sans vertige.

Parfois abondant, tumultueux, écumeux, débordant (voir Villes, Métropolitain, Promontoire), le courant tout à coup se resserre, coule à toute vitesse : le lecteur voit alors la totalité de l'expérience et des sensibilités humaines passer en quelques lignes (voir, dans Veillées, la pièce qui se termine par : « Et le rêve fraîchit »).

Et à chaque instant se rencontrent des phrases comme « Rêve intense et rapide... Etre de tou^ les caractères parmi toutes les apparences... De toutes façons, partout... » Il sait bien que l'esprit dort quand il limite

et borne l'examen de ses opérations, il insistera souvent sur cette crainte du sommeil de l'esprit : voir, par exemple, Vingt ans : « ... Tu en es à la tentation d'Antoine... l'ébat du zèle écourté..^ l'affaissement et l'effroi... Mais tu te naettras à ce travail... »

11 ne reculera pas devant l'excès amenant le dégoût ; certaines sensations, se prolongeant, peuvent devenir écœurantes : eh bien ! prévoir l'écœurement, l'accepter, le vouloir, pour aller jusqu'au bout de la connaissance, puis rebondir et continuer : f les routes bordées de grilles contenant à peine leurs bosquets et les atroces fleurs qu'on appellerait cœurs et sœurs, damas damnant de langueur — possessions de féeriques aristocraties ultrarhénanes, japonaises, guaranies, propres encore à recef^oir la musique des anciens... »

Il acceptera le malaise, même la souffrance (terreur, angoisse, idée de mort ou de destruction) comme un coup de fouet salutaire ; et célébrant, lui athée, cette théorie bien chrétienne de la douleur féconde, il regrettera qu'une telle excitation parfois lui manque (voir la merveille intitulée : Après le délugeJ)

Donc « aimer le péril et la force de Psyché... Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie... » Mais aussi ne laisser échapper aucun moyen d'obtenir des sensations. Il sait bien que l'enfance est curieusement douée sous ce rapport, qu'elle a, pour sentir, des facultés exceptionnelles, trésor souvent psrdu, tout bonnement parce que nous n'avons pas pensé à le consarver ; et ce jeune homme qui n'a pas vingt ans, ce presque enfant veut être plus enfant encore-; tant qu'il peut il retient ou il se donne les sensations des tout petits, si vives, si délicates, où il y a tant à apprendre : « ... Les lampes et les tapis de la veillée font le bruit des vagues... la mer de la veillée telle que les seins d'Amélie... la plaque du foyer noir : de réels soleils de grèves... » De cela, des visions enfantines ou adolescentes il s'efforce de tout retrouver, revoir, goûter, sonder à nouveau (Enfances, Aubes, Ornières, Fleurs, Mémoire) (1).

(1) Cinq couples de strophes n'ayant que des rimes féminines. Gomme son nom l'indique, Mémoire est une

Et, quand même, le plaisir des sensations toutes personnelles, t la visite des souvenirs... le charme des lieux fuyants » ne font pas qu'il échappe à la loi de synthèse imposée par l'impulsion intellectuelle due à l'école : « Reprenons l'étude au bruit de l'œuvre dévorante qui se rassemble et remonte dans les masses. » C'est pourquoi le « Génie », l'esprit humain glorifié, appelé par Helvétius pour être le seul créateur, le seul rédempteur, apporte sa promesse qui « sonne » et remplace l'ancienne « Adoration » ; le « Génie » tiendra lieu de Christ : « Il est l'affection et le présent... il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, voyons passer dans le ciel de tem-

collection d'images revenues devant l'esprit et qu'il arrange suivant les procédés de composition dont j'ai parlé en son Histoire sommaire (séparation parfois des parties de l'image, transposition, rapprochement de détails hétérogènes, etc). Les couples I, II, IV et V contiennent des études curieuses de milieux liquides sous quelques-uns des aspects qui lui donnèrent des Ecnsations. Je dis quelques-uns des aspects, parce que cet amour et cette observation de l'eau, on les remarque aussi dans plusieurs autres de ses poèmes.

pête et les drapeaux d'extase.,. Il ne redescendra pas d'un cieL... 'Cest f^mit, lui étant et étant aimé ». Car il ne s'agit, après tout, que de cultiver les sensibilités physica-morales, les passions qui donnent les coups de lumière (1). « La chair n'est-elle pas un fruit pendu dans le verger... le corps un trésor à prodiguer (2) L.. »

Mais la possession par Psyché peut devenir un trouble effroyable (voir les pièces intitulées : Angoisse, Honte), le <f combat spirituel, plus terrible que la bataille d'hommes (3), » cette perpétuelle tension d'esprit à travers les satisfactions données aux curiosités des sens produit chez ce matérialiste la haine et l'effroi de la matière, fait accepter la possibilité, je ne sais quel étrange désir de voir

(1) Helvétius.

(2) Il ne faut pas dissimuler qu'il l'a « prodigué », pendant une courte période, jusqu'à l'alcoolisme, le haschich n'ayant pas réussi. L'inspiration de quelquesuns de ces poèmes semble bien avoir été enrichie par l'hyperidéation que produit l'ivresse, — bien que ceux-là, pourtant, soient peu nombreux et, pour ainsi dire, exceptionnels.

(3) Une saison en enfer.

s*abîmer, disparaître tout ce que l'on voit, ce que l'on touche, et presque l'univers entier, ainsi que l'enfant qui s'énerve brise et foule aux pieds les joujoux qui lui donnèrent trop de joie : « Le moment de l'étuve, des mers enlevées, des embrasements souterrains, de la planète emportée, des exterminations conséquentes... » Il s'efforce de prévoir froidement ce cataclysme « qu'il sera donné à l'être sérieux de surveiller » ; mais d'autres associations d'idées se forment, se heurtent: il a parlé de « fraternité sociale », les rancunes du sociologue déçu se rallument, font explosion au contact de la pensée qu'il vient d'avoir d'une destruction énorme ;

Qu'est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang Et de braise, et mille meurtres et les longs cris De rage, sanglots de tout enfer renversant Tout ordre, et l'aquilon encor sur les débris ?

Europe, Asie, Amérique, disparaisses

Les volcans sauteront et l'Océan frappé

Ce n'est rien : j'y suis, j'y suis toujours .

Sans doute, on ne se dissout pas ainsi pour

un cri de colère. Il continue de vivre malgré les ébranlements dus au système de culture psychique appliqué à outrance. Les vers que je viens de citer — d'une si géniale hardiesse de rythme — sont parmi les derniers du poète encore traditionnel. Cependant la poésie chez Rimbaud ne meurt pas d'un coup. Il demande alors, comme Verlaine et pour des raisons analogues,

De la douceur, de la douceur, de la douceur !

et persiste à chanter, l'on dirait par sanglots apaisés peu à peu qui se prolongent en fredons mélancoliques. Il y a quelque chose de cela dans l'air du Requiem : Et lux perpétua luceat eis (voir Fêtes de la faim, Soifs, Patience, Chanson de la plus haute tour (1)...)

Inutile d'y chercher un système : la rime, le rythme n'y sont volontairement ni supprimés ni travaillés ; mais Rimbaud est l'auteur de Bateau ivre, qui peut le plus peut le moins, rien d'étonnant à ce que ce moins soit ado-

(1) Voir aussi le passage qui concerne les dernières poésies de Rimbaud dans son Histoire sommaire.

LA VIE Dff SON ESPRIT

rable. Quand au sein des fortes cloches de bronze le marteau s'arrête et cesse de les faire retentir, elles vibrent encore, elles ne parlent plus, elles murmurent toujours, et c'est une musique haute qui décroît, de plus en plus faible et douce, que nous suivons, que nous voudrions retenir, dont nous guettons le retour longtemps aprè^ qu'elle est tout à fait morte :

Ah ! que le temps vienne Où les cœurs s'éprennent 1 • • • •

Aux branches claires des tilleuls Meurt un maladif hallali, Mais des chansons spirituelles Voltigent partout les groseilles.

Que notre sang rie en nos veines

Le ciel est joli comme un ange, Azur et onde communient

0 saisons, ) châteaux 1

Il s'agit maintenant de comprendre pourquoi Rimbaud al>outit au renoncement, pourquoi, dès la fin de 1373, il ne donne plus rien ni en vers ni en prose, pourquoi il disparaît.

Dans un écrivain il y a, d'ordinaire, un personnage intéressant : celui qui écrit ; dans le poète qui nous occupe il y a deux personnages intéressants : celui qui écrit, celui qui n'écrit plus. Et si l'on veut négliger le second, ce sera en vain, la question reviendra.

C'est que nous admettons difficilement qu'un talent, une force ne profitent pas à ceux qui les possèdent, que nous ne pouvons guère nous représenter un profit autrement que sous forme de gloire et de fortune. J'entends du vivant même de ceux les ayant mé-

ritées, et c'est pour cela, sans doute, que nous nous indignons à propos du grand homme qui meurt pauvre et obscur. Nous incriminons alors la « Société:» ; elle ne s'en émeut que très peu, je suppose à cause d'une voix lui disant sourdement qu'en réalité il n'y a pas de victime ; et si l'on y réfléchit, si l'on pense à l'intensité de vie donnée par la Providence aux génies méconnus, on trouve que la société a quelque droit de ne pas les plaindre.

Ici l'événement est particulier. C'est le méritant qiii refuse, le poète fait pour la gloire qui délibérément tourne le dos à la tentation d'être mémorable. Nous ne pouvons y consentir : il a tenu trop de place.

Voyons la simplicité haute et claire de sa vie : cela ne le diminue pas le moins du monde. Il est autre chose qu'un talent, il est une conscience, - - je prends ce mot à la fois dans le sens que lui attribuent les moralistes et dans celui qu'y attachent les psychologues, — une conscience prodigieusement et douloureusement vive, révélée à elle-même, fécondée à l'origine par des prêtres catho-

liques, troublée ensuite, rendue étonnamment exigeante par les fréquentations avec rintellectualisme antique, puis français, auquel l'ont introduit des professeurs de bonne volonté. Cette préparation n'a rien d'extraordinaire en la société actuelle et beaucoup de gens l'ont plus ou moins reçue — avec cette différence, peut-être, qu'ils n'avaient pas des amis comme Charles Bretagne, des initiateurs comme Georges Izambard et Léon Deverrière ; — le cas spécial est que Rimbaud s'en soit imprégné en proportions si peu attendues qu'il devint incapable de désirer le ^ain matériel et banal, les petites douceurs de vanité demandés communément à une réputation littéraire. J'insiste la-dessus : entre l'appétit intellectuel de Rimbaud et l'idée d'ambition il ne pouvait qu'y avoir antinomie, alors que cent raisons militent souvent pour les réunir, son orga* nisation s'opposait invinciblement à leij^' accord. Il ne discutait même pas, haussait les épaules, ou riait simplement, avec un peu de colère. Cette répulsion venait d'abord de l'enfance. Il reçut une éducation familiale très

450 ih TtB vm SON esprit

honnête, niais imbue d'esprit bourgeois, entendit vanter les a belles positions », aurait dû être suggestionné, appartenait au contraire à cette catégorie d'êtres — il y en a plus d'un, garçons ou filles — qui sont portés à constamment réagir contre les habitudes, le tour d'esprit, les sentiments parentaux. En sorte que, pour son compte, il détesta la conception d'une supériorité sociale dès l'âge où les impressions enfantines poussent leurs racines les plus indestructibles (1), et que plus tard, dans les limites imposées par l'imperfection humaine, il ne put être que l'idéaliste pur (2).

Tout y concourut : la formation artistique, la science des mots, la réception en lui-même, très pénétrante et vive, du travail pensant

(1) Je siBB forcé de rappeler une œuvre qui contient plusieurs lignes « objectionables », mais qu'il faut nécessairement lire pour s'initier à Rimbaud : L. Poêles di sept ans.

(2) C'est l'effet que me firent toujours le petit adolescent rose, expansif, pas donné de 1870, et l'homme athlétique, au teint hâlé, qui cachait ses luttes intérieures sous un sourire de bonhomie en la période 1872-75.

qui les a engendrés et qu'ils reproduisent, la connaissance des théories rassemblées, systématisées... ou forgées... au xviii® siècle, la possession par celles-ci tour à tour, jusqu'au moment où il lui parut inutile et pénible de vivre pour autre chose que pour 1' « idée ». Mais l'esprit devenant unique maître, l'instant devait arriver où il ferait dominer ce qu'il y a en lui de plus constitutif et de plus fort : la logique. Elle dit au penseur égalitaire : La littérature tend à la gloire : c'est abusif, c'est menteur, c'est vain.

Si puissante qu'elle soit, la logique ne peut agir seule dans 1' «âme unie à un corps». Avec le raisonnement s'est développé le sens moral, et, non moins que celui-ci, l'imagination tient à l'organisation sensible : on ne la comprime pas sans douleur. « J'ai essayé, ditil, d'inventer de nouvelles fleurs et de nouveaux astres » : voilà des jouissances qu'il faut perdre... « Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée » : presque le mot de l'impérial joueur de lyre, quand il se fit enfoncer un poignard dans la gorge.

Heure « sévère », en effet, dans cette vie de

poète. [1 est certain que la décision suprême fut avancée, précipitée, rendue violente par des causes occasionnelles, — affaire de Belgique, défection d'amis (1), dégoût pour les lettrés venant aider au dégoût pour les lettres — mais elle s'annonçait depuis longtemps, mais elle était fatale... ne pouvait non plus s'exécuter sans déchirements intimes.

La subjection de Rimbaud aux lois de Nature, son humanité se révèlent, éclatent superbement dans le chef-d'œuvre qui raconte le drame : Une Saison en Enfer.

Ce poème en prose est assez difficile à lire pour les non initiés. Pourtant l'auteur ne l'a pas fait mystérieux à dessein. Rien de plus franchement ingénu. S'il néglige souvent — pas toujours — les expressions conjonctives

(1) Il fut affligé surtout - lors de la campagne de calomnies faites contre lui - d'être abandonné par deux poètes qu'il aimait particulièrement, que leur délicatesse, peut-être, fit nerveux et timorés, et qui turent de la mauvaise humeur à f égard d'un camarade devenu... « décidément ennuyeux ». L'af finement de l'esprit amène parfois ces duretés. Personne de si terrible qu'un poète ou un artiste, quand il leur prend fantaisie d'être « bourgeois » une fois par hasard.

OU séparatives, s'il écarte ces moyens de grammaire qui nous aideraient à suivre et à comprendre, c'est que ses pensées jaillissent ainsi, tantôt se complétant et liées l'une à l'autre, tantôt brusques, hachées, opposées,, avec des départs soudains, puis des retours qui s'acharnent.

Hugo décrivit ce qu'il appelle « une tempête sous un crâne », Rimbaud met dans ce crâne une masse ignée, tumultueuse, horrible : un enfer. « Celui dont le Fils de l'homme ouvrit les portes », ajoute-t-il, révélant une jspérance qui lui est suggérée presque à son insu, et que nous verrons, à la fin de sa vie, réalisée.

Nous assistons au supplice, nous voyons le « moi » de Rimbaud dans les flammes : ses pensées contradictoires ; elles le terrassent, le torturent, le brûlent sans le détruire, s'unissent, quoique se combattant, pour l'envelopper de tourbillons furieux qui parfois le cachent, semblent avoir dévoré leur victime, puis la font reparaître vivante, hurlante : « le feu qui se relève avec son damné ».

L'habileté du procédé littéraire est d'accord avec la sincérité nue : il imagine, pour rait-on dire, sans qu'il y ait invention ; le désordre, le crépitement des langues ardentes, la difficulté pour nous de les suivre, puisqu'elles sont mille à se croiser, à se couper, à se monter l'une sur l'autre, ce n'est que la réalité de ce qui a lieu dans son esprit.

Tous les raisonnements possibles, et, rigoureux, complets en quelques mots, précipités jusqu'au bout dans une course vertigineuse ; toutes les expériences de sensibilité morale, avec leurs conclusions, leurs résultats également contraires, dont il ne s'amuse pas en sceptique, dont il reconnaît souffrir épouvantablement.

Une chose pourtant reste et domine :

la solidité psychologique de l'être : « Satan, tu veux me dissoudre... » 11 ne se dissoudra pas. Malgré lui ou non, c'est à une théorie spiritualiste que reste la victoire, Le philosophe qui écrivit « U Unique et sa propriété avait donné cette formule : « Use ta vie en la consumant » que Rimbaud

LA VIE DE SaX ESPRIT 155

interpréta un jour avec une exactitude si jolie :

De votre ardeur seule.

Braises de satin, Le devoir s'exhale...

Mais ce matérialisme fataliste est maintenant vaincu. L'âme veut retenir ces trois éléments : conceptions du passé, du présent, de l'avenir. Stirner (1) avait aussi nié — c'était naturel — hier et demain. Rimbaud

les affirme avec ténacité. Tout le long du poème il s'obstine à se souvenir, veut même se chercher dans les atavismes les plus lointains, parvient du moins à charmer sa douleur par le rappel d'une « jeunesse aimable, héroïque », par la révision de ses rêves, de ses aspirations, de son histoire mentale depuis trois ans.

(1) Alors peu lu en France ; Rimbaud ne devait pas le connaî re, puisqu'il n'ipprit l'allemand que deux ans après, et les vers que je cite repré enteraient une simple rencontre... à moins qu'il n'ait entendu parler de Stirner par Charles Gros, ou encore les savants professeurs qu'il fréquentait à Charleville.

Tout revient :

Les joies, les triomphes de l'art : « Veut-on des chants nègres, des danses de houris ?... »

L'altruisme éperdu, insufflé par Rousseau et le désir — qu'il raille avec mélancolie, sur lequel, pourtant, il s'attendrit encore — d'être un nouveau Christ (1) : « ... Venez — même les petits enfants — que je vous console, qu'on répande pour vous son cœur — le cœur merveilleux ! — Pauvres hommes, travailleurs ! Je ne demande pas de prières ; avec votre confiance seulement je serai heureux ».

La culture angoissée, féroce, des facultés pensantes, Helvétius, qu'il vomit : « Oh ! la science !... les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangées... les divertissements des princes et les jeux qu'ils interdisaient ! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie :... La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde marche !... »

N'est-ce pas Helvétius qui lui enseigna la

(1) Du reste c'est combiné avec des souvenirs de l'Ecriture sainte qu'il a lue enfant : voir IsAïe. ch. LV (1 et 3).

négation du « sens moral »? Et maintenant : « Les criminels dégoûtent comme des châtrés.

Moi je suis intact et ça m'est égal ». — Pas si égal, puisque les criminels le « dégoûtent », cet essayeur d'anarchie admirant jadis « le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne, visitant les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour ; voyant avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne » ; les criminels le « dégoûtent », parce que sanglants et amoindris : c'est donc qu'il y a quand même des sentiments innés, que tout ne vient point parles sens, quoi qu'en aient dit John Locke, après lui Condillac, après eux l'auteur de UEsprit et de L' Homme.

Allons ! des souvenirs encore... Ceux qu'il appelle « Délires » sont relativement calmes et ses confidences deviennent presque paisibles. « Écoutons la confession d'un compagnon d'enfer... » Evidemment il s'agit d'une femme, — celle, peut-être, qui voulut le suivre à Paris quand il y vint pour la troisième fois, à la fm d'avril 1871 (1). — Certains

(Ij Voir son IlisLoirc sw/nmaire.

158 fclk VIE DE SON ESPRIT

détails prouvent un véritable mariag-e physique (page 58, édition du Mercure). Le système de déguiser sa pensée qîi>e l'on appelle « symbolisme » fut toujours inconnu à Rimbaud. La preuve que ce « compagnon » ne peut être pris pour un homme, on îa voit sans peine, on la voit parfaitement claire en le passage ; « Et souvent il s'emporte contre « moi... Il dit : « Je n'aime pas les femmes : « l'amour est à réinventer, on le sait. Elles « ne peuvent plus que vouloir une position « assurée. La position gagnée, cœur et beauté « sont mis de côté : il ne reste que froid dé- ({ dain, l'aliment du mariage aujourd'hui... » Verlaine, que l'on a cru reconnaître, était bien plutôt le contraire de cette créature si absolument féminine. Rimbaud me disait de lui : « Très gentil, mais... s'il est ivre, inutile de discuter, parce qu'alors il tire son couteau et on n'a plus qu'à ficher le camp»; les mots « Je vais où il va, il le faut » n'indiquent rien non plus en faveur d'une influence de Rimbaud sur Verlaine, car c'était prescjue toujours ce dernier qui disait : « Allons à Arras, allons en Belgique... » et l'ami

LA Vf£ DS SON £SJ>RIT 159

répondait : « Là ou ailleurs... soit I... » Au reste, il a parlé de Verlaine une seule fois, en V illumination intitulée « Vagaj^nds », sujet que l'auteur de Parallèlemeni traita à son tour dans « Lœti et errabundi » : on peut voir si le « pitoyable frère », le « satanique docteur » doit être confondu avec « l'esclave de l'époux infernal ».

Ou il faudrait supposer que Rimbaud, dans Une saison en enfer, invente à ce moment seul, par on ne saurait quel caprice bizarre, et détruit, sans aucune raison, l'unité de son œuvre toute de simple et douloureuse vérité !...

U Alchimie du verbe est un autre récit. Tout individu ravagé quelque temps par la littérature trouvera dans le souvenir des plaisirs dus autrefois à la création un joujou qui distrait et apaise. Rimbaud, à travers cette ironie sur lui-même dont il est coutumier, nous explique ses jeux et ses systèmes : « J'inventai la couleur des voyelles... Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne ». Cette dernière idée lui a été suggérée par la fréquentation des poètes latins 3

« La vieillerie poétique avait une bonne part... » 11 voulait perfectionner bien plus encore le « verbe poétique accessible à tous les sens, » il essaya, dit-il, d'écrire des silences, des nuits, de noter l'inexprimable, de fixer des vertiges. Il déclare, en se plaisantant, que « la traduction » était réservée, convient qu'ensuite il préféra contempler le désordre de son esprit : « Je m'habituai à l'hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges... un salon au fond d'un lac... », avoue aussi que tous ces viols de l'âme par la sensation produisirent une inquiétante exaspération des facultés psycho-physiologiques : « Un titre de vaudeville dressait ses épouvcmtes devant moi... J'enviais la félicité des bêtes... Mon caractère s'aigrissait. Je disais adieu au monde... »

Cependant « la visite des souvenirs » l'aide à gagner les portes de son « enfer ;) et nous voyons les derniers tressants dans le brasier. C'est la lutte de l'instinct providentiel, de la ;|/ l<ii qui oblige tout homme à désirer la paix du cœur, contre les « développements cruels

LA VIE DE SON B6Pnit 161

qu'a subis l'esprit depuis la fin de l'Orient». Les deux courants du xviii® siècle se retrouvent en présence : le « progrès », les passions fécondes qui donnent les coups de lumière (1) et la recherche du bonheur simple, de la logique sociale qui sont dans la « médiocrité (2) », Le revoici entre ses premiers maîtres de philosophie : « Je retournais à la sagesse primitive et éternelle. — Il paraît que c'était un rêve de paresse grossière (3) »... Et puis le « supplice » des raisonnements, des démonstrations !... Le christianisme apporta en vain des formules libératrices, et, malgré l'Evangile, « l'homme se joue, se prouve les évidences, se gonfle du plaisir de répéter ces preuves et ne vit que comme cela ». Jésus a trouvé dès sa naissance un rival : « Monsieur Prudhomme est né avec le Christ ». [U Impossible).

Sans doute, le raisonnement est une tor-

(1) Helvétius.

(2) Rousseau.

(3) En effet, un reproche de ce genre fut adressé à Rousseau par Helvétius et Diderot.

tiire, la logique est un bourreau ; mais à qui la faute ? A celui qui voulut vivre exclusivement pour la pensée. Rimbaud devait se souvenir que Rousseau écrivit sur les abus de la dialectique (1) parce que lui aussi en fut l'amant et la victime. Ce qui affole le « damné », c'est que la logique, dont il a accepté, dont il a aimé la domination, ne le lâchera pas qu'il ne meure ou consente à obéir. Et son ordre a été double : un de ton religieux — nous le verrons plus loin, — un de ton rationaliste qu'il entend ainsi : Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée par ta volonté en une loi universelle.

C'est-à-dire que, te plaçant au pur point de vue négatif ou critique, tout ce que tu as blâmé dans les actions d'autrui, tu ne peux t'empêcher de le blâmer en toi, car si tu consens à désavouer tes blâmes passés, tu ne peux renoncer aux blâmes futurs. C'est-àdire que si tu nies l'impératif catégorique (2),

(1) Discours sur le progrès des sciences et des arts»

(2) Qui n'est au fond qu'un souvenir de l'Evangile i

tu renonces à ton propre esprit, et comme tu ne le veux pas, comme tu ne le peux pas, il faut être conséquent avec toi-même. Ce qui t'a révolté dans autrui c'est l'égoïsme, eh ! bien : dévouement !

Certes, sa générosité, son courage l'y portaient, mais ce devait être alors l'activité à outrance en vue d'amener la justice sociale... et « les outils, les armes, le temps ?... » [Mauvais sang).

Rendons-nous compte que Rimbaud vit à une époque où régnent encore les légendes révolutionnaires et où l'on croit à la seule efficacité d'une action rapide et violente. De là son découragement exaspéré, puis ses regrets attendris quand l'idée de « justice » apparaît : « Plutôt s'en garder : la vie dure, l'abrutissement simple. . O ma charité mer veilleuse! Ici bas, pourtant!,. » {Mauvais sang).

Mais il parlait ainsi (1) avant la diversion

«Ne fais pas à autrui, etc..» On sait que Kant, destiné par ses parents à la carrière de pasteur, étudia la

théologie

(1) N'oublions pa? que Saison en enfer décrit un

164 LA Vre DE SON ESPRIT

{Délires) annonçant que le feu de l'enfer s'abattait peu à peu ; il en était encore au moment terrible du supplice, et, à cette minute, un arrachement s'est fait en lui : « Orgueil... » Il voit maintenant ce que c'est, le nomme... pour le rejeter. Donc elle est achevée l'opération nécessaire. Le voici ramené à l'humilité intégrale, fraîche et forte, à la conception égalitaire, à la démocratie de Jean- Jacques : « Moi qui me suis dit mage ou ange, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre... »

Cependant si l'esprit, par cette victoire morale, a dégagé son entité de la sensation^ les droits de celle-ci, devenue inofîensive, doivent-ils être abandonnés ? Est-on coupable pour aimer les paysages, les architectures nouvelles, les climats inconnus, le grand air accueillant et caressant le voyageur, cette « vie d'aventures qui existe dans J es livres des enfants » ?

Une transaction intervient en dernier lieu :

chaos : les idées s'y présentent nécessairement dans na grand désordre.

consentir à n'être qu'un pauvre, un ouvrier, un commis, un serviteur, gagner son pain en acceptant les triviales besognes, mais... où il plaira, dans autant de lieux divers, au moins, qu'il sera possible. Et pour être en état d'aller partout, de vivre partout, il apprend une demi-douzaine de langues étrangères.

Le renoncement k la littérature, aux profits de la gloire, a lieu total et sans retour. L'histoire de Rimbaud à partir de 1874, faite d'aventures plutôt quelconques, si on les compare à celles de cent autres errants modernes ou anciens, ne compte plus... sinon par ce fait, d'ailleurs très grand, qu'il veut désormais n'avoir pas d'histoire.

S'en étonner équivaut à refuser de comprendre une nature de poète. Après tout, l'idée de « s'évader », comme il dit, appartient-elle exclusivement à l'auteur d'Une saison en Enfer, et ne lui trouverons-nous pas un précurseur, ou mieux un frère aîné ?...

« If there be no love among men a écrivit

autrefois Shelley, « whatever institutions they may frame must be subservient to the same purpose : to the continuance of inequality. If there be no love among men, it is bestthat he who sees thro the hollowness of their professions should fly from their society and suffice to his own soûl. » Et plus loin : « It is because, o mankind, ye value and seek the empty pageantry of wealth and social power that you are enslaved to its possession. Decrease your wants (1)... »

« Suffire par soi-même à son âme h ! L'ami de Byron aurait-il pris volontairement ce parti final, si la mort, tragique, n'avait bondi sur lui tout à coup ?...

Rimbaud a le temps de se décider à loisir et choisit de s'enterrer vivant. Ce qu'il criait

(1) Extrait des Bodleian manuscripts. Naturellement Rimbaud n'a pu connaître cet inédit de Shelley dont la publication, par A. H. Koszul, est toute récente. En voici la traduction :

« S'il n'y a pas d'amour parmi les hommes, quelles que soient les institutions qu'ils pourront faire, elles serviront fatalement au même but : l'entretien de l'inégalité. S'il n'y a pas d'amour parmi les

d'abord en la rage du désespoir : « Soulever d'un poing desséché le couvercle du cercueil », il l'accepte et le veut ensuite avec calme, avec la fermeté d'une résolution définitive. Le tombeau, sans doute, est proportionné à l'âme, il a l'étendue presque du monde, se compose de grandes villes, de routes poudreuses, d'océans, de déserts, de forêts sauvages. C'est la solution cherchée, découverte au milieu d'une épouvantable crise : « la vérité dans une âme et un corps ». Sa bonhomie farouche a trouvé qu'un idéal démocratique dont on désespère, il n'y a qu'à le réaliser en soi par cette médiocrité de vie que l'Égalité exige. Et pour que l'acte d'humilité soit complet et sincère, non moins logiquement il estime que le sacrifié n'en doit rien dire. Et pour que la satisfaction d'un tel idéal soit plus absolue, il faut que la

hommes, il est préférable que celui qui voit jusqu'au fond le creux de leurs belles paroles fuie leur société et par lui-même suffise à son âme... Race humaine, c'est parce que tu admires, parce que tu cherches la pompe vaine de la richesse et du pouvoir social que tu es asservie à leur possession. Réduis tes besoins... »

conscience « parle hautement, pour son propre compte, dans les solitudes (1). »

(1) Stéphane Mallarmé, à propos de Rimbaud {The chap book, puis Divagations). Chose curieuse, Mallarmé pense comme Shelley, dont il semble résumer le passage que l'on vient de voir : non souvenir mais rencontre, c'est plus que probable, car l'article du Chap book fut écrit plusieurs années avant que M. Koszul découvrît, dans cette bibliothèque d'Oxford, les pages impubliées du poète anglais. Et cela nous met simplement en présence de trois grands poètes qui ont eu, chacun de son côté, eu toute indépendance, le même sentiment.

Mais ce rôle Joué par Rimbaud dans l'évolution de l'art national, sa conscience à lui qu'il a voulu bouleverser, retourner de cent manières, cela pâlit devant un fait qui doit nous émouvoir bien davantag-e : l'action de Dieu.

Elle a laissé libre en tous ses jeux, en tous ses écarts cette âme créée ; pour finir elle la ramène, la sauve, la reprend.

Les lecteurs d' Une Saison en Enfer ont vu que Rimbaud parle d'une « clarté divine «^ qu'il cherche, d'une « science » qui « ne va pas assez vite pour nous », que cette science, néanmoins, a fait une « déclaration », que cette déclaration est « le christianisme (1) ». La religion du Christ, en effet, reste la con-

(1) Il entend par là évidemment une orientation nouvelle, et dans le sens vrai, de l'énergie humaine.

quête la plus durable que présente l'histoire du monde. Alors que les puissances politiques et militaires s'écroulent, n'étant plus appuyées par les peuples déçus, que les entreprises de l'homme demeurent confuses dans leurs résultats ou sont abandonnées, nous la voyons — inébranlable après bientôt deux mille ans, acceptée pour des besoins moraux qui sont universels, ne varient pas et qu'elle seule peut satisfaire — en voie d'accroissement continuel et s'étendant peu à peu sur la surface entière du globe.

C'est l'idée chrétienne, a-t-il dû penser, qui répond le mieux aux tendances de notre logique : il apparaît que notre esprit fut irrésistiblement, par un pouvoir supérieur, entraîné à la recevoir, même s'il se méprend chez quelques races et adopte ce succédané : « la sagesse bâtarde du Coran (1). »

Et le voici remis en face des croyances naguère maudites ou bafouées en plusieurs de ses poèmes.

(1) Troisième parag. du chap. V Impossible. Je ne parle pas de l'Orient extrême où n'existent plus que des poussières de religions.

tA VIE DE SON ESPRIT 171

On a pu remarquer surtout, dans la Saison en Enfer, une redite qui se présente jusqu'à onze fois : Charité, Amour diçin (Voir, dans l'édition du Mercure de France, aux pages 9, 23, 30, 31, 33, 56, 59, 86, 109). La seconde expression est employée trois fois pour sa part. Elle montre qu'il a retenu certains enseignements de son catéchisme et se rappelle fort bien la définition de Charité : amour de Dieu, amour du prochain, ce qui résume simplement la double formule du Christ : 1° Vous aimerez Dieu de toute votre âme et de toutes vos forces ; 2° Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes, ces deux indications étant conclues, étant sanctionnées par un ordre sans réplique : C'est la Loi (1),

(1) Tout le christianisme repose là-dessus, et c'est une des preuves que son fondateur est Dieu. Si Jésus- Christ avait été un simple agitateur voulant recruter des partisans, il aurait cherché plutôt à inspirer la colère et l'enthousiasme qui font mépriser le péril dos batailles. Sa morale, au contraire, ne pouvait former que des inofîensifs, parfaitement inutiles pour réaliser les projets d'un ambitieux. Son insistance à revenir toujours sur l'amour du prochain, le soin qu'il met à

172 t.\ VIE DE SON ESPRIT

Cette hantise des deux amours ne l'avait guère quitté, même à l'époque où il s'adonnait à la « chasse spirituelle » et voulait récrire, plus complet, le carnet d'Helvétius. « Orgueil plus bienveillant que les charités perdues », s'écrie une Illumination (Génie) : Ainsi, dans le pire temps d'ivresse imaginative il n'avait au moins pas oublié ces deux charités que la doctrine réunit en une seule pour obéir à Jésus. D'où vient une pareille obsession des sentiments religieux chez l'athée Rimbaud ?

entrer dans les détails, à prévoir les cas, sa logique rigoureuse prescrivant la patience et le pardon jusqu'à rendre le bien pour le mal, son éloge des petits enfants, modèles d'innocence, le conseil de ne pas « juger » autrui (le « jugement » produisant toujours de l'aigreur qui souvent tourne en haine), cette prière qu'il dicte, pour façonner par des représentations choisies notre mentalité, nous mettre mieux en communication avec le Père et nous aider à en obtenir la force dont nous pourrions manquer pour la tolérance et le pardon, cela indique une intention dominante : retirer aux > hommes tout motif de se nuire mutuellement, c'est un système conservateur de l'ordre dans la création, introduit chez des êtres émotifs et portés par là au désordre : le Créateur seul, qui eut ses raisons pour leur donner une sensibihté aiguë, devait vouloir la diriger dans l'intérêt de son œuvre entière.

C'est d'abord qu'il n'avait jamais été athée paisiblement, comme l'était peut-être son ami Léon Valade quand il se flattait que la « grandeur du blasphème n lui était refusée. Cet héroïsme à braver les puissances surhumaines :

Prométhée, appelant la foudre qui s'apprête^ A vu Zeus se dresser et les cieux obscurcis Trembler au froncement des terribles sourcils (1)..,

Rimbaud y prétendait sans doute, quand, au cours de nos promenades en le jardin public de Charleville (1871), je le voyais écrire à la craie sur les bancs : « M... à Dieu ! » Il était troublé seulement de constater que les passants, stupéfaits de l'initiative, n'approuvaient et n'effaçaient non plus l'injure enfantine. Occupés de sujets beaucoup moins philosophiques, ils souriaient avec de l'indifîérence qui lui inspirait pour eux un mépris... commencement de la déception et de l'incertitude.

(1) Léon Valade, dans le Parnasse contemporain.

Mais pourquoi cette haine inquiète ? Pourquoi cette rage convulsive à propos de la prière, dans son poème des Premières Communions ? Pourquoi, s'il rencontre un abbé dans la rue, s'exclame-t-il sur un ton sarcastique : « Un prêtre (1) !... » Pourquoi, dans les conversations avec des camarades, usant moins de raisonnements que de moqueries — parce qu'il sait que tout argument valable fait défaut — cherche-t-il à semer autour de lui l'incrédulité ?

C'est qu'il a voulu arracher de son âme quelque chose qui se déchire, lui fait mal et pourtant ne s'en va pas. C'est que, par exemple, la vue de cette robe noire ne l'égaie aucunement, bien qu'il rie ; elle l'agace — pour employer le mot qui désigne la colère mal consciente de ses causes ; — elle agit en rappel de souvenirs, fait jaillir l'autrefois, l'enfance chrétienne... Car le « jeune prodige »,

(1) D'habitude, les interpellés passaient dédaigneux de la provocation. Un jour pourtant l'un d'eux s'arrêta, vint près du jeune homme, lui demanda ce qu'il voulait... Rimbaud sourit amèrement, haussa les épaules, continua son chemin (1871),

orgueil de M. Crouet, fut, comme en classe latine, le premier du petit catéchisme, du grand catéchisme, du catéchisme de persévérance. Les formules du livre, les explications de l'aumônier, sa précoce intelligence les absorbait aussitôt, se les assimilait profondément ; les exercices pieux à cet esprit absolutiste ne pouvaient que donner la ferveur, et l'on voit, par ses reniements éperdus, ses récriminations furieuses de plus tard (op. cit.) qu'il ne priait point du bout des lèvres et par mécanisme d'habitude. Le vouloir, toujours si vif chez Rimbaud, n'agissait pas à demi quand il fallait fondre son cœur au sens des paroles adorantes, et il priait, c'était inévitable, avec une sorte d'emportement. Cela fait les martyrs, un jour il pensa l'être. A l'entrée de la chapelle du collège, il vit des « grands » qui se jetaient l'eau bénite au visage : dérision criminelle, profanation ; le bambin voulut les repousser, les battre, fut battu, causa un hourvari qui valut à tout le monde, naturellement, une punition sçyère, et à lui, en plus, le surnom de « petit cagot » dont les impies, quand ils le recontraient

il 6 LA VIE DE SON ESPRl»

dans les rangs, ne manquaient pas de le saluer au passage (1).

Ces délicatesses fougueuses il les rejeta quand il fut attiré vers d'autres cultes. Ingratitude, pourrions-nous dire, de la part d'un poète. C'est le sentiment chrétien qui donne les premières inclinations idéalistes, c'est la formation religieuse qui préserve le mieux les jeunes âmes des brutalités salissantes de la vie triviale ; car la grossièreté, la surdité, la cécité de l'esprit, cela vient en somme des péchés, et c'était bien le catéchisme, qui, lui dénonçant le péché comme une laideur, lui avait le plus sûrement, dès ses premières années de vie consciente, donné le sens et l'amour du Beau. 11 est vrai que l'influence des philosophies payennes fut assez courte : il avait trop besoin de mouvement et de vie pour s'y attarder ; d'autre part, le grand séducteur Rousseau est tout imprégné

(1) Cet incident, qui me fut conté par Rimbaud vers la fin de 1870, montre que le poète « de sept ans », qui « n'aimait pas Dieu », avait bi«n changé par la suite, ou que peut-être il y a confusion voulue entre lui et le poète de quinze ans, devenu un t grand » à son tour.

de christianisme, en sorte que la passion de Végalité chez Rimbaud fut encore du christianisme réminiscent.

Réminiscence qui éclate soudain en miémoire claire : «... Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin oii s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient... J'ai songé à retrouver la clef du festin ancien où je reprendrais peut-être appétit : La Charité est cette clef. » Il avoue cela au début du livre, dans une sorte d'introduction écrite évidemment en dernier lieu, et servant à résumer la transformation morale qu'il vient de subir. Qu'entend-t-il par ce mot de Charité ? Ce n'est pas la bonté simple ; il dit d'autre part : « Sa bonté et sa charité lui donneraient elles, etc.. » Il a distingué les deux mots, les deux sens. Le terme de charité, dans son esprit, a une signification nette. Certainement il pense à la vertu chrétienne, car nous le trouvons accompagné du mot abnéga- Jon.

Sacrifier quelque chose de soi-même — on

e lui a expliqué au catéchisme — est une

condition nécessaire pour exécuter le com-

mandement : « Fais à autrui ce que tu voudrais que l'on te fasse. » Il n'y a pas de doute : on demande pour soi l'aide, la concession, l'indulgence (que l'on appelle « compréhension »), et si nous analysons ce qui se passe en nous quand nous voulons obéir au précepte, nous voyons que nous ne pouvons faire au prochain, céder au prochain, ce que nous lui demandons de nous céder ou de faire pour nous, comprendre le prochain comme nous voulons qu'il nous comprenne, sans agir plus ou moins contre le « moi », ses susceptibilités, les tendances qui se sont installées en lui par habitude et agissent fortement, c'est-à-dire sans comprimer, violenter, émonder, mutiler en quelque sorte le « moi (1) », c'est-à-dire sans abnégation. Il y a beaucoup de prêtres qui célèbrent de préférence la Charité, la considérant comme stimulant capital de toute vie spirituelle. L'éducateur de Rimbaud était de ceux-là. Il lui a enseigné que la charité est par excellence la vertu d'activité, la

(1) Ce qui aboutit à le reconstituer plus vaste et plus beau.

vertu martiale. Active sur le corps dont elle dissipe les langueurs, les dégoûts, les émotions m.alsaines ; active sur l'intelligence qu'elle oblige à un vigilant travail de comparaison, un passage perpétuel du subjectif à l'objectif et réciproquement (1), à un exercice de l'attention toujours en éveil pour discerner en nous l'humeur aveugle de la pensée lucide ; infaillible moyen d'atteindre à l'indépendance d'esprit en nous libérant du mal causé par le scandale des paroles et des actes qui nous entourent ; élixir puissant pour la volonté qu'elle excite à combattre en nous la cupidité, l'orgueil, l'envie, la paresse, la colère, et tant d'autres vices produisant l'égoïsme, la dureté, la haine... lesquels sont aussi autant d'erreurs.

Le prêtre a dit encore : La charité conditionne l'état de pureté. Si nous ne cherchons pas à être avant tout charitables, suivant l'ordre du Sauveur, nous arrivons vite à

(1) Observation que mille chrétiens ont pu faire, l'intervention de la Charité-Loi arrête un jugement à son début, l'examine, le transforme et nous fait dire: C'est maintenant que j'ai raisonné juste.

180 La vie de son espuit

violer chaque article du Décalogue, nous devenons mauvais de toute manière. C'est reconnu très clairement par Rimbaud : « Hier je soupirais : « Ciel ! sommes-nous assez de damnés ici-bas ! Moi j'ai tant de temps déjà dans leur troupe. Je les connais tous. Nous nous reconnaissons toujours : nous nous dégoûtons. La charité nous est inconnue ». (Extrait du chap. U Impossible). Enfin au poète poursuivant obstiné du bonheur :

« ... mon remords, mon ver... J'ai fait la magique étude Du bonheur, que nul n'élude... » on avait appris notamment : C'est beaucoup, pour ramener la tranquillité de l'âme en ses inquiétudes perpétuelles, que pouvoir se dire : Je suis sûr au moins de n'avoir pas péché contre la charité. Et voyez, au cours de ses angoisses dans le chap. Mauvais sang : « Je n'ai pas fait le mal, les jours vont m'être légers, le repentir me sera épargné, je n'aurai pas eu les tourments de l'âme presque morte au bien, etc. »

Ainsi l'enseignement de la troisième vertu théologale est ce qui a le plus frappé Rimbaud, ce qui lui est resté vague et subcons-

cient, puis tout à coup se fait reconnaître, — ce qui le porte à signaler cet « orgueil plus bienveillant que les charités perdues » comme simple faux pas de l'esprit (1) {Nuit de V Enfer) — ce qui au poète contempteur violent, autrefois, des ferveurs de l'oraison suggère aujourd'hui ce désir mélancolique : « Si Dieu m'accordait le calme céleste, aérien de la prière !... » — ce qui donne pour réplique au vers fou de 1871 : « Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies 1 » la phrase implorante : « Pourquoi Christ ne m'aide-t-il pas en donnant à mon âme noblesse et liberté (2) » ?

(1) Disposition maladiv» de l'esprit serait peutêtr« plus exact, et c'est, je crois bien, ce qu'il a voulu dir«. Contre cette malformation, plus accentuée chez les malheureux atteints d'aliénation mentale, mais qui existe à quelque degré chez tous les hommes (boutade célèbr» d'un théologien : « L'orgueil meurt un quart d'heure après nous »), les raisonnements n'ont que peu d'effet, seul est efficace le sentiment religieux, et Rimbaud, dont la caractéristique morale la plus évidente, manifestée cent fois, fut malgré tout une haine obstinée de l'orgueil, dut avoir de cela une conviction instinctive, puisque nous le voyons hanté par l'idée de cette vertu chrétienne, la charité.

(2) J'ai souligné les derniers mots, d'une observation si belle et si profonde. Plus loin on trouva cette

1B2 LA vie DE SON ESPRIT

Dans un ouvrage de piété écrit par un religieux, pour des âmes dévotes, on ne trouverait pas, au moins en si peu de pages, une plus grande fréquence des mots Dieu, Seigneur, Christ, et moins souvent — parce qu'étant sous entendue — l'expression Charilé que le littérateur Rimbaud ramène à toute minute, au risque d'être accusé de redondance, même de radotage. C'est que cette idée vient d'évoquer une époque dont sa pensée ne put jamais, quoi qu'il fit, se détacher entièrement, et la représentation Charité reconstruit, on dirait, toute la mentalité du « petit cagot » qui se fit meurtrir à l'entrée d'une chapelle pour imposer le respect de l'eau bénite.

Qu'est-il donc arrivé au Rimbaud d'après, à celui qui fut le poète de Soleil et Chair, du Mal, des Pauvres à V Eglise, à l'esprit que nourrirent Lucrèce, Diderot, Helvétius ?

phrase, qui flamboe comme un éclair de génie parmi le chaos fuligineux des résolutions contradictoires : — ft La vision de la justice est le plaisir de Dif u seul », et n'est cependant qu''un souvenir, encorq, de l'enseignement chrétien: Dieu seul est juste.

Une secousse terrible, une chute, un écroulement...

« Sur mon lit d'hôpital l'odeur de l'encens m'est revenue si puissante !... » Eh ! sans doute ! Le coup de folie de Verlaine, le terrible scandale, et tout projet quelconqua ramené, comme par une bourrasque, en arrière du point de départ : donc retour forcé à l'enfance ; et puis la douleur physique, le déchirement des nerfs (une balle dans le poignet), l'immobilité imposée à tous les muscles ont changé la façon générale de vivre, il y a eu alors humiliation du corps abattu, revanche de l'esprit seul intact, et vie double de celui-ci, vie plus libre et, si l'on peut dire, plus vraiment, plus fortement spirituelle. « Odeur puissante de l'encens !,.. » Contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire, c'est une sensation venue du dedans et non de l'extérieur, c'est l'esprit envoyant aux organes ce que ceux-ci, d'habitude, lui envoient à élaborer ; on dirait scientifiquement une « hallucination de l'odorat », mais, pour l'hallucination, 'qu'il faut une imagination suractive !... L'odeur de l'encens qui re-

vient : souvenir surgi, délicieux, des fêtes sacrées ; avec cet image l'association s'est faite aussitôt de joies très saines, de sentif ments très purs ; à la réflexion, il veut dédaigner ces effets de la « sale éducation d'enfance », mais ne peut faire que le plaisir n'en soit resté, et la preuve la voici : « Jadis ma vie était un festin où s'ouvraient tous les > cœurs, où tous les vins coulaient... »

Autre aveu non moins significatif : « Je suis esclave de mon baptême... l'enfer ne peut attaquer les payens ». (Nuit de V Enfer). C'est déclarer qu'il souffre parce que tourmenté par un retour offensif de la foi primitive, et que son esprit fut éduqué de manière à ne plus pouvoir se réfugier dans les torpeurs de l'indifférence. Qu'il se plaigne de l'asservissement, n'importe, pourvu qu'il serve 1 Ainsi qu'autrefois l'on imprimait sur l'épaule de l'esclave un signe qu'il ne pourrait effacer, qui le mettait dans une espèce d'hommes à /laquelle il appartiendrait jusqu'à sa mort, y^/ le poète d'Une saison en Enfer a été marqué par la religion chrétienne, et de cette marque le Dieu miséricordieux qui nous protège et

nous suit ne permettra pas qu'il se délivre jamais.

Bien qu'il le veuille. Dans Nuit de Venfer le combat est dur : « ... La peau de ma tête se dessèche. Pitié, Seigneur. J'ai peur. J'ai soif, si soif !... Marie ! Sainte Vierge !... Horreur de ma bêtise !... »

Pourtant, grâce à l'évocation du double amour, le salut va venir tout près : « Je vois que la nature n'est qu'un spectacle de bonté... Adieu chimères, idéals, erreurs... Le monde est bon ; je bénirai la vie, j'aimerai mes frères... » [Mauçais sang). Et enfin, dans U Impossible : « Mais je m'aperçois que mon esprit dort. S'il était bien éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions bientôt à la vérité, qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant !.., S'il avait été éveillé jusqu'à ce moment-ci, c'est que je n'aurais pas cédé aux instincts délétères, à une époque immémoriale ! — S'il a\ait toujours été bien éveillé, je voguerais en pleine sagesse !.., O pureté ! pureté ! C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté... Par l'esprit on va à Dieu... »

Cette fois il est parvenu au bord même de la conversion. L'on dirait qu'il va se précipiter, n'a plus aucune raison pour ne pas le faire. Eh bien, non ! Il s'arrête sur un cri de peine, un sanglot irrité.

Comment expliquer cette protestation, tout à coup et si douloureuse ? Il avait presque dit : Je me soumets, je me renie, je me renonce... Mais n'oublions pas une préoccupation qui le domine — et dont j'ai parlé : — rester un. S'il redevenait croyant, ce serait en lui quelque chose comme cette dissolution qu'il défia même Satan de produire, ou plutôt ce serait couper Rimbaud en trois, supprimer l'homme de révolte, jeter un tronçon de Rimbaud pour rattacher le premier au troisième. Alors le sentiment est plus fort que l'impulsion donnée par la logique : Faut-il en être venu à cette mort... tout en vivant !... Savoir que c'était nécessaire, que c'est bien !... Oh ! fin trop cruelle : « Déchirante infortune !... »

Quand Saul, interpellé par Dieu, fut jeté rudement sur la route de Damas, il accepta, en se relevant, le changement moral installé

en lui de force, il ne cria pas. Rimbaud crie, se relève, continue, machinal, d'aller devant lui, sourd à la voix qu'il a entendue, écoutée un instant.

Il pense avoir retrouvé le calme, avoir tiré le meilleur parti de cet enfer dont il sort : « Tenir le pas gagné ! » Et en somme tout n'est point annihilé de l'inspiration reçue : le mépris qu'il va « gagner », en effet, des ambitions et de la gloire, le vouloir de « médiocrité » qui le rattache à Rousseau et qu'il va retenir, c'est, sinon la charité religieuse, au moins sa vertu conditionnante, qu'il faut nommer sans cesse, Vahnégaiion. 11 n'a donc pas, quoi qu'il fasse, perdu tout contact avec ce Dieu qu'il n'insulte plus, mais dont il veut, boudeur, se détourner une fois encore.

Et notez bien que s'il refuse, c'est sans une parole hostile, sans un mot de discussion.

Au cours du monologue désordonné dépeignant très exactement la mêlée psychique, nous avons du reste assisté au phérionicne connu de ceux qui éprouvèrent les fortes aspirations religieuses : rêves difh'rcnts, que l'on croyait éliminés, qui se reprcscntcnt :

« Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer — les premiers ! — Noël sur la terre ?... » {Matin).

Ou bien des sécheresses venant subitement après les effusions ardentes. Ainsi, dans Mauvais sang, alors qu'il a déclaré : « Dieu fait ma force (1) et je loue Dieu », ces réserves :

« Apprécions sans vertige l'étendue de mon innocence... Je ne suis pas prisonnier de ma raison (2)... Je veux la liberté dans le salut... »

Cette ingratitude i

« Les goûts frivoles m'ont quitté. Plus besoin de dévouement ni d'amour divin »...

(j) Souvenir d'Isaï» (ch. XII^J^ voir, dans Les Poètes de sept an :

Il lisait une bible à la tranche vsrt chou...

De même Hugo fut hanté, toute sa vie, par la Bible.

(2) G'«st sa raison qui parle et il est convaincu, n:ais pourquoi obéirait-il, agirait-il d'après sa conviction... seulement ; Aveu sincère d'une inconséquence bien humaine : il y a la logique, il y a aussi nos instincts.

Cette ironie :

« Chacun a sa raison : mépris et chanté : je retiens ma place au sommet de cette angéliqae échelle de bon sens »...

Mais il dira, peu après :

« Les Saints, des forts !.., •

Si ensuite « les grincements de dents, les soupirs empestés se modèrent, si ont disparu les tendances vers on ne sait quelle morale tête en bas et apparentée plus ou moins à ropussadicum(i), (la méchanceté loi de l'univers), il inhibe son impulsion vers la piété par cette phrase bizarre : « Il faut être absolument moderne ».

La Saison en Enfer nous laisse donc en présence d'une conversion ébauchée, suspendue. Il part pour sa vie errante, gardant

(1) Rimbaud no l'a connu que de réputation. A une époque (1872) où il s'abandonnait encore aux curiosités les plus noires, il demanda les ouvrages du » divin marquis » au British Muséum, mais c'était dans la salle publique, il ne put obtenir cette communication : il eût fallu des présentations officielles, permettant de l'admettre parmi les lecteurs privilégiés — ce qui a lieu également à notre Bibliothèque nationale et probablement partout en Europe.

quand même ce mot charité retrouvé au cours de la crise — et qui le gardera lui aussi, — n'en ayant plus qu'une idée partielle : croyant pouvoir négliger « l'amour divin » et s'en tenant à « l'abnégation » que d'ailleurs il comprend pleinement dans le sens étymologique. Mais il doit avoir conscience que par là un lien — une soumission à défaut d'adoration — le rattache au Créateur, car son parti pris d'être inconnu et insignifiant dans le monde le met « à l'échelle » du grand tout, obéit ainsi au plan, à l'intention claire de Celui qui imposa, dans un but d'universelle harmonie, cette loi de Charité dont l'humilité en actes, préparant l'humihté dans l'âme, est une condition nécessaire.

Et le trouble douloureux, les consentements puis les révoltes vont subsister longtemps dans cet esprit qui se refuse à moitié toujours. Le poète de Sagesse eut une belle intuition de l'avenir quand il lui écrivait, en 1875 : « ... Toi si intelligent, si prêt (bien que ça puisse t'étonner) ! J'en appelle à ton dégoût lui-même de tout, à ta perpétuelle colère contre chaque chose. Juste, au fond,

cette colère, bien qu'inconsciente du pourquoi... »

Etait-elle si « inconsciente » vraiment ? Dieu attendait son heure. Qu'il me soit permis ici d'emprunter à mon livre précédent quelques lignes à propos des derniers jours de Rimbaud en Afrique.

« Aden, le rocher nu, la ville « dans un fond de volcan ». Pas un brin d'herbe...

«Que l'alignement des chiffres, que le maniement des sacs de café, que le travail minutieux ou fatigant des mains, que la vie sèchement pratique, assourdissante, active désespérément du commis-marchand qui échange, vend, achète, discute avec les bédouins, circule, affairé, parmi les ânes, les chameaux, les chevaux, dans les ballots, la paille, la poussière, les cris, étourdisse et trompe cette angoisse du sacrifice de gloire sur lequel, pas un instant, ne reviendra son âme obstinée.

« Si l'on s'étonne autour de lui d'une humeur sombre et farouche, si la clairvoyance de M. Bardey attribue à ce subordonné dévoué mais étrange une éducation supérieure,

et, dans un passé mystérieux, quelque roman grandiose, le sauvage employé, qui connaît toutes les langues, ne pourrait répondre que par les paroles amères que Michel- Ange grava sur la statue de la Nuit :

...Non sentir m'e gran ventura Pero non mi destar (1) 1

« Donc elle dort, la morne statue, mais que son sommeil est plein de cauchemars et de soubresauts ! Pour chasser la pensée, il ne voudrait plus qu'agir : l'action n'est pas assez vertigineuse à son gré, pas assez constante ; et il y revient, le torturant moustique.

« Alors étouffer l'imagination en bourrant la mémoire, en la gorgeant des nourritures les plus fortes et les plus lourdes. Il veut lire, pour remplir les nuits sans sommeil, les nuits ardentes... Lire quoi ? des romans, des vers, de l'histoire ?... Il demande, le poète, il envoie en Europe les économies faites sur son salaire pour qu'on lui adresse les ouvrages que voici :

(1) Ne pas sentir m'est grande chance : ne m'éveille paâ î...

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