‹ Rimbaud; l'artiste et l'être moralChapitre 2 sur 2 · PI · texte numérisé non relu

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« Lwre de poche du Charpentier, le petit Menuisier, le Peintre en bâtiments, Manuel du Briquetier, le parfait Serrurier, Manuel du Fondeur, Manuel du Charron, Manuel du Tanneur, Traité de Minéralogie, Traité des Puits artésiens. Exploitation des Mines, Hydraulique agricole. Guide de V Armurier, Manuel de Télégraphie, Manuels du Verrier, du Potier, du Faïencier, du Fabricant de Bougies.. « Or, il n'étoufîe pas, il ne tue pas Timagination tenace ; il l'irrite seulement et la grise : — Allons ! partir... entreprendre !... Je ferai cela, cela... cela encore... Que me manque-t-il ?... Ah ! il faut s'assimiler aussi le Dictionary of Engeneering military and civil. Topographie et Géodésie par Salneuç^e, Météorologie par Marié-Davy, le Ciel par Guiïlemin, Chimie industrielle par Wagner, Hydrographie, Trigonométrie, V Annuaire du Bureau des longitudes...

« Et il va, vient, retourne d'Aden à Harar,

1 de Harar à Aden, parcourt toute l'Abyssinie,

fc-anchit des centaines de lieues dans les

immensités solitaires que peuplent seulement

les brigands et les bêtes féroces, exposé à

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tout et ne craignant rien, puisqu'il souffre. Des moments, il est forcé de s'arrêter quand même... Il faut attendre six mois., un an, peut-être... Oh ! cela c'est le vide affreux, la torture sans nom ! Que les autres s'arrêtent, suspendent avec tranquillité l'action qu'entravent momentanément les circonstances :

il ne peut pas s'arrêter, lui ! La pensée va venir. Il n'en veut pas !... La pensée, la vision, les choses d'autrefois, les orgueils qui tentent !... Cela n'existe pas !... Il ne veut pas que cela existe !... Et cela n'aura pas existé, jamais, pas une seule minute, s'il remue des caisses, des outils, doi terres, des pierres ; s'il plonge ses mains fiévreuses dans cet amas des productions aux acres parfums d'une industrie barbare ; s'il se jette dans une barque, au milieu des vents et des vagues, pour traverser, retraverser, traverser encore la Mer Rouge ; si un cheval le secoue pendant des jours, des jours, des jours, sur les cailloux, sur les rocs du désert d'Ethiopie ?...

« Et voici que le corps définitivement s'écroule. Une suite ordinaire des troubles

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cardiaques, le rhumatisme aigu, s'attache

aux membres héroïques La douleur

atroce le cloue sur son lit, vingt jours, dans l'insomnie sans pitié. ... Il est alors au Harar 011, à force de travail, d'ingéniosité, de hardiesse, il vient d'augmenter le produit de son épargne, où il croit tenir les trois, quatre mille francs de rente qui lui permettront de vivre à sa guise. 11 faut « liquider » , abandonner l'établissement prospère, ne garder que quelques débris de la petite fortune.

« Puis, rien ne devant être ordinaire dans la vie de Rimbaud, ce que nous voyons passer en nos villes, bref tristement et vulgaire, la civière portant un moribond vers l'hôpital s'accompagne d'une lente caravane qui chemine durant deux semaines par soixantequinze lieues d'âpres solitudes... »

La mort, pourtant, ne se pressa. pas d'abréger les tortures. Elle les prolongea six mois encore...

« C'est une synovite, une hydarthrose, etc.» — écrit-iJ à sa famille, le 23 mai 1891, de l'hôpital de Marseille. — « Cela doit durer

très longtemps, si des complications n'obligent pas à couper la jambe. En tout cas je resterai estropié. Mais je cloute que j'attende. La vie m'est devenue impossible... »

Et quand cet actif, cet inquiet, pour qui le mouvement fut toujours une impérieuse nécessité, cet allant infatigable qui trouvait dans la marche une ivresse consolante, fut obligé de savoir que l'ancienne souplesse des membres ne .reviendrait en aucun temps, qu'il ne marcherait plus, qu'il se traînerait... lui qui avait franchi à pied deux fois la chaîne des Alpes, lui qui entreprit jadis de traverser de même, dans sa longueur et d'un bout à l'autre, la péninsule italienne, son désespoir jaillit en ces mots d'une simplicité poignante qui évoquent les grandes lamentations de l'antique tragédie : « Que je suis donc malheureux ! Que je suis donc devenu malheureux !... » (même lettre du 23 mai).

La jambe tomba sous le couteau du chirurgien.

«... Voici le beau résultat : je suis assis et, de temps en temps, je me lève et sautille une centaine de pas sur mes béquilles, puis

je me rasseois. Mes mains ne peuvent rien tenir. Je ne puis, en marchant, détourner la tête de mon seul pied et du bout des béquilles. La tête et les épaules s'inclinent en avant et vous bombez comme un bossu. Vous tremblez à voir les gens et les objets se mouvoir autour de vous, crainte qu'ils ne vous renversent pour vous casser la seconde patte. On ricane à vous voir sautiller. Rassis, vous avez les mains énervées, l'aisselle sciée, la figure d'un idiot. Le désespoir vous reprend, et vous demeurez assis comme un impotent complet, pleurnichant et attendant la nuit qui rapportera l'insomnie perpétuelle et la matinée encore plus triste que la veille. » (Lettre du 15 juillet 1891).

Même ces tourments se prouvaient inutiles pour sauver la vie ; l'amputation n'avait pas emporté le mal, qui gagnait sur d'autres points.

Dieu précipitait la fin par l'envoi de sa grâce : la mutilation, l'infirmité, la souffrance. Il opprimait le corps pour assurer, définitif, le triomphe de l'esprit. Mais notre orgueil est si vivace qu'il se récrie et n'admet pas sans

révolte les conversions dues à quelque force en dehors de nous : il voudrait que le pécheur eût le mérite de découvrir la vérité par un processus régulier de sa vie mentale, et qu'il dépouillât sans aide le vieil homme. Désir peu réaliste ! Qu'importe la manière dont un fait s'est produit, puisqu'il a lieu et qu'il est bon ? Désir peu logique, peu informé des lois d'équilibre ; car c'est ce moyen, la douleur, qui remet les choses en place, et il était indispensable en sa violente énergie, étant donné le poids à soulever. Eliminons les préférences de notre « raison » : elle est trop souvent notre sensibilité, notre faiblesse. Pensons aux raisons divines : celles-ci pourraient être de condamner l'égaré à ne pas retrouver la vérité qu'il a jetée en chemin ; il faut les accueillir avec joie, il faut les glorifier quand elles pardonnent.

Rimbaud jugea qu'il allait mourir, il appela un prêtre.

Cette fois il ne s'agissait plus, comme au temps d' Une Saison en Enfer, de certains sentiments rehgieux plus forts et mieux enracinés dans l'âme, dont l'émotion un instant

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le domina, ni d'appeler à son secours le Christ et la Vierge ou les saints par des invocations jetées au hasard et que faisait revenir de l'enfance une mémoire surexcitée. Ainsi qu'avait fait Verlaine — dont peut-être il se souvint — il allait franchement à l'Église, à toute l'Église : il demandait les sacrements.

Adhésion totale, consciente, absolue.

Le prêtre qui l'assiste, qui reçoit ses derniers aveux, qui lui donne la communion, s'étonne de l'éloquence, inentendue par lui jusqu'alors, avec laquelle ce malade obscur exprime l'effusion de sa gratitude et la ferveur de sa foi, de la poésie étrangement merveilleuse dont il pare des visions du ciel ouvert devant son espoir extasié. A cet homme pieux et doux était réservée par un Dieu jufite la fête de bénir la conversion d'un Rimbaud ; il était, le bon prêtre, parmi ces anges dont a parlé Jésus et qui sont si heureux « pour un seul pécheur qui fait pénitence ».

Car l'esprit du philosophe et du poète venait d'être reformé, pur de tout alliage,

pour la vraie connaissance et pour la poésie suprême. Il avait autrefois gémi : « La science ne va pas assez vite pour nous ! » La science venait pourtant de l'atteindre.

Ont passé à l'arrière-plan les idéals sociologiques ; la combinaison de Rousseau avec l'Evangile est remplacée par cette a clarté divine » qu'il cherchait, ne voulait pas voir, qui l'inonde enfin de ses rayons. Se sachant emporté surtout, à cette heure, vers r « amour divin », il a renouvelé le « pensons à moi ! » de la Nuit de V enfer, senti que donncff à Dieu tout son cœur, c'est en même temps donner tout son cœur à l'humanité à cause de Dieu ; c'est, par l'exemple d'une mort sainte, apporter au monde une si précieuse otlrande d'amour, que l'homme d' Une saison en Enfer ait le droit de redire avec certitude : « 0 ma charité merveilleuse !... »

Et l'émotif qui avait entrepris de se forcer à vivre en dehors des exaltations de l'esprit, le poète qui essaya de « magnifier » l'histoire pouvait maintenant sans scrupule étancher sa soif d'émotion et de grandeur, laisser pi'Oiîdrb à tous ses élans, comme la Vierge

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Mère, le plus joyeux, le plus enivré, le plus passàonné des essors :

Magnificat anima raea Dominum.

Et exaltavit spiritus meus in Deo sa'utari dif-o...

Voici l'écriture de Rimbaud adolescent; elle ne devait pas varier beaucoup à partir de 1871.

Ce qui frappe d'abord et surtout c'est un air de bonhomie ingénue, et cette particularité, ainsi que tant de choses dans sa vie mentale, le distingue radicalement de mille autres écrivains.

Je parlais di; l'allure générale du graphisme ; arrêtons-nous sur quelques détails. Les mots tendraient à monter plutôt : premier mouvement de l'esprit pour l'optimisme et la bienveillance; la marge s'élargit : caractère concessif ; volonté, pourtant, car il y a des s finaux en « coup de pioche ». Mais l'artiste? direzvous... Eh bien, voyez comme la hauteur des majuscules — très simples — est admirablement, étonnamment proportionnée à celle des minuscules : une habitude en lui installée, forte et permanente, celle d'architecturer savamment la parole écrite. D'autre part, les majuscules de notre poète indiquent certains manques. Pas de ces largeurs, de ces étalements qui sont le fait des sans-gêne; pas de ces traits lancés, vifs et capricieux, trahissant la grande spontanéité ; au contraire, elles sont comme rétrécies. J'ajoute (ju'assez fréquemment dans cette écriture il y a des

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angles, que, de temps en temps, la plume appuie, lîapprochons nos trois observations dernières, interprétons à l'aide d'une formule froide et neutre, — procédé obligatoire en graphologie : — nous avons le timide sensible qu'un feu secret force parfois à s'exprimer avec passion.

Enfin remarquez les r minuscules, si consciencieusement formés : presque jamais un orgueilleux ne fait ses F comme cela.

L'ÉCRITUBE SB BIMBAUD 205

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