Rime et raison
Le dommage réel, fort dûment constaté, Fut à rhomme de loi prestement rapporté : " Plaidez, dit ce dernier ; jamais telle injustice N'a connu le barreau ni d'un greffier l'office : Il vous faut maintenant signifier un protès, Réclamer pour le tort en chargeant tous les frais ; Et, si l'inculpé nie, ou refuse, ou s'oppose. Il faudra sans retard introduire la cause. Regardez nos bureaux tout de chêne construits, Cet ascenseur par où nous y sommes conduits ; Voyez ces doigts experts sur un dactylographe Et ces autres versés dans l'art du sténographe : Tout cela, manœuvrant nuit et jour s'il le faut, Saura du défenseur découvrir le défaut Et procurer au droit la victoire éclatante Qui donne à réfléchir à la classe méchante."
Bientôt la paperasse et le papier timbré. Le tout chargé d'icelle et de lois encombré. Commencent de pleuvoir sur nos gens en litige Qui, n'y comprenant rien, éprouvent le vertige. Puis, l'oi-acle civil, Sa Majesté la Cour, Ou Thémis au bandeau, se présente à son tour Pour débrouiller des lois la trame inextricable Et rendre en ce débat la sentence équitable.
LE PLAIDETJK 13
L'antique déité, qui tient balance en main.
Remet, c'est reconnu, souvent au lendemain ;
Tantôt, c'est pour ne pas encombrer l'audience ;
Tantôt, pour éprouver des gens la patience ;
Tantôt, pour rien du tout, si ce n'est pour l'honneur
D'un corps qui, prudemment, procède avec lenteur.
D'ailleurs, souvent le juge, enveloppé d'hermine,
S'apercevant soudain qu'il pèche par la mine.
Ajourne au prochaia terme, à cinq, six ou sept mois.
Un procès renvoyé déjà six ou sept fois.
Bref ! dans le cas présent, ou, vrai, je le confesse.
Il est un point de loi qui fort nous intéresse,
La cour, pressant ses pas mesurés et pesants.
Prononça la sentence après cinq ou six ans.
Arguant la coutume et le fait analogue
Où de grands magistrats, sur le banc fort en vogue.
Avaient, pour Pierre ou Jean, plaidant en icelui.
Sur ruisseau qui s'arrête ou dont les flots ont fui.
Rendu nombreux arrêts qu'on cite avec délice
Et fait entendre ainsi la voix de la justice.
Il était arrêté, statué que, forclos.
Les deux voisins étaient renvoyés dos-à-dos.
Et que, en plus, les plaideurs, rendus à leurs affaires.
Auraient à liquider les dépens ordinaires ;
Pour ce, la Cour, ôtant aux clients tous soucis,
Fixerait les tarifs anodins mais précis.
Mon citoyen, déjà victime d'un déluge,
Eut comme résultat faillite pour refuge ; Son voisin malfaisant, en capitaux plus fort, En outre qu'il était la cause d'un grand tort, Garda pour souvenir une terre endettée.
Ayant depuis longtemps vu sa digue emportée Par le ruisseau vainqueur, qui, grossissant ses flots, Avait réglé le cas sans user de grands mots.
Le citoyen tondu, revenu des nuages
Où Thémis fait la loi depuis les premiers âges.
Médite en ses loisirs le factum érudit
Servi par le légiste au client déconfit,
Eii y joignant, s'entend, la note un peu salée
Où, de l'homme de loi, la peine est détaillée.
Dans ce mémoire âgé d'un lustre ou d'un peu plus,
Si l'on date son âge aux premiers frais inclus,
On trouve s'étalant des service multiples
Rciidus à leur client par maître ou par disciples :
Des sdluts prodigués, des serrements de mains.
Dans le trams, par hasard, de savants entretiens
Où, causant de beau temps, de pluie ou sécheresse.
On sait au grand procès toucher avec adresse ;
Et puis certains amis, de la cause aux aguets,
A qui l'homme de loi dévoile ses secrets ;
Il ne veut pas non plus, étant fin comme l'ambre.