L'AUTOMNE DU VIEILLARD
A Monsieur Léon Traxelle.
L'automne est revenu, mêlant sa note émue Aux soupirs de septembre et, dans mon cœur, remue Les souvenirs vécus de chaque automne ancien. — Le soleil, plus oblique, imitant le bon chien Qui se couche en rampant au-devant de son maître Jusqu'au fond de ma chambre entre par la fenêtre ; Sur les guérets, tout fiers de ce tardif honneur, On voit fleurir la verge d'or et la linière, Quelques rares bleuets, oubli du moissonneur, Mais surtout, reparue, une moisson entière De marguerites, que dédaignent les troupeaux; Des trèfles dans le pré qu'entourent des fougères; Dans le jardin, les hauts buissons bleus des astères; Sur les fossés, l'eupatoire, près des roseaux. On voit des papillons s'ébattre et se poursuivre,
Joyeux comme au printemps, tout étonnés de vivre.
Le souci refleurit ; la feuille des ronciers,
Qui bravera l'hiver, de rouge sombre est teinte :
Telles sont, sur le sol, celles des vieux poiriers,
Qu'abandonna la sève, où la vie est éteinte;
Sur les branches de mes amis les églantiers,
Le cynorrhodon a remplacé l'églantine;
Au milieu des massifs des persistants rosiers,
De temps en temps s'ouvre une tardive hermosine;
Des graciles fusains les petits fruits rosés
Aux premiers jours d'octobre ont voulu faire fête,
Et tous mes fuchsias sont de fleurs pavoises,
Insouciants du sort qui pour elles s'apprête.
Dans le bois où déjà s'effeuillent les bouleaux,
De la pâle scabieuse, emblème de veuvage,
En suivant les sentiers, on peut sur son passage
Cueillir de vrais bouquets qui, sans être nouveaux,
Sans avoir les senteurs au printemps respirées,
S'embelliront des boules blanches des spirées....
De tout cela le cœur du vieillard est féru, Plus ému que celui de l'ardente jeunesse,
Qui n'y voit qu'un spectacle, un sujet de tristesse, Et, pour le savourer, n'a pas assez vécu.
— La chose finissante a sa mélancolie, Une douceur d'adieu qui sourit et qui plait, Mais, pour les jeunes, la rougissante forêt N'est, simplement, que par son feuillage embellie, Sans que sa vue évoque en eux les jours passés Ou le regret des temps qu'ils auraient traversés.
Sois bénie à jamais, consolante Nature, Qui viens en ce moment réjouir mon regard En enivrant de ton éternelle parure La pensée et les sens du tranquille vieillard.