LES SOUCIS DU JARDIN DE GRAND'MÈRE
J'avais une grancTmère, adorée en plein cœur, Autant que Chérubin adorait sa marraine, Différemment s'entend, mais, la chose est certaine, Depuis ma tendre enfance, avec la même ardeur. Elle était simple, bonne, économe, ouvrière, Et, pour me régaler, se faisait cuisinière Quand près d'elle j'allais, sans jamais me lasser, Pour fêter mes jeudis, la voir et l'embrasser. Le passé survivait, présent, dans sa mémoire. Sur lui, je l'entendis conter plus d'une histoire D'où les touchants regrets n'étaient jamais absents. Toutefois, faisant preuve en tout d'un grand bon sens, Je crois l'entendre encor, dire, en se moquant d'elle, A certaine marchande offrant de la dentelle : « Merci, madame, mais conservez-la pour vous, Cela ne tient pas chaud, il y a trop de trous. » Dans son jardin, rempli d'herbes aromatiques
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Qui lui servaient à faire un baume précieux
Pour tous les maux et lui valait bien des pratiques,
De la fleur du souci je devins curieux.
Il en poussait de tous côtés en abondance.
Sans cesse j'en cueillais, et dans mon odorat
Leur acre odeur est demeurée en permanence
Comme le crime dans l'âme du scélérat.
Dans le cours de la vie il est des goûts bizarres,
Nés très souvent d'une première impression
Que font certains objets nouveaux, plaisants ou rares,
Sur un esprit qui s'en éprend de passion.
Ici, la rareté n'était pour rien en cause.
Car c'est plutôt le souvenir du vieux jardin
Où ma jeunesse fut heureuse, qu'autre chose,
Qui dans mon cœur a laissé ce culte anodin.
Du jaune du souci j'ignorais le symbole
Et ne savais, enfant, que le nom de la fleur.
Je ne connus que tard le sens de sa couleur
Et comment dans la vie il joue un autre rôle.
Ici, de mon jardin ils ont tous disparu,
Et vainement partout j'en recherche la trace.
Mais je veux, au printemps, sur toute sa surface
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En revoir un semis fleurissant jeune et dru.
Je regrette surtout mon beau souci d'Afrique
Qui s'ouvrait le matin pour se fermer le soir,
Etalant au soleil sa royale tunique,
Et disant à la nuit, en s'endormant, bonsoir.
J'en ai d'autres, hélas! mais, ceux-là, sous mon crâne,
Sans cesse renaissants et qu'on ne peut sarcler.
Ma croyance est que c'est un opérateur crâne
Pour les sortir de là qu'il faudrait appeler.
En tous cas, je conserve au compagnon modèle
De tant d'antiques fleurs, sauge, thym, romarin,
Angélique et mélisse, épars dans le jardin
De ma vieille grand'mère, une amitié profonde.
De l'acre odeur puisée au contact du souci,
Après en avoir vu sa main débarrassée
Plus d'un mortel voulut aussi de sa pensée
Chasser l'emblème, mais n'a jamais réussi.
Pour moi, c'est sa senteur étrange, qu'on redoute,
Qui m'attire surtout vers l'humble végétal,
Et c'est de là qu'est né, pour les parfums, sans doute,
Ce goût que j'ai gardé comme un Oriental.
5 juillet 1899.