LE TRICOT
Fantaisie-madrigal adressée à une belle Madame dont le nom n'est pas connu de mes lectrices, car I. n. é. o. p. y. I. I. a. v. q. é. i. é. d. c. d.
Quand, sans savoir pourquoi, vous êtes affaissée, Madame, le tricot vous le dirait pourtant :
Toujours s'ouvre la cage où dormait la pensée, En tricotant.
Pour écrire, soit prose ou vers, l'homme a la plume, La femme sait apaiser son cœur en chantant, Mais rien ne vaut le souvenir que Ton exhume En tricotant.
En gardant les dindons, la fille de campagne Rêve d'amour champêtre et de bonheur constant, Et son imagination les accompagne En tricotant.
A la ville, en hiver, l'impotente vieillesse, Jalouse du passé, tout en le regrettant, Au coin du feu revoit les ans de sa jeunesse En tricotant.
Parfois la femme, dont les mains ne sont pas libres, S'en console en lisant un livre palpitant Qui fait bondir son cœur, vibrer toutes ses fibres, En tricotant.
Il faut alors avoir recours à la prière Pour chasser le démon devenu trop tentant, Et les gens vertueux disent tous le rosaire En tricotant.
RIMES D'UN BISAÏEUL i 4 5
Mais puisqu'il est permis de parler et de lire Sans s'exposer à se tromper à chaque instant, Que sans crainte Ton peut regarder et sourire, En tricotant,
Madame, vos beaux yeux, qu'un noir sourcil enchâsse, Ignorez-vous combien mon cœur serait content Si je pouvais les voir me regarder en face En tricotant?
4 décembre 1899.