‹ Rimes de Pétrarque (volume 2)Chapitre 1 sur 159 · Rimes de Pétrarque · texte numérisé non relu

Rimes de Pétrarque

^ Quand ma muse dormait d'un bien profond sommeil , j^ Par votre tact, madame, et votre clairvoyance, $. Vous m'avez révélé sa douteuse existence ; ] A vous donc elle doit le jour et son réveil.

\ Aussi, pour signaler ce bienfait sans pareil ,

j Lorsque de bégayer à peine elle commence ,

/ Son premier mot s'adresse à vous : Reconnaissance.

, N'êtes-vous pas pour elle un rayonnant soleil?

f Si dans ma modestie il m'est permis de croire " Qu'elle puisse prétendre un jour à quelque gloire, . Communs seront pour nous le plaisir et l'honneur :

Car, si je puis porter le flatteur nom de père , Par vous elle a cessé d'être un mythe , un mystère Par vous ont palpité les fibres de son cœur.

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Cher lecteur.

Je vous suis tout à fait inconnu, et peut-être aurais-je dû demeurer toujours dans l'ombre. Que si j'ose affronter le grand jour, permettezmoi de vous en exposer les motifs en peu de mots. Lorsque j'entrepris ce travail, je me gardai bien de penser que le résultat pût jamais prétendre aux honneurs de la publicité. Je passais alors l'hiver à Nice, et mon unique but était de me créer un passe-temps agréable. J'avais traduit en prose la canzone VP, qui est la première sur les yeux de Laure. A la lecture que j'en donnai à une dame lettrée, dans sa trop grande bienveillance elle me fit observer qu'elle avait cru entendre de la poésie , et que j'aurais dû traduire en vers; et moi de m'écrier tout d'abord que ce serait peut-être une bien grande audace de ma part . Je prêtai néan-

« ATI LECTEUR.

moins l'oreille à ce conseil d'ami ; le charme que j'éprouvai à ce genre d'exercice prit sur moi un tel empire , qu'il dégénéra bientôt en une passion violente, à tel point que j'y dépensais mes journées entières, et que je prélevais souvent un bon à-compte sur les heures consacrées au repos. Des années s'étaient écoulées à polir et à repolir sans cesse mon ébauche, d'abord informe, quand j'eus Tinsigne honneur d'être reçu par un membre éminent de l'Académie française, qui, dans une seconde visite, postérieure d'une année à la première , m'encouragea à risquer la publication de ce travail que j'offre aujourd'hui à qui voudra bien le lire.

Pétrarque fut longtemps difficile à comprendre, en raison de la concision extrême et de Vobscurité de son style, dont lui seul possédait le secret. C'est à l'aide des nombreux travaux des Bembo, des Muratori, des Castelvetro, des Lelio, des Tassoni, des Velutello, des Boccadelli et de bien d'autres, mais surtout du plus lumineux des interprètes, le savant Napolitain Léopardi, que la lumière s'est faite insensiblement. Ce sont les interprétations de ce dernier qui m'ont servi de guide dans ce dédale

intellectuel. Elles sont consignées dans Tédition publiée par Lemonnier, de Florence : c'est la plus récente et sans contredit la mieux coordonnée, grâce aux soins du professeur Marsand. C'est d'après les bons conseils du docte professeur florentin Ciardi que je fis choix de ce texte pour ma traduction. En joignant aux leçons , à l'expérience de tant de maîtres si éclairés qui m'avaient déjà aplani la voie, mes propres études et mes longues méditations personnelles, je suis parvenu à élucider autant qu'il se pouvait, je crois, bien des passages incompris, et à donner en français la photographie aussi exacte que possible de la pensée de l'auteur. Arrivé à ce résultat, quelque imparfait qu'il puisse être, j'ai pensé qu'il pourrait procurer quelques jouissances aux lecteurs qui voudraient parcourir les poésies si peu connues de cet incomparable poëte, où l'on voit éclater un amour si chaleureux et si pur, un sentiment religieux si profond, une indignation si noble contre les excès , contre les débordements de la cour papale de son temps à Avignon, et ses élans patriotiques pour la libération de son pays du joug de l'étranger. On a reproché à Pétrarque d'être tombé dans les redites, dans

les répétitions. Est-il donc surprenant que Teffervescencc d'une passion si profonde et si vive, que son amour insatiable et jamais satisfait, ramènent parfois sur ses lèvres les mêmes élans de délire et d'admiration? N'est-il pas naturel qu'une souffrance sans trêve et sans lin provoque le retour des mêmes plaintes, des mêmes peintures, des mêmes transports?

La traduction que je donne de Pétrarque est, comme je l'ai déjà dit, une reproduction exacte de l'auteur, sans additions et sans suppressions; le mot suit le mot, l'image suit l'image ; à tel point que sur dix mille vers environ, j'en ai, je crois, ajouté deux. Aussi est-il résulté de cette tâche de scrupuleuse tidélité queje me suis imposée la nécessité d'avoir recours un peu fréquemment peut-être à l'inversion, sans laquelle il eût été bien difficile, il me semble, de ne pas tomber dans la périphrase. Voulant être concis, il a fallu faire subir au style quelques-uns de ces contours si familiers à la langue italienne.

Le traducteur, à mon avis, n'a pour mission ni de mutiler ni d'embellir. Pétrarque est assez riche sans qu'il ait besoin de faire des emprunts î Je suis loin de prétendre que ce grand poëte soil

exempt d'imperfections, qu'il soit invulnérable , à l'abri de la critique; que l'ivraie ne soit quelquefois chez lui mêlée au bon grain. On m'a plusieurs fois conseillé de ne livrer à la publicité que des morceaux choisis des œuvres de Pétrarque ; mais pourquoi le lecteur ne seraitil donc lui-même juge et appréciateur de l'œuvre dans son intégrité, en lui laissant la faculté d'admirer ce qui mérite de l'être et de glisser sur ce qui lui paraîtra moins digne de fixer son attention?

En faisant cette traduction, calquée, pour ainsi dire, sur l'italien, je ne me suis point laissé effrayer par la sentence terrible de Voltaire, qui crie malheur aux faiseurs de traductions littérales. « C'est là, dit-il, que la lettré tue: tâchez plutôt d'entrer dans l'esprit de l'auteur . Quand vous en serez plein, rendez ses pensées, copiez ses images, autant que la gêne des vers et le génie des langues pourront vous le permettre; usez même quelquefois de la liberté, donnée par d'Alembert aux traducteurs, de corriger les traits défectueux de l'original. » Ces préceptes parurent bons à l'abbé de Sade, qui les suivit; il confesse néanmoins que sa traduction n'est à ses yeux qu'une mauvaise estampe d'un bon tableau,

qu'une bien faible copie donnant une idée trèslégère de l'original. Ces paraphrases produisent parfois des œuvres pleines d'élégance et d'esprit; souvent elles font disparaître les contours difformes et disgracieux de l'œuvre première; mais est-ce là une traduction ?

Voltaire lui-même a traduit la première strophe de la canzone XP sur la vie de Laure, qui commence ainsi : Chiare, fresche.

Voici ses vers, fort beaux sans doute, mais qui ne sont qu'une riche et charmante imitation :

Claire fontaine , onde aimable , onde pure , Où la beauté qui consume mon cœur, Seule beauté qui soit dans la nature , Des feux du jour évitait la chaleur ; Arbre heureux dont le feuillage , Agité par les zéphyrs , La couvrit de son ombrage; Qui rappelle mes soupirs En rappelant son image ; Ornements de ces bords et filles du malin , Vous dont je suis jaloux; vous, moins brillantes qu'elle, Fleurs qu'elle embellissait qand vous touchiez son sein ; Rossignols dont la voix est moins douce et moins belle ; Air devenu plus pur; adorable séjour, Immortahsé par ses charmes ;

Lieux dangereux et chers , où de ses tendres armes L'amour a blessé tous mes sens ; Écoutez mes derniers accents , Recevez mes dernières larmes.

Faut-il s'adresser à la prose, faut-il s'adresser aux vers pour bien rendre cette peinture si animée et si pleine d'images des œuvres de Pétrarque? Le choix ne me paraît pas douteux. Seules l'harmonie et la cadence des vers peuvent nous faire sentir les épanchements chaleureux d'une âme exubérante d'enthousiasme ; etcomme on l'a dit d'ailleurs avec tant de raison, enlever à un poëte l'harmonie et le feu des vers, c'est ne lui laisser qu'un cadavre et qu'un squelette, un corps sans âme et sans vie. Une autre considération qui m'a encouragé à suivre cette voie , c'est l'accueil si bienveillant, mais du reste si bien mérité, fait par l'illustre assemblée de l'Académie française à la traduction en vers du Dante, de M. Louis Ratisbonne. Pétrarque a fait l'objet de nombreux commentaires. Bien des historiens et des panégyristes se sont exercés à nous le dépeindre; l'abbé de Sade a compté au moins trente récits historiques publiés en Italie, avant le grand et beau travail qu'il nous a I 1.

iO AU LECTEUR.

transmis sur le même sujet; et s'il est peu d'hommes qui aient eu un génie et une plume aussi féconds que Pétrarque, peu d'hommes aussi ont donné matière à des critiques et à des éloges plus variés et plus nombreux.

De toutes les traductions qui ont été faites des rimes de Pétrarque, même des plus modernes , on n'en trouve plus un seul exemplaire dans la librairie. Sans parler de celles qui furent faites dans les siècles passés et qui toutes sont tombées dans l'oubli, nous mentionnerons seulement la traduction partielle en prose de Placide Catanusi, en 1669, qui, d'après l'abbé de Sade, était la seule dont la lecture fût supportable , quoiqu'elle ne soit en réalité qu'une paraphrase diffuse. Les nombreux sonnets et les quelques canzones dont cet abbé nous a donné la traduction en vers dans ses volumineux et savants mémoires sur Laure et Pétrarque , sont souvent bien interprétés, parfois bien rendus , mais fréquemment mutilés par les suppressions. D'auires traductions partielles ont été faites à des époques plus rapprochées de nous. En^l774, Lévesque fit en prose une traduction bien comprise et assez élégante d'un choix de sonnets, de quelques canzones et de plusieurs triomphes.

Depuis, MM. Léonce de Saint-Geniès , Arnaud, Esménard, traduisirent aussi partiellement Pétrarque, et on lit avec intérêt huit où dix sonnets ou madrigaux de notre auteur dans un volume de poésies de M. Antony Deschamps. Des seules traductions complètes qui aient vu le jour, la première est due à M. le comte de Gramont, et fut publiée en 1842. Elle est en prose un peu trop servile, il me semble, et d'une exactitude telle qu'elle reproduit Pétrarque dans ses constructions de phrases. J aurais cru que la prose pouvait être plus indépendante, la concision n'étant pas pour elle aussi rigoureusement exigible, d'autant plus qu'elle ne se sent pas serrée de près par ce grand tyran qu'on appelle la rime. La même année, M. le comte Anatole de Montesquiou publia une traduction en vers, qui joint au mérite de la facilité une certaine élégance; mais la fidélité est bien souvent lésée , et on ne saurait considérer ce travail comme étant la pensée même de Pétrarque. M. de Montesquiou, usant du procédé du patriarche de Ferney, a mêlé son esprit à celui du grand Italien, dont il a rendu la physionomie méconnaissable. En terminant cette ^numération , je signalerai, quelques sonnets traduits en prose, mais

en prose poétique, majestueuse, cadencée, dont notre illustre poëte M. de Lamartine a embelli ses belles appréciations sur Pétrarque dans son Cours familier de littérature.

Je n'ajouterai plus qu'un mot pour rassurer les lecteurs timorés qui pourraient redouter la lecture de Pétrarque, Bt ce mot est d'un savant prélat italien qui vivait ily a environ trois cents ans. Panigarole, évêque d'Asti, disait donc que la vierge la plus scrupuleuse pouvait lire ce livre d'un bout à l'autre sans crainte d'alarmer sa pudeur.

Joseph POULENC.

Février 1865.

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