‹ Rimes de Pétrarque (volume 2)Chapitre 2 sur 159 · PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

PAR LUI-MÊME

Extraite de ses œuvres latines et traduite en italien par H. le professeur HARSAHD

Peut-être avez-vous entendu parler de moi , quoiqu'il soit permis de douter que mon nom si obscur et si petit puisse traverser le temps et l'espace. Peut-être désirez- vous savoir ce que j'étais et quel fut le succès de mes œuvres, de celles surtout dont le renom est parvenu à vos oreilles, ou de celles dont vous connaissez à peine le nom. Sur les premières, les opinions des hommes seront bien diverses, parce qu'en résumé , chacun n'écoute que son goût , et non les

inspirations de la vérité, et qu'on ne sait mettre des bornes à l'éloge ou bien au blâme.

Gomme vous je fus mortel, hoùime de peu de valeur, issu d'une ancienne famille, qui, comme l'a dit César Auguste de sa propre origine , n'était ni dans les premiers, ni dans les derniers échelons de la société. J'étais né bon et modeste, mais le contact du monde me fut nuisible. J'écoutai les séductions de l'adolescence, les entraînements de la jeunesse; plus tard la vieillesse me modifia, car elle m'apprit par l'expérience ce que j'avais lu depuis longtemps , à savoir que l'adolescence et les plaisirs ne sont que vanité. Mais ce fut encore moins à la vieillesse que je dus cette leçon , qu'à celui qui a fait le temps et les siècle?, qui permet parfois aux mortels de s'égarer dans leur fol orgueil, voulant néanmoins qu'avant de franchir le seuil de cette vie, le souvenir de leurs erreurs passées les contraigne à se reconnaître eux-mêmes.

Dans ma jeunesse, mon corps ne fut point d'une grande vigueur, mais d'une grande dextérité ; et sans vouloir me glorifier, mes formes, quoique n'étant pas supérieures, avaient pourtant quelque chose qui savait plaire. Bien jeune encore, j'avais déjà quelques cheveux blancs sur ma tête. Cette blancheur précoce de ma chevelure, survenue je ne sais comment à l'époque où

ma barbe était naissante, donnait, au dire du moins de quelques personnes, une certaine dignité et une grâce peu commune aux traits adolescents de mon visage ; la blancheur de mes cheveux était pourtant loin de me plaire, car elle formait un singulier contraste avec mon air jeune, dont j'étais si flatté.

Mon teint était frais, mes yeux vifs, et ma vue fut bien longtemps très-pénétrante; mais, contre mon attente, elle s'affaiblit tellement après ma soixantième année, qu'à mon grand regret, je dus recourir aux lunettes. Vint ensuite la vieillesse, et mon corps, qui jusque-là était resté parfaitement sain, fut assailli des infirmités qui lui servent d'escorte.

Que ceux maintenant qui ne dédaigneront point de connaître mon origine , sachent qu'en l'an 1304 de la naissance de Jésus-Christ, en qui j'ai mis toute mon espérance, le lundi 20 juillet, sur le point du jour, je naquis dans l'exil, à Arezzo, de parents honnêtes, originaires de Florence (1) , d'où ils étaient bannis ; leur fortune était médiocre et , à dire vrai , tout près de la pauvreté. Je ne fus personnellement jamais bien riche, ni bien pauvre. La nature du riche

(4) Son père était notaire en cette ville avant son exil.

est telle que plus il s'enrichit, plus la soif des richesses va en augmentant, et plus aussi la pauvreté. Je ne fus point atteint de ce mal ; mon aisance ne fit jamais accroître mes désirs, ni diminuer ma tranquillité d'esprit; je suis même porté à croire qu'il en eût été autrement, si j'avais possédé de grandes richesses. Comme tant d'autres, j'aurais été probablement leur esclave. J'en fis peu de cas, non parce que je n'appréciais pas leur valeur, mais à cause des inquiétudes et des préoccupations qui en sont les compagnes inséparables, et non à cause du tracas qu'elles peuvent occasionner par la faculté qu'elles donnent de faire de somptueuses dépenses. J'ai vécu de peu, sans aucune recherche et plus gaiement que tous les successeurs d'Apicius avec les mets les plus exquis. Les festins , quoique ainsi nommés, n'en sont pas moins des gloutonneries, ennemies de la modestie et des bonnes mœurs ; ils ne furent jamais de mon goût ; et d'inviter les autres, ou d'être invité moi-même pour cette fin, me parut une corvée. Je trouvais pourtant un grand charme à me voir à table avec quelques amis, et quand il m'en arrivait, grande était ma satisfaction; jamais, selon mon désir, je ne prenais un repas seul. Quelesplaisirs des sens n'aient eu aucun pouvoir sur moi, je ne saurais l'affirmer sans mentir ; je dirai pourtant que toutes

les fois que je me suis laissé entraîner par la vigueur de l'âge ou de ma constitution, j'en proclamais la bassesse dans mon âme.

Dans mon adolescence, j'eus à soutenir les rudes assauts d'un amour bien ardent, mais unique et honnête ; je les eusse même soutenus encore plus longtemps, si un cruel mais utile trépas n'eût éteint mes feux qui commençaient à s'attiédir. J'aimai une dame , qui , peu soucieuse des sollicitudes de ce monde, portait tous ses désirs vers le ciel. Son visage étincelait des rayons d'une beauté divine (si le monde peut offrir quelque chose de pareil). Ses mœurs étaient l'honnêteté même, et ni sa voix, ni la puissance de ses yeux, ni son maintien, n'avaient rien de la nature humaine.

Je serai bref dans mon récit.

Je vis Laure pour la première fois dans mon adolescence, l'an du Seigneur 1327, le six avril au matin, dansPéghsc de Sainte Glaire, à Avignon, et cette lumière disparut de ce monde, dans la même ville, également le six du mois d'avril et à la même heure du matin, l'an du Seigneur 1348, pendant que j'étais à Vérone dans l'ignorance du coup terrible qui m'avait frappé. Le 19 mai de la même année, j'appris la fâcheuse nouvelle à Parme, par une lettre de mon cher Louis. Le soir même de sa mort, son beau et chaste corps

fut déposé dans un lieu à ce destiné, chez les frères mineurs, et son âme, j'aime à le croire, s'envola vers le ciel d'où elle était descendue, comme Sénèquel'a dit de TAfricain. J'aimais la vertu de Laure qui vit encore ; et ce n'est pas tant son corps que j'admirai, que son âme sublime et sa conduite exemplaire qui était pour moi celle d'un habitant du ciel. Rien, dans mon amour, ne fut honteux ni obscène , pas même blâmable, s'il n'eût été excessif. Je ne ferai même pas un mystère que le peu que je suis, je le dois à cette dame , et si j'ai acquis quelque gloire, je n'y serais jamais parvenu par moi-même, si le germe microscopique de vertu que la nature avait mis dans moi n'avait été fécondé par ses nobles affections. Par elle, mon cœur jeune et ardent sut éviter pe qui pouvait le souiller, et par elle ,- il fut contraint à n'admirer que les choses célestes. Et n'est-il doncpas vrai que l'amour fait adopter par l'amant la manière d'être de la personne qu'il aime? Jamais médisant, quelque mordant qu'il fût, n'osa porter atteinte à sa réputation; jamais on n'osa dire qu'on eût vu quoique ce fût de répréhensible, je ne dirai pas dans ses manières, mais même dans les inflexions de sa voix; à tel point que ceux qui n'avaient rien respecté dans leur critique, n'eurent pour elle que respect et qu'admiration. On ne doit

donc pas s'étonner si cette réputation si grande réveilla dans moi le désir d'une grande renommée, et me rendit douces les fatigues que je dus supporter pour y parvenir. Que pouvais-je donc, jeune comme j'étais, désirer plus ardemment qiie de lui plaire et de plaire à elle seule, puisqu'elle seule m'avait plu? Mais parlons d'autres choses. Je connus des gens orgueilleux; quant à moi, je ne connus point Torgueil; et quoique je n'aie été qu'un homme de peu de valeur, je m'estimai toujours au-dessous de mon propre mérite. Ma colère me nuisit parfois, mais jamais à autrui. Très-désireux de posséder des amis honnêtes et sincères , ma fidélité fut grande pour les conserver. Je fus dédaigneux à l'extrême, mais franchement je m'en fais gloire , sachant que je dis la vérité, que j 'oublie promptement les offenses, tout en conservant un persistant souvenir des bienfaits reçus. J'eus un tel bonheur à pénétrer dans la familiarité des princes et des rois, et à -conquérir l'amitié des grands personnages, que je vis surgir autour de moi bon nombre d'envieux. Les plus grands rois de mon siècle m'honorèrent de leur amitié et de leurs faveurs ; pourquoi ? je l'ignore ; qu'on cherche à le deviner. Avec quelques-uns d'entre eux lafamiliarité était réciproque, et il n'en résulta pour moi aucun ennui de leur élévation , mais de grands

avantages. Mon esprit était plutôt bon que pénétrant, et il fut apte à toute belle et salutaire étude, mais plus particulièrement porté vers la philosophie morale et vers la poésie. Je négligeai cette dernière dans la suite des temps, m'affectionnant davantage à la littérature sacrée, dans laquelle je savourais cette douceur mystique que je n'avais point ressentie dans le passé. La poésie ne fut plus dès lors pour moi qu'un ornement. Dans mes nombreuses études, je m'adonnai surtout à la connaissance de l'antiquité , car mon siècle m'a toujours déplu, et si l'amour de mes parents ne m'avait point inspiré des goûts contraires, j'aurais préféré être né dans un tout autre âge que dans le présent ; aussi fais-je en sorte de l'oublier maintenant , ne voulant fixer mon esprit que sur les âges passés.

L'étude de l'histoire eut aussi pour moi beaucoup d'attraits, mais je regrettais souvent de rencontrer des divergences, et dans le doute je m'en référais à la vraisemblance et à l'autorité des écrivains. Ma parole était claire et puissante, on l'a dit du moins ; à mon avis elle était faible et obscure. Dans la conversation avec des amis ou des personnes familières, je ne recherchai jamais l'éloquence, et je m'étonne que César Auguste s'y soit appliqué. Néanmoins, quand je crus que la chose, le lieu, ou la per-

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sonne à qui je parlais l'exigeaient au^.rement, j'y portai mon attention. Que ceux qui m'ont entendu disent à quel point j'ai réussi.

Je dirai maintenant comment ma fortune ou mon vouloir disposèrent de mon temps. A Arezzo, où je suis né, je passai à peine une année ; les six années suivantes dans la villa de mon père, à Ancise, quatorze milles au-dessus de Florence. A cette époque, ma mère avait été rappelée de l'exil. La huitième année à Pise ; la neuvième et les suivantes dans la Gaule transalpine, sur la rive gauche du Rhône, à Avignon. Là, sur les bords de ce fleuve où les vents sont violents, je passai mon enfance sous la tutelle de mes parents. Toute mon adolescence fut donnée au culte de mes vanités, mais non sans de grandes variations. Je séjournai quatre ans à Carpentras, petite ville voisine d'Avignon, et dans ces deux villes j'appris un peu de grammaire, de dialectique et de rhétorique, autant que l'on pouvait à cette époque et comme on l'apprend dans les écoles; le lecteur sera juge lui-même de ce que j'appris. J'allai ensuite à Montpelher, où je donnai quatre ans à l'étude des lois. Puis pendant trois ans j'entendis à Bologne la lecture de tout le corps du droit civil. On a dit que j'aurais dû acquérir de grandes connaissances dans cette science si

j'avais persisté; mais je partis. Aussitôt que je ne fus plus sous la tutelle de mes parents/ je laissai là tous mes travaux scolaires. A l'âge de vingt-deux ans je revins dans ma patrie ; j'appelle ma patrie Avignon, où pendant l'exil j'avais séjourné depuis mon enfance, car l'habitude finit par se changer en une seconde nature. Là je commençai à être connu et je fus recherché par de grands personnages. Quel en était le motif, j'avoue que je l'ignore, je m'en étonne même; mais alors je n'en étais nullement surpris, car selon la coutume de la jeunesse, je me croyais digne de tout honneur. En premier lieu je reçus le plus grand accueil de la noble et distinguée famille des Golonna, qui brillait à cette époque dans la curie romaine. Introduit dans cette famille, l'illustre et incomparable Jacques Golonna, alors évêque de Lombez, homme tel que je n'en ai vu et n'en verrai jamais peut-être, m'emmena en Gascogne, sous les montagnes des Pyrénées, où je passai un été de paradis, tant le plaisir que j'y goûtai fut grand. A mon retour, je séjournai bon nombre d'années chez le cardinal Jean Golonna, et j'étais avec lui comme avec un père et un frère dévoué, en un mot comme dans ma maison.

Mon ardeur juvénile me porta ensuite à voyager dans les Gaules et en Allemagne. Pour

en obtenir l'autorisation, je prétextai auprès de mes supérieurs bien des motifs divers, quand mon désir de voir les pays et les choses était le seul vrai. Je m'appliquai tout particulièrement à l'étude des hommes et des coutumes. La vue du pays nouveau me charma, et de tous^ ceux que je vis, quelque beaux qu'ils fussent, je ne regrettai jamais d'être né sur le sol italien, et plus je m'en éloignais, plus mon admiration pour mon pays allait croissant. Dans mes. voyages, je vis d'abord Paris , et je me complus à rechercher tout ce qu'on en disait de vrai ou de fabuleux. De là j'allai à Rome, que je désirais tant visiter depuis mon enfance. J'y trouvai Etienne Golonna, le père magnanime de cette grande famille. A la manière dont il me reçut, vous eussiez dit que j'étais l'un de ses fils. Son affection et son amour pour moi durèrent jusqu'au dernier jour de sa vie. Le souvenir que j'en conserve ne s'éteindra qu'avec moi et peut-être après moi. Je quittai Rome, poussé par l'ennui, ma maladie naturelle, qui me prit dans cette ville comme partout ailleurs. Cherchant ensuite un lieu retiré où je pusse me réfugier comme dans un port, je choisis, à peu de distance d'Avignon, la petite, l'agréable, la sohtaire vallée de Vaucluse, où prend sa source la Sorgue, la reine de toutes les sources. Enchanté

par l'agrément du lieu, j'y fixai ma résidence avec tous mes petits livres. Là je composai ces chants vulgaires des peines de mon jeune âge, dont je rougis et me repens maintenant, mais qui pourtant, comme nous le voyons, plaisent si bien à ceux qui souffrent le mal que je souffrais. Il serait trop long de raconter tout ce que j'écrivis pendant de longues années. Le principal est que toutes les petites œuvres que j'ai faites et qui sont si nombreuses, je les pensai et je les transcrivis dans ce séjour.

Mais, comme mon corps, mon esprit eut plus de dextérité que de vigueur. L'aspect champêtre du lieu m'excita à écrire des vers bucoHques et deux livres de la vie solitaire à Phihppe, homme si grand, alors petit évêque de Cavaillon, maintenant grand évêque de Sabine et cardinal ; c'est le seul des hauts personnages mes amis qui survive aujourd'hui. Il m'aima et il m'aime encore comme un frère. Un jeudi de la semaine sainte que je me promenais sur les montagnes, il me vint la pensée d'écrire un poëme héroïque sur les hauts faits de Scipion l'Africain, le premier nom qui, dans ma jeunesse, eut pour moi tant de charme et qui m'a tant émerveillé. Je me mis à l'œuvre avec une ardeur extrême, mais par diverses causes je fus contraint de l'interrompre. Je donnai le nom à^Africa à mon

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livre, qui fut, je ne sais par quel hasard, tant estimé, même avant d'être connu. Pendant mon séjour à Vaucluse, je reçus le même jour, chose étonnante à dire, deux lettres, l'une du Sénat de Rome et l'autre du chanceher de l'Université de Paris, qui me soUicitaient de venir l'une à Rome et l'autre à Paris pour recevoir la couronne poétique de laurier. Ces lettres exaltaient mon jeune cerveau. Je me trouvais digne d'un tel honneur qui m'était offert par des hommes si haut placés ; et ne tenant nul compte de mon propre mérite, mais bien du jugement d'autrui, je balançai pendant un certain temps pour savoir laquelle des deux offres je devais agréer. Dans le doute j'adressai une lettre au cardinal Colonna pour lui demander conseil. Je reçus sa réponse le jour suivant, vers les trois heures, et d'après son avis je donnai la préférence à Rome sur toute autre ville, en raison de son autorité. Je partis donc, et quoique je fusse comme ont coutume d'être les jeunes gens, très-bienveillant appréciateur de ma cause, je fus pourtant honteux de ne marcher que sous l'impulsion de mon propre jugement ou de celui des personnes qui m'avaient fait l'invitation.

Pourtant si j'étais appelé, c'est qu'on m'avait jugé digne d'un tel honneur. Je me dirigeai d'abord sur Naples, et je me présentai devant le

grand roi et grand philosophe Robert, qui brilla tout autant par la culture des lettres que par l'éclat de sa couronne. C'est le seul roi ami de la science et de la vertu que notre siècle ait possédé. Le but de ma visite était de me soumettre à son jugement, quel qu'il fût. Je suis aujourd'hui émerveillé quand je pense comment et avec quelle grâce je fus reçu par lui, et vous, lecteur, si vous le saviez, vous en éprouveriez une égale surprise. Quand il sut pourquoi j'étais venu, il en ressentit une grande joie en pensant à ma haute marque de confiance, et peut-être aussi que de l'honneur que j'allais recevoir il en résulterait pour lui une certaine gloire, ayant été choisi parmi tous les hommes comme le juge le plus compétent. Après un long entretien sur divers sujets, je lui montrai mon poëme de VAfrîca (1). Il lui plut tant qu'il me demanda comme une grande faveur de lui en faire la dédicace. Pouvais-je ne pas y consentir? Il me fixa ensuite le jour pour mon examen, qui dura de midi jusqu'à la nuit, et qui se renouvela trois jours de suite, en raison de l'étendue des matières. A la fin du troisième, après avoir mis à

(1) Pétrarque avait fondé une haute espérance de renommée sur l'avenir de ce poëme. Il le considérait comme son plus beau titre de gloire. Il n'en a pas été ainsi.

l'épreuve mon ignorance, il me déclara digne de la couronne de laurier. Il me l'offrait luimême à Naples, et pour me la faire agréer, il y joignait les plus grandes instances. Mais mon amour pour Rome ne me permit pas d'accepter l'offre de ce grand roi. Me trouvant inflexible dans mon vouloir, il me donna des lettres et me fit accompagner près du Sénat romain, tout en lui donnant publiquement connaissance du jugement qu'il avait porté sur moi, et qui l'ut alors conforme à celui de tant d'autres personnes et au mien en particulier. Maintenant je désapprouve et sa manière de voir et la mienne et de tant d'autres en général. Son amitié pour moi et ma jeunesse eurent plus d'influence sur lui que l'amour de la vérité. En conséquence, quoique indigne, mais plein de confiance dans le jugement porté et quoique bien jeune encore de science, le 8 avril 1341 je reçus avec joie et au milieu d'une pompe considérable la couronne poétique. J'ai laissé écrites plusieurs lettres sur ce sujet, soit en vers, soit en prose. Cet honneur ne me donna point la science, mais il fit naître tant d'envieux autour de moi, qu'il serait trop long d'en parler ici.

De Rome j'allai à Parme, où je passai quelque temps auprès du seigneur de Gorreggio; pensant toujours à l'honneur de mon couronnement,

j'avais tant à cœur de n'en point paraître indigne! Parcourant un jour les collines environnantes, je passai la rivière Enza, sur le comté de Reggio, et je pénétrai dans la forêt dite Piana. Là je sentis renaître dans mon esprit la pensée de mon poëme interrompu de VAfrîca. Mon ardeur, qui paraissait assoupie, s'enflamma de nouveau, et, reprenant la plume, j'écrivis beaucoup pendant cette journée. Chaque jour qui suivit je produisis quelques nouveaux vers. De retour à Parme, j'achetai dans un lieu paisible et retiré une maison qui m'appartient encore, et je conduisis mon œuvre à terme avec une telle chaleur et en si peu de temps que j'en suis vraiment surpris.

De Parme j'allai de nouveau dans ma solitude près la source de la Sorgue. Plus tard, je fis un long séjour à Parme, Vérone. Milan, et grâce à Dieu je reçus partout l'accueil le plus chaleureux, plus que je n'en méritais. Depuis que ma réputation grandissait, j'étais prié et supplié par l'illustre seigneur de Carrara, homme qui n'eut point son semblable, de me rendre près de lui. J'y fus invité pendant que j'étais au delà et en deçà des Alpes, soit par des envoyés, soit par lettres. Je cédai enfin à ses instances, voulant savoir ce que je pouvais gagner à l'amitié d'un homme si bon qui m'était inconnu. Je me ren-

dis donc à Padoue sur les dernières années de ma vie. La réception que me fit ce personnage si noble fut telle que je l'assimilais à celle que les êtres bienheureux doivent recevoir dans le ciel. Sachant que depuis mon enfance j'avais mené une vie cléricale, il me fit accorder un canonicat à Padoue, voulant m'attacher plus fortement à lui et à la patrie ; et s'il eût vécu plus longtemps, je crois que j'aurais enfin mis un terme à mes voyages et à mes pérégrinations. Mais, hélas ! rien ici-bas n'est durable, et si l'on goûte quelque douceur, l'amertume ne tarde pas à se faire sentir. Deux ans étaient à peine révolus que Dieu en priva moi, la patrie et le monde qu'il avait déjà quitté. Après sa mort, son fils hérita envers moi de son affection ; mais il était jeune, et moi, qui étais si peu stable, je retournai encore une fois dans les Gaules, non pour voir ce que j'avais déjà vu tant de fois, mais pour tempérer mes ennuis par le changement de résidence. Je revins enfin à Padoue, et soit à cause de l'âge, soit à cause de mes péchés, ou bien pour l'une et pour l'autre cause, c'est mon opinion, je fus malade pendant trois ans. La fièvre, qui me quittait rarement , fut un jour très- violente. Aussitôt je me vis entouré de médecins, les uns venus par ordre du fils Garrara et d'autres parce qu'ils étaient mes

amis. Après m'avoir adressé les nombreuses questions diisage, ils conclurent que ma mort arriverait vers le milieu de la nuit, qui déjà était commencée. Vous voyez combien peu il me restait à vivre, si tous les radotages de nos Hippocrates avaient eu quelque raison d'être.

Par là s'est confirmée de plus en plus l'opinion que je m'étais depuis longtemps faite sur leur compte. Ils prétendirent que le seul moyen de me prolonger un peu l'existence était, par je ne sais quel artifice de leur invention, do m'empécher de dormir; que je pourrais alors peut-être vivre jusqu'au point du jour. C'était payer bien cher un si chétif bénéfice; et me priver de sommeil dans l'état où j'étais, c'était bien presque un équivalent de la mort. On ne tint aucun compte de leurs prescriptions. Je priai instamment mes amis et j'ordonnai à mes serviteurs de ne rien faire sur mon corps de ce que les médecins avaient prescrit, et que si quelque chose devait être fait, on fît tout l'opposé. Il en résulta que je passai la nuit dans le sommeil le plus doux et le plus profond, en tout semblable à la paisible mort, comme l'a dit Virgile. Le lendemain matin, étant revenus pour assister sans doute à mes funérailles, moi /qui devais mourir à minuit, ils me trouvèrent occupé à écrire, et dans leur surprise ils ne surent me

dire qu'une seule chose : que j'étais un homme miraculeux. Telles sont les vicissitudes de mon existence, et quand je me crois bien portant, il est à supposer que je suis toujours malade. Gomment pourrait-on expliquer autrement ces accès si prompts de fièvre, qui se succèdent l'un à l'autre et à de si courts intervalles? Mais qu'importe que je fusse mort dans le milieu de cette nuit, ou un peu plus tard? Le fait est que ma fin s'avançait. Quel préjudice résulte-t-il donc pour celui qui est pour tomber, s'il tombe, et que lui sert de se relever, si sa ruine est là qui l'attend? Je dis donc finalement qu'il ne mv, reste plus qu'à penser et à désirer une bonuo fin, le temps en est venu. A cet effet et sans trop m'éloigner de mon bénéfice, j'ai fait construire à dix milles de Padoue et sur une petite colline couverte de vignes et d'oliviers, une maison modeste et plaisante , de petites dimensions, mais pourtant suffisante pour une famille moyenne. Là je traîne mon existence; et, quoique le corps malade, mon esprit est sans trouble, sans agitation, sans inquiétudes. Je lis constamment, je* chante les louanges de Dieu et je le remercie de ses bienfaits, et de mes souffrances, qui, si je ne me trompe, sont plutôt une épreuve qu'un supplicej Je prie le Christ de donner une bonne fin

à ma vie, de m'accorder sa miséricorde et mon pardon, et qu'il daigne oublier les péchés de ma jeunesse. Dans ma solitude, la parole qui résonne avec plus de suavité sur mes lèvres, c'est ce verset du Psalmiste : Seigneur, ne vous souvenez point de ma jeunesse et de mes fautes. Et du fond de mon cœur je prie Dieu d'arrêter et quand il lui plaira le cours de mes pensées, qui pendant si longtemps eurent si peu de stabilité ; et qu'après les avoir appliquées en vain à tant de choses diverses, il les dirige toutes vers lui, qui est le seul, le vrai, le certain, l'immuable bien.

Pétrarque porta toute sa vie le costume clérical, et quoiqu'il n'ait point reçu l'ordre de la prêtrise, il en occupa certaines dignités. En 1332, il fut nommé archidiacre de Parme, et plus tard chanoine. Lorsqu'on visite la remarquable cathédrale du onzième siècle de cette ville, on peut voir dans la chapelle de droite , au pied du chœur, le portrait de notre poëte dans l'un des personnages qui figurent sur le tableau placé derrière le tabernacle. Il fut nommé chapelain de la reine de Naples, titre honorifique dont il ne remplit jamais les fonctions. Le pape Benoit XII le gratifia d'un canonicat avec un riche bénéfice

ecclésiastique dans le diocèse deLombez, et le pape Clément VI, d'un riche bénéfice dans l'État de Pise ; enfin il occupa un canonicat à Padoue. Lorsqu'en 1341 , il fut conduit triomphalement au Gapitole pour son couronnement, il était vêtu d'un manteau royal du roi Robert, qui s'en était dépouillé pour le lui donner. En 1352, Florence lui restitua les biens qui avaient été confisqués à son père lors de la lutte des Guelphes et des Gibelins, et ce fut Boccace, son ami, qui lui en porta le décret. Enl35i, la république de Venise, voulant honorer cette grande illustration , le fit asseoir à côté de son doge dans une cérémonie publique. En 1356, l'empereur Charles IV le créa comte Palatin. En un mot, Pétrarque s'était acquis une considération tellement grande, qu'il fut appelé à remplir des missions diplomatiques près du pape et près des souverains. L'on peut dire, sans crainte d'être contredit, que peu d'hommes ont été honorés d'aussi hautes et d'aussi nombreuses amitiés. Il fut l'ami et souvent l'ami familier des grands et des savants de son siècle. Pétrarque fut le contemporain du Dante Alighieri, l'auteur de la Divine Comédie. Tous deux étaient Florentins. Le premier naquit en 1304, le second en 1265. Chose fâcheuse à dire, ces deux grands astres qui bril-

di NOTICE SUR PÉTRARQrE.

lèrent ensemble sous le ciel alors assombri de l'Italie, ne se trouvèrent jamais en face. L'amant de Laure n'eut jamais que dédain et indifférence pour l'amant de Béatrix , l'un des plus sublimes génies de l'Italie, à l'intuition prophétique, qui fut le père de la langue italienne. Mais ce que Dante avait si largement ébauché, Pétrarque le perfectionna tout à coup, et à tel point , que le langage qu'il parlait il y a cinq cent cinquante ans est encore celui de l'Italie moderne. Il fit d'un seul jet ce que le siècle de Louis XFV et le suivant ont fait pour la langue française. Il doit être considéré à juste titre comme le père de la poésie moderne, dont le style fait loi; et qui pourrait lui contester le premier rang parmi les auteurs classiques dont s'honore l'Italie? Pétrarque écrivit un nombre très -considérable d'ouvrages tant en prose qu'en vers latins, mais on ne connaît guère que ses poésies italiennes, le reste est relégué dans les bibliothèques.

Il mourut le 18 juin 137i, âgé de soixante-dix ans, dans sa maison qu'il avait fait construire à Arqua, bourgade que sa mort a rendue si célèbre. On lui fit de splendides funérailles, auxquelles assistèrent l'éveque de Padoue et une foule innombrable de personnages les plus distingués de toute l'Italie. Son corps fut porté à

l'église sous un dais de drap d'or doublé d'hermine. F. Bonaventure de Paraga, qui depuis fut cardinal et qui fut béatifié, prononça son oraison funèbre. Comme il en avait manifesté le désir, il fut enseveli devant la porte de l'église d'Arqua, dans un mausolée soutenu par quatre colonnes de marbre. Paul Zucchi, qui devint propriétaire de ses biens et de sa maison, fit placer au-dessus de ce monument le buste en bronze du grand homme.

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