INTRODUCTION
Il y avait une fois, ceci commence comme un conte des fées, en un coin de la vieille bibliothèque de Périgueux, un vieux manuscrit, religieusement conservé, que les profanes lecteurs ignoraient. Cependant il passait bien, par ci par là, quelques curieux qui s'enquéraient de nos trésors bibliographiques et de nos manuscrits, et c'est ainsi que vers 1890 ou 1891, M. Paul Bonnefon, de la Bibliothèque de l'Arsenal, le très savant éditeur de noire La Boëtie, préoccupé de tout ce qui touche au xvi^ siècle, inscrivait, sur ses tablettes de curieux, le titre du petit volume, un recueil de poésies de 1376, et vous savez combien les curieux de ce grand siècle, que j'appellerais volontiers le grand siècle, sont friands des poètes de ce temps.
Le volume est petit et contient seulement 96 feuillets dont quelques uns, les derniers, rongés par l'humidité ; son format est assez difîicile à déterminer, niin-18, ni in-8o, mesurant 15 centimètres de large sur 20 de long, à un ou deux centimètres près. Parfaitement assemblé et recouvert de parchemin, comme un vrai livre, d'une écriture très soignée, portant à la première page son titre avec nom d'auteur et épigraphe, bien Uni et notant à sa dernière page que c'est la fin, il a tout l'aspect d'un manuscrit, non pas seulement, comme le dit quelque part l'auteur, préparé « pour l'impression publique », mais aussi destiné à vivre et entendant bien,
sons cette forme, se protéger contre les destinées, puisque, comme le dit un autre poëte, hahent sua fata Ubelli.
Et, en effet, il a yécu ce petit livre. Elles ont vécu, ces Rimes de Pierre de Laval., ces rimes assemblées en Tan de tristesse, non de grâce, 1576, année de guerre civile, et voici qu'aujourd'hui, en Tannée 1901, sous les auspices de notre Société historique du Périgord, elles vont être imprimées, ce qu'avait rêvé pour elles notre « cliafoneur de papier», et restituées aux Périgourdins du temps présent, lesquels voudront bien ne pas être trop sévères pour celui qui, en son temps, aux environs du Puy-Saint-Front ou de la Cité, lit briller quelques étincelles du feu sacré qu'en France alluma Ronsard.
Depuis le jour où, « ayant entrepris de publier ses escriptz par impression publique », le poëte les mettait sous la protection de la reine de Navarre, Marguerite de Valois, espérant que, « si l'œuvre poétique qu'il lui consacrait (Stances de la maistresse) avait l'heur de lui plaire, le reste ne seroit point persécuté par l'envye », jusqu'au jour où ses Rimes entraient dans notre bibliothèque, quels ont été les destins de ce petit livre?
Certes, l'heure était mal choisie, au lendemain de la prise de Périgueux par les protestants, pour publier cette œuvre qui n'est point une œuvre de combat, tant s'en faut, aussi catholique et monarchique qu'elle puisse être du reste, mais une œuvre de paix, et peut-être la protection de la reine catholique de Navarre, mariée au prince protestant qui fut depuis Henri IV, mariage de raison, non de sentiment, qui ne le sait, peut-être la protection de Marguerite n'aurait pas suffi à faire un sort aux vers de notre poëte, si même elle avait voulu s'en soucier. C'était l'heure où couvaient les ardeurs de la Ligue, et non celle où l'esprit se plaisait aux rimes « ne touchant à l'oppinion ny de l'ung ny de l'aultre ». Laval dut attendre des jours meilleurs ; ils devaient être longs à venir, et il n'alla pas frapper à la porte du maître imprimeur Micheau Vergier, lequel imprimait sans doute alors à Périgueux (il y imprimait tout au moins en 1571), et aurait peut-être trouvé ses rimes trop pacifiques. Puis le
temps passa. Que devint le poëte et que devint son œuvre, cette œuvre qu'il avait entourée de tous ses soins ?
Je reviendrai tout à l'heure au poëte, et pour l'instant je ne veux parler que de son œuvre non imprimée, cela est certain, délaissée sans doute après lui, reléguée peut-être au grenier, exposée à tous les ennemis des livres, petits insectes et petites souris, qui l'ont épargnée, ou dans quelque recoin où l'humidité, qui ronge Tencre et le papier, s'est attaquée aux ^derniers feuillets, à ceux qui, je m'en doute, ne devaient pas être des moins « savoreux » comme aurait dit Laval.
Heureusement que, en un jour que doivent bénir les bibliophiles, ou bibliomanes, à votre aise, quelqu'un est venu la lui arracher et la mettre à l'abri de ses dents.
Ce petit livre s'est, bienplus tard, retrouvé dans la bibliothèque du château de Biron, et cela résulte de l'indication qui se lit à la Bibliothèque nationale, collection Périgord, fonds Prunis et Leydet, tome XIX, folio 1G6, et de l'analyse, très incomplète du reste, qui suitcette indication : Bibliothèque de Biron. C'est le même manuscrit auquel se rapporte la note Prunis et Leydet, qu'a bien voulu relever pour moi notre confrère Robert Villepelet et que M. Léopold Delisle m'a confirmée ; si l'analyse est très incomplète, et l'auteur s'est arrêté court au discours sur le meurtre de Pierre Fournier, c'est certes le même manuscrit qu'il a eu sous les yeux et qu'il décrit sommairement.
Puis, le manuscrit, sans que je puisse dire comment, trouve un asile à la bibliothèque de Périgueux. Là est vraiment sa place.
Et, tout d'abord, un bibliothécaire, aussi modeste qu'érudit, Léon Lapeyre, l'installe, entre tant d'autres choses périgourdines, dans ses notes, si curieuses quelquefois et que connaissent bien nos chercheurs. Seulement son analyse est bien incomplète, insuffisante, et s'il y a reproduit, en vrai Périgourdin, tout le discours sur l'accident de Pierre Fournier et la stance patoise, il a négligé un Laval tout autre, celui des sonnets, stances, etc, k sa maîtresse, en sorte que, le manuscrit venant à se perdre, nous n'aurions
eu aucune idée de ce Laval qui est le meilleur. Mais, au moins sur l'homme, il a dit quelque chose qui intéresse et ouvre la voie ; j'y reviendrai dans quelques lignes.
Puis, le temps ayant passé, un autre bibliothécaire, notre regretté président M. Hardy, le pagine et le catalogue sous le numéro 5 des manuscrits, lui fait pour ainsi dire un état civil, et le montre à mon vieil ami Pouyadou, lequel est un charmant poëte, l'auteur du Temps jadis, et se laisse prendre à ces vieilles Rimes. Pouyadou, qui, un instant, a voulu écrire quelque chose sur ce confrère oublié, peut-être dédaigné, me le signale, me disant comme il fait bien le vers, et me l'abandonne. Me voici le lisant, le relisant, fouillant, cherchant, et à cette heure, sous les auspices de notre Société, faisant à ce poëte périgourdin tout entier, qui me paraît n'être pas trop indigne de cette destinée, les honneurs de l'impression publique qu'il avait rêvée dès 1576.
Parlons à présent, non plus du manuscrit, mais de l'auteur, de ce Pierre de Laval, qui nous dit lui-même être de la ville de Périgueux et qui nous en parle assez du reste pour que nous le sentions vraiment Périgourdin. Lapeyre, d'après Papire Masson, un des hommes les plus savants de son temps, nous dit que Laval fut procureur à Périgueux et rima une épigramme sur la mort du prince de Gondé. Sans Lapeyre, peut-être n'aurais-je pas lu Papire Masson, mais mon dévoué confrère, notre vice-président, M. Dujarric- Descombes, aurait, plus tard, au cours de ses fouilles dans les minutes du notaire Bonaud, trouvé le 'procureur.
En tout cas, voici ce que Papire Masson, avocat au Parlement en 1570, Tannée des Rimes, a éciit (et je traduis le texte latin) : a Entre ces deux villes, Châteauneuf et Jarnac, une bataille fut livrée par le roi Charles IX aux Calvinistes, dans laquelle les catholiques furent vainqueurs, et de là, un procureur, procurator UUum, Périgourdin de son pays, Laval de son nom, lit ces vers :
L'an mil cinq cens soixante neuf, ?]ntie Jarnac et C.liàteauneuf, Fut porté mort sur une ànesse Le si'tiud ennemv de la messe. »
L'ouvrage de Papire a pour titre (rais en français) : Description des fleuves de la Giule, qui est la France, édition de Paris, Jacob Quesnel, 1618, et c'est à propos du cours de la Charente que se rencontre le nom de Laval.
A ce propos, Lapeyre renvoie à Dreux du Radier, Récréations historiques, tome II, mais celui-ci ne fait en somme que rapporter ce que dit Papire Masson.
Ce quatrain, que Dreux du Radier affirme être très connu et se trouver dans plusieurs recueils, est rapporté par Brantôme, qui, au sujet de la mort du prince de Condé (Louis P*"), chef des protestants, tué près de Jarnac et transporté sur une ânesse, dit : « Il fut fait de luy ceste épitaphe :
L'an
Cil qui Youloil osier la inesse. »
Ce dernier vers varie. Du reste pas de nom d'auteur. La paternité du procureur Laval ne paraît pas douteuse, Papire l'ayant affirmée, longtemps après, dans son édition de 1618, et sans doute sur des indications certaines.
Le dernier vers varie dans les deux textes et, dans les divers recueils qui ont reproduit l'épigramme, elle a dû varier, ayant circulé tout d'abord de bouche en bouche. Le recueil de Christofle, de Bourdeaux, Paris, sans date, dont la meilleure édition est à la bibliothèque de Chantilly, contient sur la mort du prince de Condé, deux épigrarames :
« L'aa mil cini{ cens soixante neuf
Entre Goignae et Chateauneuf...
i' L'an mil cinq cens soixante neuf,
En grève devant l'hostel neuf...
Les variations n'ont rien qui doive nous étonner.
M. Emile Picot, auquel M. Léopold Delisle m'avait adressé comme à quelqu'un qui connaît à fond notre poésie du xvi^ siècle, M. Picot, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a fouillé pour moi le chansonnier Christotle et n'y a point trouvé trace du nom de Laval. Il en a extrait l'incepit des deux épigrammes ci-dessus et aussi la Chanson 7iouvclle de la dcfjaicte et mort du prince de Condé, adressée
au noble chevalier de Losse, protecteur de Laval, et qu'il pouvait croire être de notre auteur. Il n'en est rien et, à rapprocher la langue de Laval de celle de la Chanson nouvelle, l'on ne saurait s'y tromper. Bien entendu, contrairement aux notes de Lapeyre, l'épigramme de Laval se trouve bien dans le chansonnier, mais non dans la dite chanson.
Je note, en passant, pour ne pas y revenir, que, dans les milliers de fiches qu'il a sur les poètes du xvi'= siècle et dans les nombreux recueils qu'il a parcourus, M. Picot n'a trouvé le nom de Laval ou une des pièces, assez nombreuses, chansons surtout et rimes amoureuses, dont je lui ai transmis Vlncepit. Seule, la chanson sur Hélène lui aurait rappelé le très vague souvenir de quelque chose de lu, non noté; mais où? Ce doit être une illusion de mémoire, bien que la chanson eût pu mériter de iigurer dans un chansonnier, mais, s'il l'avait rencontrée, M. Picot l'aurait notée.
Je reviens un peu sur mes pas. Donc Laval, procureur au siège de Périgueux, aurait, plusieurs années avant de fan-e la toilette de ses /f/wes', rimé, sur la mort du prince de Condé, une épigramme, pas bien méchante du reste, il est plus dur pour l'évêque Fournier, mais qu'il n'a pas trouvée sans doute digne de V impression publique, puisqu'elle n'est pas dans le manuscrit destiné au public.
Procureur, môme si d'autres indications ne l'appuyaient, le dire de Papire trouverait sa confirmation dans bien des expressions que je rencontre dans les Rimes. Laval parle de son « travail ennuyeux » : je ne voudrais pas médire du travail des procureurs, mais, même au xvi« siècle, cela ne devait pas être très séduisant. Au sujet du procès de sa maîtresse, c'est « son affaire » et il saura l'en tirer :
« L'état de ma vaculiou En fera l'expédition, »
Quand il s'adresse au vicomte de Limeuil, chez lequel sa Gentile s'est retirée, « au Bugo », et qu'il veut l'en ramener, il semble qu'il formule une requête : « Et me porte instigant. » Brocarder, forclore, peu poétiques, et autres, se glissent dans ses vers. C'est le procureur qui s'oublie chez le
— vir —
poëte. Et je passe certains sonnets sur l'ignorance où le juge ignorant et le mauvais avocat sont flagellés de main de procureur qui les a vus à l'œuvre.
Ce procureur périgourdin se retrouve-t il quelque part, lui ou les siens, dans nos archives périgourdines ?
J"ai frappé, cela va sans dire, à bien des portes. M. Hardy m'a donné quelques noms et j'en ai trouvé d'autres dans son Inventaire. Mon vieil ami Cailliac, le bibliothécaire actuel de la ville, que nous ennuyons trop souvent, moi et d'autres, m'en a déniché d'autres, dont un greftier de l'Official, portant le même prénom. Et notre excellent secrétaire général, M. Villepelet, un ami aussi, ne l'ai-je pas mis bien souvent à contribution, sur ce point et sur d'autres'?
Je trouve, sous des formes diverses, des Laval et des de Laval, ce qui quelquefois peut ne pas faire deux noms différents, et je les note rapidement :
13o2-53, W. de la Val, consul du Puy-St-Front. — li47-48, G. de la Val rend une sentence (il condamne P. deLabostha, coupable de plusieurs larcins, <à être essonrelhat, avoir les oreilles coupées). — G. de la Val, notaire séculier. — U49- 50, Giraud de la Val, consul du Puy-St-Front. — 1474, Hélias de Valle, in utroque jure licentiatus, témoin dans un procès. — 1504, Johannes de Laval, pannoriom sizor, figure dans un acte de vente. — 1510, maître Jacques Laval, l'un des deux greffiers de la ville. — 1511^ Antoine Laval, l'un des prud'hommes. — 1520-22, M^ Jacques de Valle, l'un des prud'hommes. — 1531, Piaymond Laval, l'un des prud'hommes. — 1535, François de Valle, l'un des prud'hommes. — L546, Petrus Délavai, greffier de l'official Jacques Desprez. — 1569-70, Pierre Laval, « appotiquère ».— 1611, Nalhac, fils de Antoine Laval. — 1637, Jean Laval, nr « appotiquaire ».
Assurém^ent, Pierre de Laval, notre poêle, se rattache à quelques-uns des noms que je viens de citer. Il y a là des gens de robe, des prud'hommes, des consuls, qui peuvent être de sa famille, et auprès de ces greffiers de la ville ou de l'official, de ces notaires séculiers, de ces licenciés en l'un et l'autre droit, il a pu trouver sa voie de procureur. Si le Pierre de Laval, greffier de Tofficial trente ans avant les
Rimes, n'est pas le nôtre, il doit être un des siens, son parrain peut-être. P]n tout cas, à suivre cette énumération, il nous apparaît que la famille de Laval a été honorable et en état de lui valoir de hauts patrons, tels que Biron et Losse. Après lui, je me demande ce qu'il est advenu.
Et, ici, il me faut revenir aux fouilles de cet endiablé chercheur périgourdin qu'est Dujarric-Descombes, fouilles dont à'I'occasion il fait profiter ses amis. Donc, dans les minutes de Bonaud, notaire à Périgueux, il a trouvé, et m'a signalé, un acte où figure maître Pierre de Laval, procureur en la Cour du Parlement de Bordeaux et aux sièges royaux de Périgueux. C'est le contrat de mariage de sa fille Bille (Sibylle) de Laval, mariée à François Deysse, de Poutignac, paroisse de Beaussac, baronnie de Mareuif, contrat en date du 31 octobre 1586.
Avant de relater ce qui, dans ce contrat, me paraît intéressant, il faut que je remercie notre excellent et toujours dévoué confrère M. Charles Durand, un chercheur et un liseur, auquel nous devons, entre autres choses intéressantes, cette si curieuse DamoiscUe péri gourdin e du iS" nècle, dessinée à la plume par le greffierdu Consulat. Donc, au dernier moment, trouvant dans mes notes à ce sujet quelque chose qui me paraissait insuffisan'c, et n'ayant pas le loisir d'aller à Périgueux relire la détestable écriture du notaire Bonaud, ou de son clerc, j'ai eu la bonne fortune de trouver en M. Durand quelqu'un d'assez aimable pour me transcrire au long l'acte « dont s'agit 'o (il faut bien parler un peu la langue des notaires et des procureurs).
Ce contrat confirme donc le dire de Papire Masson. Pierre de Laval, l'auteur de l'épigramme sur la mort du prince de Condé, était bien procureur. Et ici, en passant, je me demande où Papire Masson a pu avoir l'indication de cette paternité, dont ne parle pas le Périgourdin Brantôme. Il a été le précepteur d'Antoine de Laval, son compatriote (l'un et l'autre sont Foréziens), poëte et prosateur, géographe du roi, dont Agrippa d'Aubigné a cité le nom comme poëto : « C'est lui (Ronsard) qui a coupé le filet que la France avoit soubz la langue. Voici la suyte de ce chef Voici la se-
conde bande qui a suivi le chemin battu par les premiers, cardinal Duperron, Desportes, Laval..... » Y a t-il eu quelque lien, quelque parenté, entre les deux Laval, l'un né en Forez et ayant exercé des charges royales en Bourbonnais, l'autre procureur en Périgord ? Je ne le pense pas, et n'ai rien trouvé, dans la monographie de M. H. Faure sur Antoine de Laval (Martial Place, Moulins), qui permette de le supposer. Papire Masson a pris le nom de Laval dans le bruit public dont Brantôme n'a pas fait ca>, si toutefois l'épi gramme ne lui a pas paru de maigre importance. Ce qui est cerUiin, c'est que, pour préciser ainsi le nom, le pays et la profession, Papire a dû être bien renseigné, et, en effet, voici que, après avoir trouvé les Rimes de Laval, de la ville de Périgueux, nous trouverons le procureur Laval en une vieille minute du notaire Bonaud.
Donc, le dit procureur, en 1586, marie sa lille à François Deysse, et le contrat se passe, à trois heures de l'après midi, dans sa maison où se transporte le notaire, qui, je pense, ne fait pas à tous pareil honneur. Au contrat interviennent : Pierre de Laval, Bille (S:bylle) de Laval, fille de Pierre et de r,abrielle Caleys, Pierre Desmoutz, marchand, chargé de la procuration de » Jean de Laval, secrétaire de ^L le duc de Mayenne, fils et frère des dits m® Pierre et Biile, maytre François Deysse le jeune, demeurant à présent en la dite ville », lils de Guillaume et Henriette Quentin, et autre François Deysse, <• le vieulx )>, frère, chargé de procuration de son père absent. Est aussi présent W Jean Du Ghayne, licencié, avocat es sièges royaux de Périgueux, « advys et conseil » de Jean de Laval et de son mandataire. La première clause du contrat est que les futurs époux « solempnizeront leur mariage en sainte Eglise catholique, apostolique et romaine ». Une autre clause, qui nous intéresse particulièrement, est celle ci : Pierre de Laval a promis de résigner et renoncer en faveur de Deysse l'état et office de procureur.... et cette résignation et renonciation devra être faite avant la bénédiction des noces. Get office de procureur, qu'abandonne Laval à son gendre, devait être de sérieuse valeur, si j'en juge par certains de ses dires au cours des Rimes, et par une
indication que donne M. Brives-Cazes dans son étude sur la Chambre de justice 671 Guyenne, 1583-1584 : dans la liste des procureurs le plus souvent cités dans les arrêts rendus à Périgueux par celte Chambre de justice, il fait figurer de Laval. Puis, au nom de Jean de Laval, Desmontz constitue à Bille « 333 escutz et ucg tiers d'escut, faisant mille livres tournois », et a une robe et ung coustilhon de drap à l'usage de la dite Bille et selon la qualité d'iceulx futurs conjoints»; et Pierre, notre poète procureur, leur « donne habitation en sa maison, on la dite ville de Périgueux, pendant dix ans prochains et consécutifs, sans y pouvoir eslre empesché par quelque cause que ce soyt, se retirant toutefois en une chambre de ladite maison, telle qu'il plaira au dit m^ Pierre de Laval, garnye de meubles qu'il plairra et sa provision réservée ». Et, en outre, il promet à sa lllle « de lui faire part, pour une quatriesme partie, quatre parties faisant le tout, de tous et chascungs ses biens Ihors de son décez ». Après quoi, viennent les stipulations relatives au futur, lequel aura le cinquième de tous les biens familiaux, usufruit réservé au profit des père et mère, et touchera une pension de 100 livres tournois (33 escutz et ung tiers), payable « un chascun an au jour et feste de Saint Michel archange ». Puis diverses dispositions, des clauses de garantie, et des donations de l'un à l'autre époux au cas de prédécès.
Dans ses Rimes, le poëte chante sa maîtresse, mais il prend grand soin de nous dire qu'il n'entend pas, comme les autres poêles, la chanter « sous un nom emprunté » et « la frustrer du los qu'elle a mérité i». Il insiste sur ce point bien souvent, et, comme pour bien indiquer que « ses chastes passions », il le dit formellement, n'ont rien d'illégitime, il dit et répète, que c'est sous « les lois d'hyménée » qu'il entend les abri 1er. Et il insiste sur la convenance de ce mariage :
Nous deux avons pour aller vcoir
Des héritages hors la ville
J'ai du bien pour vous aprester A diner, et vous davantaige Avés de quoy pour me traicter D'un bon souper
II y revient, il parle de « ses détracteurs », du « bruit du commun » qui témoignerait de son ardent et honnête amour, de leurs enfants futurs « héritiers du sravoir de leur père -> et de la beauté de leur mère, et de bien d'autres ctioses que je ne saurais toutes rapporter, mes confrères les retrouveront en lisant les Rimes, et qui semblent donner quelque réalité à cette Catherine Gentil, qu'il a chantée sur tous les tons et dont, en tout cas, le nom ne doit pas être désormais séparé du sien. Peut-être Laval, bon catholique et père de famille, a-t-il voulu couvrir d'un motif honnête ses fantaisies poétiques ? Catherine Gentil aurait-elle existé? Je n'en douterais point si je ne me trouvais en présence de la femme de Laval, Gabrielle Caleys, qui figure au contrat de mariage de Bille. Mais Catherine et Gabrielle sont-elles contradictoires ? Et d'abord, ce nom de Gentil n'a-t-il rien de réel? Si nous n'avions qu'un prénom, passe encore. Mais nous avons un nom, et un nom périgourdin, que je trouve dans l'Inventaire des archives de la ville, et précisément au xvi^ siècle. Un Jean Gentil paie le prix d'une arbalète pour son entrée dans les charges consulaires {Livre jaune, 14o8-1541) ; un Giraud Gentil est consul duPuy-St-Front (CC. 101, 1556-1557); on trouve aux registres paroissiaux du Puy-St-Front une Adrienne Gentil, fille de François, bourgeois et consul de Périgueux. Ce que dit Laval de la condition de sa maîtresse permettrait certes de la raltacher à cette famille de bourgeois et de consuls. D'aulre part, Gabrielle Caleys n'intervient pas au contrat de sa lille, et rien n'y atteste qu'elle est vivante. La constitution que Jean fait à sa sœur ne serait-elle passa part dans la succession maternelle ? Et l'intervention de l'avocat Duchayne, conseil de Jean, ne confirme-t-e!le pas cette supposition? Dans une lettre jointe au contrat, Jean remercie M^ Duchayne « de la bonne volonté qu'il lui plaît avoir pour lui et ses sœurs ». N'y a-t-il pas là la marque d'une situation particulière? Bille est mineure, Jean majeur, et l'autre sœur, je ne sais, je la suppose plus jeune. Bille peut être née vers 15G5, elle serait encore mineure, et sa sœur vers 1566. Les Himes sont de 1576, et. d'après elles, l'amour de Laval remonte à huit années, vers 1.568. Si je suppose Gabrielle
Galeys morte vers 1567, il n'y a rien de contradictoire. Mais, si Laval a réellement aimé Catherine Gentil, l'aurait-il épousée ? « Ses détracteurs » ont-ils eu raison de lui, ou bien « ses vieux ans » n'ont ils pas trouvé grâce devant cette « inhumaine » ? En abandonnant son office, il ne conserve pour lui qu'une chambre, ce qui montre bien qu'il n'a ni Gabrielle Caleys ni Catherine Gentil.
Je dis, en passant, un mot de son fils, secrétaire du duc de Mayenne. Laval écrit dans ses Rimes :
xle n'ay qu'un enfant seulement, Je l'ay pouce à toute chose. . .
Un enfant, ce mot signifie alors un garçon; autrement, ce serait inexact. Ce garçon, il l'a en ellet « poussé », puisque le voici secrétaire du chef de la Ligue. C'est un personnage; et peut-être est-ce lui. fougueux catholique, qui a mis l'interdit sur ces pauvres /Urnes, suspectes de tiédeur sans doute, puisque le poëte y prêche la pacilication et ménage vraiment beaucoup le chef protestant qui a pris Périgueux et avec lequel il parait s'être parfaitement accommodé.
Laissons les hypothèses. Pierre de Lavai, l'auteur des /?im<?5 était procureur, et procureur bien occupé; il abandonna sa charge à son gendre en 1586; de Gabrielle Galeys, sa femme, il eut un fils, et sans doule deux filles. Peut-être, et je dirais volontiers probablement, il aima Catherine Gentil, de condition bourgeoise, et il voulut l'épouser. Si ceci est peu, c'est encore plus que je n'osais espérer tout d'abord. Ni sur le poëte, ni sur l'homme, il n'était facile de trouver quelque chose. Et sur le poëte, rien aux Archives nationales, rien à la Bibliothèque nationale, dans les bibliothèques classiques et leurs notes manuscrites, seulement les notes du fonds Prunis et Leydet, et rien ailleurs, sauf les quelques lignes de Papire Masson. Sur l'homme, ces mêmes lignes, qui ouvrent la voie, et le contrat de M" Bonaud.
Le poëte dut cependant ne pas renfermer ses vers entre les murs de la ville de Périgueux et ils ne sont pas tous certainement dans ses Rimes. L'épigramme sur la mort du
prince de Condé n'y est pas; d'autres, non pluS; n'y sont pas. Laval nous apprend, en effet, qu'il est « de la maison du roy » en qualité de poëte,
« J'estois couché en la maison du roy Quand il vivoit »
Il s'agit ici de Charles IX. Plus tard, s'adressant à Henri 111, il dira qu'il ue veut pas avoir été « en vain couché en Testât de ses domestiques. » Quelques pièces à Henri IH, mais rien qui soit à l'adresse de Charles IX. Il y a eu évidemment des ardeurs que Laval a regrettées et si nous ne retrouvons que bien peu de poésies politiques, si je peux ainsi parler, mais surtout des poésies amoureuses et quelques autres, descriptives comme les misères et pauvretés de la vie rustique, et satiriques ou morales, comme les sonnets sur l'avarice et l'ignorance. Poëte du roi, cela valait à Laval des « gaiges », et, après la mort de Charles IX, comme on l'oublie, il les réclame. Pourquoi l'oublie- t-on ? Parce qu'il demeure « tout coy ». Mais, en vrai Périgourdin, il ne veut pas quitter sa maison de Périguoux et il fera « de loing sa muse résonner » si on« luy veult quelque chose donner. » M. Bonnefon, de l'Arsenal, qui a eu sous la main, aux Archives et à la Bibliothèque nationale, beaucoup de quittances de cet ordre (Comptabilité de la maison du roi), n'a jamais rencontré le nom de Pierre de Laval : « J'en aurais été frappé, ses poésies (il les avait vues à la bibliothèque de Pcrigueux et se proposait de les revoir, je l'ai dit), ayant piqué ma curiosité ». Il met ses Rimes sous la protection de Marguerite de Valois, à laquelle il dédie un petit poëme où il y a bien des vers charmants et il en a eu sans doute quelque a récompense». Il a d'illustres patrons, et, le premier de tous, sans doute, c'est Biron, le grand capitaine et l'homme de paix aussi, qu'il appelle du nom de Mécène, le protecteur des lettres au temps d'Auguste, et auquel il consacre une épître, qui ne me parait pas trop indigne de « notre illustre Biron » et où il y a une superbe envolée de beaux vers, surtout une magnifique invocation à la paix. Je veux dire, en passant, que, pensant qu'il se trouverait quelque
chose sur Laval dans les archives de la famille Biron, je me suis adressé à notre confrère, M. le comte de Gontaut-Biron, lequel, et je l'en remercie bien vivement, a été vraiment fort aimable, fouillant ses archives, pour n'y rien trouver malheureusement, et m'offrant de fouiller à la Bibliothèque nationale, ce que M. Léopold Delisle avait bien voulu faire déjà. Un autre patron, qui s'est aussi illustré dans les combats, Jean de Losse, familier de la maison du roi, paraît avoir été le messager de Laval auprès du roi ; il attend, dit-il, s'adressant à de Losse, Stances de la noblesse,
M Que de mon roy j'entende qu'il a veu Ce que de moy pour luy vous aves hou ».
Si ce sont-hï, je pense, ses deux patrons, grâce auxquels le roi et Marguerite de Valois accueillent ses vers, le marquis de Villars, Honorât de Savoye,
« Volonliers lui presle son oreille »
et sans doute, aussi, l'archevêque de Bordeaux, auquel il dédie le discours sur la mort de l'évéque Fournier (publié à part) et le vicomte de Limeuil, sur le domaine duquel, « al Bugo », sa maîtresse s'était retirée. Je ne relève pas tous les passages, cela va sans dire, desquels il apparaît que Laval tirait quelque profit de sa muse, « applicquant ses vers là où il saict qu'agréables ilz sont ». Ce que je liens à dire, c'est qu'il n'est pas douteux que, s'ils ne furent pas imprimés, ses vers furent lus et que la réputation de Laval dépassa les murs de la bonne ville de Périgueux. Marguerite de Valois dut certes lire et faire lire certaines Rimes faites pour elle, et d'autres.
Laval fut nourri de grec et de latin, et aussi d'italien et de français. Homère, Pindare, Anacréon, l'Anacréon d'Henri Estienne tout récemment paru, Virgile, Horace, Ovide, Catulle, Tibulle, Properce, et les sonnets « merveilleux » de Pétrarque, et Ronsard « le grand François », et le Plutarque d'Arayot, où il a trouvé certainement l'anecdote d'Artaxercès et les débauches de Démétrius, il a lu tout cela. Ce qui ne l'a pas empêché d'être un procureur très occupé et de vivre quelquefois aux champs, en compagnie du « pauvre
laboureur » sur le sort duquel il s'apitoie eu vers qui resseniblent quelquefois à une satire et qui nous rappellent la prose de La Bruyère qui va venir. Pitoyable aux pauvres f^ens, Laval l'est, en effet, et il semble avoir devancé le président du tribunal de Château-Thierry lorsqu'il écrit :
«... Celuy n'est punissable Comme larroa qui languissant de fain A (lesrobé quelque pièce de pain...
Ne croyez-vous pas entendre le jugement d'acquittement qui a fait tout récemment tant de bruit ? Et c'est un procureur qui parle !
J'ai déjà dit que l'œuvre do Laval n'est pas une œuvre de haine et de combat. Certes, préparée pour l'impression, en 1576, au lendemain de la prise de Périgueux par les protestants, elle ne pouvait être sans danger une œuvre pareille, si elle avait dû y être publiée. Mais, c'est précisément, sans doute, parce qu'il a vu de prés les horreurs de la guerre civile, qu'il ne garde dans son petit livre que les Himes qui sont œuvre de paix et de concorde. Et plus tard, puisque le livre ne va pas à l'impression, il n'y change rien. Laval, je n'en doute pas, tout en demeurant très bon catholique, fut un tolérant, un de ces politiques qui n'abandonnèrent pas le parti d'Henri III et accueillirent Henri IV, mettant la France au-dessus de tout. Je n'aurais qu'à prendre, presque au hasard, dans les premières Himes, celles qui sont plus graves, si je voulais citer; peut-être, à raison de la situation de son fils, se tint-il « coy », mais sa pensée demeure dans ses Rimes et son épigraphe la met en vedette.
Ces Rimes, quant à la forme, que sont-elles ? La poésie, au xvi* siècle, n'était point soumise à toutes les règles qui la régissent aujourd'hui. Les questions d'enjambement, d'hiatus, et tant d'autres, ne préoccupaient guère Marot et ses disciples. Et, bien que Ronsard soit pour lui le poëte excellent, je constate que Laval est demeuré quelque peu le disciple de Marot. Tout en puisant aux sources grecques et latines, son vers, libre d'allure, a peut-être quelque chose de plus français que les vers sonores et abondants. Même
ses alexandrins, dont la nature ne prête pas à la rapidité, vont rapidement et coulent d'un Irait. Le vers, et surtout dans les autres mètres, plus rapides, dix, huit, sept pieds, et au-dessous, se repose là précisément où la mesure le veut. Les rimes sont riches, quelquefois trop, le même mot se répétant pour la rime, mais ceci n'est en somme qu'une exception. Quelquefois, le poète, pour la rime, manque volontiers à l'orthographe du mol, laquelle peut, du reste, se permettre tous les caprices. Il semble que Laval considère la poésie comme un son. Et en eflèt c'est bien ainsi. Dans son salut au lecteur, en prose à mon avis très précise et très courante, qui, quoi qu'en dise le fonds Prunis et Leydet, ne contient pas un « fade » éloge de la poésie, Laval dit que la poésie est « une mélodye de mesure et rime », laquelle, par le son, comme un harmonieux instrument, doit charmer l'oreille et réjouir ceux qui récjutent. Et il la tient pour une œuvre de délicat, cette « douce poésie » de laquelle il reçoit « la courtoisie », et que tous ne sauraient goûter :
n on a beau présenter
Du foin à Tasne, il n'en sauroit gouster ; C'est aux chardons qu'il dresse les aureilles ».
Et ailleurs, ayant dit que «tout art et discipline, et tout sçavoir » empruntent leur matière d'autrui, il ajoute que le poëte tire tout de lui-même :
Il invente, il dispose, il escripl de soy mesme...
entendant ainsi qu'elle l'emporte sur tous autres arts ou sciences. Partout, il fait du poëte et de la poésie le plus grand éloge. Son livre est tout petit, mais les rythmes les plus divers s'y rencontrent, et, dans tous, la facilité du vers, l'harmonie, la richesse de la rime, se retrouvent le plus souvent. Si les mètres les plus courts « résonnent » quelquefois mieux, tous sont bien faits et les duretés y sont en somme l'exception. Il fait des épîlres, des odes, des chansons, qui ne sont point nos chansons avec refrains, mais des odes plus légères, des stances, des quatrains et quelques pièces, d'un rythme tout particulier sur lesquelles je vais m'arrèler tout à l'heure.
Je parcours rapidement et j'indique, au parcours, quelques pièces et quelques vers.
J'ai parlé de VEpîtreà Biron ; j'y note, en plus, une image de la guerre civile :
.... ce déplorable mal
Sort de son creux, ténébreux, infernal...
Et, en courant, je dis que, souvent, les poëtes mis à part, Laval fait montre d'une érudition variée. Dans L'hymne de la beauté^ s'adressant au roi et à la reine,
il dit :
Images vifz de l'idée immortelle De la beauté
Sa Stance pour la consolation de Catherine de Médicls, après la mort de Charles IX, est belle :
Vous avez vcu de vostre arbre la fleur Tomber
J'ai dit déjà un mot des Stances de la maistresse, à Marguerite de Valois. Le poule nous montre la femme dans tous ses « ofTices » ; c'est un petit poème, en strophes de 8 vers (de 8 syllabes) où il y a de 4jien jolies choses, et je cite quelques vers, qui ne sont peut-être pas les meilleurs :
De son pur laict nous ennyvre...
Nous faict d'une mignonne sorte A nostre petit pas aller...
De là le doux rire naissoit... De neige son col blanchissoit...
Voici Les misères de la vie rustique, où, après une image de la vie champêtre, fort aimable et gracieuse, vient celle, qui fait très vivement opposition, delà condition du « misérable et chétif laboureur ». Si celle ci rappelle La Bruyère, cellelà nous semble être quelquefois un écho, avant la lettre, de Lafontaine.
la viste arondelle
Revient à nous en la sayson nouvelle.
Ici il me faudrait trop citer. Et, à la fin, ce souvenir
d'Horace :
Celuy est bien transporté de fureur Et plus qu'un fer a les entrailles dures Qui n'a pitié...
Dans les Slances de la noblesse, à de Losse, il nous montre la noblesse comme la protectrice du faible et, sous le vrai noble, le paysan n'est plus le misérable « forçaire » de tout à rheure. Le méchant noble « difame » son état. Il y a là des vers qui vaudraient d'être cités. . . , „
Une suite de sonnets sur l'Avarice, puis sur V Ignorance, S'il y a quelques duretés, il y a des vers à reteiiir, en la forme, et de petits tableaux curieux et intéressants. Il y a un portrait de l'avare « pasle, transy, deffaict » ;
Aucun, moins luy encore, il ne peult secourir...
Et, à propos de l'avare joueur, nous avons la fable du Chien qui lâche sa proie pour Vombre. 11 semble qu'il y ait là quelque aïeul d'Harpagon. Et ces it;norants ne sont-ils pas bien vivants aussi, juge, avocat, médecin ? Il y a un portrait magistral de l'ignorance. Et Laval n'oublie pas de dire que « le divin et bien disant poêle » peut se dispenser de lui présenter ses vers
Pour cslre recogneu de quelque récompense.
N'y aurait- il pas, dans ces sonnets, quelques satires locales ? Je ne dis pas non.
Il y a aussi, dans l'épUre au vicomte de Limeuil, quelques bien jolis vers :
Une qui m'a ravy le meilleur bien que j'ayc... Le parler du commun qui bruit de tous costés...
Nous voici, et je n'ai point noté lout, à la série des Sonoiels, stances, cliansons, etc., à la Maistresse. C'est là, plus particulièrement, la poésie amoureuse et c'est là qu'apparaît Catherine Gentil. Il y a des sonnets, et autres pièces, qui vraiment peuvent aller de pair avec les meilleurs vers du temps. Je ne peux tout noter. Entre d'autres, j'en citerai quelques-uns. Le sonnet en vers de douze pieds, sur les Nymphes de l'Isle, serait à citer tout entier, et aussi Le gracieux avril, en mêmes vers, et d'autres. Voici des vers :
Auprès de leur clarté toute chose m'est vile... Le temps s'en va, mais, ô quel grand dommaige Que l'arbre beau en fleur et en feuillage Laisse tomber tous ses beaux fruits ternis...
Je m'en voudrais de ne pas citer cet autre sonnet : Pour l'amour de Daphné, la nymphe rigoureuse...
en vers de douze pieds.
Les Stances, bien des variations un peu sur le môme thème :
qui vous auroit
En ce monde fait naistrc belle Si n'est le mutuel accort...
Voules vous laisser enveillir Et avec vous ensepvelir...
UEpitre à la Maistresse rappelle la prise de la ville et
engage sa maîtresse à retourner en sa maison, et c'est là,
ailleurs aussi, qu'il montre ses bons rapports avec le chef
des protestants « qui l'a reconnu et le défend contre toute
ofïense »
par ceste grand surprise
Où finement notre ville fut prise.
Il y a toujours des vers bien faits et souvent gracieux, là et jusqu'à la fin. C'est une pièce intéressante même à d'au • très égards.
Je trouve un peu plus loin des Quatrains, et voici à titre d'exemple quelques vers :
J'espère avoir du vin quand la vigne est fleurie. . . 0 le bon vin qu'on fait des raisins qui sont meurs ! Il réjouit le cœur et soustient nostre vie : Vous estes altérée, ô maistresse, et je meurs De soif de ce vin doux dont l'Amour me convie.
Rbne tierce du doux de V Amour. — Cette pièce est bien rare au XVI® siècle. Je crois qu'on la trouve dans Jodelle ; de notre temps, quelques poètes s'y sont exercés. C'est dans Pétrarque que Laval a dû en prendre la forme. Des tercets, et, après le dernier tercet, un vers unique. Le l"'" et le 3"= vers riment ensemble, et le 2'' avec le 1" et le 3^ du second tercet ; le 2^ du second tercet avec le 1" et le 3-^ du troisième tercet, et ainsi de suite ; le 2® du dernier tercet avec le vers unique. A ces difficultés de rime, il faut ajouter celle du mot doux, qui doit se répéter presque à chaque vers. La pièce, précieuse un peu, est jolie. Je ne cite qu'un vers :
Doux s'aveuËcler sov-mesme aux raiz d'une beauté. . .
Deux ou trois Epigrammes bien faites :
Quand le jour de ma destinée Sera venu qu'à moy donnée. . . .
Dans VEpître à la maistresse, je note :
Vous faites plus grand perte
Du temps qui coule et s'en va sans retour.
N'avons-nous pas vu, depuis, ce vers-là ?
Puis, les Chansons, vers de mètres divers, de 8 et de 7 pieds plutôt. Pourquoi les indiquer autrement ? Mes confrères ne les liront-ils pas ? Ces deux vers seulement :
Le voules-vous, ouy?
Dictes-le, je vous prie. . .
en vers de 6 pieds.
Il y a, dans toutes ces chansons, des rythmes charmants et des vers gracieux.
VOde à Nature est une chanson et n'a rien de philosophique :
.Te te loue, Nature,
Mère de ce qu'on voit. . .
Il y a, dans celte chanson, des vers agréables. Chanson aussi, VOde aux Mesdisans, qui se termine par ces jolis vers qui semblent être de notre temps :
On m'orra chanter tousjours Malgré toy, maudite envye, Tant qu'au corps j'auray de vye, Ma maistresse et mes amours.
Ne dirait-on pas du Béranger?
Je note une Odesuv le danger de se « familiarizer » avec sa belle-sœur, qui me paraît bien se rapporter à quelque scandale du temps, scandale périgourdin, cela va sans dire.
Puis, une pièce sans titre, qui ne manque pas d'agrément et où je lis :
Si je pren plaisir en aymant Autant qu'en amour consommée, On juge de moy follement Que mon amour n'est que fumée.
Et voici une chanson, A la Maistresse, qui mérite de nous
airèler par son charme et sa grâce. Elle rappelle la chanson célèbre de Ronsard,
Quant ce lj3au printemps je voy, J'aperçoy
qui eut en son lemps un succès prodigieux et fut bien souvent imitée. Le rythme de la chanson de Laval est harmonieux :
Autre désir ne me mine
La poitrine Que de vous veoir, ma divine
Catherine, Mon cœur, mon àme, mon mieux...
strophes de .5 ver^, les 1^'", 3™' et 5"^' de 7 pieds, les 2"« et A"^^ de 3 pieds. Les quatre premiers riment ensemble, et la même rime se reproduit aux mêmes vers dans les quatre premières strophes. Rimes féminines. Les 5'"''^ vers de ces quatre strophes riment ensemble. Rimes masculines. Ainsi de suite, par séries de quatre strophes, les deux rimes se renouvelant. Cette chanson est, certes, une des meilleures, et bien des pcëtes imprimés du xvi'= siècle ne l'ont pas égalée, pas plus qu'ils n'ont égalé certains sonnets, stances, ou autres pièces.
Suit une chanson, qui me paraît, par les premiers vers, intéressante, chaque strophe se faisant opposition, et gracieuse. Mais ici l'humidité nous arrête, ayant rongé la fin de l'œuvre du poète.
J'ai, on le voit, rapidement parcouru les Rimes, notant quelques pièces et quelques vers, mais je n'ai pu assurément citer tout ce qui aurait pu l'être, et le plus souvent, du reste, je n'ai fait qu'indiquer.
Et me voici, je crois, à la porte des /?/mc5, que je peux maintenant ouvrir toute grande. Ai-je omis quelque chose qui méritait d'être dit? Mes confrères y suppléeront à la lecture. Laval, quelque part, fait de notice pays de France une esquisse qui montre son vif amour du sol natal, son « patriotisme », sentiment qui n'était point si commun au xvi^ siècle; il y a là des traits intéressants. Et aussi, sur Périgueux et les luttes civiles, il y aura quelque chose à noter. Périgourdin et Français, aimant bien ce sol où il est né, ne voulant pas
quitter sa maison, même « pour avoir cinq cens fois plus de quoy », mais s'attacliaut d'autant plus à la France qu'elle est plus déchirée, tel me paraît avoir été Laval, procureur occupé, mais gracieux poëte à ses lieureS; et amoureux de Catherine Gentil, après avoir été l'époux, et, je n'en doute pas, l'époux aimant et fidèle, de Gabrielle Galeys. Et comme, reli' sant les vers où il parle de sa Catherine, répétant que ce bien, s'unir à elle, il ne le veut que du mariage, et disant bien d'autres choses, la « réalité » de Catherine se montre à moi moins douteuse; je me demande encore : L'aurait-il épousée? mais je m'arrête devant ce point d'interrogation. J'ajoute un mot nécessaire. La signature de Pierre de Laval, au contrat de sa fille, est bien conforme à son nom écrit par lui au titre des Pûmes. Car sa signature, dans le manuscrit, se devine, mais ne se lit pas.
Maintenant, va, petit livre, avec lequel j'ai vécu de longs jours, attendant toujours quelque chose que je puisse joindre à mes notes et à ton texte, me mettant à l'œuvre il y a quelques mois, va reprendre ta place dans les rayons de ta vieille bibliothèque ! Mais ta vieille bibliothèque n'est plus, et c'est dans un palais que mon ami Cailliac te casera avec le soin et l'afTection que l'on doit au manuscrit d'un poëte périgourdin du xvi^ siècle. Je ne voudrais oublier aucun de ceux à la porte desquels j'ai frappé, et il me semble que j'ai oublié le savant libraire Glaudin et M. Hatzfeld, un des auteurs du XVI^ siècle en France ; si, comme d'autres, ils n'ont rien trouvé, ils ont cherché, et je les en remercie. Mon dernier mot doit être à l'adresse des maires de Périgueux, qui m'ont si gracieusement donné la faculté d'étudier très librement et tout à mon aise ce poëte, que je quitte avec regret. Le remerclment que je leur dois va d'abord à un mort, mon vieux camarade Gadaud, à la mémoire duquel j'envoie un pieux souvenir, et à deux vivants, MM.SaumandeetGuillier, je les nomme selon l'ordre chronologique, auxquels j'offre de grand cœur mes sentiments reconnaissants.