RIMES
DK
De la Ville de Périgueux.
Je ne touche l'oppiuiou De l'ung ny de l'autre en ce livre, Tant je désire de voir vivre L'ng chascua en bonne union.
Au Lecteur salut.
Amy lecteur, la gaillarde et joieuse personne, ayant ce don de bien toucher ung lutz ou autre armonieux instiument, volontiers se récrée aux balz et chansons qu'il y sonne. Et ne peult estre qu'à ce son et mélodye les escoutans ne y soient aulcuncment récréés. A plus forte raison nostre poésie, qui est une mélodye de mesure et rime, doibt resjouir ceux à qui elle se faict ouyr. La poésie a encore davantaige, car elle récrée et l'ouye et l'esprit et sert de doctrine pour monstrer
. ou en faire son proulit. C'est pourquoi je prendz maintenant le lutz de la Muse et, touchant dessus, je te prye, Amy lecteur, que je ne sois envers toy de pire condition qu'ung jouer de quelque doux instrument. Que si je vois que le sonde nostre musique te soit agréa-
J)le et que le chant n'en soit desdaigné, tu orras par cy après fredonner la Muse pour encore te myeux délecter. Embrassant de bonne grâce, je le clitz A Dieu. De nostre ville de Périgueux, le vij«, IX^^e 15-6.
De Laval.
L'humidité a ici déchiré le papier et ne laisse apparaître que quelques traits du paraphe»
Sonet au Lecteur.
Le libéral de ses grâces aura Tousjours enmoy part de la corloisie Que je reçois de la douce poésie.
Tant que son nom elle éternisera.
Le refroigné chagrin détestera.
Car c'est ung trait de fine frénésie De ne trouver bon que sa fantésie ; Il fera bien quand il s'en oustera.
Il en y a que, si sont accostés,
Tropt plus qu'iingasne ilz seront dégousté?.
On leur pourroit dire et chanter merveilles ;
D'eulz c'est tout ung. On a beau présenter Du foin à l'asne, il n'en veult point gouster : C'est aux chardons qu'il dresse les aureilles.
S tance au Lecteur
Ung marchant tel qui soit n'a dedans saboiiliqne Toute la marchandise. Autres marchans en ont Pour eux de belle et bonne et, avec leur traffîque, Vivent, passent leur temps du proutît qu'ilz en font. Tout ainsi de mes vers je faiz et les applicque A l'androit que je vois qu'agréables ilz sont. Laisses les donc passer ou autrement l'envye, Si quelcung en mesdit, les y poulce et convye.
An très magnifique et illustre seigneur messirc Harnian de Gonlaud, seigneur et baron de Biron, chevalier de l'ordre du roy, cappitaine de cent hommes d'armes de ses ordonances, grand maislre de l'artillerie de France, gouverneur pour Sa Majesté ez pais de Xaintonge et d'Onis, et conseiller en sou Conseil pi'ivé. »
Epistre
Ce n'est pas moy, très illustre Biron, Qui publier doibz vostre grand renom, Mais bien plus tost une autentique histoire Célébrera vostre illustre mémoire.
0 très hardi et vaillant chevallier, Encore plus vous peult-elle bailler L'honneur et loz d'ung saige cappitaine Par le conseil duquel la guerre on meine, Qui plus y faicl que le soldat armé ; De l'ung, de l'autre, estes très renommé Et n'y arien en vous qui d'ung point faille. Maistre du camp, vous rengies la bataille
A Montcontour, ô faict très glorieux,
Car nostre Roy y fut victorieux !
Où sèze mille en place, demeurèrent
Mortz estendus, les autres se sauvèrent.
Cinq ans après, ce déplorable mal Sort de son creux, ténébreux, infernal. L'ung contre l'autre il bande et davantaige 11 veult tout mettre au sac et au pillaige, Comme il a faict de nostre Péri gueux Qui jusques là vivoit en pais heureux : En autre lieu je compteray le reste.
Ha ! que la prînse a esté bien moleste A vostre oreille, en tant que vous, Biron, De Périgort estes nostre baron.
Quand Périgort vous a par excellence Ung de ses chefz et quand vostre nayssance En Périgort aves prîns, vostre cueur N'en a p^oint heu moingz que nous de doleur.
Je laisse à part tant d'autres villes prises, Tant de chasteaux et fortes places mises A feu, à sang, et comme jour et nuit Chascune ville, à cause de ce bruit, Estoit en peine à faire sentinelle.
Encore plus la guerre estoit cruelle Aux champs ouvertz, car rien on n'y laissoit Et, si quelcung par le chemin passoit,
Il estoit pris ; si tost sa rançon preste N'avoit en main, luy alloit de la teste.
Le Rhin avoit porté et mis à bord Son Alemen, qui guerroyé si fort, Jusqu'au mylieu de nostre belle France ; Passant partout sans avoir résistance, Il saccageoit, hélas ! où il passoit Et après luy rien que fut ne laissoit.
0 le grand feu de ceste torche ardente ! Il ne fault pas que la France se vante En avoir veu jamais ung plus brûlant, Ny que rendit le païs plus doutant, Je laisseray à un autre le compte :
En le faisant j'en aurois trop de honte.
Prudent Biron, de nostre France amy, En ce grand feu vous n'aves point dormy, Mais, promptement, sans rien doubler ny craindre. Vous estes mys tout dedans pour l'estaindre.
Vous avics faict besoigner le canon A Montconlour, d'où vient vostre renom.
Vous ne voulies plus voir de tuerie, Ny commander à vostre artillerie.
jNIais, pour monstrer que vous aves en main Autre canon qui au besoing n'est vain, C'est ung sçavoiret divine saigcsse.
Vous en aves faict une autre proesse Quand ce grand feu, tant périlleux et craint, Par une paix, qu'aves faicte est esteint.
0 sainte Paix I 0 Paix tant désirée ! La France estoit sans toy. Paix, dévorée. Paix, le repos des corps et des esprits, Les faictz sanglans do Mars nous ont apris A te cognoistrc et priser davantaige.
0 Dieu du Ciel ! abismes ceste raige Et au proffond des enfers la gcttes, Sy que jamais n'en soions tourmentés, Et vostre paix avecque nous demeure, Affin que plus nostre France ne pleure, Maintenons nous en sa prospérité, Nostre Biron qui si bien s'est porté
A nous trater la paix heureuse et bonne !
Mon Mœcenas, encore je vous donne Ce que la Muse allègre a gazoillé En ce myen livre : elle vous a baillé Et baillera ce qu'elle aura de rare, Je ne suys pas un Ronsard, un Pindare, Mais je suys bien tant vostre serviteur Que, si j'avois pour vous donner meilleur, Vous auries tout. Aussi tout je vous donne Par ces myens vers que la Muse résonne.
Sonet pour V entrènement de la paix.
Pour servir Dieu, pour entendre sa loy, Pour l'adorer et au vray recognoîtrc Que nous tenons deluy tout seul nostre estre. Nous ne devons nous mettre en désarroy.
La loy de Dieu veult que l'on vive coy, En bonne paix, sans se bander et mettre L'ung contre l'autre et ne se faire maistre : La loy commande obéyr à ung roy.
Faisons la guerre au meurtre, à la luxure. Au brigandage, au blafesme, à l'usure, Et nostre cueur de tout mal retirons ;
Mais laissons vivre en bonne patience Ceux qui ont Dieu dedans leur conscience, En ce faisant bien tost nous unirons.
Staiwes du Recueil et bienvenue de très victorieux et très exelent prince Henry, troisième de ce nom, roy de France et de Poloirjne, arrivé de Poloigne en France en aoust 1374.
Venes, Henry, en vostre France, Vostre à bon droict de père en filz, Venes prendre la jouissance De vostre belle fleur de lis^ Venes, nostre réjouissance, Vos ayeuls roys ensevelis
Revivront par vous tel espace Que toujours durera leur race.
Venes, le désiré de tous !
La France, qui est vostre mère,
Et le Ciel vous ont faict pour nous ;
Vostre seule umbre nous prospère,
Tant vous estes humain et doux !
C'est vous soubz lequel on espère
Que le destin a préparé
En Gaule un autre eage doré.
Ce grand César, ce grand Pompée, Au millieu des batailles n'ont Mieux que vous tiré leur espée :
"Vos victoires tesmoins en sont.
On vous a veu dans la fumée Des canons qui si grand bi'uit font Et par vostre lance asseurée La place vous est demeurée.
Vous estes la propre vertu D'humanité et courtoisie, Et, d'intégrité revestu, Vous caresses nostre poésie ; Le vice est par vous combatu :
Dont vostre grandeur est choisie Du ciel qui, vous faisant régner, Un meilleur roy n'a peu donner.
De l'univers les loins confins, Tous certains de vostre vaillance, Ont bien voulu par longs chemins Vous venir quérir en la France, Se soubmetans, promps et enclins, Au joug de vostre obéissance :
Poloigne, d'une telle foy, Vous a couronné pour son Roy.
La sagesse de Salomon Le faisoit voir et recognoistre Merveilleux et d'un grand renom : Mais aucun ne lui vouloit mètre
Entre ses mains un si grand don Que de le fere roy et maistre.
Comme Poloigne a faict de vous Qui le mérites dessus tous.
Combien de roys ont travaillé
Pour tant de royaulmes conquerre !
Et, après avoir bataillé,
Et longtemps faict cruelle guerre,
Tué, saccagé et pillé,
Eux et leurs soldatz, mis par terre,
On les a veu exterminés.
Sans tout cela vous, Roy, régnes !
Nostrc roy, vostre père Henry, Vous a laissé son fils troisième ; A vostre reng bien favory Vous est escheu le diadème.
Le ciel ainsi bien vous a ry Qu'en ce degré de roy suprême Par deux fois on vous voit monter Et voz ennemis surmonter.
Y a il monarchie telle Au monde que vostre France est !
Nenny : qui soit si plaine et belle, Ny le soldat plus prompt et prest Pour défendre vostre querelle Et en voir le bout et l'arrest I Voilà pourquoy en sa durée Vostre Fi'ance est très asseurée.
Des Assiriens en l'Asie L'empire un bien long temps dura, Des forts Mèdes la seigneurie Trois cens ans le peuple endura.
Du fier Persan la monarchie Deux cens ans sans plus demeura, Celle des Grecs trois cens en somme Et trente ans plus celle de Rome.
La nostre françoise a duré Des ans mil cens cinquante quatre, Tant bien son port est asseuré Que le temps ne la peult abatre
El en ce temps ont demeuré Cinquante et six rovs à coml)alre Pour la foy et pour l'équité, Dont elle a plus d'antiquité.
La Méditerranée mer
Et l'Océan la tient bornée ;
Encore plus est d'estimer
Que la montagne Pirénée
Ne la laisse point supprimer ;
Des Alpes elle est atournée
Ez endroictz les plus dangereux ;
Ce qui rend son roy bien heureux.
Les fruictz pour la vie de l'homme, Les vivres y sont à plaisir, Le bon vin et la douce pomme
Y sont à prendre et à choisir, Tant que deçà ni delà Romme On ne pourroit à son désir
Mieux avoir pour fere grand chère ; Il n'y a chose qui soit chère.
La beauté et la gaillardise Des personnes telles y sont Que la Françoise plus on prise Entre les nations qui ont Quelque grâce rare et esquise ; Puis le François en un mot rond Dict ce qu'il veult de bonne grâce :
Un autre devant luy ne passe.
La source de tout bon sçavoir
Y est, si bien que c'est l'eschole De ceulx qui s'en veulent pourvoir, Et pour bien former la parole Autre païs ne leur fault voir :
De tout cela le bruit en vole Par l'univers. Puis, c'est le lieu Qui sur tous recognoit son Dieu.
Nature faict que nous aimons Le païs de nostre naissance, Les autres rien nous n'estimons Pour y prendre quelque plaisance,
Dont nous, vos subjectz, présumons Que vous aymeres vostre France :
La Poloigne laisseres loing Pour servir à vostre besoing.
Si faut-il que vostre François L'estrange Polognois regarde, Comme il a faict de vous son choix, A celle fin qu'ainsi il garde Vos ordonnances et voz loix Et jamais plus ne se bazarde Contre l'esperon regimber, S'il ne veult par terre tomber.
Quelcun respondra : Je veux bien Qu'il soit roy, mais qu'il me commande Ce que je veux, autrement rien Je ne feray de ce qu'il mande.
Pour s'asseurer avecq son bien Il a bon besoing qu'il s'amende, Car il fault obéyr au roy Qui veult de Dieu suivre la loy.
Suyvons nostre bon roy, suyvons, Chassant la guerre et la discorde, En paix avecques luy vivons Et queTun lautre ne se morde.
Pour le peu d'ans que nous avons A. vivre, qu'un chascun s'accorde :
Autrement tousjours mal ira Qui à son roy contredira.
Slance au Uoy pour le renouvellement de ses gaiges.
J'estois couché en la maison du Roy, Quant il vivoit, vostre très aymé frère. Mais, demeurant en ma maison tout coy, On n'a voulu mes gaiges satisfaire, Car, pour avoir cinq cens fois plus de quoy, Je ne voudrois m'en partir et distraire : Je fay de loing ma Muse résonner Quant on luy veult quelque chose donner.
Hymne de la beauté de Dieu, au Roy et à très illustre princesse Loyse de Lorraine, royne de France.
Sonnet au Roy
Artaxerxès reçeut de l'eau que luy porta Dans le creux de la main un homme de vilaige, Passant sur son chemin, duquel le bon courage Plus qu'un autro grand don ce prince contanta,
Ce roy estoit humain, parquoy en raporta Un très glorieux loz, que n'enveillit pas l'âge ; Après nous la mémoire en sera davantage, Si bien de courtoisie en ce faict s'acquila,
Je suis ce vilageois, Sire, qui vous présante
Geste eau dedans ma main par mon œuvre présante •
Ne la mesures point, ô Roy, à sa valeur,
Car son pris est petit, à ma volonté bonne Mesures la plus tost, c'est elle qui la donne A vostre Majesté, des princes l'csplcndeur.
Hymne de la Beauté.
Je veux chanter en cest hymne nouveau
De la beauté la louange plus belle.
0 vous, mon Roy, clair et luisant flambeau.
De la beauté, et vous, Princesse belle
Que l'œil humain ne void rien de plus beau 1
Images vifz de l'idée immortelle.
De la beauté, renforces moy la voix
Pour la chanter ainsi comme je dois I
La beauté fait aymer d'un bon vouloir, Chascun à soy la veut et la désire, Elle est plaisante et agréable à voir, Le plus barbare en la voyant l'admire.
On ne pourroit plus grand trésor avoir, Ny tel subject pour nous faire bien dire, Du nom de beau le Ciel est très contant Tant la beauté est grande qui l'entant.
Geste beauté du (liel nous e~;t monsti-ée Par une foy ferme que nous avons Que c'est le lieu, le paï-, la contréi,', Q.ii nous est. den si bonnement vivons ; L'ennuy, le mal, la mort n'y ont entrée. Il n'y a rien de ce que nous trouvons Parmy ce monde en tout vain, transitoire, Dont le liault Ciel a de beauté la gloire.
Mais le soleil n'est-il bien beau I ouy.
On ne void point une beauté plus grande :
Esmerveillé, nostre œil est esblouy
De ses rayons. Toute chose demande
Son sentiment et tout est resjouy
Quand il se monstre, afin qu'à nous il rende
De sa beauté le devoir et l'effaict ;
C'est pour cela que nostre Dieu l'a faict.
La lune aussi, qui en la nuicl esclaire, Apparaît belle au croissant et au plain ; Les moys, les jours, elle monstre et déclaire, Le temps aussi qu'il faut melre la main Au labouraige et comme il le fault fere Bien à son point. Elle n'a donc en vain Tant de beauté qu'elle ne soit bien bonne Pour le profiet qu'elle nous porte et donne.
La terre encore, au renouveau du temps. Est la beauté toute propre et naïve, De mille fleurs rendant noz yeulx contens Dont le fruit vient affin que l'on en vive, Tout ce que faict, à ce que je prétens, Pour déclarer que la bonté dérive De la ])eauté, ou bien tout est commun : Tant la beauté que bonté, ce n'est qu'un.
La beauté a encore davantage
Ce précieux trésor de la santé
Qui sans fallir faict paroistre au visaige
Que dans le corps n'y a rien de gasté.
Le i)lu3 povret ne lairroit ce beau gaige
A un qui est de fièvre tourmenté
Pour estre roy : c'est dont chose certaine
Que la beauté d'un plus grand bien est plaine.
Un qui vict bien la beauté mect en trois : I/une est du corps qui l'œil allèche et tente ; Celle d'après est donnée à la voix Qui par accords l'oreille nous contante ; Mais la dernière, estant du plus grand prix, Gist en l'esprit, elle n'est apparante»
Aux yeulx charnels et se peult seulement Voir par les yeux de nostre entendement.
A la vertu, à la sagesse, on donne
Ce digne loz de suprême beauté.
Car la vertu faict monstrer la personne
Simple, sans fard, plaine de loyaulté ;
Le bon est beau, la chose belle est bonne.
Ensemble ayans telle commun aulté
Que jamais l'un de l'autre ne s'éstrangc :
Parquoy des deux commune est la louange.
La face doibt plus s'estandre en rondeur Que non en long ; le front en son espace Soit large, uny, sans ride ou profondeur ; Le nez petit et droit orne la face Plus que le nez d'excessive grandeur; La lèvre un peu grossète a bonne grâce ; Que l'œil soit noir, cler, alègre et serain. Le sain fort large et longuète la main.
Le cors est beau lorsqu'il est façonné D'une mesure et quantité reiglée, Quant chascun membre est proporlioné, Avec couleur qui soit entremeslée, Par lustre tel que tout soit ordonné Bien à propos ; la chose est mal dolée Où la mesure et la couleur défault :
Mais la nature a tout ce que luy fault.
A un chascun la nature faict part
Des biens qu'elle a, car elle est redevable
A un chascun, mais elle les despart
Diversement : à l'un l'œil agréable,
La face à l'autre où n'y fault point de fard ,
L'autre elle faict en prudence admirable,
Aux uns elle est si large de son bien
Très précieux qu'il ne leur manque rien.
L'amye avoit tout beau, dont Demeslric
Laissa sa femme afin de la servir ;
L'argent levé pour la gendarmerie
Il luy donna, tant se hiissoit ravir
De sa beauté, aymant mieulx de sa mye
Par ce présant les désirs assouvir
Que l'employer à sa propre défense,
Tant la beauté est de grande puissance l
Combien de roys, tout ainsi que ce roy,
Se sont portés encore davantage
Pour la beauté, ont deschiré la loy
Et mesprisé le sacré mariage !
Mais nonobstant tu te dois tenir coy,
Brave poëte, et ne luy faire outrage :
Le tansgresseur du sainct commandement
Tu dois blasmer, et non ce sacrement.
0 vous, mon roy, Henry, roy de la France
Et de Poloigne, et roy encore mieux
De la bonté, de vertu, de prudence,
Et de beauté, le grand trésor des cieux
Vous est ouvert en si grande abondance
Que vous rendes esblouys tous nos yeux
Par les rayons d'une humanité telle
Qu'un autre roy ne l'eut oncques plus belle.
J'ose bien dire à vostre Majesté
Ce que je voys cmpraint sur vostre face :
0 que le Ciel me rendra contante
Si envers vous il me faict trouver grâce
Et si mon chant est de vous escouté !
Excuses moy si ma rime est trop basse,
Car paindre au vif la beauté ne se peut :
Moins s'en peull-il dire ce que l'on veult.
Vostre beauté n'eul-elle grand puissance,
Vous estant due ? Car l'Anglois estranger
Se voulut mètre en vostre obéissance.
Mais, refusant au devoir se ranger.
Vous, mieux contant de vostre belle France,
Délibéré de jamais ne changer,
N'aves voleu ainsin à la légère
Vous acousler d'une royne estrangère.
De bout en bout l'Europe vous a veu,
Et la Poloigne, estant esmerveillée
D'un Prince tel, d'un royal cœur pourveu,
Aussy vous a sa couronne baillée ;
En SCS païs nulle beauté n'a peu
Avoir ce bien d'estre avec vous liée ,
Car vostre France avoit avecques soy
Une beauté digne d'un si grand roy.
Vous n'avies point besoin d'autre richesse,
Plus précieuse et qui eût plus grand pris.
Que la beauté ornée de sagesse,
Car vous sçaves, comme trop mieux apris,
Que la beauté chasse deuil et tristesse
D'un cœur qui est de marrisson surpris ;
Elle a du Ciel ceste faveur reçeue
De resjouyr dès qu'elle est aperçeue.
Vostre beauté aussi debvoit avoir
Pour sa compagne une beauté semblable,
Car tout ainsi qu'il ne feroit bon voir
A un grand roy un chasteau mal logeable,
Vous n'eussies peu nul plaisir recevoir
De la laideur à l'œil mal agréable :
Mais vous aves si très bien sceu choisir
Que vostre France y prend un grand plaisir,
Si quelque grand, vivant en liberté Ou acouplé à party non aimable, Par les attraietz d'un bel œil emporté, Achète cher un ayse peu durable, Un tel défault doibt estre suporté Benignement : celuy n'est punissable Comme larron qui, languissant de fain, A desrobé quelque, pièce de pain.
Comme celuy^ qui a grande foyson De vin de Grave ou bien de Malvoisie, N'ira jamais, s'il n'est hors de raison, Boire autre part quelque liqueur moysie. Aussi celluy, qui a dans sa maison Une beauté entre toutes choisie, N'ira d'aulcun les espouses tenter.
Ayant chez soy de quoy se contanter.
Il n'y a rien que mener vous y puisse Comme j'ay dict. Encore plus je voy Que vous aves, Sire, en horreur le vice : Vous craignes Dieu et embrasses sa loy. Vous estes plain de bonté, de justice, Ce que fera que vous règneres roy Et tout plain d'ans laisseres vostre sceptre A voz enfans que Dieu vous fera naistre.
Dire je puis, de l'illuslre Loysc
Vostre, qu'elle a des estoilles le nom,
Qu'à toute dame au monde elle reluise
Par sa vertu comme unardant brandon.
Elle est cousine aux courageux de Guise,
Riches de gloire et célèbres de nom
Qui, descendus des princes de Lorraine,
No veulent 2)oint qu'autre Roy que vous règne.
C'est pour cela qu'ilz meurent tous pour vous. Si bien leur est la foy recommandée !
Leurs grands ayeux, comme sçavent bien tous. Par un long temps furent roys de Judée. Il nous va bien qu'ilz soient auprès de vous Et ne seroit la France gourmandée Si un chascun, qui se dit serviteur De la Couronne, avoit un si bon coeur.
Il n'y a point une plus belle race Dessous le ciel, ce qui démonstre bien Que la bonté en elle prend sa place.
Or, tout ainsin qu'il ne luy manque rien De la beauté dont toute autre elle passe, On ne pourroit aussi dire combien Toute vertu y est : par conséquence On treuve bonne une telle aliance.
A vous, Princesse, un plus grand los est deu Que cy devant n'ont heu les grandes déesses. Qui leur renom immortel ont rendu, Ayant suivy de vertu les adresses, Par quoy, dès lors que le Roy vous eust veu, 11 vous choisit, ô Royne des Princesses ! Du Roy encore un plus grand bien aures Quand de nos Roys la mère vous seres.
Je te salue, ô lumière divine, Bonne beauté, gouvernante des Cieux, Qui entretiens ceste ronde machine, Obéissante au mouvoir de tes yeux !
Fay que tousjours puisse ardre ma poitrine Du saint désir de ton beau précieux Et que mon âme en toy soit contanléc Pour le lover de l'avoir bien chantée.
Bons fais à très haull, très excelenl et victorieux 'prince^ Henry II I"'" de ce nom, roy de France et de Poloigne,
Je ne veux poinct demeurer le dernier Qu'à vous, mon roy, Henry, je me présente, Non pas mes Ijiens, je n'ay pas un denier. J'ay seulement l'esprit qui mieux contente Le cœur des grans : de ce je fais grenier Ainsi que faict un riche de sa rante, 0, que je suis heureux q'un si grand roy Incline l'œil à ce qui vient de moy !
Le Ciel vers vous, prodigue de tout bien, A plaines mains son mieux vous abandonne : C'est la vertu, le plus ferme soutien Que puisse avoir vostre double couronne. Le monde, afin qu'il ne vous manque rien, Un les qui doit vaincre l'obly vous donne. Moy, qu'ApoUo orne de lauriers verdz, Je ne vous puis rien donner que mes vers.
Le Dieu, qui est des batailles vainqueur, Pour nostre bien et pour l'iioneur et gloire De vous, mon Roy, met en vous un tel cœur Qu'aux grandz combalz aves tousjours victoire. L'heureux destin vous donne tant d'honneur Qu'à tous jamais de vous sera mémoire.
Le temps vous faict de bien riches présans. Vous coronnant en voz beaux jeunes ans.
L'esglise aussi vous donne l'oraison, Pliant que Dieu tousjours sain vous maintiene Et préserve d'embusche et trahison, Qu'à vostre estât nul désastre n'adviene
Et que jamais vostre illustre maison Dessous sa main ce royaume contiene :
Ce don est riche et de bien grand profict, Plus qu'à tout autre il vous plaît et suffit.
Le gentilhomme est quicte en vous donnant Son sang, sa vie, à vous fere service : Il le vous doit et vous abandonnant Se rend vilain et taché de tout vice ; Je ne dy pas q'un coup le pardonnant, S'il plaît au roy, retourner il ne puisse En la faveur et grâce de son roy Pourveu que plus ne luy rompe la foy.
L'or et l'ai^gent, qui sont vostres, on doibt Les rendre à vous : parquoy à vostre porte Tant de chevaux chargés d'argent on void Que tous les jours de ça de là on porte; Par ces deniers à la guerre ou pourvoit, Car autrement on n'auroit la main forte : « L'argent fait tout ; il donne esprit et cœur, M L'home n'a point un meilleur serviteur.
Donc à bon droit de tous costés vous vient L'or et l'argent, sans que personne y faille ; Car, vous rendant ce qui vous appartient, L'un les empruns, l'autre paye la taille. Aussi par vous la France se maintient Et vostre esprit sans repos se travaille Pour nous garder du malin opresseur Duquel sans vous home ne seroit seur.
L'univers n'a un roy qui soit si plain
Des biens de tous. Vostre France est un monde
Qui n'a besoin de prendre ailleurs son pain ;
De ce qui est soubs le ciel elle abonde.
Vous en pouvez faire par vostre main
Ce qu'il vous plaît, sans qu'aucun vous responde
Ny puisse aller contre vostre voloir :
D'un autre roy on borne le pouvoir.
Tout ce grand bien au bout de l'an est court, Car l'un le don, l'autre Testât demande. De telles gens on void plaine la court, Tant de tout temps l'ambition est grande.
De tous costés on y vient, on y court ; Aussi fault-il que vostre main entende A faire place aux biens qu'on voit venir, ('-ar vous tout seul ne pouri-ies tout tenir.
Comme la mer par chascun jour se rend
Pleine de flotz et après retirée
rlusqu'au sablon se ravale et descend,
Yostre argent est d'une telle marée :
Là un chascun qui peut y pesche et prent,
Non que la pesche y soit bien asseurée,
Vcu que l'orage et la force du vent
Xoye en la mer les pescheurs bien souvent.
Je n'oserois mon filet hazarder
En caste mer ; il fault que je le mecte
En un ruisseau pour le contregarder.
Mais je m'atens que le chant du poète
Sait par sa muse assez bien demander.
Et vous, mon Roy, de quelque bien honesle
Resjouii-es celuyqui ne jouit
De bien aucung s'il ne vous resjouit.
Stance pour la consolation de très illustre dame, Caterine de Médicis, sur le décès de sonfilz, Clurles IX^"", roij de France.
Vous aves veu de vostre arbre les Heurs Tomber ; encore il en reste de belles. Ce qui vous doit faire cesser les pleurs, Car l'univers n'en a produit de telles. De celles là vous verres les fruiclz meurs Qui de la France osteront les querelles : L'arbre n'est point parla gresle deslruit Quant il fait voir encor entier son fruit.
Epislre à très Jiault, illustre et très magnifique seigneur^ Monseigneur Honorât de Savoye, marquis de Vilars.
Fais à ce coup, Muse, que je te voyc Voler au lieu le plus hault de Savoye Qui à la France a donné l'Admirai, Tel qu'en vertu il n'a point son égal
Et en bonté et grâce non pareille, Qui volontiers te preste son oreille.
Dy luy cecy, qu'en mon jardin j'avois Un arbrisseau tout seul, où je prenois Tout mon plaisir, venu de ma naissance, Où j'avois mis toute mon espérance Pour me repaistre à Taise de son fruit,
Car, né qu'il fût, il ne fut point destruit De la gellée et moins de la bruyne, 11 ne fut point rongé de la vermine, De la tempeste il ne fut point batu ; De feuille et fleurs il estoit revestu Et commençoit me donner du fruictage.
Me promectant m'en donner davantage Quant il seroit venu en son entier.
Un grand marquis arrive en ce quartier. Voit ce jeune arbre et luy revient de sorte Que contant suis qu'il le prene et emporte, Yeu que le lieu où ce jeune arbrisseau Estoit planté n'estoit si bon ny beau Comme celuy du seigneur pour le rendre Plus fructifère et plus de fruictz en prendre, Que n'eusse faict si je l'eusse laissé En mon jardin qui ne l'eu&t avancé.
Cest arbre donc au seigneur bien agrée :
Il est à luy, il s'en sert et récrée,
Et toutesfois, celuy qui l'a donné,
Et qui l'avoit cultivé, gouverné,
Ne se ressent du fruit jusqu'à ceste heure ;
Parquoy marry sera si plus demeure
Sans savorer du fruit qui luy est deu,
Et, s'il n'en gouste, aura son temps perdu.
Je ne diray plus au long ceste énigme. Vous, Admirai, sans autre longue rime Bien l'entendes : faictes-moy donc sentir Que je ne puisse en rien me repantir D'avoir osté de mon jardin la plante, Car heureux suis si elle vous contante, Mais moy aussi veux estre contante, Ou autrement (jue je l'eusse planté
Ne serviroit à moy que d'une peyne, Voyant sans fruit mon espérance vaine.
Stances de la richesse et humains offices de la mais tresse avecq la définition de l'amour, desdié à très illustre Princesse Madame Marguerite de Valois, Royne de Navarre. ■
Sonnet.
Très illustres princesse, et fille et seur de roys, Royne de la vertu, de bonté, de sagesse, Royne de la beauté et de toute alégresse. Le Ciel vous a donné le sceptre Navarrois !
Consacrer mes escrips, ô royne, je vous dois. Aussi sont-ils à vous : Car c'est de la richesse Et offices humains qu'on a de la maistresse Et des perfections qu'es dames je cognois.
Voudries vous refuser mon ofrande petite !
Nany point, s'il vous plait. Car tout autant mérite
L'offrande d'un petit que d'un bien grand seigneur.
Alors qu'il la présante à Dieu d'un dévot zèle, Comme je fays à vous : prenes la donques telle, De mon bien c'est aussi le plus riche et meilleur.
hpistre.
Madame,
Ayant entrepris de publier mes escriptz par impression publique, j'ai voleu premièrement vous consacrer humblement ce mien œuvre poétique dedans lequel je dépains l'incomparable richesse, les vertus et les humains offices de la Maistresse, afin que, si j'ay tant d'heur de plaire à vostre grandeur ces vers que je vous dédie, le reste soiten seureté de n'estre persécuté des morsures de l'envye. Car ma muse passera partout sans qu'on luy mesface nullement, quand elle aui'a pour sauf-conduit vosti-e grâce.
Stances de la richesse et humains offices de la maistresse avecq la définition de l'amour.
La maistresse emporte le pris D'une incomparable richesse, Tant que le marchant mieux apris N'en pourvoit estimer l'espèce ; Il n'y a roy qui n'y soit pris.
Elle a sujectu la sagesse Qui l'honore d'un tel debvoir Qu'elle est bien ayse de l'avoir.
En l'univers n'est un tel bien Que la maistresse à l'homme garde.
Il sereit de nous moins que rien, Si n'estions en la sauvegarde De son ventre qui faict si bien Qu'il nous préserve et contregarde Neuf moys entiers fermés et clos Pour y fourmer noz ners, noz os.
La semence qu'on peult avoir Ne sert de rien et ne peult naîstre Pour quelque profict recevoir, Si l'on n'a du lieu pour la mectre, Par cela donc chascun peult veoir Que, pour nous faire au monde croistre. Il fault que la maistresse y soit Qui nostre semence reçoit.
Elle nous produict de son corps Au monde pour nous faire vivre Et pour nous rendre grandz et fors De son pur lait doux nous ennyvre.
Si elle nous mectoit dehors Au vent, il s'en pourroit ensuy vre Q'un pourceau nous dévoreroit Et vif aucun ne resteroit.
Entre les bras elle nous porte, Se gardant bien de nous fouler, Nous faict d'une mignonne sorte A notre petit pas aller,
Et, ce que bien plus nous importe, Elle nous aprent à parler ; Surtout nous tient netz et nous lave.
De quoy a besoin le plus brave.
La maistresse en toute saison Sçait tenir un bon équipaige Et toujours nette une maison, Donnant tel ordre en son mesnage Que tout se passe par raison, Tant elle est pourvoyante et saige, Et n'en laisse rien empourter, Faisant le tout bien profiter.
Puis quant son mary des champs vient
Travaillé, mouillé, elle apreste
Un bon gros feu, comme il convient
Le reçoit, luy frotte la teste,
Et ce qui à son goust revient
Luy donne, et luy faict si grand feste
Qu'à rien plus ne luy faut penser
Qu'à se bien traicter et pencer.
Quant elle ainsi l'a bien traicté.
Dedans le lict elle le couche, D'un linge blanc bien apresté. Puis, tout bas, sans ouvrir la bouche.
Quant tout est clos et arresté, A luy s'en va, le baise et touche, L'embrassant d'un si grand plaisir Que tous deux y ont leur plaisir.
Nature nous faict indigens,
Car il convient que l'on mendie
Tout ce qu'on a des élémens :
Et de la maistresse jolye
Il fault que tenions nos enfans
Et qu'à ces fins elle se lye
Avecq nous pour, de main en main,
Perpétuer le genre humain.
Combien de piquans aiguillons Nature incessamment nous taille, Dont des assaus à mitions Nous soufrons, mais ceste bataille
Ne passe, si contz bataillons, Que la Maistresse ne nous baille Secours : c'est elle qui obtient La victoire alors qu'on la tient.
De mille malheurs redoublés Fortune incessamment nous presse, Desquelz nous serions acablés Sans le secours de la Maistresse:
Elle, quant nous sommes troublés De quelque pesante destresse, Du fardeau nous sçait exempter Ou bien nous ayde à le porter.
Elle est aussi une Vénus Qui n'est qu'Amour, chose céleste, Dont tous les hommes sont venus, Et du monde tout ce qui reste.
Voire de ceux qui sont tenus Pour sçavans, l'escript nous atteste Qu'elle est l'àme de l'Univers, Ce que je chante par mes vers.
C'est elle qui ce Cupidon Jeune et beau a mis en nature, Dieu grand de pouvoir, ce dit-on.
Bien qu'il soit de petite stature, Armé de traictz, d'arc, de brandon, Enfant sans nul soucy ni cure, Ailé, tout nu, bandé des yeux.
Aiin qu'on le remarque mieux.
Contre l'homme il porte les armes Et l'arc contre les animaux, Le feu pour enflammer les dames, Les plumes contre les oyseaux.
Il est nu pour getter les flammes Aux poissons qui nagent aux eaux, Il est à guerroyer sans cesse ; Ceulx qu'il veult, il attaint, il blesse.
Ceste blessure n'est à mort, Au conli'aire donne la vie Au petit, au grand et au fort, Alors qu'ensemble il les parie.
- ai -
Toute espèce d'animaux sort De luy, qui faict l'amy, l'amye, Qui sont ensemble bien couchés Quant de sa flcsche sont touchés.
Les roys, les grands en sont venus ; Les saiges et toute autre sorte D'hommes, femmes, grandz et menus, Sont naiz au monde soubz l'escorte D'Amour et luy en sont tenuz.
Après on voit le fruit qu'il porte Si grand qu'on ne peult estimer Le bien qui vient de s'entraymer.
La belle Cypris qui voyoit Son fdz en beauté, grand miracle, Et que jamais il ne croissoit, Heust pour responce de l'oracle Thémis que tout seul né estoit, Sans ayde d'aucun ny obstacle, Mais pour croistre cest amoureux Il falloit estre toujours deux.
Ainsin l'Amour seul ne peult croistre :
Il convient qu'il soit secondé
Et mieux seroit qu'on fut à naistre
Qu'aymer comme un outrecuidé
Sans estre aymé. Il faut cognoislre
Ce que d'amour est décidé :
L'un en dictmal, l'autre en dict bien,
Voyons si j'en laisseray rien.
Amour est une passion
Qui nostre entendement dcsvoye.
Du corps la consommation
Qui mect nostre jeunesse en proye,
La mort et la perdition
Du vieux pour une vayne joye
Sans aucun ordre ny raison,
Nourrissant vices à foison.
Encore plus pour le blasmer Ils crient qu'Amour tout alterre Et dient pour plus blasphémer Que de luy vient tout adultère,
Comme si le prochain aymer Estoit au public adversaire ; Nous voyons que ceux de Vénus Sont toujours les très bien venus.
Amour est une volonté Irrésonnable, qui est née En un esprit tout tourmenté De passion, empoisonnée De chaleur, contre chasteté :
Telle ne veux que soit nommée De moy, mais c'est ce qu'en ont dict Ceux qui de l'Amour ont mesdict.
Ce sont incensés mesdisans, Qui de l'Amour, chose divine, Détractent ; en tout desplaisans Quant leur fauce langue abomine Le ciel, les artz et les scavantz, Foulant sous les piedz la doctrine, Rien de bon ne veulent ouyr, Encore moins se resjouyr.
Le vray Amour est tempéré ; Que, s'il ne l'est, plus ne s'appelle Amour, mais un feu préparé A toute fureur qui est telle Q'un homme est du tout séparé De raison et bonne cervelle :
Au vice il fault donner son nom, Gardant d'Amour le bon renom,
Des doctes un nombre infiny, D'Amour conlemplansle vocable, L'ont bien autrement définy ; Cognoissans qu'il est profitable.
Ils en. ont distrait et banny La cupidité détestable, Tout ainsi que l'or est purgé De l'escume quant est forgé. On dict pour parler proprement Qu'Amour vouloir bien signifie :
Amour n'a donc aucunement De mal, quelque chose qu'on die.
Ainsin on voit que celuy ment Qui le dit poison ou folye :
Amour, quant tout est bien compté, Est une bonne volonté.
Amour est aussi de Nature
Une prompte inclination
Que ceste mère, qui a cure
De nostre conservation,
Imprime en toute occasion
Aux fins de la conjonction,
Qui faict qu'un chascun ayrae et piùse
La chose qui luy simbolise.
Amour est un puissant vouloir Qui à son apétit oidonne En ce qu'il pence et cuide avoir Par une reigle droicte et bonne, N'obmetant rien de son pouvoir Qui en libéralité donne.
Amour n'est rien que souhaiter Cela qui nous peult profiter.
Amour se nomme une vertu A nous nécessaire, vuilive Comme elle est. Le tout débatu, Il est impossible qu'on vive Sans Amour ; qui n'en est vestu De tout bien et repos se prive :
C'est cela qui mect bon accord Entre le petit et le fort
Plus est une cupidité Qui est de nostre cœur tirée, Nous donnant une avidité D'avoir la chose désirée, Que l'on juge avoir mérité Tant loing qu'elle soit esgarée, Ou c'est une crainte qui faict.
Qu'à la Maistresse on a respect.
Amour est un ardant désir Qu'on a envers la chose belle, Ainsi que l'on la veut choisir Et que l'on la croit estre telle,
Pour ea user à son plaisir
Et à plain souhait jouyr d'elle :
Voilà la résolution
Et la plus saige opinion.
Le désir est à ce qu'on n'a ; Amour aussi, mais davanlaige L'Amour ayme bien ce qu'elle a , Et jamais aucun personnai-e De bon esprit ne condempna L'Amour ; donc, en peu de langaige, Si je dis bien ce que je veux, Le désir est toujours douteux.
L'Amour et le désir sont deux :
Le désir est de venir riche Qui rend l'avare soufreteux.
N'osant manger tant il est chiche ; Mais au contraire un amoureux Faict verdir ce que tombe en friche ; De bien faire il est soucieux, Libéral, courtois, gracieux.
Amour le pousse au bon scavoir, Aux armes et à l'armonie Des instrumens. Il se faict voir Perfect en tout ; il ne desnie Chose aucune qu'il puisse avoir.
Pour estre agréable à Tamye Le plus sot, s'il est amoureux, Devient modeste et gracieux.
Ovide descritla beauté De Corinne et sa bonne grâce ; Properce a doucement chanté Sa belle Cynthie et Horace En ses vers sa Lydie vanté ; Tibulle sa Délie embrasse Et le docte Catulle encor Pour sa Lesbie chante d'or.
Pétrarque, en sonetz merveilleux.
Pour sa Laure faict l'Italie Avoir le bruit de dire mieux Que toute autre langue polie,
Car il eslève jusqu'aux cieux Sa Laure, maistresse jolye :
Le grec, le latin ne sont rien Auprès de luy pour dire bien.
N'ostre excelent Ronsard, françoys, Chante sa maistresse Cassandre D'une si haulte et claire voix Que partout on la peult entendre ; Un plus digne que luy ne vois Qui puisse le verd laurier prendre :
Tant doucement a résonné Que Phœbus l'en a couronné.
L'Amour m'avoit faict arrester A une mignonne Genlile ; C'est elle qui m'a faict chauler Et cultiver des vers le stile.
Rien plus n'en ay peu raporter, Mais ma peyne n'est inutile, Car je pren plaisir en lisant Ce que d'elle j'aloy disant.
Si quelque brave me demande Ce que d'elle j'alloy disant, Pendant i|ue j'estois delà bande De ceux qu'Amour va conduisant, Il le sçaura, mais qu'il entende Que ce Dieu, en nous séduisant La raison, des yeux se rend rnaislro Et faict voir ce qui en peut estre.
-Je chantoy donc que ma ?>Iaistresse Avoit le corsage si beau Q'Apellc n'eût onque l'adres^^e D'en pourlraire un tel au pinceau.
D'or fin esloit sa longue tresse Et la blanche et vermeille peau De sa joue estoit colorée De lis et de rose pourprée.
Son front justement limité Estoit d'y voire et de porphire ; Sous deux arcz d'ébène voûté Deux beaux yeux on voyoit reluire,
Ains <leux solcilz plains de clarté, Esquelz Amour, prenant sa mire, Descochoit mille traictz vainqueurs Et captivoit autant «le cœurs.
Sur son nés l'envye animée N'eust sreu que reprendre ou Llasmer.
Sa bouche estoit d'œilletz semée Où mainte perle d'outre mer Se rengeoit que la lèvre aymée Pouvoit deseouvrir et fermer; De là parloit le doux langaige Propre à molir tout dur couraige.
De là le doux rire naissoit, Qui l'esprit au ciel achemine.
De neige son col blanchissoit, El de laict sa large poitrine Où puis baissoit, puis se haussoit, Une double pomme yvoirine, Précieux joyeau de l'Amour, Dure, ferme et rondie autour.
La main du tout pareille à celle D'Arachné ma Maislresse avoit, Estroite et longue, sur laquelle Nerf ou veyne ne s'eslevoit.
Ma Maistresse estoit ainsi belle Lorsque son œil me captivoit, Qui despuis a prins autre adresse, Ce qu'elle a faict comme Maistresse.
Ainsi l'Amour se faict chanter Par la Muse des bons poètes Pour les plus grands roys contanler, Tant sont propres leurs chansonètes Qu'entre les mains se font porter Des personnes les plus honnestes !
Le temps qui faict nez ans passer Ne peut leur mémoyre effacer.
C'est à la Maislresse qu'il fault Porter honneur et révérance ; Encor que son pris soit bien haull , L'on ne doit pleindre sa substance
Sa peyne, le froit, ny le chaut, Tant grande eu est la récompense, Seulement soit elle au plaisir Qu'on prend à ce qu'on a désir.
Des misères et pauvretés de la vie rustique.
Celuy qui a son ventre soûl et plain Loue le jeûne et dict bien de la fain; Ainsi on void que celuy qui demeure Autour des roys en tranquilité seure Vante à crédit l'aise du laboureur, Mais s'il mani^eoit du pain sec en douleur, Gomme aux champs faict le paisaa misérable. Il ne vouldroit luy estre en rien semblable.
Le bon Saturne apris au genre humain
Le labouraige et l'usaige du pain ;
Pour ce bienfaict les payens l'estimèrent
Père des Dieux et pour Dieu l'adorèrent.
Sembable honneur fut faict aux grandz espritz
Oui quelque adresse à l'homme avoyent apris,
Gens aveuglés et brutaux de nature
Qui supposoyent la voyne créature
Et un subjecl passible et vitieux
Au lieu de Dieu qui habite es hautz cieux !
L'homme qui a quelque grâce louable
Et qui se monstre au public seeourable
Mérite bien que l'on luy face honneur,
Gar, puisque l'homme à l'homme est aJjuteur,
Il luy est Dieu ainsi que faict entendre
Le philosophe. A quoy je ne veux tendre
Pour ne donner à l'homme indignement
Ce qui est deu au Dieu du firmament ;
Mais, honnorant l'homme qui nous profite ,
Il ne faut pas excéder la limite.
L'Antiquité lourdement mesprenoit.
Leur déférant plus que n'apartenoit.
En nostre temps, tant s'en faut que l'on donne
Quelque advanlaige à la personne bonne
Pour l'honnorer de sa peyne et labeur.
Comme on devroit faire du laboureur
Que parmy nous vilain on le réputé,
Et toutesfûis celuy qui le rebute
De son labeur ne se pourroit passer.
C'est luy qui sçait noz vignes agencer
Et cultiver la gi'atieuse plante
Du bon Bacchus, sur toute autre excellente ;
Il la foussoye, il la taille et tant faict
Qu'elle nous donne un brevaige parfaict
Qui de bien près égale l'ambroisie,
11 a encor la pensée saisie
D'un grand soucy pour nous mectre en la main
Du beau froment le tant sasoreux pain :
C'est pour cela qu'il va la terre fendre,
Au grand travail de ses bras, pour la rendre
Douce et fertile, en yver, en esté ;
Puis, quant son champ il void bien apresté
Et la saison bonne pour la semance ,
Tout diligent il s'apreste et advance
A y getter le beau grain pur et nect.
En autre temps moins en repos il n'est ,
A travailler aux prés, aux boys, ne cesse ;
Pour les fermer tantost il y redresse
Le fort buisson et le large fossé.
En son labeur jamais il n'est lassé ;
Car, aussitost que la viste arondelle
Revient à nous en la sayson nouvelle ,
Le laboureur prend, des meilleurs fruictiers
Qu'il peult choisir, les greffes plus entiers
Et ente après, d'une main bien aprise ,
Icy la pomme, et icy la cerise,
La muscadèle et poire de fin or.
Le cap pendu, la poire pomme encoi-,
Bref, tous les fruitz de diférente sorte
Croissant icy et que d'ailleurs on porte.
Ce n'est pas tout. Le paisan est soigneux
Plus que de soy de ses vaches et bœufz.
Couché de nuit dessus la terre dure.
En cependant qu'ilz prenent leur pasture,
Veille et regarde et void briller ez cieux
Un escadron de flambeaux radieux,
Dont à part soy il remarque la course :
L'Astrologie a pris de là sa source.
Puis des brebis il meine les troupeaux
Sur le sommet des verdoyans couteaux
Ou leui' faicl paistre emaiy l'herbeuse plaine
Et serpolet, et trèfle, et marjolaine ;
Les aigneletz sautilent à l'escarl,
Chèvres et boucz broutent de l'autre part.
Puis, quant le jour à s'embruair commence,
Il les rassemble ; un grand bouc les devance,
Qui à pas lentz droit au parc les conduit.
Mais le berger, qui derrière les suit,
A pleine bouche enflant sa chale.mie,
Chante dessus les amours de s'amye.
Quant dans le parc les troupeaux sont serrés,
La vilageoise aux grands sabotz ferrés
Y court soudain et, trayant les femelles.
Remplit ses brotz du laict de leurs mamelles,
Dont elle faict burre et fonrmaige gras,
Priant dessert des planteureux repas.
Lorsque Phœbus ses relz plus chaus nous darde
Et que partout la cigale criarde
Va conviant les ouvriers altérés
A moissonner les présens de Cérès,
Le villageois, armé d'une faucille,
Court à ses bledz avecques sa famille.
Là, comme un chef, rengeant ses bataillons.
Aux manouvriers il despart ses sillons
Et va coupant la javelle dorée
Du plus matin jusques à la vesprée.
Ayant son blé en la grange rendu.
Il est par luy dessus l'aire espendu,
Où les ouvriers, trois à trois, quatre à quatre,
D'un ordre esgal, ne cessent de l'abatre,
Les fléaux en main, tant que hors des espitz
A coups de fléau tous les grains sont sortis ;
Par tout le corps la sueur leur distille.
Après cela, la villageoise habille
Vient séparer les festus du beau grain.
Tout n'est serré; ce qui reste n'est vain,
Car il luy sert à nourrir sa poulaille
Qui par tout l'an œufz et pouletz lui baille.
De là on prent argument de compter
Comme un paisan a de quoy se traicter,
Pour le bon via que sa vigne lui porte.
Pour les bons fruictz cueillis de toute soi-le,
Pour le blanc pain qu'il faict du net froment,
Et pour avoir aussi commodément
Le gras mouton, le veau et la poulaille :
Certes à tort un tel bruit on luy baille.
L'asne au moulin porte moudre le grain,
Mais pour cela il n'en menge le pain.
C'est tout ainsi du paisan qui ne cesse
De travailler, mais rien on ne luy laisse,
Car au seigneur la rante il fault porter
Et le froment plus beau luy présanter ;
11 y en a d'autres à qui la rante
Est deue aussi, il faut qu'il les contante.
Ce qu'il ne peult en sa stérilité.
Parquoy après le fief est arresté
Par le sergent en main de commissaires
Qui font crier les fruictz bien nécessaires
Au laboureur qui a tant travaillé ;
Mais pour cela rien ne luy est baillé.
Au plus offrant tous les fruictz on délivre,
Sans rien laisser au paisan de quoy vivre.
Outre cela, les paovres laboureurs
Sont la plus part mestayers des seigneurs,
Des gros marchans et personnes de lettre ,
Qui le plus beau lui prennent sans main mettre.
Un chasoun void à quoy il est subject ;
Bref, il n'y a rien tant que luy d'abject.
C'est luy qui est chargé de tous subsides , De l'un, de l'autre. On void ses granges vuydes Et sa maison de meuble et autre bien : Jusqu'à la coite on ne luy laisse rien. Quant le soldat a passé, c'est la raige ; Il ne se trouve œuf, poule, ni fourmaige.
Que serviroit faire description Par le menu de son affliction ?
Rien seulement que d'empirer sa playe.
Certes c'est luy qui tout seul faut que paye L'escot de tous, quant rien plus il n'auroit, Car autrement fort mal on disneroit.
— Si —
Si faudrait-il pour se monslrer honneste
Qu'à tout le moins il mangeât de la feste
Et toutesfois il n'a son soûl de pain,
Noir et moisi, pour apaiser sa fain.
Et bien luy sert tenir pour ordinaire
Du vin meslé ou bien de belle eau claire.
11 est aisé de juger de cela
A veoir sa face et la mine qu'il a.
Il a le poil et la barbe mal faicte,
L'œil enfoncé, la peau seiche et retraicle,
Comme celuy qui a longue saison.
Les fers aux piedz, languy dans la prison.
Si froidement sa cuisine se porte,
Encore est-il vestu de pire sorte,
Car son velour et ses habilz plus beaux
Sont vieux haillons deschirés à lambeaux,
Sentant de loin la sueur et la crasse,
Faictz d'une grosse et piquante filasse.
0 misérable et chétif laboureur !
Celuy est bien transporté de fureur Et plus qu'un fer a les entrailles dures Qui n'a pitié du mal que tu endures.
Qui ne te void, ou n'a jamais gousté Le fiel amer de la calamité , Peut bien vanter d'un stile magnifique L'aise et le bien de la vie rusti({ue. Mais celuy-là, qui void que sans repos Mille accidens le minent jusqu'aux os, Jugera bien que Testât d'un forçaire, Assujéty à l'outrageux corsaire Est trop meilleur et plus dous mille fois Que n'est celuy d'un paovre vilageois.
Avertissement aux Dames contre les dissimulés serviteurs,
Des dames je suis serviteur:
Je veux qu'on saiche le service
Que je leur faictz, c'est pour l'honneur,
Qui fuis et déteste le vice,
De là est bonne la faveur ;
Quant la vertu est la nourrice
De noz apétis, l'alimant
Est très sain au cœur de l'amant.
Pour vous, mes clames, un discours J'ay donné des humains offices De la maistresseet le secours Qu'on a de ses grâces propices.
Icy je parle des amours Qu'on vous poursuit par fains offices.
Dames, receves l'humble vois De la Muse : je la vous dois.
Vostre amour, gentes demoiselles, A l'amour du ciel nous conduit, Tant voz divines estincèles Nous soûlent d'un savoreux fruit.
Par vostre art et manières belles Le feu des amans est produit A une tempérance bonne :
C'est pour^uoy à vous l'on se donne.
Je vous prie, soyes advisées De fuir ces amans légers Et des passions desguisées D'un tas d'importuns mensongers ; Xe vous fies, dames prisées, A leurs chaus désirs, messagers D'un désir tout confit en vice Qu'ilz masquent du nom de service.
Surtout vous ne deves entendre
A ceux qui cuident estre beaux,
Car telle opinion engendre
Un sot orgueil en leurs cerveaux
Et leur fait encore entreprendre
Tous les jours mille amours nouveaux:
» Avant que de faire largesse,
» Voyes à qui, combien et qu'est-ce.
Toute perte et danger notoire, Soufferts au pourchas de Cypris, Semblent à l'homme honneur et gloire ; Mais cela, dames de haut pris, Rend infâme vostre mémoire, Si bien qu'après avoir mespris A jamais vostre renommée.
Sans nulle excuse en est blasmée.
Quant nous cognoissons q'une femme Endure pour nous en aymant, De gloire nostre cueur s'enflamme Tant avons de contantement D'estre aymés : par quoy toute dame Se doibt gouverner sagement Et ne donner tant d'avantaige Qui luy revienne à son dommaige.
L'homme se fains avecq la belle Plain de constance et loyaulté ; Caut et fin il se rit de celle Qui est de moyene beauté.
De la dame rude et cruelle Nous blasonnons la cruauté ; La laide^de tous méprisée Nous sert de fable et de risée.
Donc, mes dames, soyes instruictes De ne croire aux soupirs cuisans, Aux pleurs, aux sanglotz hypochrites Des fins et rusés courtisans, Sondes bien avant leurs mérites Ains qu'entendre à leurs dictz nuisans, Car bien souvant toutes leurs mines Sont autant de ruses malignes.
Mes dames, si l'on vous honnore D'un los qui ne vous soit bien deu, Croyes que c'est pour vous enclorre Dans le res qui vous est tendu.
Gardes vous en ; voyes encore Que Toyseau est pris et perdu Si au chant il preste l'aureille :
Ainsi pour vous on l'apareille.
Il vous faut aussi bien garder, En vous tenant de mieux honestes, Qu'on ne vous puisse regarder De mauvais œil et suspètes De ce que l'on voit brocarder Celles qui ont légères testes.
« Un mauvais bruit oste le nom t) D'honeur : aymes le bon renom.
A la beauté, précieux gaige,
Un grand déshonneur on feroit
Si elle tournoit à dommaige
A celle qui pleine en seroit,
On luy feroit un grand outrage
Que le ciel ne suporteroit,
Car du ciel la ronde machine
Honore la beauté divine.
De voz amans la couleur blesme
Ne vousesmeuve nullement,
Afin que leur pasleur ne sème
Sur voz frons un rougissement,
Soucies vous plus de vous mesme
Que des tristes pleurs d'un amant :
Souvent sous une douceur telle
Se caiche la poison mortelle.
« Le seul soupçon cause infamie
» Et blesse vostre honnesleté :
Par luy, dames, vous est ravie
De l'esprit la rare beauté,
Doucques aymes plus que la vye
L'honneur et la pudicité ;
« Car la vie est bien tost eslainic,
I) Mais l'honneur de la mort n'a crainte.
La dame qui se rend coupable Jamais délivrée ne sera D'une infamie détestable.
Doncques plus luy profitera Le blasme d'estre impitoyable Que le loz qu'on luy douera « De pitié : c'est i-igueur extrême » D'aymer autruy plus que soy mesme.
Qui au mal d'autruy remédie,
S'offançant et déshonorant,
Il se donne une maladie :
Ce n'est gain, mais dommaige grand,
Quand on rend à ccluy la vye Qui se dit par rigueur morant.
u Ce n'est perte, mais gain de fère )) Mourir de l'honneur l'adversaire.
C'est un trop malplaisant service Quant on sert, pour en retirer Un salaire qui tourne en vice, De ce qu'on ne peut réparer.
Dames, que plus vous réjouisse De veoir voz amans endurer Sans vostre défaut que peu cautes De souffrir peyne par voz fautes.
L'intention n'est de nature
Que la beauté, don gracieux.
Cause à nostre àmc une soillure
Pour vivre en brutal vicieux.
11 faut par un bon soin et cure
Estre de soy tant sociaux
« Que pour au mal d'autruy mettre ordre
» On ne se vienne à faire mordre.
La foy de ceux qui vous pourchassent, Leur constant et pénible esmoy, Envers vous mesrae ne vous facent Ingrates, légères, sans foy.
« Ceux qui es retz d'amour s'enlacent » Foulent aux piedz raison et foy :
» Quant l'Amour croît et se renforce » I^e sens décroît et perd sa force.
Dèsqu'ne faveur nous est faicte, De tous coustés nous la semons ; Mais, publians nostre conquestc, Vostre bon bruit nous difamons, Doncques suyve? le train honeste Qui faict que nous vous estimons :
« Qu'un court plaisir ne vous admène I) A une perdurable peyne.
Chaut de vostre amour qui m'attire Et de l'ardeur de vérité, Un saige propos je veux dire Qui par vous doit estre noté :
Croyes que celui qui espère A jouyr de vostre beauté Pour acomplir son entreprise Se masque toujours de faintise.
Jamais ne fut, comme je pence, Amant si loyal et parfait Qui ne monstràt en apparance Et beau langaige conlrefaict Trop plus d'amour et de constance Qu'il n'endescuvroit par effaict :
« Toi faint que d'ardeur il trespasse » Qui a le cueur plus froid que glace.
L'amoureux jour et nuit vous trame Mille fines inventions.
Il dit qu'il brusle tout en flamme, Plain d'amoureuses passions ; 11 pleure, il soupire, il sepasmc.
Mais, quoy ! toutes ses fictions De l'honneur vous veulent distraire Pour vous mener à son contraire.
Mais quant vous leur aves faict grâce, Tost se refroisdit leur désir ; Si l'on les renvoyé et deschasse Un désespoir les vient saisir.
Brief, l'amoui^eux ne vous pourchasse Que pour en tirer du plaisir :
S'il jouit il vous abandonne, S'il ne jouit il vous blasonne.
Quant de ces poinctz je vous advise
Daines, je n'entends que l'orgueil
Une disgrâce, une solise,
Un front sévère, un mauvais œil,
Le moindre d'entre nous mesprise,
Uu luy face mauvais recueil;
De ces fautes donnes vous garde,
Soffres qu'on vous ayme et regarde.
Je veux que le trait d'Amour touche Doucement vostre affection Et n'entens que comme une souche Vous demeurics sans passion,
Car une dame trop farouche
Mérite apréhension ;
(( Il me plait que la Dame cueille
() De T Amour la fleur et la feuille.
Xe vous engages dans la boue De fainlise et malignité ; Ne moques celuy qui vous loue , Uses de gracieuseté Au loyal amant qui s'avoue Esclave de voslre beauté :
Gardes que ceux qui vous esliment Eneonlrevous ne s'enveniment.
S lances de la Noblesse dédiées autres magnifique seigneur de Losse, chevalier de l'ordre du roy, premier cappitaine de ses gardes et conscilher en son conseil privé.
Slance au dit Seigneur.
Je donne à vous, de Losse, ce qu'ay faict De la noblesse; elle vous met en place De voz estafz, car vous estes parfaict, Plain de vertus, doué de toute grâce, Ce que très bien vous monstres par elTaict. Donc je vous pry que plus de temps ne passe Que de mon roy j'entende qu'il a veu (le que de moy pour luy vous aves heu.
Stances de la Noblesse.
Je chante icy le pris de la noblesse
Qui à bon droit tient le premier honneur,
Qui devant tous pourveue de sagesse
Fait apiiaioir qu'elle est de grand valeur.
Qui donne aux roys par sa grande prouesse
Le sceptre en main, qui tient en grand horreur
La vilenie cl la vertu louable
Met en son lieu, prétieuse, admirable.
Les roys n'ont poinct autre argent, ni monoye, Pour acquérir leurs royaumes et biens.
Sinon le sang, vie, bon cucur et foye De la noblesse, à quoy les aniiens N'ont point fally : elle suit ceste voye Serchant l'honneur avecqucs les moyens De ce qu'elle a, que tout elle abandonne Pour soustenir de son roy la couronne.
Les armes porte en main pour la justice,
Pour la défendre et pour la faire assoir
Au siège et rang digne d'un tel office
Qu'il puisse à vous faire raison avoir.
Surtout punir le meschant et son vice,
L'homme de bien, d'estat, d'honneur, pourvoir,
A tout cela s'employe la noblesse
Dont la justice est rendue maistresse.
Le laboureur, qui travaille sans cesse
Pour nous nourrir, n'est jamais molesté ;
En tout il est aydé de la noblesse
Et rien du sien ne luy est point oslé :
Son beuf, son porc, son moulon, il engrosse
Pour en passer son hyver, son esté,
S'entretenant avecques sa famille,
Sans nul danger qu'on luy prenne sa lille.
Le gentilhomme, en allant à la chasse Avecq ses chiens et pour l'oyseau voler, Dedans ses bledz et vignes il ne passe. En autres lieux désertz les fuict aller Dont des chevaux on ne cognoit la trace, Tant de peur a le bien d'autruy fouler. C'est le devoir de la vraye noblesse, De celle non qui nous nuit et nous blesse.
Le gentilhomme est tel qu'il se contante Du bien qu'il a, sans se faire payer Qu'une foys l'an ce qu'on luy doit de rante, D'un serviteur ne retient le loyer Et son subject jamais il ne tourmente, De ce qu'il doibt ne se faict point payer, Et ceux qui sont en long procès accorde, Tant est amy de paix et de concorde.
De là voyons qu'au gentilhomme on donne Le tiltve et don d'un seigneur justicier, Non qu'il y veuille employer sa personne, Cela il laisse à son juge officier Qui bien apris jouxte la loy ordonne ; Donc de ce faict ne se doit soucier.
Les armes a qui luy servent d'excuse ; Bien doibt garder que son juge n'abuse.
Sa maison doit d'armes estre garnye Pour s'en armer et ses subjeclz aussi, Qui luy tiendront escorte et compagnie Pour s'en ayder : il fault qu'il face ainsi. De bons chevaux tiendra son écurie Garnie en tout ; tel sera son soucy, De son estât à leur donner carrière Et les piquer d'une brave manière.
Devant les yeux il doit mettre en mémoire Les chevalliers pour la vertu tenus.
C'est pour cela qu'il doibt lire l'histoire : Il y verra qu'ilz sont entretenus En tout honneur, en louange et en gloire. Les vicieux y sont aussi cognus, Punis, chassés et mis en vitupère, Car le meschant à la fin ne prospère.
Il y verra que Marc Brute, exécrable,
Qui atenta contre la majesté
Du grand César, se tua, misérable,
De sa main propre ; et mieux ne fut Iraictc
Cassie, estant de tel crime coupable ;
D'autres beaucoup qui parcilz ont esté
Séditieux, la divine puissance
Ne laisse point telz forfaiclz sans vengence.
Quant aux tirans, il fault que l'on regarde
Anthiochus et ses faictz inhumains,
A cette tin que l'on se contregarde
De ne tomber comme luy en les mains
Du Dieu vivant : car, quelque heure que tarde,
On est puny. Tous ces poinclz «ont certains.
Car ce tiran pourry de ladrerie.
Désespéré vil la fin de sa vie.
Plus luy fera la vraye histoire entendre.
Quel meschant bruit se donne l'opresseur
De ses subjectz, au lieu qu'il leur doibt rendre
Toute seurté du larron ravisseur ;
Tout ce qu'ilz ont de bon il leur faict prendre,
Tant qu'aucun n'est aux champs aujourd'huy seur
En tous endroictz où l'homme de noblesse
Ne recognoit la vertu pour maistrcsse.
On ne voit point que la noblesse faille A ce qui est par la loy défendu ; Le blé, le vin, le gras veau, la poulaille, Et rien ue prent qui ne luy soit bien deu. C'est de cela que le paisant sa taille Paye à son roy ou il seroit perdu, Mais le tiran, qui rien ne considère Et ne craint Dieu, commet tout le contraire. 11 ne faut pas que la noblesse on blasme : C'est le meschant qu'il faut vitupérer, Qui par son vice et malheurte difame L'estat qu'il a au lieu de l'honorer Par la vertu et bonté de son àme, Qui leferoit florir et prospérer.
Ue tout ce bien le vicieux se prive ; Donc en repos impossible est qu'il vive. La noblesse est pleine de toute grâce.
De courtoisie et toute humanité, Qu'elle n'a rien de terrible en sa face. Quelque degré qu'aye d'aucthorité, On ne void point que jamais elle face Contre l'honneur : donc elle a mérité Qu'elle, qui est de vertu la lumière, Soit devant tous en honneur la première.
Ceux qui se font de sa lignée et race
Doivent garder ce thrésor précieux
Et ne laisser dominer en sa place
Le vice infect, à tous pernicieux.
,. Car tout soudain qu'un gentilhomme passe
« Hors de raison et se faict vicieux,
)) De la noblesse il pert la renommée :
« Donc sa vie est de tout plus diffamée.
Le clair soleil s'obscurcit par la nue Qui devant passe et ne rend de clarté Et semble, alors que le perdons de veue, Qu'il n'y est plus, mais il est escarté. A.insi le vice à la noblesse nue Telle vapeur que son roy n'est porté Jusqu'à nos yeux : il faut donc qu'il en chasse Le vice affm qu'au devant il ne passe,
A la noblesse et à son exelence Ma jNIuse chante, estant à sa faveur, Que vaine n'est d'une recognoissanee, Que le profit y est avec l'honneur ; C'est elle aussi qui en a la puissance Pour faire ouyr de son chant la douceur. Je ne vois point qu'un autre s'en soucie : Donc la noblesse il faut qu'on remercie.
Sonet.:- de l'Avarice Les appclis et mouvemens brutaux (Jue nous avons en nous sont de grand leste Qui les suivra il est pis q'une besle Et détestable entre les animaux.
La lûv combat contre tous ces assaus ; Armons nous en et la mectons en teste : Ghascun alors sera paisilde, honnesle, Et ne verrons pulluler tant de maux.
Qui est la loy afin que soit cognue, Tant des petits q\ie des grandz entendue '.' C'est celle là qui punit le malin, Le vertueux honore et récomi)ensc :
C'est bien raison que chascun donc y pence Et qu'à bien faire on soit toujours enclin.
Le grand dira : ma richesse et puissance Feront toujours que mon mal sera bien, Que je suis juste encore qu'il n'en soit rien ; Donc de la loy ne sert rien la deffance. U obstinés, pleins de toute arrogance.
Vous n'estes pas exemptz du fort lien De la loy juste ; en finz seures combien Mieux luy seroit rendre obéissance !
Renges vos faictz et maintenes vous coy Dessous le joug et bride de la loy Qui vous défend de n'adhéi-er au vice.
Vous pences mal que, des maux infinis Que perpètres, vous ne soies punis :
Dieu vous fera bien sentir sa justice.
— io
Contantes vous on tout modestement :
(( Le bon chreslien n'a d'autre chose à faire
» Que de ce peu qui luy est nécessaire
» Sans plus qu'il vive et pour son vestemeut.
Mais que sert-il faire un enterrement D'or et d'argent et pour -y satisfaire De molester le paovre populaire !
Toy, faux avare, en as plus de tourment.
Le libéral n'e^t point en telle peyne ; 11 vit joyeux de son bien et domaine Et de grand aise en faict à tous plaisir.
L'insatiable ambitieux recule
A tout bien faire et d'avarice brûle :
11 n'est possible estaindro son désir,
Qui faict piller si ce n'est l'avarice '? Qui fait meurtrir tant inhumainement ?
C'est l'avarice afin que meschamment Le bien d'autruy il fourrage et ravisse.
Qui fait un homme aspirer à l'office Qu'il ne mérite avoir aucunement ■■?
C'est l'avarice, et qui tant sotement Le y reçoit : donc ne règne que vice.
« L'avarice est la racine des maux ; Sans celle là nous serions tous égaux, Geste meschante avarice nous sème
Brigues, débatz, que toujours nous avons ; La bouche ouverte et afamés vivons.
L'avare aussi n'ayme autre que soy mesme.
CI Un avare n'a rien en toute sa richesse,
)i Car de ce qu'il possède il a à faire plus
I) Que de ce qu'il n'a poinct : parquoy c'est un abus
Que l'avarice soit sa dame et sa maislresse.
L'avare est en langueur et en telle deslrcsse Que lout ce qui est sien kiy est d'un tel refuz Tant qu'il n'en peut user : ainsi il est confus En cor que d'acquérir Lien sur bien il ne cesse.
Pourquoi n'ouvre-il pas les yeux ! Il vcrroit qu'il se faict Des ennemis veillant le veoir mort et deffait, Et pour y parvenir ils anticipent l'heure
« De sa mort. C'est celuy qui faict de son labeur » Soûler un estranger et luy, par grand malheur, I) Au lieu d'estre joyeux, il se centriste et pleure.
Le pourceau lout Lrulal, le chien, raffamé loup, D'un pareil sentiment sont q'un golu avare. Encore il est pis qu'eux, de telle tache et lare Maudite que son cueur voudroit engloutir tout.
Le pourceau dans la boue, à l'envers et debout, Se vautre et s'en salit; le chien, sans dire gare, Emporte ce qu'il peut ; le loup ça là s'esgare, Saute sur la brebis qu'il désire d'un coup.
L'avare a tout cela, encore davantaige :
Il est si pernicieux qu'il porte à tous dommaige,
Il serre, il euclost tout, laissant le bien pourrir,
Personne ne doit veoir, fait toute compagnie Et de son Dieu il faict sa bourse bien garnie ; Aucun, moins luy encore, il ne peut secouiir.
Où se monstre l'avare ? aux cartes et aux detz ; C'a» s'il n'estoit golu à l'argent, là sa peyne 11 ne mettroit jamais pour la chose incertaine ; Les amis par le jeu en fin sont discordés.
0 avares joueurs, je vous pry, respondes ; Pourroit-on veoir au moins une chose plus vaine Que ce jeu malheureux qui toute une scmpmaine \ous faict pacer les nuitz où tous vous morfondes ?
Esl-ce pas grand malheur de veoir un homme riche, Pour donner un eseu, qu'il soit avare et chiche ? Et au jeu il met tout. Certes il est le chien Qui laisse le morceau qu'il tient seur en la bouche Pour prendre l'ombraigeux qu'impossible est qu'il touche, L'avare ainsi du jeu enfin n'emporte rien.
L'avare est plus larron que n'est un coupe-bourcc,
L'avare est plus brigant qu'un faux guetteur de pas,
Il dérosbe à la terre et faict passer le pas
De fain à l'indigent qu'il happe à peu de cource.
Ce diable d'avarice a de l'enfer sa source
Pour prendre les mondains d'un venimeux repas,
Car d'un tel lourd bestail l'enfer faict ses repas
Mieux que d'un chien pourry ne feroit l'ours ou l'ourse.
Le brigand, le larron, a certes beaucoup mieux.
Car de ce qu'il desrobe au moins se tient joyeux,
Se vestit, se répare et mène bonne chère.
« L'avare est tout chélif, belistre et tout poilleux,
» Transy, pasle, deffait, morveux et chassieux :
» Toute chose luy est pour en user trop chère.
L'avare est prisonnier, seulet en sa maison. Aucun n'y entre et sort ; il est le corps de garde De ses paovres escus ; par un trou il regarde En se doutant, craintif toujours, de trahison. C'est un merveilleux faict qu'en aucune saison Par une honnesteté au moins ne se hasarde Convier son voysin d'un denier de moustarde. Non. Sa maison aussi sent à sa venaison . 0 la puante beste indigne d'une ville, Des champs encore plus, qui n'est à nul utille ! C'est un autre pourceau, et d'un semblable port, Qui a tout son plaisir se vautrer en la fange Et qu'est à regreter, comme une chose estrange, ■ I] n'est d'aucun profit sinon quant il est mort.
Despuis quelques cenlans des hommes la malice Nous a donné la poudre et son bruyant canon, Pour foudroyer chasteaux étrilles de renom, A quoy pour le certain trop plus faict l'avarice.
Un gouverneur do ville, afin que lost il puisse Chasser son ennemy, ne luy faut q'un beau don - D'escutz au conducteur : fùt-il un Salomon, Il s'en yra du pas que marche l'escrevisse.
Elle mène la guerre et rien plus moins n'oyons Que parler de rançon, telz braves que soyons ; C'est pourquoy entre nous si longtemps elle dure,
Tant le piller est doux qu'on ne pourroit pencer. Parquoy tousjoursla guerre est à recommencer, Dont le peuple chélif tant de misère endure.
L'Avarice combat contre l'Amour de sorte Qu'elle mène la femme à luy fere choisir Un diforme pourry qui luy donne plaisir Pourveu que de l'argent à souhait il luy porte.
0 meschante Avarice, es-tu bien si très forte Que tu puisses oster le couraige et désir Qu'on doit à la beauté ! Tu fais enfin languir Celle qui voudroit estre avecq tous ses biens morte.
Je ne mectz pas icy celles qui ont bon cueur, Qui ayment la vertu, la beauté, leur honneur, Qui ne voudroyent fallir pour toute la richesse
Du fertil Orient, qui voyent de bon œil
Leurs loyaux serviteurs et leur font bon accueil,
Mais je n'ay peu trouver une telle maistresse.
Sonelz de V Ignorance.
Dedans une forest, le brigand, le voleur,
Faict le guet aux passans qu'il dostrousse et brigande.
L'Ignorance partout a sa puissance grande :
C'est elle à qui l'on fait révérence et honneur.
Elle poiie partout ce désastre et malheur Que, ne cognoissant rien, obstinée commande A tort et à travers, à quoy fault qu'on entende, Car des plus grands elle a la grâce et la faveur.
Une Leste brutale aurait en cognoissance
Ce qu'on luy monstreroit, mais la sourde Ignorance
Aucun enseignement ne veut onc recevoir.
C'est elle qui fait tout à son parler et dire ; Elle ne veult ouyr d'un seul point contredire, Car elle est ennemye du tout du bon sçavoir.
Elle est présomptueuse et s'ingère tenir
La charge de justice, à quoi elle est indigne,
Et l'occupant ainsi, elle est si fort maligne,
Q'on ne void point d'ailleurs plus grandz maux advenir.
Voilà pour^uoy le juge, au lieu de subvenir Au droit de l'oppressé, alors il le ruyne. L'Ignorance en cela le tient et l'achemine Qu'il ne sçait quel il doit altsoudre ou bien punir.
Plus ce juge ignorant de son mal exécrable. Qui est d'oster le droit le donnant au coupable. Se faict très bien payer comme si bien jugeoit.
Sans qu'on luy die mot et moins qu'on le punisse, Il est quite, disant : Je vous ay fait justice. Ce qu'ainsi tol'.érer davantaige on ne doit.
Le juge n'est tout seul au désordre comprins. Un advocat nouveau, un procureur encore, Qui devant que parler devoil la bouche clore, Au dommaige d'autruy faut que soyent aprins.
Avecq leur Ignorance, ils emportent le pris Pour le titre qu'ilz ont, qui tout seul les honore ; Au besoin tout leur faut et se laissent forclore De bien dire et bien fere à leur honte et mespris.
Il faut passer par là quant, par rexpérience
Des choses qu'on pratique, on acquiert la science;
Mais la plus part qui a la tète d'un gras veau
Ne peut estre rendu expert en son office :
Comme un enfant qui sort des bras d'une nourrice ,
Il demeure tousjours estourdy, tout nouveau.
L'Ignorance corromp la bonne médecine Que, bien qu'elle nous soit donnée pour guérir, Estant mal apliquée, elle nous faict mourir : Donc mieux vaudroit n'user d'herbe ny de racine.
L'ignorant médecin est un larron indigne, Que son crime secret sçait si très bien tenir Qu'avecq le patient le faict ensevelir.
Et d'un bien entendu tient la morgue et la mine.
L'Ignorance le faict comme on voit toUérer Que l'on n'en oseroit aucunement parler, Car, avecq nostre mort, il faut qu'il s'exercite.
Tout ainsi que devant venir bon escrivain, Beaucoup de papier blanc on chafonne en la main, Bien heureux est celuy qui en peut estre quite.
L'Ignorance est très prompte à la sédition. Elle se laisse aller au cruel parriciile, Crime tant exécrable, et à tout homicide Sa nature barbare a inclination.
Elle ne fait du mal au bien distinction : Vice luy est vertu, l'obscur luy est lucide. Au pillage et au sac elle lasche la bride Et ne se veut soubmettre à la correction.
La ville et la maison par elle gouvernée De prudence et conseil se voit abandonnée Et périt à la fin, ce que trop nous voyons.
A nostre grand dommaigc, au lieu où ceste bcste S'ingère gouverner, elle est une tempeste Qui nous foudroyera si nous ne la fuyons,
L'Ignorance n'entend le saige en patience : Elle répute fol qui parle par raison, Un propos bien couché ne luy est de saison, Tant elle a le cerveau enilé d'outrecuidance.
Elle met soubz les piedz la lètre et la science. Elle ne peut gouster la faconde oraison : Encor q'un Démosthène ou bien q'un Cicéroa Luy Vincent aranguer, ilz n'auroient audience.
Ha, que j'ay de despit que l'Ignorance mette •
Derrière le divin et bien disant poëte ! Il ne faut pas qu'à elle il présente ses vers
Pour estre recognus de quelque récompense. Le docte les estime et en recognoissance. Ma Muse sa valeur sème par l'univers.
L^Ignorance entreprend tenir ouverte escole. Plusieurs mal advisés y meinent leurs enfans : C'est de là qu'ilz se font voleurs, meurtriers, brigandz, Tant que leur vie après toul le monde désole.
Il est aussi certain que la jeunesse mole, Tout ce que l'on luy monstre et enseigne en ses ans Jeunes, elle retient : c'est pourquoy les prudens Se gardent les donner à une telle foie.
Geste folle insensée a mis la voille au vent A un beau grand navire et la pouce avant, Que, par son mauvais ordre, au fort de la tempeste,
Beaucoup se sont perduz et gectés dans la mer. 0, combien elle a faict de grandz biens abismer, « Tout va mal quand on est mené par une beste.
(Ici une page blanche au manuscrit sur laquelle devait être sans doute transcrit le 8""° sonnet, le suivant portant le numéro 9.)
Voyes ceste Ignorance ! Elle est jeune et enflée De graisse et de rien faire ; elle a son vestement De diverses couleurs et, pour son ornement, Des oreilles d'un asne elle se rend parée.
Elle a la teste grosse et laveue esgarée,
Yeux de chauve-souris ; ses propos droictement
Sont telz que d'un toreau est le mugissement ;
Elle est du populasse en tous lieux honorée.
Elle a pour sa monture un asne qui conduit
Toute sorte de gens que la foie a séduit.
Ceste louve au scavoir impudemment faict teste,
C'est elle qui mesdit des jeux harmonieux, Des lettres, du bien dire et parler gracieux. Chascun se doit garder de ceste faucebestc.
L'orgueil luy tient l'estrier quant sur l'asnc elle monte
L'avarice devant marche d'un tardyf pas ;
La gourmandise, afin d'y avoir son repas,
A coustoyerla bcste est toujours viste et prompte.
La luxure effrénée, ayant perdu la honle, Au monstre faict hommaige et ne l'esloigne pas ; A luy faire chemin l'yre prent ses csbatz ; Entre ses courtisans la blesmc envye on compte.
Des vices eontrefaictz mainte bande la suit ; Quelque part qu'elle soit la lumière s'en fuyt Et le jour clair se change en une nuit obscure.
On ne void rien de bien quelque part qu'elle soit ; Nul sens, nulle raison, nul ordre on n'aperçoit Où est cet animal ennemy de nature.
Le bon et vray scavoir est de se recognoistre,
Et se recognoissant on se verra si vain
Que l'on tiendra ce monde en mespris et desdain,
Puis... q'unjour en repos le plus grand ne peut estre.
Point il n'aspirera au degré d'estre maislre, Juge, ny médecin, docteur, s'il n'est tout plain De doctrine et de moeurs qui luy tiennent la main Afin qu'à son honneur il y puisse ordre mecli^e.
Davantaige sera modeste, tempéré,
Sans que d'aucun il soit blasmé, vitupéré ;
Au profit du prochain mettra toute sa joye :
Au roy, au magistrat, tousjours oljéyra; A Dieu, à son esglise, aussi bien il croira Encor que de son œil icy bas rien ne voye.
(Ici se trouve au manuscrit le Discours sur le meurtre de l'évêque Fournier, qui a été publié séparément.)
Brie f discours du fléau dont la France est batuc et du moyen pour le des tourner, au moys d'octobre 1S7ô.