‹ Rimes galantesChapitre 21 sur 42 · LES FOURRURES · texte numérisé non relu

LES FOURRURES

Il gèle : près du feu, qu'importe à quel degré ! L'heureuse dame, au fond de son boudoir doré Apprend les airs nouveaux; sur rébène et l'ivoire, Sa manche fait traîner l'hermine à mouche noire,

Et sa line pantoufle au petit-gris moelleux Pose sur la pédale un bout de pied frileux.

— Madame, oh ! le beau feu de hêtre!

Oue ces airs vont bien à vos doigts!

Mais, écoutez!., sous la fenêtre

Une pauvre femme sans voix Chante un cantique d'autrefois, 11 gèle : elle est nu-pieds peut-être !

11 gèle : près du l'eu, ses nouvelles amours, Son enfant velouté roule sur la peau d'ours.

Polichinelle en main, le poupon se câline Dans son beau vitchoura de martre zibeline.

Le duvet d'un oiseau tremble autour de ses pieds, Et son pantin lui-même a du cygne aux souliers.

— Madame, oh! le beau feu de hêtre !

Et qu'il est beau votre garçon !

Mais, regardez : — sous la fenêtre

La femme à la triste chanson Montre aux passants un nourrisson.

11 gèle : et l'enfant vient de naître.

11 gèle : près du feu, devant la grille d'or, S'étalent les longs poils de l'épagncul Médor. Le favori couché sur une chancelière D'un cornet de bonbons fait un»' muselière .

Et ce soir il viendra sous le tiède édredon Caresser sa maîtresse en un lit céladon.

— Madame, oh ! le beau feu de hêtre !

Votre chien vaut bien de l'argent !

Mais voyez donc!., sous la fenêtre

Un vieux caniche intelligent

Complète le groupe indigent :

Il gèle : il réchauffe son maître.

11 gèle : mais l'on sort dans les beaux jours d'hiver;

Près de Boulogne on va respirer le grand air.

Déjà le roupé roule au pied du vestibule;

La bande d'astrakhan autour du siège ondule ;

Le cocher >■ bouffit sous la peau de renard ,

Puis la mère, l'enfant, le chien montent : on part. — Vous qui bien loin du feu de hêtre Gardez pourtant votre chaleur, Les pauvres vous ont vu paraître; Baissez la glace; donnez leur.

Hélas! Theureuse dame a peur :

11 gèle : elle aurait froid peut-être.

Il a reçu des ans le droit de majesté;

Mais l'aimable vieillard nous garde sa gaîtc,

Et de ses derniers jours nous faisant une fête

Veut que les cheveux blancs soient des lis sur sa tète.

ne

Un moins sage que lui resterait près du feu A gronder tour à tour gouvernante et neveu.

Lui se plait dans les bals où la jeunesse danse : Le gant paille à la main, sa dernière élégance, 11 sourit; et s'il parle, il eause d'aujourd'hui, Jamais du temps passé, car le passé c'est lui. Pourtant il a gardé l'antique politesse :

Près des dames son front s'incline avec souplesse ; Dans ses gestes courtois, dans ses humbles saints Le sexe goûte encor d'un respect qui n'est plus. Daignez l'interroger; le moindre égard le flatte : Sa réplique est toujours modeste et délicate ; Il sait; et néanmoins ce penseur de bon goût, Pour vous trouver instruit, semble hésiter sur tout. — Aussi, lorsque l'hiver je le trouve en soirée Cherchant dans nos salons la jeunesse dorée, Et que là des faquins dansent en maquignons, S'éborgnent pour loucher à travers des lorgnons,

Parlent de la vieillesse avee irrévérence, Et des airs de jockey font une mode en France ; Je rougis d'être jeune, et m'en vais près de lui Confesser qu'autrefois valait mieux qu'aujourd'hui.

Page 1