‹ Rimes galantesChapitre 22 sur 42 · LES TUILERIES · texte numérisé non relu

LES TUILERIES

Dès qu'avril a fini sa toilette d'été Je vais m' asseoir au parc que Le Nôtre a planté. C'est là que, vers midi, j'emporte quelque livre, Un poète toujours, causeur facile à suivre,

Mondain, et dont les vers aux feuillets élégants

Se plaisent à sentir la fraîcheur de mes gants.

— Ma place est au couchant sous la voûte d'un arbre :

Mon siège est appuyé contre un hermès de marbre;

I/hermès est un sylvain, jeune homme en son printemps,

Kt l'arbre un marronnier, vieillard de deux cents ans.

Près de moi, vis-à-vis dans l'étroite avenue,

Au pied d'une dryade, autre jeune statue,

Une dame est assise, et du bout de son dé

Pousse l'acier anglais dans un mouchoir brodé.

Depuis bientôt un mois, l'amour de la nature

Nous donne rendez-vous sous la même verdure :

Rapprochés par l'ombrage, unis dans le parfum,

Je lis, la dame brode, et l'on rêve en commun.

Je lis; mais comme on flaire une rose fermée,

Sans chercher dans la fleur comment Dieu l'a formée.

Klle brode ; et l'aiguille est l'arme du devoir

Quand auprès de la lampe on veille dans Touvroir;

Mais qu'on brode au jardin, seule sous la charmille, Cupidon à Fallut fait flèche de l'aiguille.

— Nous voilà donc le front baisse sur nos travaux, Studieux, réfléchis, comme de vrais moineaux : Qu'un bruit passe, qu'un merle agite le feuillage, Soudain nos yeux distraits se mettent en voyage : Mais sans errer, de peur de rencontre en chemin, Les regards de la dame embrassent mon sylvaiu ; Et les miens s'en vont droit vers sa dryade blanche. Par un caprice d'art la déesse se penche, Et semble dire au dieu, tant son sourire est doux : o — Mon jeune vis-à-vis, courage, approchez-vous; Notre âge est au plaisir, l'ombre est sous la feuillée ; Venez, formons un groupe au bord de cette allée. »> Derrière moi que dit le sylvain... consent-il? La dame en rougissant reprend son bout de fil ; Je tourne le feuillet : mais sous la broderie, Sous la strophe de vers glisse une rêverie ;

Et les oiseaux chanteurs, conjurés contre nous,

Sur les grands marronniers semblentdire:«— Aimez-vous!»

Eh bien, vers le logis dès que l'heure l'appelle, La dame ouvre au soleil les plis de son ombrelle, Et quitte le jardin sans un signe d'adieux, Comme le premier jour qu'elle vint en ces lieux. Mais moi qui suis bien moi, ce moi de ma jeunesse (Jui cherche en toute femme un espoir de maîtresse, Près de l'arbre enchaîné, fait de marbre à mon tour, Je reste; et mes regards la perdent au détour. Pourquoi?... Toi seul le sais, enfant de cette mère, Bel enfant dont les jeux en leur ronde légère Semblent fermer sur nous des cercles enchantés. Tu pourrais dans ton vol t' abattre à nos côtés, Devenir messager des premières tendresses, Porter et rapporter sur ton front nos caresses : Mais tes yeux en douceur, mais ton rire innocent

Eutre ta mère et moi protègent un absent ;

Et bien mieux que l'honneur ton simple badinage

Aura su conserver la paix d'un bon ménage.

L'épouse quelquefois a brodé «le travers,

Plus d'une fois j'ai lu sans comprendre les vers :

Mais séparés du mal par ta grâce ingénue,

Nous rêvons sans péril au bord de l'avenue.

Page 1