A MADAME
C'est une terre immense au cœur de la Touraiue, Avec château gothique et vous pour souveraine. Là le brochet d'argent dans vos étangs s'endort ; Dans vos bois le faisan traine ses plumes d'or;
L'ortolan voyageur pique vos grappes mûres ; Vous avez des chevaux, des chiens de races pures, Et dans le vieux manoir, prisonniers sous vos lois, Des hôtes de Paris qui resteront un mois.
— Mais les blés sont rentrés, et la chasse est permise, Et vos gardes ont dit où le gibier remise.
Dès l'aube les chasseurs vont par le corridor Gourmander les voisins: « — Quoi! vous dormez encor Debout, la guêtre au pied, le fusil sur l'épaule! » Bientôt d'adroits tireurs postés derrière un saule Ajustent : les chevreuils par la meute assaillis Abandonnent leurs morts à l'angle du taillis.
Silence! près de l'eau, le pécheur au long piège A cru voir le poisson sous sa flotte de liège. Comme un fleuve, couché dans les roseaux du bord, Qu'il est doux de rêver carpes à la Chambord !
Mais moi ! que j'aime mieux avee vous sous la treille Grouper le chasselas dans la blonde corbeille. Ou sur la branche assis, comme un toi écolier, Jeter les plus gros fruits dans votre tablier !
Quand la cloche a sonné deux fois pour les convives, Chasseurs dans la forêt, pécheurs le long des rives, Vendangeurs dans le clos, chacun d'un pied léger Se hâte au rendez-vous de la salle à manger.
Royal banquet! aussi. Dieu sait quelle frairie! Honneur aux nourrissons de votre métairie !
Et nous, messieurs, à qui tira ces faisandeaux Portons une santé de ce vin de Bordeaux !
Midi vient; Ton se rend en chœur dans la tonnelle Pour lire à haute voix la brochure nouvelle.
Sans pitié pour l'intrigue, un malin auditeur Parfois d'un mot burlesque interrompt le lecteur.
Les poisons, les poignards ont un succès de rire ; Et cependant, toujours cette façon de lire A l'ombre des tilleuls, sous le berceau d'été. Des insultes de l'art venge la vérité.
Mais les chevaux sont prêts; l'ardent soleil s'apaise; Revêtez l'amazone, et partons à l'anglaise.
(Ju'il est beau de bondir avec vous dans ces bois Où vos mères jadis lançaient des palefrois !
Qu'il est beau de courir avec vous sous les hêtres (ju'ont plantés de leurs mains ces guerriers, vos ancêtres, Dont les graves portraits à vos murs suspendus Rappellent des combats que l'Espagne a perdus !
Et le soir au salon que lambrisse le chêne,
Sur nos doigts prisonniers vous dévidez la laine ;
L'esprit donne le ton à la frivolité;
On triche aux petits jeux, on valse, on prend le thé ,
Vous venez au piano; sur une épaule nue
On se penche en ehantant la romance inconnue ;
Et puis lorsqu'au cadran minuit sonne : — à demain!
Sur le seuil de la chambre on vous baise la main.
C'est ainsi qu'il est bon d'habiter le village... Mais un matin, il faut se remettre en voyage, Regagner pour l'hiver Paris et ses travaux.
Les rouges postillons attellent les chevaux ; Vous passez votre rose à notre boutonnière.
Adieu, Touraine! adieu, maison hospitalière!
Adieu!., lequel de nous en vous disant adieu, Madame, n'a laissé tout sou cœur en ce lieu?