QUERELLES
Souvent, ma dame et moi nous sommes en querelle : J'ai défendu ma porte aux vieux meubles; mais elle, Elle irait par amour du style primitif Troquer mon guéridon contre un pétrin naïf.
Quoi! n'a-t-il pas fallu, pour la paix du ménage, Avoir le baldaquin et le lit moyen-âge !
Lit vermoulu; que dis-je, un lit?... un corbillard! Ou bien, elle était femme à dormir autre part. Moi qui rêve de (inide aux bras «le la déesse, Et moi pour qui Morphé if a que pavots de Grèce, Que vois-je à mon réveil? Un vampire, un follet, Un lutin, noirs démons, trônent sur mon chevet.
— Voilà comment chez nous on entend la plastique. — Qu'en raillant je décoche une flèche gothique;
Pour punir le moqueur on casse les carreaux,
Et quelquhorrible saint collé sur des vitraux
Met impertinemment le nez à ma fenêtre.
Si j'insiste, au repas les perdreaux vont paraître
Dans un plat écorné de Bernard Paliss>...
Oui, voilà comme on dîne et comme on dort ici !
— Oui nous rencontrerait cherchant dans les boutiques, Elle les pots flamands, moi les bronzes antiques,
Rirait de nous entendre en venir aux grands mots.
A quoi bon lui conter la fable des deux pots?
La fable n'y fait rien, et le pot de faïence
Heurte le pot de 1er sans y briser son anse.
— Ah! qu'on est malheureux d'avoir le goût trop tin !
Aujourd'hui cependant elle prend l'air câlin,
Met ses mains en ogiv<- ainsi qu'une madone.
Et fait des yeux de sainte : alors, Dieu me pardonne,
C'est moi, moi qui la mène acheter un bahut !
Triomphez désormais suppôts de Belzébul ;
Grimpez anx chapiteaux, salamandres, vampires,
Visiteurs des tombeaux chassez mes gais satyres,
Hissez sur les rayons les bouquins, le vieux fer,
Dansez sur la corniche une ronde d'enfer;
Oui, voici le sabbat, ma dame a sonné l'heure.
Pour moi, je n'y tiens plus, je change de demeure .
Adieu, maîtresse, adieu, tes amis sont trop laids;
Je cours en d'autres lieux me bâtir un palais,
Et sous vos frais abris, palmes corinthiennes, Kegretter la saison des fleurs athéniennes.
S YMPHONIK aux POETES.
Frères, tentons ensemble une œuvre de musique. Le luth cessera d'être un luth allégorique ; Ses cordes frémiront en de réels concerts, Et Tébène et l'ivoire enchanteront les airs...
Poètes, que les lois des notes en mesure Uemplacent pour un jour la rime et la césure : Venez, rassemblons- nous sous la main de Mozart ; Dans un grand festival changeons les formes d'art, L'orchestre est aux rimeurs : enfants de L'harmonie, Qu*à son tour notre Muse ait une symphonie!
L'un, brûlant d'épopée, embouchera l'airain.
Cris d'alarmes!
Aux armes!
Écoutez, écoutez!... Les archets au long crin, Tels que des chevaux de bataille Bondissant, Partent en frémissant; Bruyant tutti, c'est la mitraille!
Dans les trompes grondez, canons, Clairons ;
Ophicléides,
Soufflez aux combattants les fureurs homicides, Les instincts meurtriers ;
Et que les cymbales Martiales
Fassent vibrer le bronze aux flancs des euirassiers.
— A qui les lauriers, la victoire?
A qui les fanfares de gloire?...
Trombones, c'est à vous de nommer aux échos
Le héros.
— Tel est le destin de l'éi>ée :
Tumulte des combats.
Ivresse des soldats...
— Muse, dans vos concerts, telle aussi l'Épopée.
Ul.
Bergen, bergers, la cloche tinte aux champs.
Plus de clairons, voici 1" Idylle î L'heureux troupeau broute sur les penchants;
L'ombre est tranquille.
A vous, pasteurs, les combats sans dangers Du buis sonore et des roseaux légers :
Que la Hùte sauvage Vante les fruits, délices du village ;
Et vous, pipeaux, Vantez le lait, richesse des troupeaux.
— Bruns moissonneurs, agrestes jeunes tilles, Jetez là les faucilles :
Entendez-vous?... Le crotale d'airain Sonne en cadence ;
Le pouce bat le tambourin ;
L'on danse.
— Mais la musette et le hautbois
Chantent loin des bruits de la fête...
Jeunes amants en tète à tète,
Murmurez à l'ombre des bois.
— Et voilà, bien Loin de la ville.
L'emploi du jour, bonheur facile...
— Muse, dans vos concerts, telle est encor l'Idylle.
Bergers, cessez vos chants, et vous danseurs, vos pas. La marche triomphal»' approche... chapeaux bas! Voici le roi vainqueur aux portes du village. Voici l'Ode, et la pourpre et la splendeur des cours... A vous bruyants héraults, trompettes et tambours, A vous d'annoncer le passage!
Venez, graves altos, violons chaleureux :
Tels que des courtisans, des chevaliers, des preux, Marchez avec accord dans les rangs du cortège. Comme un roi calme et fier sous le dais empourpré,
Qu'à la place d'honneur la harpe au front don' Fasse entendre un tranquille arpège.
Et vous, flûtes d'ivoire, ébène des bassons, Comme des fleurs, jetez en l'air vos plus doux sous, Accompagnez la lyre ; aimable souveraine, La voici!... Derrière elle, épris de sa beauté Le téorbe module un chant de volupté :
Tel un page aime de sa reine.
Mais à la suite, hélas! soupirent tristement Le cor, hardi chasseur devenu sombre amant, La guitare, espagnol aux plaintives alarmes ; Le doux violoncelle exhale son chagrin, Et l'Ode qui marchait le front noble et serein, Finit par l'Élégie en larmes.
Mais, la marotte en main, Que dit le Nain?
« - Foin de l'Élégie !
Vive l'amour, le bal, l'orgie!
Aimons ! »
Et le Nain ivre, De son grelot de cuivre Appelle les Chansons.
« — Redonnez le signal Aux bruits du bal, Folles castagnettes; Que la ronde enfle les jaquettes!
Dansons! »
Et le Nain ivre, De son grelot de cuivre Appelle les Chansons.
« — Choc des verres, et vous, Joyeux glouglous, Sous la verte treille Le frai triangle vous éveille ; Buvons! »
Et le Nain ivre, De son grelot de cuivre Appelle les Chansons.
Or. le grelot c'est moi, chanteur aux notes claires, Le Nain de votre Muse, ô poètes mes frères.
Si frivole qu'il soit j'ai fait vibrer mon cœur, Ma place est parmi vous et nous dirons en chœur. Choisissez l'Épopée, à vous l'Idylle et l'Ode, Variez la mesure et l'accord et le mode.
Mais qu'avec moi l'orchestre entonne à l'unisson
Le refrain ivre,
Quand mon grelot de cuivre Appelle la Chanson !