‹ Rimes héroïquesChapitre 29 sur 40 · M ODES TUS · texte numérisé non relu

M ODES TUS

M. Augustin Thierry raconte ainsi dans ses Récits mérovingiens l'histoire du pauvre Modestus , puni cruellement pour avoir pris la défense de Grc^goire de Tours, accusé à tort d'avoir calomnié la reine Frédégonde.

" Le sous-diacre Rikulf , qui ne se lassait pas de faire de nouvelles dépositions et de multiplier les mensonges contre Grégoire et contre ses amis , était souvent conduit de sa prison au palais du roi Hilpérik , où ses interrogatoires avaient lieu avec tout le secret observv^ dans les affaires les plus importantes. Durant le trajet et au retour, une foule d'artisans , quittant leurs ateliers , s'assemblaient sur son passage , et le poursuivaient de leurs murmures à peine contenus par l'aspect fa--

rouche des vassaux francs qui Tescortaient.

"Une fois qu'il revenait la tête haute, d'un air de satisiiax;tion et de triomphe , un ouvrier en bois , appelé Modestus, lui dit : « Misérable ! qui complotes avec tant d'acharnement contre ton évêque , ne ferais-tu pas mieux dé lui demander pardon et de tâcher d'obtenir ta grâce !» A ces mots Rikulf , désignant de la main Thomme qui les hii adressait , cria en langue tudesque à ses gardes : « En^voilà un qui me conseille le silence , pour que je n*aidé pas à découvrir la vérité. Voilà rni eimemi de la reine qui veut empêcher qu'on informe contre ceux qui l'ont accusée. •• L'artisan romain fui saisi dans la foule, et emmené par les soldats , qui allèrent aussitôt rendre compte à la reine Frcdégonde de la scène qui venait d'avoir ieu. La reine ordonna que le malheureux ouvrier fut soumis à la peine du fouet , puis on lui infligea d'autres tortures , et enfin on le mit en prison avec les fers aux pieds et aux mains. Modestus était un de ces

hommes, peu rares alors, qw joignaî^t à one foi sans bornes une imagination extatique ; persuadé qu il souffrait pour la ea^use de la justice, il ne douta pas un instant que la toutepuissance divine n'intervînt pour le délivrer. Vers minuit , deux soldats qui le gardaient s endonaairent , et aussitôt il pria Dieu de le visiter dans son malheur par la présence auprès de lui des saints évêques Martin et Médard. Sa prière fut suivie d'un de ces faits étranges , mais attestés , où la croyance du vieux temps voyait des miracles , et que la science de nos jours a essayé de ressaisir en les attribuant au phénomène de lextase. Peutêtre la conviction d'avoir été exaucé procurar t^elle au prisonnier un surcroit de force et d'adresse , et comme un nouveau seps plus subtil et plus puissant que les autres ; peutêtre n*y eut-il dans sa délivrance qu une suite de hasards heureux ; mais, au dire dm témoin, il réussit à rompre ses fers , à ouvrir la porte, et à s'évader. Uévêque Grégoire , qui. veiJlait

Cette nuit-là dans la basilique de Saint- Médard , le vit entrer , à sa grande surprise , et lui demander en pleurant sa bénédiction . ..

Il est beau de voir la protestation contre le crime partir des lèvres les plus humbks. Le trait de Modestus remet en mémoire l'admirable scène de la tragédie du roi Léar, dans laquelle un serviteur du duc de Cornouailles , voyant celui-ci écraser avec rage Tœil du comte de Glocester, tire Tépée, et dit à son maître de s'arrêter , la barbarie poussée h ce point rompant les liens du devoir. Mais le pauvre domestique paie cher ce mouvement d* indignation. Il meurt bientôt sous les coups de Régane , qui le perce par derrière d'un coup d'épée. Shakspeare , en inventant ce trait, a tempéré l'horreur de l'action atroce du duc de Comouailles, et montré qu'il avait dans l'âme un sentiment sublime de l'humanité.

Peut-être n'a-t-il fait que rapporter un acte véritable consigné dans la vieille chronique d'où il a tiré sa pièce.

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