SANTA-ROSA
Sanctore de Santa-E osa naquit à Sav igliano , en Piémont, le 18 novembre 1783, d'une famille noble , mais de noblesse récente. Son père , colonel du régiment de Sardaigne , fut tué à la bataille de Mondovi. 11 fit de bonnes études, entra dansFadministration civile, puis la quitta pour le service militaire. Proscrit du Piémont pour avoir été un des chefs du mouvement libéral qui eut lieu en 1821 , il mourut en Grèce au mois de mai 1825, en défendant, comme simple soldat , Tîle de Sphacterie contre T armée égyptienne. M. Cousin a consacré quelques pages à la mémoire de ce franc
et loyal patriote , qui fut son ami. Nous avons extrait de son pieux travail deux belles lettres à lui adressées par Santa-Rosa : eUes suffiront peut-être à donner une idée des sentimens et du caractère de cet homme éminent ; Tune est datée de Bourges, et l'autre d'Angleterre.
Bourges, 43 Seplembrc.
« O mon ami ! que nous sommes malheureux de n'être que de pauvres philosophes pour qui le prolongement de l'existence n'est qu'un espoir , un désir ardent , une prière fervente } Je voudrais avoir les vertus et la foi de ma mère ; raisonner, c'est douter ; douter, c'est souffrir : la foi est une espèce de miracle ; lorsqu'elle est forte , lorsqu'eUe est vraie , qu'elle donne de bonheur ! Combien de fois dans mon cabinet je lève les yeux au ciel , et je demande à Dieu de me révéler , et surtout de me donner l'immortalité !
» J 'ai un cabinet , ci j^y pass^ la plus grande partie de ma journée , d'abord de huit à onze heures ; ensuite je sors pour déjeuner avec mes camarades. Je fais quelquefois un tour au jardm de Tévêché ; je rentre à une heure ou un peu plus tard , et je travaille jusqu à cinq. Je dine seul en dix ou douze minutes, et je vais chercher une promenade avec le cœur presque serein; mais je ne trouve que des eaux donnantes , des champs pierreux , quelquefois un peu de gazon sous une rangée de noyers, et alors je m^assieds et je lis en m'interrompant pour méditer ou pour rêver. Tu as bien embelli ma promenade d^avant^hier : je Tai commencée en t' écrivant dans ma tête une lettre charmante. I) ne m'en est rien resté ou presque rien ; mais j'ai eu une heure qui m'a rappelé ma vie de dix-huit ans , et je te l'ai due , mon bon ami. Cela ne fait-il pas plaisir, et n'aimes-tu pas que je te le dise?
'«J'aitoujoursleprojetd'écriresurlecongrès devienne ; en attendant, je continue mes lec-
tures, et j'ai commencé à jeter sur le papier les idées fondamentales de Touvrage qui est ma pensée habituelle. Plus j'avance, plus je pénètre , et plus je vois les ombres grandir autour de moi. Bonald a des choses profondes et admirables ; il en a d'autres qui font sourire de pitié ou qui excitent l'indignation.
Bonald et Tracysont d'accord pour déprécier les anciens , ces anciens à qui nous devons tout , et dont les reliques vénérables ont renouvelé la civilisation qui avait péri. Le christianisme a peut-être empêché qu'elle ne s'abîmât tout à fait au milieu des barbares ; mais sa renaissance est due aux anciens. Maintenant nous bafouons nos msutres , et nous nous proclamons sages , éclairés , grands , lorsqu'il se passe autour de nous tant de choses qui devraient nous humilier. . . Ilmeparaîtnécessaire, et d'ailleurs radicalement vrai , d'établir une différence essentielle entre l'utilité générale et l'utilité individuelle. L'utilité générale, que j'appelle aussi égahté de la liberté, doit être
le but des lois. Celte utilité générale est aussi le bonheur et le plus grand bonheur de tous les individus. Le bonheur est de faire ce qu'on veut ; pour que tous l'aient , il ne faut rien faire de nuisible à autrui. Le développement des droits de Thomme est le but du législateur, comnae l'enseignement du Décalogue est le but du prêtre. Dieu est le centre de tout cela. La soumission du fort aux lois qui protègent le faible ne peut pas s'expliquer sans Dieu.
La liberté de tous ne peut exister que dans l'état social. A quelles conditions? comment? La première chose est de mettre la liberté audessus du pouvoir de la majorité. C'est ce que Rousseau n'a nullement fait. Certes , on ne peut pas l'y mettre tout entière, car il n'y aurait pas d'existence sociale possible. Mais pour les garanties principales de l'individu , ou , en d'autres termes , quant à la portion la plus précieuse de la liberté , je pense qu'elle ne peut pas être à la discrétion de la majorité. 11 reste à celle-ci les lois constitutionnelles et
les lois administratives. J'appellerais lois sociales celles qui délimitent l'exercice de la liberté de chaque individu pour Tassurer à tous. Qu'on les appelle droits, devoirs, garanties, n'importe , les droits peuvent se traduire par les devoirs, et vice vet^sa. »»
Londres, 31 Octobre 183 S
•* Demain , mon ami , je pars pour la Grèce avec Collegno. Si tu as reçu la lettre que je t'ai écrite il y a environ six semaines, et que le comte Piosasco a dû te remettre à son arrivée à Paris , tu ne seras pas étonné de ma résolution. Il fallait, mon ami, que je sortisse de mon engourdissement par un moyen extraordinaire. Mon inaptitude à travailler venait de ce que mon âme avait la conscience d'un devoir à remplir encore dans la vie active.
— J'ignore si je pourrai être utile ; je suis préparé à toutes sortes de difficultés , résigné à toute espèce de désagrémens. Il le faut bien : songe que Bowring m'a déclaré que le comité anglais , ou du moins plusieurs de ses membres , désapprouvaient mon voyage. Je veux croire que leurs motifs sont droits, j'ignore s'ils sont fondés ; mais ^ dans tous les cas , pouvais-je , devais-je retirer ma parole? Les députés grecs seuls avaient le droit de me retenir, eux à qui j'avais offert mes services sans aucune condition. Us ne l'ont point fait, et je pars.
» Mon ami , je n'avais point de sympathie pour l'Espagne , et je n'y suis point allé , puisque par cela seul je n'y aurais été bon à rien. Je sens au contraire pour la Grèce un amour qui a quelque chose de solennel ; la patrie de Socrate, entends-tu bienî Le peuple grec est brave , il est bon , et bien des siècles d'esclavage n'ont pas pu détruire entièrement son beau caractère ; je le regarde d'ailleurs comme un peuple frère. Dans tous les âges
ritalie et la Grèce ont entremêlé leurs destinées ; et ne pouvant rien pour ma patrie , je considère presque comme un devoir de consacrer à la Grèce quelques années de vigueur qui me restent encore. — Je te le répète , il est très -possible que mon espoir de faire quelque bien ne se réalise point. Mais , dans cette supposition même , pourquoi ne pourrais-je pas vivre dans un coin de la Grèce, y travailler pour moi ? La pensée d'avoir fait lin nouveau sacrifice à Tobjet de mon culte , de ce culte qui seul est digne de la Divinité , m*aura rendu cette énergie morale sans laquelle la vie n'est qu'un songe insipide.
« Tu n*as point répondu à la lettre dont je t'ai parlé. Dieu me préserve de penser que tu aies voulu me punir de mon silence en rimitant ! Ecris-moi maintenant , je t'en conjure. Fais-moi parvenir ma lettre à Napoli de Remanie, siège du gouvernement grec dans le Péloponèse. Cherche-s-en les moyens sans perdre de temps.
*• J'emporte ton Platon. Je t'écrirai ma première lettre d'Athènes. Donne-moi tes ordres pour la patrie de tes maîtres et des miens. Tu me parleras de ta santé et avec détail ; tu me diras que tu m* aimes toujours , que tu reconnais ton ami dans le sentiment qui lui a commandé ce voyage. Adieu, adieu.
Personne sous le ciel ne t'aime plus que moi. »
(Eilrail «le la hevue de$ Dçhx Jloii«ie«.)
Viy DES NOTES.
br.r ' .i 2 1942