‹ Ris et croquisChapitre 2 sur 37 · UN GRAND VAINCU · texte numérisé non relu

UN GRAND VAINCU

(Imité de l'anglais)

Un grand vaincu !

Encore quelque sornette militaire, je suppose^

Il y a bien assez de poudre dans l'air, pour ranimer notre ardeur belliqueuse, sans avoir besoin de recourir aux récits plus ou moins fantaisistes d'un faux prophète quelconque.

— Pardon !

Le grand vaincu que je désire vous introduire

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n'est ni un frère de l'illustre El Mahdi, ni son petit cousin.

C'est purement et simplement un jeune célibataire de quarante-cinq ans, bien frais, bien portant, n'ayant de sourires, que pour sa noire chevelure... émaillée de paillettes argentées, et ne caressant aucune chimère, si ce n'est celle d'un oubli inconcevable des charmes du sexe qui a le monopole des minojs les plus roses et les plus séduisants.

Homme très actif, turbulent à ses heures, cumulant sans cesse arguments sur arguments, dilemmes sur dilemmes, pour prouver que les femmes et les bébés sont l'œuvre la plus inutile de la création, — ses dispositions belligérantes, ne répondaient certes pas au nom de Pacifique, dont il était l'unique possesseur.

Pour tout dire, Pacifique prisait beaucoup les délices de cette vie, — c'était du moins son opinion,— mais, comme tout soleil a son ombre, notre héros voyait toujours une nuée qui obscur cissait l'horizon de sa félicité : c'était de ne pou-

voir résoudre le mystère de l'existence de la femme, et s'expliquer comment le Créateur avait pu commettre une aussi grave méprise.

Ce point d'interrogation, comme un fantôme •malin, le hantait nuit et jour ; son compagnon de mansarde avait beau multiplier les prodiges de sa science homéopathique, rien n'y faisait, et maître Pacifique dépérissait à vue d'œil.

Un bon jour, n'y tenant plus, il résolut d'en-, treprendre, comme le pigeon de La Fontaine

Un voyage en lointain pays,

et de découvrir, s'il était possible, sur une plage étrangère, la solution du problème auquel il avait consacré ses meilleures années.

Il dit donc adieu à son hôte, à son gite, à ses paperasses grimaçantes, à ses parchemins poudreux, et gagna la gare la plus voisine, avec l'intention de s'éloigner, par le premier convoi venu, d'un séjour si peu propice aux nobles et aux sublimes aspirations.

Cheminant tant bien que mal, sur le pavé de l'avenue Peel, Pacifique dévorait microscopiquement l'espace.

Ce n'était pourtant point l'avarice qui le faisait voyager si économiquement sur ses bases.

Son dada de prédilection en était le seul coupable.

Prendre une voiture, pour lui, était le synonyme de prendre une femme ; et, comme il estimait la femme tout autant que les galères, vous pouvez juger si, logiquement, il devait se prélasser sur la bourrure du plus humble des coupés.

Pourquoi son voisin avait-il une voiture ?

C'était pour promener sa digne moitié !

Un homme bien né, ayant conscience de sa dignité ; un célibataire de qualité selon le cœur du " bourgeois gentilhomme " de Molière, ne devrait jamais se permettre l'usage de tels véhi^ cules, si ce n'est dans le cas de grave nécessité ;

et, comme rien ne pressait Pacifique, il poursuivait lentement sa route en brodant à mi-voix sa thèse favorite.

Mais il avait compté sans les cinq minutes perdues à admonester sa cravate, qui s'était montrée revêche à ses recommandations de rester sage durant le voyage, et de ne pas se refrogner en un nœud disgracieux tout à fait indigne d'une cravate bien élevée, et les cinq autres minutes employées à se chercher une paire de bas dépourvus de ventilateurs aux extrémités et de fenêtres au talon. Ce mal étant irréparable, il s'était finalement consolé par la pensée que sous le cuir épais de ses douze points, bien fin serait celui qui découvrirait la nudité de son talon.

Ce qui fit que, pour ne point manquer le train qui se mettait déjà en marche. Pacifique dut fouetter Rossinante ; et, après un exercice des jambes assez violent, se précipiter, tout ruisselant de sueur, et exténué comme un cerf aux abois, dans le dernier wagon, du convoi.

Il était dit, ce jour-là, que notre héros tomberait de Charybde en Scylla.

Le wagon était comble.

Toutes les banquettes étaient occupées.

Il y avait bien encore un siège libre, mais une dame occupait le siège voisin... et Pacifique qui aimait tant le contact des dames I

Allait-il lui tenir compagnie !

Fi ! quelle horreur !

Un célibataire de qualité, y pensez-vous ?

Un rhumatisme entêté lui paralyse le genou.

Dilemme embarrassant.

Il lui faut ou rester debout et souffrir physiquement les caresses stimulantes d'un rhumatisme, ou s'asseoir et souffrir moralement le babil inépuisable d'une fille d'Eve.

Point de milieu.

Pacifique, non encore vaincu, veut tourner la difficulté en gagnant un autre wagon, mais l'exclamation laconique d'un employé qui l'attend sur le seuil, ruine sa dernière espérance.

— Plus de place ici, monsieur

Que faire ?

Volontiers, il se fût écrié, travestissant à cet effet les imprécations de Camille dans Corneille :*

Femme, l'unique objet de mon ressentiment,

Femme qui m'a vu naître, et que mon cœur abhorre ! . .

Mais il n'avait pas le loisir de pousser aussi loin le tragique de sa position. Mettant donc tout scrupule de côté, et laissant pour la première fois le physique l'emporter sur le moral, il se dirigea, tout penaud, vers la dame de ses... ennuis.

— Ce siège est-il retenu ? demanda brusquement Pacifique.

— Non, monsieur, répondit une voix douce et perlée, et notre célibataire s'aperçut que son interlocutrice avait de beaux yeux rêveurs, bien bleus et bien veloutés, une bouche mignonne

* HoTace, acte IV, scène \ .

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enchâssée dans des lèvres de rubis et une chevelure rappelant les boucles dorées des poètes.

Mais que lui importait tout cela ?

La perspective d'une banquette isolée lui aurait bien autrement souri.

Il s'assit en soupirant, et la dame reprit sur ses genoux le paquet qui reposait auparavant sur la bourrure où se lamente actuellement notre Ulysse en herbe.

— Vous feriez mieux de mettre ce paquet sous la banquette, suggère timidement Pacifique.

La dame, tout étonnée, ne dit rien, mais, soulevant un coin de l'enveloppe brodée du prétendu paquet, elle découvre aux yeux stupéfaits, ébahis de notre vieux garçon, le profil gracieux du visage rosé d'un chérubin.

Puis, dans ce langage si connu des mères :

— Chéri veut-il faire dodo sous la banquette, comme le petit caniche blanc de l'oncle Bibi?... Non, n'est-ce pas?... Ne crains rien, Chéri, maman n'écoutera pas ce menomme... elle n'écoute jamais les vieux menommes barbus... ils sont trop malins !

Et le bébé, fort de la promesse maternelle, de menacer son auguste voisin de ses deux petits poings, en poussant un cri de triomphe.

Une sueur froide glaça les membres de Pacifique.

Jamais, non jamais, durant sa longue carrière, il ne s'était trouvé si prés d'une femme et d'un... bébé !

Il avait servi deux ans dans l'armée, il s'y était même distingué et avait conquis une épaulette ; il avait vu le feu de près, et, plus d'une fois, il avait affronté l'impitoyable mitraille ; mais jamais il n'avait tremblé comme il tremblait en ce moment, en voyant ces deux petits poings, comme deux gueules brûlantes de canons, le menacer de foudres impuissantes, ridicules pour tout autre, mais redoutables, terribles à ses yeux.

Il voulut fuir ce lieu, quitte à rester debout, mais son rhumatisme lui fit sentir qu'un blocus ■continental ne lui permettait plus de quitter son poste.

Résigné, en apparence, à subir le rigorisme

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de la fatalité, il sortit machinalement son journal de sa poche et voulut lire, mais ficht ! le bébé n'entendait pas qu'on lui fit la politesse de l'oublier, et gazouillant son refrain des dimanches,. il caressa l'oreille de notre lecteur des flots d'une harmonie si entraînante, qu'il dut remettre son journal où il l'avait pris, avec la ferme résolution de s'adresser à la prochaine réunion du Congrès, pour obtenir un acte séquestrant les femmes et les bébés dans un char spécial.

Dans l'intervalle, Pacifique avisa un voyageur qui faisait ses préparatifs de départ, et il ambitionnait d'être l'héritier de son siège.

L'heure de la délivrance va sonner enfin, pensait-il.

Une dame assez âgée, drapée dans un long châle gris, et coiffé d'un énorme bonnet, vint hii prouver encore une fois que l'homme propose et que Dieu dispose.

A peine le siège convoité était-il vacant, que la dame en question vint s'y installer, au grand désappointement de Pacifique, et se mit à converser avec sa jeune voisine.

— Cher petit ange... comme il est joli !... Quel âge a-t-il, madame ?

— Presque neuf moi?, répondit la jeune mère avec orgueil.

— Cher petit... je le croyais beaucoup plus âgé, tant il est merveilleusement développé... En vérité, madame, vous devez être fatiguée de porter un si lourd fardeau.

— Moi ! du tout... mon fardeau est si léger... une plume me lasserait davantage !

— Peut-être, mais moi. je ne serais pas aussi patiente, et je le passerais bel et bien à son papa, poursuivit la dame, en gratifiant Pacifique d'un air de reproche.

— Je ne suis pas son père, grommela celui-ci, en rabattant brusquement sur ses yeux les larges bords de son digne couvre-chef.

— Vraiment !... vous voulez badiner, je crois je mettrais ma main dans le feu avant de croire le contraire !... Mais ce bébé est votre véritable photographie : nez identique, même expression dans le regard, on ne saurait trouver une ressemblance plus parfaite !

Pacifique rôtissaitsur ce brasier d'un nouveau genre, et s'agitait comme un diablotin dans l'eau bénite.

Lui, si chatouilleux, quant à son extérieur lui dont les avantages physionomiques, que l'on me pardonne l'expression, n'admettaient aucun rival, on osait comparer sa figure à la face disgracieuse, grassouillette d'un bébé !

Quelle audace !

Une femme seule pouvait calomnier si malicieusement ses attraits.

— Ah ! je comprends maintenant, fit la dame, comme si, après un moment de réflexion, elle en était venue à la véritable conclusion ; cet enfant est sans doute issu d'un premier mariage de madame et vous avez convolé avec elle peu après le décès de son premier mari. N'ai-je pas bien deviné ?

— Parkersburg ! — crie le conducteur, hâtezvous, hâtez-vous, dix minutes seulement pour les rafraîchissements.

La dame au bébé se lève précipitamment.

Pacifique la croyant au terme de son voyage, s'en réjouit beaucoup, naturellement; et, pour hâter davantage son départ, il crut bon de lui prodiguer enfin un atome de complaisance.

— Pourrais-je vous être utile en quelque chose, madame ? fit-il galamment.

— En effet, mon cher monsieur, ayez donc la complaisance de veiller sur mon Chéri, tandis que je vais aller boire une tasse de café.

Et avant que Pacifique pût décliner un tel honneur, et protester qu'il n'avait jamais eu l'intention de lui rendre un tel service, il avait l'enfant dans les bras, et la dame disparaissait parmi les passagers qui sortaient, sans remarquer la grimace grotesque que ne put s'empêcher de faire l'heureux dépositaire de son trésor.

De même que Calypso regrettait beaucoup le départ d'Ulysse, ainsi Pacifique ne pouvait se consoler de l'absence de la mère de l'enfant.

Quel changement dans ses idées !

Il avait vu avec la plus grande joie, ses apprêts de départ, et maintenant, il souhaitait ardemment son retour. Toujours inquiet, et craignant sans cesse un malheur, d'un œil il veillait sur l'enfant qu'il tenait au bout de son bras, et de l'autre, il surveillait l'issue par où devait venir sa libératrice.

Bientôt tous les passagers firent leur rentrée, le signal du départ retentit, le convoi s'ébranla lentement, puis accéléra sa course, et de libératrice... point !

On peut juger de la stupeur de Pacifique.

Pour un célibataire qui traversait la rue mille fois pour ne point rencontrer un bébé, la perspective n'était pas riante.

— Aïe! aïe! crie-t-il à l'employé. Arrêtez le train... on a oublié une dame... arrêtez-le immédiatement !

— Et pourquoi ?

— Elle a laissé son enfant !

— Qui?... votre dame !... Oh ! ne vous affligez

point ! cela se voit souvent ; ne craignez rien, elle saura bien vous rejoindre par le prochain convoi.

— Je ■ vous dis d'arrêter I... je vais devenir fou !... Mon Dieu, que vais-je faire?... Je vous en prie, monsieur, retournez à Parkersburg, je vous donnerai cinq... dix... vingt... cinquante piastres pour votre trouble !

— Je n'ai aucune objection à recevoir l'argent, mais fussiez-vous l'un des Rothschild, je ne pourrais rien faire pour vous.

Et l'employé passa outre.

— Fatalité !...tout m'abandonne... Oh ! comme je regrette d'avoir entrepris ce voyage... s'il était à recommencer je...

Un coup de parasol coupa court son monologue.

— Pardon, monsieur, dit la dame qui l'avait fait endêver dans l'entretien précédent, vous allez étouffer cet enfant; ne voyez-vous pas que vous le tenez la tête en bas ! Vous devriez avoir

* honte, monsieur, de traiter une faible créature de

la sorte... un homme de votre espèce n'aurait jamais dû se marier.

La dame allait poursuivre sa jérémiade, lorsqu'une nouvelle voisine vint l'interrompre :

— L'aimable enfant... le gentil bébé... quel âge a-t-il, monsieur ?

— Je l'ignore !

— Ah !... et pleurez- vous votre épouse depuis longtemps ?

— Je n'ai jamais eu de femme.

— Est-ce possible !... elle s'est donc enfuie du toit conjugal en vous laissant ce petit bijou ? Comment pouvait-elle abandonner ainsi un époux aussi tendre, aussi complaisant, et oublier lescaresses de son blanc chérubin ?

— Comment, fît un voisin, vous n'avez plus d'épouse, monsieur, mais vous êtes précisément dans ma position ! Je l'aimais bien pourtant, ma pauvre Joséphine, mais Dieu me l'a enlevée. Un ange, maintenant, les ailes étendues, prie sur sa tombe... Oh ! que je compatis à vos douleurs, à l'angoisse que vous avez dû éprouver au moment de la séparation.

A ce moment, l'enfant se mit à crier à tue-tête.

— Il va certainement mourir, dit la vieille dame.

— Mourir, vous n'y pensez pas ! dit Pacifique, plus mort que vif, et à qui la perspective de porter un cadavre ne plaisait guère.

— Oh ! que sa mère est ingrate !... infidèle ! fit l'autre voisine avec compassion.

— Prenez-le,ma bonne dame, prenez-le ; je vous donnerai cent piastres si vous me rendez ce service.

— C'est cela, c'est bien cela, dit tout à coup un homme au nez pointu, en frottant ses lunettes... Un enfant, n'est-ce pas, mon cher monsieur?... c'est peut-être celui qu'on cherche.

— Que voulez-vous dire ? s'écria-t-on de toutes parts.

— Ecoutez ! et dépliant son journal, il lut d'une voix chevrotante et nasillarde l'annonce suivante :

" Enlèvejnent. — Enlevé de la résidence de son

père, durant la nuit de mardi à mercredi, un enfant du sexe masculin, âgé de neuf mois ; il a les yeux bleus, la chevelure noire et dénote beaucoup d'intelligence. Toute personne le rapportant au n" lo, rue *** ou pouvant donner des informations menante sa découverte, recevra une récompense de trois cents piastres.

— C'est bien lui, murmura la vieille dame : yeux bleus, cheveux noirs, dénotant beaucoup d'intelligence ; on ne saurait s'y tromper.

— Certes non, poursuivit l'homme aux lunettes, et mon devoir est de...

— Oh ! prenez-le, mon bon monsieur, dit Pacifique, d'un ton suppliant, je donnerais tout au monde pour m'en débarrasser.

— Sans doute que vous le feriez, mon brave, mais je ne l'entends pas de cette manière. Sachez que je suis magistrat, monsieur, magistrat à Albany, et comme tel je vous arrête au nom de...

— Je vous jure que je ne l'ai pas enlevé... elle

est sortie pour prendre une tasse de café ! gémit Pacifique.

— Ne vous fatiguez point l'imagination à inventer une fadaise, une fable des temps mythologiques, car vos réponses incohérentes, les circonstances dans lesquelles cet enfant se trouve -en votre possession, votre empressement à vous en départir, tout prouve votre culpabilité, et ■quant à vous, messieurs, continua le digne magistrat en s'adressant aux autres passagers, vous •êtes tous gens d'honneur, et vous avez tous des épouses et des enfants, ou du moins vous devez ^n avoir, vous partagez tous l'anxiété, l'affliction des parents de ce petit infortuné. Je compte donc ■sur votre généreux concours pour m'aider à surveiller ce gredin jusqu'à ce que nous puissions en disposer entre les mains des autorités.

— Vous me rendrez compte de cette nouvelle insolence, hurla Pacifique écumant de rage ; je vous traînerai devant les tribunaux, et j'obtiendrai justice partout où il existe une justice.

Une violente secousse ébranle alors le wagon €t le convoi s'arrête.

Tous les passagers redoutant un accident se précipitent aux fenêtres.

— La locomotive est épuisée, observe un malin.

— Elle s'est brisé la patte, remarque un rivaL

En effet, l'une des roues de la locomotive venait de se briser.

YI

Deux heures se sont écoulées.

Le train va reprendre sa course sans apporter aucune amélioration à la position critique de notre héros.

Il avait bien tenté de s'esquiver sans bruit^ lors de la confusion générale, mais par malheur,, le magistrat et deux autres voyageurs s'étaient dressés menaçants à ses côtés, et lui avaient rendu toute tentative d'évasion impossible.

Il n'avait plus d'espoir.

Soudain la portière du wagon s'ouvre avec fracas.

— Mon Chéri, mon pauvre Chéri !

L'émotion suffoque Pacifique.

Il a reconnu la voix de celle qu'il désirait tant revoir.

D'un bond, elle est dans ses bras, elle lui enlève l'enfant.

— Mon Chéri, mon ange adoré, s'écrie-t-eile €n le couvrant de baisers... Que je vous remercie, monsieur, de votre bonté, poursuivit-elle en pressant vivement la main de Pacifique.

— Vous êtes mon bon ange, fit ce dernier ému, vous brisez les chaînes de ma captivité.

Le visage du magistrat s'était allongé démesurément.

— Ce n'est donc pas un enfant volé ? hasardat-il timidement.

— Non certes, dit la mère indignée, c'est mon enfant, monsieur, l'unique souvenir de mon mari qui n'est plus.

— Alors, veuillez recevoir mes très humbles excuses, dit le magistrat à son ex-prisonnier, je ne pensais pas... je ne croyais pas que...

— Mêlez-vous de vos propres affaires, répondit

brusquement Pacifique, c'est le meilleur conseil que je puisse vous donner pour l'avenir.

L'accident arrivé à la locomotive avait favorisé tout spécialement notre célibataire.

Le convoi suivant avait pu rejoindre celui qui le portait, et permettre à sa libératrice d'apparaître au moment où il s'y attendait le moins.

Que reste-t-il à ajouter?

Peu de chose, il est vrai, mais beaucoup si on le considère à travers le prisme dont Pacifique se servait jadis pour nuancer ses thèses antisociales.

Ce dernier et la jeune mère devinrent très intimes dans la suite du voyage.

Pacifique, oubliant ses préventions contre le sexe joli, se permit d'ajourner son voyage d'outremer pour fixer ses pénates dans la cité où résidait la jeune veuve.

Il s'informa de la santé du bébé.

Puis de la santé de madame.

On devine le reste.

Il ne put résister bien longtemps à la tempête

que l'amour préparait depuis tant d'années dans son cœur.

Elle éclata, et malgré ses antécédents incorruptibles, malgré ses dilemmes convaincants, le mariage avait lieu quelques mois plus tard, et Pacifique avouait, tout en faisant ses réserves, que s'il avait retraité, c'était du moins avec les honneurs d'un "grand vaincu 1"

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