UN CRITIQUE AU PILORI
AL],EGORIE
Dame Critique avait l'humeur maussade, lorsqu'elle tomba dernièrement, comme une bombe, au beau milieu des paperasses et des parchemins de son plus jeune fils, le Critique canadien.
— Vilain drôle, s'écria-t-elle, en le menaçant du poing, c'est comme cela que tu exécutes mes ordres, c'est comme cela que tu t'acquittes de la mission que je t'avais confiée. Tu ne respectes donc plus mes cheveux blancs, mon expérience de deux mille et quelques années, mon origine
même qui se perd dans les ruines de la tour de Babel ?
— Mais, maman, après une aussi longue séparation, vous ne m'embrassez point 1... il me semble qu'un baiser
— T'embrasser, lorsque tu gâtes toute ma besogne, toi et tes dignes sujets, t'embrasser lorsque tu ruines une littérature qui donnait de si belles espérances ! T'embiasser !... belles joues, vraiment, bien dignes du personnage qui passe ses nuits à divaguer, et qui, le jour, n'a rien de plus pressé que d'exalter une nullité et de rouler impitoyablement l'audacieux qui s'avise de te faire de justes remontrances !
— En vérité, maman, vous me calomniez
Voyez donc tous ces petits chefs-d'œuvre, ces perles canadiennes qui ornent les rayons de ma bibliothèque, est-il un plus jeune pays qui puisse se vanter d'en posséder de semblables? est-il un plus jeune pays qui puisse se glorifier d'un écrin littéraire plus riche en éméraudes et en topazes ? Philosophie, histoire, droit, littérature, économie sociale, etc., rien ne manque ! 3
— Rien ne manque ! Tu oses dire que rien ne manque, lorsque ma présence en ces lieux atteste le contraire ; tu m'accuses de calomnie, lorsque, de ma solitude, à mille lieues d'ici, je te vois dormir en sécurité dans un palais qui, en guise de colonnes inébranlables, n'a que de faibles roseaux pour tout appui ! Mais la critique de tous ces beaux ouvraj^es, la critique qui donne des ailes à la i3ensée, où est-elle donc ?
— La critique ? parbleu, la voici... voici Ludovic, Raphaël, Pollion ; voici Agésilas et le vaillant Attila !
— Je suis de plus en plus édifiée sur le choix de tes ministres.
— Le contraire m'étonnerait beaucoup, car ce sont des critiques doués d'une finesse de perception remarquable, d'un tact merveilleux, d'un goût artistique frisant la subtilité, et qui savent embellir leurs appréciations, des merveilles d'un talent incomparable et d'une science qui n'a point d'horizon. En mi mot, ce sont des juges. qui ne connaissent point de rivaux sur la boule terrestre !
— Hum ! l'encens que tu leur offres biiilerait longtemps avant de caresser mon appareil olfactif des parfums de la vérité ! Ce sont des génies suivant toi, ces critiques? Ecoute, je vais te raconter leur petite histoire, et te montrer, par une simple vignette, comment tous ces beaux
sires entendent la critique. Je réclame donc de toi un silence-absolu, et ne veux ni observations,
ni remarques, car je n'ai que faire d'excuses saugrenues.
Un volume tout fraîchement sorti des mains de l'imprimeur, tombe sous les yeux de Ludovic : comme préambule, il est bon d'observer que Ludovic est myope, il ne faut donc pas trop l'incriminer. L'auteur est-il son ami : il met ses -lunettes, examine le volume en tous sens, compte les grains qui hérissent sa couverture de chagrin, note scrupuleusement les détours sinueux, dont le relieur s'est plu à enjoliver son œuvre, regarde si la tranche est dorée, ou jaspée, puis, en juge
intègre et bien renseigné, il s'empresse de communiquer au public ses touchantes impressions de la manière suivante :
" Un charmant volume, éclos de l'imagination brillante de l'un de nos premiers littérateurs, m'arrive avec les roses du printemps.
" Coquet et mignon, dans sa reliure de chagrin, il ressemble à ces petits dieux mythologiques, se jouant des ondes bleu de ciel, dans une coquille de nacre.
" Les enluminures qui font le charme de ce petit volume, indiquent chez son auteur un goût artistique des plus prononcés dont tout l'ouvrage se ressent, et dont chaque page, chaque ligne même, est pour ainsi dire imprégnée."
Remarque bien, mon fils, que Ludovic n'a pas lu un traître mot de l'ouvrage.
*' La tranche dorée qui met le volume en question au-dessus de tous ceux qui me sont parvenus dernièrement, est pour moi le symbole du génie chez l'auteur ; génie qui loin de nous faire dire avec le poète :
Comment en un vil plomb l'or pur s'est-il changé ?
nous invite précisément à nous demander le contraire."
Voilà pour l'ami de Ludovic. Mais son ennemi lui envoie... l'imprudent ! une de ses productions récentes, une brochure.
Une brochure, quel bonheur 1 Si le volume eût été relié, notre critique se serait trouvé fort embarrassé dans son appréciation, mais c'est une brochure, allons donc, c'est là que maître Aliboron va se faire enfourcher prestement. :
" Un pierrot quelconque me gratifie d'une insanité littéraire, qui m'a tout l'air d'une grosse bêtise.
" Couverture et auteur se valent à juste titre.
" Voici mon raisonnement :
" Si la couverture est en papier, l'auteur est un goujat.
" Or la couverture est en papier.
" Donc l'auteur est un goujat ! "
La majeure est des plus contestables et le raisonnement cloche sur toutes ses bases, mais encore une fois, je le répète, Ludovic est myope ; il ne voit pas plus loin en syllogisme qu'en rase campagne, et il ne s'aperçoit même pas qu'il plagie le style d'un célèbre avocat, qui amuse beaucoup Thémis par ses originalités.
Voilà pour l'ennemi ! Et c'est le thème sur lequel Ludovic brode toutes ses critiques. Il n'est pas malin. On s'en aperçoit ; aussi, aurions-nous tort de lui reprocher d*avoir écorché, échenillé même le style d'un auteur. Pareil forfait lui est entièrement inconnu.
Il n'en est pas de même de ses confrères en critique : avec eux, il faut changer de système, car ils ne sont pas myopes ceux-là ; ah certes, non ! ils scrutent non seulement tous les coins et recoins de chaque lettre formant un mot, mais encore ils trouvent des mots qui n'y sont pas.
Raphaël est en verve, ou il ne l'est pas.
S'il est en verve, il soignera son style, tout
comme un digne médecin soigne un riche malade sur le point d'entrer en convalescence, afin de retarder, le plus possible, le filet aurifère, Pactole en miniature, qui gonfle si efficacement -son gousset. Il se plaira à raconter de petites anecdotes inoffensives, délicieuses, sur le mortel soumis à sa verge de critique.
Parle-t-il de l'abbé Pellegrin, il dira qu'à la première représentation de l'opéra de Loth un vers sufiit pour entraîner la masse des auditeurs, un seul :
I>'amour a vaincu Lolh I
L'enthousiasme fut si grand que tout l'auditoire se leva électrisé, et qu'en guise de bouquet, il s'écria :
" Qu'on en donne une à l'auteur !" Comme le renard de La Fontaine, Raphaël a, de ce genre :
...cent ruses, au sac !
mille anecdotes à l'eau de rose pour ses amis, raille bouts rimes, célèbres dans les fastes du ridicule, pour ses ennemis.
Mais Raphaël a mis son bonnet de travers, il n'est pas en verve, il se contentera de faire la chasse à l'orthographe et aux coquilles typographiques. Malheur alors au rimeur, s'il n'a pas bien surveillé ses protes, et si ces derniers se sont permis d'allonger d'un pied, quelques vers d'un poëme héroï-comique :
" Audacieux, vous avez voulu rimer malgré Minerve, s'écriera Raphaël, tout indigné, la colère des neuf sœurs s'appesantit sur vous ; vous êtes un intrus dans le vallon des Muses, vous êtes cette mouche importune qui, ne sachant comment monter Pégase, s'est posée naïvement sur son extrémité caudale et s'est mise en frais de moissonner tout ce que cette région inculte pouvait produire : vers de treize pieds, de quinze même, dans les années d'abondance, madrigaux mal tournés, sonnets estropiés, rondeaux boiteux. En un mot, vous êtes à la littérature, ce que le croque-sol est à la musique : une parfaite nullité !"
Un peu de patience, mon fils, il me reste encore quelques historiettes intéressantes sur Pollion, Agésilas et Attila, les plus fins matois de la bande, les seuls qui pourraient fasciner les strophes d'une bluette ou d'une berceuse, et leur faire exécuter une danse tellement infernale que, quand la musique cesserait, et que leur plume magique dormirait sur leur oreille, il ne resterait plus d'un tendre couplet que débris informes et ruines dénuées de tout aspect littéraire.
Monsieur Harpin^ une épigramme d'Andrieux, tombe sous la patte de Pollion :
Que de coquins dans votre ville, Monsieur Harpin, sans vous compter !
— Morbleu ! cessez de plaisanter, Un railleur m'échauffe la bile.
— Hé bien, soit ! je change de style : Déridez ce front mécontent, Que de coquins dans votre ville, Monsieur Harpin, en vous comptant !
Si nous examinons les quatre premiers vers, nous voyons que ville rime bien avec bile et compter d.'w^o. plaisanter, mais Pollion ne l'entend pas ainsi, il voit trop bien sans lunettes, il empruntera donc les lunettes de Ludovic, non pas pour voir, mais pour ne pas voir, et il s'écriera dans un élan de ravissement ineffable :
" Que de coquins dans votre ville,
" Monsieur Harpin, sans vous compter !
" Ville et compter cela ne :ime pas, n'est-ce pas?
" Eh bien ! il paraît que cela rime chez certains rongeurs de l'Amérique du Nord."
Quel est le plus rongeur des deux ?
Ce n'est certes pas celui que vise Pollion.
Agésilas n'a qu'un amour au monde, qu'un culte : ses. côtes ! Il les dorlote, les caresse, leur donne tous les soins d'un bon père de famille,
-ne pense qu'à elles et n'a pas de plus grand souci que de les mettre en évidence, et de les exhiber gratuitement au public.
Qu'il se promène sous de frais ombrages ou se berce mollement sur le fleuve immense ; qu'il rêve sur un sombre promontoire ou dorme sur une verte pelouse, il pense toujours à ses côtes, à ses côtes bien-aimées, il ne saurait les oublier, il y songe même dans ses chroniques, et ses critiques exaltent leurs suaves parfums :
" Si par une muse électrique, "L'auditeur est électrisé,
" Mes côtes !
'* Votre muse paralytique '* I.'a bien souvent paralysé !
" Mes côtes ! mes côtes ! "
Et Yoilà comment Agésilas accueillerait ces quatre vers de Chénier. Si ce dernier avait eu l'esprit de dire :
Si par une côte électrique, Un auteur est électrisé ; Votre côte paralytique L'a bien souvent paralysé !
Agésilas l'aurait embrassé sur les deux joues^ mais on ne prévoit pas tout dans ce bas monde, et Chénier n'aurait jamais cru qu'un poète pousserait l'originalité au point de faire de ses côtes une source d'inspiration.
Enfin, voici le tour d'Attila. C'est bien le temps de dire avec ce pauvre Boileau :
Après l'Agésilas
Hélas !
Mais après l'Attila
Holà !
Attila n'est plus le roi des Huns, encore moins le fléau de Dieu. Ne pouvant plus ravager la Gaule depuis sa défaite de Châlons-sur-Marne,
il fait de la critique... en commentaires. Comment en est-il venu là ? L'histoire ne le dit point.
Pas un vers ne lui échappe ; chaque mot en attire un nombre infini, sa fécondité est vraiment merveilleuse ; elle excite l'admiration pour ne point dire l'envie.
Voici comment il critiquerait " La bonne journée " de Philidor : (i)
" Un pauvre clerc du parlement
Halte-là ! jeune homme, pauvre est ici un pléonasme, tous les clercs sont pauvres, et le raoi parlement est oiseux, car il ne fait pas plus ressortir l'idée de clerc que si l'on disait : clerc de notaire, clerc d'avoué, en un mot toute la génération des clercs, qui ne le cède nullement en nombre à la postérité d'Abraham !
** Un pauvre clerc du parlement ** Arraché du lit brusquement,
(i) Collin d'Harleville.
Pardon ! qui l'a arraché du lit : sa digne moitié ? le pécule du pauvre clerc lui interdit à jamais le luxe d'une adorable compagne ; le député ministre ? il a recommandé à sa servante de tenir son chocolat prêt pour onze heures : avec le bénéfice du doute, la loi présume qu'il ronfle encore ; le ministre ? il fait bombance aux Provinces maritimes ou dans les Etats du Sud. Ce n'est pas lui qui quitterait le festin pour arracher du lit brusquement, ce pauvre clerc du parlement. Mais pourquoi ce brusquement} On dirait que Philidor a la bosse des pléonasmes ; quand on est arraché du lit, ce n'est certes, jam.ais doucement.
" Arraché du lit brusquement
*' Comme il dormait profondément,
'* Gagne l'étude tristement ;
Parbleu ! lorsque l'on nous a arraché du lit, on ne gagne pas l'étude le cœur sur la main, le sourire aux lèvres et les yeux en diamant :
" Y griffonne un appointement, " Qu'il ose interrompre un moment *' Pour déjeuner sommairement ;
Est-il zélé, un peu, ce clerc ! Je lui promets une promotion aux premières vacances ; un clerc qui griffonne un appointement avant son déjeuner, c'est tout à fait nouveau dans les annales parlementaires, c'est presque phénoménal I Quelque chose m'intrigue cependant, dans cet appointement, il est bien long. On dirait que ce pauvre clerc voudrait blanchir avec de l'encre, les faits et gestes de quelque grand sire. J'interrogerai ce clerc à loisir. Qui sait ? Il y a peutêtre le règlement d'une contestation d'élection sous roche. Je pourrais devenir membre d'une commission royale, quelle aubaine ! Après une pareille injustice, si j'étais clerc du Parlement, je ne déjeunerais pas sommairement.
•* En revanche, il écrit longuement, •' Dîne à trois heures sobrement, " Sort au dessert discrètement.
Je le sais bien, qu'il écrit longuement; cet appointement qu'il griffonne depuis l'aube semble avoir un horizon bien élastique. Il dîne à trois
heures, l'imprudent 1 il se ménage une bonne dyspepsie, une fameuse encore. Il sort au dessert discrètement. Tiens, il n'aime point les confitures celui-là, ni la charlotte russe. Il ne ferait pas un bon ministre, un ministre aime toujours les confitures, mais des confitures que le trésor de l'État seul peut fournir.
** Reprend la plume promptement ** Jusqu'à dix heures... seulement.
Dix heures ! Qu'est-ce que l'on rencontre à huit heures : ganté, frisé, pommadé, spirituel, attrayapt, au salon, au théâtre, au bal du gouverneur, le clerc du Parlement, le pauvre clerc du Parlement ! Il a peut-être mis un masque à sa place. Les temps sont changés ou l'auteur ne s'y connaît plus.
Lors, va souper légèrement, Grimpe et se couche froidement,
Ah ! un nouvel ordre de grimpeurs, et cela parmi les clercs du parlement. Où grimpe-t-il donc
comme cela ? sur la cime d'un sapin, d'un chêne pour y croquer des noix ? C'est compromettant, sais-tu, jeune homme, de faire l'écureuil si haut iiché.
Grimpe et se couche froidement Dans un lit fait négligemment,
Ma foi, s'il grimpe sur la cime d'un chêne, il peut bien dormir froidement, à l'automne surtout, et je donnerais beaucoup pour connaître a donzelle assez aventureuse pour aller réparer le désordre d'un perchoir aussi pittoresque. Plus
je réfléchis, mieux je découvre que l'auteur écri-
* vait pour un autre âge. Je vois bien grimper
encore le clerc du Parlement, mais ce n'est pas
sur un chêne, encore moins sur un sapin : c'est
sur les gradins de nos théâtres, il ose même se
prélasser dans les fauteuils d'orchestre, et certes,
ce n'est pas pour y dormir froidement.
Dort et n'est heureux qu'en dormant.
Ah ! pauvre clerc du parlement !
Ah oui, je te plains d'avoir trouvé un chantre
si ignorant et si obscur pour célébrer tes grandes vertus, ton ardeur au travail et ta sobriété au repas.
" Je te plains d'avoir trouvé un rimeur si peu au fait de tes pirouettes galantes sur les tapis moelleux de nos palais ou sur le gazon fleuri de nos bocages.
'* Ah ! pauvre clerc du parlement ! '' Et la critique d'Agésilas est faite.
• Eh bien 1 mon fils, est-ce là une critique judicieuse ? est-ce là celte critique sévère, mais juste, qui forme les ' écrivains, les grands poètes, et leur donne des notions claires et précises sur le beau idéal et le sublime? Voici une fine description, spirituelle et bien tournée, qu'en fait-on ? Un objet de dérision, un tissu de phéonasmes et d'expressions oiseuses, un rocher chancelant que minent sans cesse les flots délirants d'une gaieté intempestive. Quelle est l'œuvre qui ré-
sisterait à de semblables inepties, quelle conception hardie pourrait garder ses brillantes couleurs, sous les attaques envieuses d'une manie de dénigrement aussi systématique? La Bruyère le savait bien quand il disait : " Il ne faut pas mettre un ridicule où il n'y en a point, c'est se gâter le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres ; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce et d'une manière qui plaise et qui instruise."
— Vos remarques sont justes, mère, mais au moins il n'y a point de naturalisme au Canada, tout le monde s'accorde à le dire, et les auteurs étrangers nous en font même leurs plus sincères félicitations, il me semble que c'est déjà beaucoup.
— Pas de naturalisme, non, mais les appréciations outrées de tes critiques mènent tout droit au naturalisme, à ce naturalisme qui est la photographie hideuse de tout ce qui avilit, de tout ce qui dégrade l'homme et le rapproche de la brute.
Que font en effet tes critiques ? Ils se pâment sur tout ce qu'il y a de sublime, de grandiose dans une œuvre ; ils censurent impitoyablement tout ce qui tend à remplacer l'art païen par l'art chrétien et à rendre à la religion révélée sa salutaire influence.
L'auteur ainsi ridiculisé se décourage, il prête peu à peu l'oreille aux exclamations mensongères de ces hommes pervers, il s'arrête dans son essor, il se croit réellement ridicule ; il veut se relever dans leur opinion, pour cela, il doit s'abaisser. Il commence donc par raser la terre,puis voulant s'attirer à tout prix leurs bonnes grâces, il rampe bientôt sur le sol en peignant tout ce que la nature renferme de plus stérile et de plus bas.
Adieu les fleurs printanières, les chastes vertus et les touchantes harmonies ! adieu toutes ces fictions qu'on devrait abandonner au cerveau malade des rêveurs ! adieu tout cela ; ce qu'il faut désormais, c'est le réel, le palpable : aux orties l'idéalité avec toutes ses conceptions chiméri-
ques ; et l'on s'étonne après cela de voir germer le naturalisme là où la saine littérature était jadis en pleine floraison ! Tu veux éviter le naturalisme : mets un frein à la licence de tes mauvais critiques, car il en est de ces derniers comme des chenilles ; gratte une chenille, tu trouveras un papillon ; gratte un mauvais critique, tu trouveras un naturaliste !
— Ce n'est pourtant point ce que pense la presse.
— La presse ! encore une belle nymphe qui croit avoir fait tout son devoir en saluant l'apparition d'un ouvrage de son immortelle formule : " Nous accusons réception d'un volume intitulé***. Nos remercîments à qui de droit ! "
Est-ce pour avoir des remercîments que l'auteur a consacré toutes ses nuits au travail ; estce pour avoir des remercîments qu'il a étudié sans cesse aux sources du perfectionnement intellectuel de son semblable ?
Il n'est pas besoin de tant s'agiter pour avoir un remercîment ; la plus petite obole donnée à
l'aveugle, sur la rue, en attire un qui vaut tout autant sinon plus, que celui dont la plus grande partie de la presse se plaît à gratifier nos auteurs à tour de rôle.
On prétexte le temps de parcourir l'ouvrage, mais on a bien le temps de décrire dans toutes ses minuties et ses ennuyeux détails, les phases de la colique d'un grand homme, et comment on s'y prend pour préparer une prise de petit-lait, pour adoucir, lénifier, tempérer et rafraîchir le sang de Monsieur, suivant une expression de Molière ;
On a bien le temps d'entasser chiffres sur chiffres, mensonges sur mensonges, sophismes sur sophismes, pour prouver que son chef politique n'a point spéculé sur les sueurs du pauvre peuple;
On a bien le temps de consacrer quatre ou cinq colonnes de son journal au récit allongé, amplifié, d'une aventure scandaleuse et de pure invention qui met la honte et le déshonneur au sein des familles les plus respectables ;
On a bien le temps de raconter avec force dé-
tails : les suicides, les assassinats, tous les autres attentats dont je tais le nom, choses que l'humanité devrait avoir à cœur de cacher, et l'on n'a qu'un remercîment banal pour celui qui se dévoue sans cesse pour le genre humain, en consacrant son génie, ses talents, sa santé à l'instruction de ses concitoyens !
O tempora, o mores l
Ce ne sont point tes critiques qui porteront la responsabilité de tous ces maux, mais toi, mon fils, qui ne cesses de les encourager dans cette voie coupable et pernicieuse, toi qui, par ton silence, approuves toutes leurs contorsions, toutes leurs grimaces, toutes leurs gambades.
Je t'avais donné pour royaume un jeune pays qui devait éclipser bientôt avec ses Bossuets, ses Massillons, ses Bourdaloues, ses Corneilles et ses Racines, le grand siècle de Louis XIV ; tu devais y former des critiques consciencieux, des cri-
tiques qui ne se laisseraient influencer ni par les liens de l'amitié, ni par les conseils pervers du préjugé, du ressentiment, de la haine à satisfaire et de l'humiliation à venger. Qu'as-tu fait de tout cela ? Rien ou presque rien.
Les volumes s'entassent les uns sur les autres, les auteurs succèdent aux auteurs ; l'inhabileté des uns, l'inexpérience des autres, les tendances pernicieuses de celui-ci, le négligé de celui-là : tout passe inaperçu. A peine voit-on poindre^ à de longs intervalles, une pauvre notice bibliographique, astre solitaire qui semble décrire une courbe incertaine, dans une atmosphère fuyant les rayons ensoleillés.
Sont-ce là les conseils que je t'avais spécialement donnés, souverain de la critique canadienne ; sont-ce là les promesses que tu m'avais faites, en me quittant pour venir fonder ici, un royaume où la bonne critique s'épanouirait comme la rose s'épanouit sous les baisers du soleil ?
Tu ne réponds point, mais ton silence répond pour toi. Je pars, dans quelques secondes, je sera i loin d'ici. Aurais-je fait une démarche inutile?
— Mère, je vous promets...
— Pas de vaines promesses ! L'avenir prouvera
ton repentir, et, si jamais tu m'obliges à revenir
en ces lieux, rappelle-toi, mon fils, que je n'y reviendrai point sans étrivières. Adieu !
Dame Critique est âgée, elle a peut-être exagéré nos défauts, les défauts saillants chez la plupart de nos critiques canadiens, mais, franchement ! n'avons-nous pas parmi nous des hommes qui commencent à s'aventurer sur les traces d'un Ludovic et d'un Agésilas ?
Ces personnages sont imaginaires, sans doute, mais, n'ont-ils pas déjà leurs tristes imitateurs dans notre beau Canada?
Que doit-on augurer de l'avenir ? Peu et beaucoup. Beaucoup si l'on considère l'essor que donnerait à la littérature canadienne une «titique plus impartiale que celle qui existe actuellement ; pQu, si l'on examine la promesse du souverain
de la critique canadienne, au travers d'un petit prisme proverbial :
Promettre est bien charmant, Mais tenir est plus touchant !
CHRONIQUE' DE iNOËL
L'airain sacré de nos temples a résonné : de nombreux fidèles accourent à son appel. Cloches, pourquoi troubler le silence de la nuit, et vous, ■chrétiens, pourquoi diriger vos pas silencieux vers ces étincelants sanctuaires où mille gerbes de lumière se confondent avec mille guirlandes de verdure ?
Interrogez la nature, elle vous répondra.
Demandez au ruisseau, ce qu'il murmure, sous sa blanche pelisse ; demandez au bocage, ce que chante la bise dans ses rameaux dénudés; demandez à l'étoile qui scintille, le secret de son nouvel éclat ; -demandez au poète, ce que redisent les cordes inspirées de sa lyre :
6o RIS ET CROQUIS
Ecoutez ! un cri se prolonge, Un cri qui grandit aussitôt ; Regardez, ce n'est pas un songe, L'éclair précurseur luit là-haut :
Gloire aux cieux dans leur étendue !
11 est né, répète la nue :
A ce mot seul, mais triomphant, La terre frémit d'allégresse.
Et le ciel lui-même s'abaisse Auprès du berceau d'un enfant.
Noël ! tel est le mot que clame la nature dans son mystérieux langage !
Noël ! telle est la fête que l'Église célèbre, en souvenir de l'humble, mais sublime naissance de l'Enfant-Dieu.
A Bethléem, sous un toit chancelant, un roi, le plus grand des rois voit le jour.
Les pâtres du vallon entourent son berceau, et le timide chalumeau dans la plaine, harmonise ses premiers vagissements.
Enfant, pourquoi nais-tu dans ce triste abandon ; pourquoi as-tu préféré pour ta couche,
RIS ET CROQUIS 6l
quelques pailles entrelacées, au duvet le plus moelleux ?
La véritable grandeur se plaît dans de simples atours.
Le nouveau-né de Bethléem est appelé à de grandes destinées ; il naît loin des palais somptueux des souverains de la terre ; loin des symphonies brillantes de leurs cours mondaines,afîn de mieux s'identifier au rôle divin qu'il doit remplir sur la grande scène terrestre.
Il grandira ; bientôt il sera en butte à la jalousie et aux persécutions de l'impie.
Sur le mont du Calvaire, une larme s'échappera de ses yeux : une larme de sang, et le sol qui la recevra, verra bientôt émerger de son sein, une plante nouvelle, plante unique, mais pleine de la sève de l'existence.
A sa vue, le despote orgueilleux verra son étoile pâlir et son trône chanceler.
La plante merveilleuse frappera ses projets diaboliques de stérilité. En vain prononcera-t-il sa destruction ; en vain sèmera t-il autour d'elle
la haine et l'outrage ; en vain s'armera-t-il du fer et du feu, pour la détruire dans la dernière de ses racines : efforts superflus, la plante croîtra^ grandira toujours, et deviendra arbre : un arbre dont l'épais feuillage ombragera bientôt toute la terre, et dont les branches vigoureuses, renversant l'impie de son piédestal, délivreront les nations du joug odieux de l'impiété.
Cet arbre est aujourd'hui l'Église qui, de ses vastes arceaux, domine la foule qui s'empresse de venir rendre hommage à Jéhovah, lors de la célébration de chaque anniversaire de sa naissance.
Où est maintenant celui qui a persécuté le nouveau-né de Bethléem, dès son berceau, et l'a contraint de fuir en Egypte ?
Où est celui qui lui fit verser cette larme de sang, source de notre immortalité ?
Le héros du Calvaire est venu ; et, comme l'a si bien dit Racine :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cèdre, il cachait dans les deux Son front audacieux.
Il semblait, à son gré, gouverner le tonnerre. Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
Tout, dans la nature, porte à la poésie, et il n'est pas un objet terrestre qui n'ait eu son chantre ou son poète.
Toutes les saisons enjolivées de leur parure particulière : le printemps, avec ses roses et ses lilas en fleurs ; l'été, avec ses senteurs balsamiques et ses blés dorés ; l'automne, avec ses feuilles jaunissantes et les teintes grises de son ciel nuageux ; l'hiver enfin, avec ses fêtes joyeuses, ses talus glacés, et ses forêts de blancs cristaux : rien n'a échappé aux doux accords d'une lyre mélancolique ou aux airs légers des chalumeaux et des hautbois.
La fête de Noël ne fait pas exception à la règle générale.
Elle a ses bardes rustiques et ses chantres ailés.
64 1^1 s ET CROQUIS
Les premiers, surtout, par un heureux rapprochement des chœurs célestes avec les chœurs d'ici-bas, des hymnes des séraphins avec le chant des bergers, de l'écho des cieux avec l'écho des campagnes : nous charment par la simplicité naïve, et la grâce de leurs admirables improvisations.
Les anges.
Lou lei de glori, ei nat en Bethléem Levas vou, non agnes paour de ren.
Les bergers, Prenguen lei flutos, lei fifris, les tambours Parten tous n'esperen pas le jour Canten tous chacun à vostre tour.
Parfois l'ange est passé, les bergers sont seuls, et le lauréat de leurs danses sur le gazon, de leurs chansons sous le hêtre solitaire, les exhorte de ses mâles accents, à se mettre en route pour rétable de Bethléem :
Allons bergers, allons tous,
L'ange nous appelle,
Un sauveur est né pour nous :
L'heureuse nouvelle !
Une étable est le séjour
Qu'a choisi ce Dieu d'amour.
Et les bergers de répondre à l'unisson :
Courons au, z'au, z'au Courons plus, plus, plus
Courons au
Courons plus Courons au plus vite A cet humble gite.
Le Canada a conservé quelques-uns de ces vieux noëls bretons ou normands, si populaires en France au XVII® iiécle.
Qui de nous, dans ses souvenirs champêtres, ne se rappelle point les paroles suivantes :
D'où viens-tu, bergère.
D'où viens-tu ?
— ^Je viens de l'étable De m'y promener.
De voir un miracle Qui vient d'arriver.
Et après plusieurs strophes de ce genre, toutes aussi naïves que gracieuses, le noël finit par cette perle :
Rien de plus, bergère, Rien de plus ?
— Sont trois petits anges, Descendus du ciel, Chantant les louanges Du Père éternel !
II y aurait toute une étude à faire, sur ces jolis petits poëmes, nés de l'inspiration spontanée de poètes, pour la plupart illettrés, mais qui, comme les anciens troubadours, avaient une certaine disposition pour la rime, et la facilité de donner à leurs pensées, cet ensemble mélodieux qui vient de l'âme, et qui s'épanche audehors, en accents émus et sympathiques.
Et les pieux cantiques qui remplissent le tem^ pie saint de leur douce mélodie, dans les fêtes de Noël, pouvons-nous les oublier? Pouvonsnous oublier ces chants suaves et touchants que le temps apprend chaque jour à respecter, et qu'il désespère de ne pouvoir jamais vouer à. l'oubli ?
Les années s'écoulent ; les prétendus bijoux du lyrisme lascif, brillent quelques secondes, comme des météores d'un instant, puis disparais-
sent dans les brumes du passé, et cependant, nous entendons avec un plaisir toujours nouveau.
Il est né le divin enfant, Jouez hautbois, résonnez musettes.
Il est né le divin enfant.
Chantons tous son avènement ;
Ah ! qu'il est beau, qu'il Cbt chai niant, Ah ! que ses grâces sont parfaites !
Ah ! qu'il est beau, qu'il est charmant. Qu'il est doux ce divin enfant !
On a beau dire, le christianisme par la simplicité de son origine, le grandiose de ses fêtes, et le sublime de sa fin, sera toujours la source par excellence de l'inspiration.
Quand l'orgue, à minuit, de sa voix puissante, accompagne les chœurs rappelant à la foule agenouillée et recueillie, le grand événement qui marque d'un sceau divin, la première seconde de l'ère chrétienne, ne nous dirions-nous l>as en effet, transportés dans ces plaines de Bethléem, où les anges, jadis, annonçaient aux
bergers la naissance du Messie ? la table sainte où nous accourons tous, n'est-elle pas la crèche sacrée où nous, bergers d'un autre âge, nous venons rendre hommage au Sauveur des nations ? et, à ce moment suprême, ne pouvons-nous pas redire avec de Fontanes :
Les pleurs, les vœux, l'encens qui monte vers l'autel,
Cet orgue qui se tait, ce silence pieux,
L'invisible union de la terre et des cieux ;
Tout enflamme, agrandit, émeut l'âme sensible.
11 croit avoir franchi ce monde inaccessible,
Où sur des harpes d'or l'immortel séraphin
Aux pieds de Jéhovah, chante l'hymne sans fin.
Noël est encore le commencement du dernier acte du grand drame d'Eden : drame qui plongea d'abord le mortel dans l'abîme du péché, drame qui le sauva ensuite, et lui rendit l'immortalité par la main d'une femme.
Quelles scènes majestueuses se déroulent depuis le premiep: eflet du glaive flamboyant du
chérubin aux portes d'Eden jusqu'aux premiers vagissements de l'Enfant-Dieu, dans l'étable de Bethléem.
Le roi des enfers triomphe durant des siècles, et impose son sceptre usurpateur aux créatures de Dieu : œuvre du Créateur, lui-même, il s'arme contre son auteur, et lui livre des combats acharnés.
Mais Dieu a parlé au commencement des temps.
Sa parole ne faillira point.
Un dernier combat se livre, à la naissance de Jésus, et la Vierge de Nazareth écrase la tête du serpent infernal. Lucifer avait triomphé de la femme dans le paradis terrestre ; la femme triomphe de l'ange des ténèbres dans l'étable de Bethléem.
En célébrant cette mémorable victoire, dans la belle fête de Noël, chrétiens, n'oublions pas de dire avec Turquety :
Oh ! sois heuieuse entre les femmes.
Vierge au front pur, au nom béni !
Ton sein, plein de célestes flammes,
Ton sein a porté l'infini ;
Le Seigneur t'a faite si haute,
Que tu peux réparer la faute
De l'ancien couple criminel.
Le sceau qui le marquait s'efface,
L'Eve antique reprend sa place
Aux applaudissements du ciel !
Et nous devons ajouter : aux acclamations unanimes et reconnaissantes de la chrétienté.
lES JOURNALISTES ACROBATES
Notre époque tient décidément à faire valoir ^ses merveilles. Une invention voit-elle le jour, •aussitôt, des quatre coins du globe, mille voix s'élèvent pour en exagérer l'utilité.
On dirait que la renommée aux cent bouches est revenue dans nos parages, pour créer ces concerts grandioses, qui du lever au coucher du soleil, ne cessent d'harmoniser les exploits des téléphones, des phonographes et des micro- ]:)hones.
Partout l'on vante l'esprit inventif des Bell, -des Edison, des Dr Hugues, et l'on ne parle partout, que de vibrations sonores se transformant en vibrations électriques et magnétiques,
pour parcourir les distances sur un fil métallique; que de cylindres gravant sur une rainure hélicoïde des ondes sonores qu'un diaphragme de papier, en artiste émérite, s'amuse à reproduire : que de pôles de charbon, s'étalant dans des circuits voltaïques ; on ose même prédire l'application prochaine d'un électro-moteur, à nos locomotives infernales.
Les dictionnaires ne suffisent plus pour recevoir toutes les expressions qu'engendre cette rage du nouveau, du subtil et du commode. On a beau les ensevelir sous une avalanche de suppléments : chaque jour voit un nom nouveau réclamer sa place au foyer de la langue, comme exprimant le mieux l'usage ou l'origine de ces ingénieux appareils destinés à transmettre la parole, à la clicher, à l'amplifier dans sa transmission.
Malheureusement, notre soif du progrès nous fait oublier nos véritables merveilles, et nous avons souvent pour elles cette négligence, cette ingratitude, dont la cité athénienne récompensait autrefois ses grands^hommes.
Qu'y a-t-il, en effet, de comparable à ce prodige du siècle, qui, perché sur une plume d'acier, distillant un noir liquide, pivote de droite à gauche, lance ses dards de l'aube au crépuscule, et dans l'exécution des sauts les plus périlleux de la gymnastique intellectuelle, sait mieux que tout autre atténuer une chute par un air de triomphe, qui rappelle de soi l'épigramme de La Martinière :
Un gros serpent mordit Aurèle :
Que croyez-vous qu'il arriva ?
Qu' Aurèle en mourut ? Bagatelle !
Ce fut le serpent qui creva.
Quelle machine possède un mécanisme plus compliqué, des ressorts plus souples que ce phénomène raisonnable qu'un de nos écrivains de renom (i) a affublé du qualificatif de " bipède à plumes " ? Et pourtant, voilà une curiosité
(I) L'hon. A. B. Routhier.
dont on ne parle jamais, et qui a échappé, on ne sait comment, à l'œil perspicace de Barnum.
Ouvrons nos yeux à la lumière, de grâce ; laissons nos larmes s'épancher sur la cendre, et rendons au journaliste acrobate le culte qu'il mérite.
C'est pour nous convertir, qu'il descend chaque jour dans l'arène, dans un costume aux couleurs fuyantes ; c'est pour nous égayer qu'il fait des cabrioles. Le picotin peut abonder, mais cela ne suffit pas. On couronne bien de fleurs l'actrice qui grimace sur la scène, le bouffon qui débite des sornettes, et l'on n'a pas même une simple biographie d'encouragement pour le journaliste acrobate !
C'est une lacune qu'il faut combler au plus vite.
Il y a déjà assez de pages ignorées de notre histoire, sans que nous ayons à déplorer celle-là.
Allons, biographes qui lisez ces lignes imparfaites, préparez vos couleurs, armez-vous de la l)alette et du pinceau, et montrez à la postérité reconnaissante, le profil sublime d'une binette
qui peut se dire siècle avec tout autant de raison que le député de Lamartine qui se disait peuple. Le journaliste acrobate est siècle, je le répète, parce que l'élasticité de ses convictions lui permet de reproduire avec la fidélité des glaces les mieux polies, des ruisseaux les plus limpides, tout ce que son époque invente en fait de souplesse d'échiné et de principes.
On s'étonne beaucoup, de nos jours, de voir certains soldats de la plume, déserter le camp qu'ils défendaient si vigoureusement auparavant, embrasser la cause qu'ils foulaient aux pieds et tourner contre leurs anciens compagnons d'armes cette énergie, cette rage forcenée du traître qui veut oublier sa lâcheté, dans l'extermination entière de ceux qu'il a odieusement trahis. Ces soldats sans patriotisme avaient pourtant débuté sous la bannière du vrai, prônant bien haut les principes qui sont la base de toute œuvre bien
ordonnée, de toute société durable ; leur plume avait poursuivi l'erreur dans ses derniers retranchements, mais au moment d'arborer le drapeau d'une victoire définitive, chose incompréhensible^ inexplicable, on les a vus se joindre à l'ennemi qui demandait déjà grâce, et reconstruire à grands frais, ce qu'ils avaient démoli dans un moment de juste indignation.
Comment expliquer cette volte-face soudaine^ ces défaillances quand ils n'avaient plus qu'à tendre la main pour cueillir une palme glorieuse ?
Mystère, diront les disciples de Ponson du Terrail; magnanimité, abnégation ! s'écrieront les fervents admirateurs de la girouette capricieuse qui leur indique la brise favorable qui doit enfler leurs voiles; pour nous, il n'y aura ni mystère, ni magnanimité, ni abnégation, mais la clef de l'énigme sera que ces déserteurs sont ce qu'ils n'ont jamais cessé d'être : " des journalistes acrobates ! "
On les reconnaît si facilement d'ailleurs ; leur manière de procéder est si identique ; leurs traits
ont un air de famille si frappant, qu'il est presqu'impossible de s'y tromper.
Ils écrivent aujourd'hui ce qu'ils effaceront demain; ils louangent à l'aurore ce qu'ils brûleront à la brune ; une saison les surprend ravis en extase devant un objet, la saison suivante voit le même objet noirci de leurs invectives. Ce sont des laboureurs qui, du soc de leur charrue, tracent aujourd'hui dans leurs champs un sillon qu'ils combleront demain pour recommencer leur labour interminable la troisième journée. Le sillon se creuse et se remplit, se trace et se retrace, mais jamais la semence n'a le temps de reposer un seul jour, dans ce sol sans cesse remué et bouleversé. Les moissons luxuriantes qui résultent d'un semblable système de culture, se devinent facilement : des herbes frêles et inutiles, de l'ivraie, et si le hasard ne vient en aide à leur heureux propriétaire, en lui faisant découvrir quelque trésor enfoui, il est sûr de végéter jusqu'à ce qu'un personnage compatissant daigne lui jeter quelques menus fils d'or, pour recoudre
les endroits à jour de son accoutrement, et voiler légèrement d'un éclat passager, les souillures de ses nombreuses tergiversations.
Mais les journalistes n'ont pas toujours été acrobates. Il fut un temps où le journalisme était une royauté. C'était l'âge d'or de la presse.
On ne rencontrait alors que des polémistes consciencieux et bien renseignés, des braves, aimant à lutter en plein soleil, sans songer un instant à l'anonyme.
Cette race forte ne s'est pas éteinte heureusement ; et, à la gloire du journalisme, plusieurs se font un devoir de conserver scrupuleusement ses vieilles traditions ; mais il y a tant d'exceptions à la règle générale, tant de journalistes acrobates auprès des vrais journalistes, qu'il devient de plus en plus difficile de retrouver ces l)erles précieuses disséminées au sein d'un océan, où tant de coquillages sans éclat et sans valeur, mais embellis du nacre d'autrui, briguent les suffrages de l'admiration.
Une question nous intrigue cependant. Comment certains journalistes sont-ils devenus acrobates ? Qui a opéré leur métamorphose ? Est-ce la baguette d'une fée ou un germe de maladie contagieuse ? Si Darwin n'était pas mort, notre curiosité aurait été vite satisfaite. Il serait monté en croupe sur une évolution quelconque, et, au grand galop, sur ce bidet d'un nouveau genre, il nous aurait trouvé un système tout aussi amusant que celui dont il s'est servi pour nous expliquer comment le singe est devenu homme.
Il nous aurait raconté comment un journaliste narquois et mystérieux, mais plus faible, plus lâche que les autres en face de la défaite parce qu'il avait manqué sa vocation, se voyant sur le point de succomber dans une polémique vigoureuse engagée avec un adversaire redoutable, s'accouda sur sa fenêtre, par une belle soirée d'été, et se demanda, où il pourrait bien trouver l'ancre de salut qui pourrait empêcher sa nacelle d'être entraînée vers l'abîme.
La campagne déroulait à ses regards, son ta-
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pis de verdure et les allées sablonneuses d'un jardin de jeux, où d'agiles acrobates rivalisaient d'adresse, aux pâles clartés de l'astre des nuits : les uns sur une perche oscillante, les autres sur des barres parallèles fixes, plusieurs sur des cordes lisses verticales, le plus grand nombre sur des trapèzes de voltige ;
Ce spectacle était de nature à impressionner notre journaliste aux abois, et à lui inspirer, après une promenade en imagination de la terre à la lune et de la lune à la terre, un tout petit monologue :
'^ Ces acrobates dont je plaignais le sort, se dit-il, ont après tout beaucoup plus d'esprit que moi ; ils bravent un danger que je ne pourrais éviter. Ils volent d'un trapèze à un autre sans rien craindre, sans rien redouter. Il fut un temps, cependant, où une chute bien conditionnée aurait accueilli leurs sauts périlleux. Qui leur a inspiré cette confiance sans limites dans la souplesse et la force de leurs muscles d'airain ? Un léger exercice d'abord, puis un autre plus rude
RIS ET CROQUIS 8l
xit plus compliqué, et ainsi de suite jusqu'à ce i^u'ils aient pu se rendre maîtres du terrain, et ex- ':^cuter leurs prouesses actuelles. Si ces hommes s'étaient laissé abattre par leur première chute -auraient-ils réussi? Certes non, et dans ceci ^:omme dans toute entreprise que l'on veut mener à bonne fin, il faut de la persévérance. Je suis trop léger pour ramper, moi, et si j'ai des viiles c'est pour voler, je crois. Soyons donc journaliste acrobate, et faisons de la gymnastique ^^vec les principes comme ces acrobates en font avec le trapèze. Je serais bien sot de ne pas imiter la nature dans ses changements fantaisistes :
La terre se dépouille, et bientôt reverdit ;
La lune tous les mois s'accroît et s'arrondit...
<^ue dis-je ? en moins d'un jour, tour à tour on essuie
Et le froid et le chaud, et le vent et la pluie.
Tout passe, tout finit, tout s'efface ; en un mot.
Tout change : changeons donc, puisque c'est notre lot !
Le journaliste acrobate était trouvé, et l'inventeur pour tirer tout le profit possible de sa découverte, aurait bien voulu prendre un brevet
d'invention, mais il n'en eut pas le temps. Ses camarades qui l'avaient vu sortir victorieusement, en apparence, de l'impasse difficile où il se trouvait, cherchèrent la clef de son système en le surveillant de près, et réussirent à lui arracher, lambeaux paï lambeaux, un secret qu'il gardait avec toute la sollicitude des dragons de la fable. De ces bribes, ils firent un tout qu'ils modifièrent à leur façon depuis : ajoutant quelquefois, et souvent retranchant, suivant les circonstances, ou suivant les besoins de la cause qu'ils avaient à défendre.
De même que, dans tout métier, chacun a sa manière d'agir, chacun son procédé dans Inexécution des objets qui sont du ressort de son industrie, ainsi chez les journalistes acrobates, le système est le même, mais les appareils de voltige varient suivant les aptitudes de chacun.
L'un, très fort sur les échasses, dans sa jeu-
nesse, rend son talent pratique, à l'âge mûr, en se servant des points d'interrogation et d'exclamation comme d'échasses pour narguer ses voisins du haut d'un piédestal factice ; un autre, plus studieux sur les bancs du collège, et qui visait alors au purisme, en émaillant ses thèmes et ses versions de nombreuses ratures, toujours fidèle à sa mission, occupe aujourd'hui sa plume et son rouleau à rayer impitoyablement tous les arguments d'un polémiste adversaire de manière à rendre le plaidoyer de ce dernier tout à fait inutile ; un troisième enfin, célèbre en chimie, par un attrait irrésistible pour les acides, tiendra d'une main une éponge imbibée d'un liquide délétère, et de l'autre l'article d'un confrère, qu'il caressera de son éponge jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, puis, montrant au public la feuille devenue blanche, il s'écriera triomphalement qu'un coup d'épongé a suffi, pour faire rentrer les arguments de son adversaire dans le néant. Enfin, la plupart exerceront leurs muscles à la résistance, en s'accrochant aux ciseaux ou aux personnalités.
Quelle invention utile et ingénieuse pour le journaliste acrobate que les points d'interrogation, d'exclamation et les sic entre parenthèses ! Comme ces signes orthographiques et ce j/^ mystérieux expriment bien son étonnement, sa stupéfaction en voyant un confrère s'évertuer sur la terre ferme, ramper sur un sol boueux, tandis que lui, le papillon volage, aux ailes nuancées de rose et de bleu, mais de ces nuances confuses qui échappent à l'examen minutieux, vole de trapèze en trapèze, comme l'abeille de fleur en fleur, sans jamais souiller de la moindre poussière ses pattes mignonnes et aériennes qui nous rappellent ce quatrain satirique de Victor Hugo, dédié à une belle qui savait dissimuler adroitement son petit pied blanc :
Si Puck, le nain qu'on voit en songe, Osait jamais mettre son pié Dans le soulier où ton pied blanc se plonge, Il en serait estropié !
La mule chantée par Victor Hugo pouvait estropier Puck, mais non pas les journalistes acrobates, car avec eux, l'adversaire n'a jamais raison.
Vous croyez peut-être qu'ils sont très forts en logique ? De la logique ils n'en ont point, ou plutôt, elle se réduit à trois modes élémentaires : ou l'argument à réfuter est au-dessus de leurs facultés intellectives, ou il est clair et parfaitement intelligible, ou enfin ridicule de simplicité. Dans le premier cas, ils le feront suivre d'un point d'exclamation qui, chez eux, n'exprime jamais l'admiration, mais la quintessence de la bêtise de l'auteur ; dans le second, d'un point d'interrogation exprimant laconiquement leur doute sur l'état mental du polémiste ennemi ; dans le troisième enfin, le sic entre parenthèses exhibera son ours et prouvera que le naïf qui a inventé de tels arguments, appartient à la famille légendaire des X ***, des Guibollard, des Calino et des Joseph Prudhomme.
Si certains signes orthographiques sont redoutables entre les mains des journalistes acrobates, les ciseaux le sont encore plus.
Cette arme est bien inoffensive, direz vous. Cela dépend de la manière dont on s'en sert, si l'on en use avec discrétion ou si l'on en abuse.
En certains quartiers, les ciseaux sont de galants compères, dociles à la main délicate qui les guide pour tracer des courbes gracieuses, des arabesques dans les étoffes soyeuses : les velours, les soies et les satins chinés ; ils se plaisent à prêter leur concours à mille colifichets aux teintes vert myrte, brun foncé ou bleu marin.
Mais les ciseaux des journalistes ne sont pas aussi doux. Les tissus nuancés et veloutés pour eux, n'ont aucun attrait. Ce qu'ils aiment c'est le papier noirci par des caractères inoffensifs en apparence, mais constituant par leur admirable disposition, une arme aussi fatale que celle des Parques mythologiques.
Elles ont vécu, les Parques de la fable, et si leur quenouille ne tourne plus, leurs ciseaux sont tombés entre les mains des journalistes acrobates, qui savent s'en servir, Dieu merci.
Un journaliste rangé, dans un moment de verve poétique, dédie une épître à la rose, l'année suivante la première brise printanière lui inspire un sonnet sur la marguerite : aussitôt les ciseaux d'un jaloux entrent en campagne, et se promenant autour de l'épître et du sonnet, viennent prouver aux lecteurs ébahis, l'inconstance du malheureux chantre des fleurettes qui s'épanouissent sous les baisers de Flore.
Voilà pour le côté poétique de la médaille, car son revers n'a même jamais connu les délicieuses senteurs des fleurs efleuillées qui conservent un reste de parfum.
Un journaliste parsème-t-il ses écrits d'adjectifs un peu expressifs et criards aux yeux d'un puriste, vite ce dernier joue des ciseaux, enlève les adjectifs mal élevés à leur période, les dispose en kyrielle, et qualifie le tout de '' style évan-
gélique." Un autre larron apparaît sur la scène^ et toujours avec les ciseaux, s'empare de la colonne évangélique, l'allonge des épithètes indignées de son prédécesseur, et nous avons l'édification d'embrasser, d'un seul regard, les imprécations du premier, l'indignation du second, et l'indignation de l'indignation du troisième.
La kyrielle s'enrichit ainsi jusqu'à ce que l'haleine et l'espace manquant, les enfileurs d^adjectifs se voient contraints d'abandonner l'arène épuisés.
C'est la deuxième édition de l'histoire de Jérôme Pointu, s'alignant par une belle matinée du printemps, sur la lisière d'un petit bois, pour venger par le fer, la dignité de son nez outragépar un critique malveillant :
" Il avance, je recule; je me fends en deux, il se fend en quatre ; je me fends en quatre, il se fend en huit, ça faisait quatre de plus que moi."
Inutile d'ajouter, qu'après un pareil coup de force, Jérôme qui ne pouvait se fendre en douzedût rengainer au plus tôt, et déclarer l'honneur satisfait.
Il en est de même de nos journalistes, c'est celui qui fait la kyrielle la plus longue qui triomphe.
Rédiger un journal semble une tâche ardue pour plusieurs ; c'est qu'ils ne connaissent que les journalistes de l'ancienne école ; s'ils connaissaient les journalistes acrobates, ils verraient que c'est la chose la plus facile au monde.
Le répertoire parisien est si vaste, qu^on peut y promener ses ciseaux à son aise, dans les articles les plus goûtés, les mieux écrits, changer le nom des lieux et des personnes, et, sous le prisme de l'anonyme exciter votre admiration et un vif désir de connaître celui qui vous tient sous le charme de sa plume magique.
Vous croyez souvent trouver un écrivain quand vous ne tenez qu'un tailleur !
C'est ce qui explique certaines chroniques au style disparate, passant du burlesque au sublime et du sublime au trivial, sans ménagement, sans transition aucune. Les ciseaux ne sont pas toujours clairvoyants, et celui qui les manie ignore
souvent le rôle du fil et de l'aiguille, dans l'assemblage de périodes destinées à former un tout intéressant et harmonieux.
Les personnalités sont les trapèzes bien-aimés des journalistes acrobates. Aussi, quels champs vastes elles offrent à leur imagination. Etes-vous à bout d'arguments, sur le point de succomber, ayez de suite recours aux personnalités et vous m'en direz des nouvelles.
Journalistes intègres et consciencieux, polémistes de talent, gare à vous. Les journalistes acrobates vous font poser. Ils sont toujours à leur toile, le pinceau à la main, vous lorgnant d'un monocle, et traçant malicieusement, les côtés ridicules et toujours imaginaires qui déparent votre personne dans son extérieur, son maintien et ses habitudes favorites. Promenades, excursions, voyages, rien n'échappe à l'œil de lynx du bloc enfariné qui surveille vos moindres peccadilles. Vos arguments sont inattaquables, mais
votre personne ne l'est pas. L'extrémité de votre chaussure, comme le sommet arrondi de votre couvre-chef ne sauraient échapper à la censure qui les menace; quand bien même seriez- vous aussi invulnérable qu'Achille, vous pourriez encore rencontrer un Paris pour vous blesser au talon ; même cette liberté qui vous sourit tant, qui excite tant votre enthousiasme, savez-vous que les journalistes acrobates vous la refusent ? Il ne vous est plus permis de vous pavaner sur la rue, en veste blanche, la canne à la main, les cheveux au vent : ils vous accuseront de mener la vie aux dépens d'autrui, ou de faire une chasse sentimentale ; il ne vous est plus permis de promener votre personne de droite à gauche, sur le trottoir : c'est l'indice d'un caractère ambitieux et avide de tout monopoliser ; il ne vous est plus permis de balancer votre tête du nord au sud, de l'est à l'ouest : c'est la marque du mortel indécis, naissant avec une girouette dans la cervelle, et gaspillant sa carrière à suivre les premières brises qu'il rencontre.
Soyez circonspects dans le choix de vos habits, de vos promenades, de vos discours ;
Ne revêtez jamais des habits minces, clairs et légers : on pourrait en déduire que vous avez la tête légère ; évitez pareillement les étoffes chaudes, épaisses, rembrunies : elles ne sont portées que par les esprits obscurs et froids qui cherchent quelques rayonnements de chaleur dans une étoffe grossière. Vous croyez peut-être qu'on vous laissera tranquilles avec des habits qui transigent avec les deux extrêmes. Nullement. Vous portez l'habit du commun des mortels, or, le commun des mortels, c'est la médiocrité, et, comme chez eux l'habit fait le moine, vous ne pourrez jamais être qu'un journaliste médiocre, incapable de tout effort de génie, de toute conception remarquable, de toute initiative.
Rien ne contente les journalistes acrobates. Prenez toutes les précautions voulues, du moment qu'ils vous déclarent la guerre armés des personnalités, votre cas sera toujours un cas pendable.
Sortez le matin : vous venez de faire ribotte ; sortez le midi : votre vue les offusque; sortez le soir : les ruelles sont nombreuses et attrayantes, mille nez de lévriers vous y poursuivront, flairant une mousseline rose ou une gaze vaporeuse ; restez au contraire à la maison ; vous serez tout de suite un être insociable, un misanthrope, un conspirateur, un d}Tiamitard, que sais-je.
Ne montez jamais sur les tréteaux durant les luttes électorales pour haranguer la multitude : votre voix est éraillée, un véritable fausset, vos gestes sont pitoyables, vos discours sont d'un piètre siré ; c'est une volée de bois verts qui vous attend ; vous n'êtes point patriotique : votre avancement, un espoir d'arriver aux bancs ministériels ou d'endosser l'hermine judiciaire vous font seuls gesticuler.
Gardez au contraire le silence, abstenez-vous de ces luttes acrimonieuses : vous n'avez rien mérité de la patrie ; vous êtes un hâbleur dormant en sécurité à l'ombre d'un chiffon de papier, et incapable de descendre sur le terrain
pour rencontrer le héros qui vous inflige un stigmate honteux.
Et Téchenillage se continue sur toutes les nuances depuis les plus pâles jusqu'aux plus sombres ; sur tous les tons, depuis les plus graves jusqu'aux plus aigus.
Ces polémiques ridicules seraient peut-être excusables si l'on n'y attaquait souvent ce qu'il y a de plus sacré, de plus inviolable: le foyer domestique, la famille qui, suivant le père Félix " est tout ensemble la génération, la formation^ la tradition de la vie sociale, et, à ce triple titre, la mère ingénue et à toujours féconde de la patrie elle-même."
Qui attaque la société domestique, attaque par là même sa base inébranlable : la société religieuse et par conséquent Dieu : ces deux sociétés étant inséparables celui qui outrage l'une outrage également l'autre.
On dira peut-être en guise d'excuse : on m'at-
taque avec des personnalités, il m'est bien permis de répondre par des personnalités.
Parce qu'un journaliste oublie les premières notions de la convenance et de l'honneur, s'en suit-il que tous doivent l'imiter ? parce qu'il prostitue ses talents s'en suit-il que vous devez prostituer les vôtres au détriment de la grande missioii qui vous incombe ici-bas ?
Cette manie d'éviter le raisonnement par mille détours, de répondre aux attaques loyales par des réponses tortueuses est des plus déplorables, tant au point de vue du progrès qu'au point de vue de l'avenir du journalisme.
D'où viennent nos plus grandes découvertes, ces inventions merveilleuses, qui excitent l'admiration et stimulent le génie ? le plus souvent d'une polémique sage et modérée, d'une polémique où, aux raisons en oppose des raisons, aux arguments des arguments, et non pas de ces polémiques disproportionnées, où les arguments ne rencontrent que des invectives, les raisons que des personnalités, ou le ridicule à outrance.
Une étincelle jaillit souvent de deux cailloux qui se rencontrent ; que la main qui les dirige les écarte, il n'y aura point de choc et par conséquent point d'étincelle.
Il en est de même pour toutes les questions que le journaliste est appelé à élucider. S'il s'en tient rigoureusement au sujet, on peut espérer une heureuse solution, mais s'il s'amuse à battre la campagne, on peut dire adieu à tout espoir.
Grâce au système des acrobates, tout le monde ])eut devenir journaliste ; c'est avouer implicitement qu'il n'y a plus de journalisme. Plus besoin de tact, de convenances ; peine perdue que tout le bagage scientifique et littéraire ; vain mot que l'attachement aux principes vrais. Il suffit d'être l)Ourfendeur, d'avoir l'esprit un peu retors et de posséder une bonne besace de signes orthographique, de sic entre parenthèses, de ciseaux et de personnalités. Rien de plus facile, et je m'explique, maintenant, pourquoi l'un de nos braves journalistes montréalais s'écriait l'an dernier que " le véritable journaliste, l'écrivain conscien-
•cieux, le profond penseur, l'homme qui possède les qualités requises pour éclairer et diriger l'opinion publique, n'avait plus sa place dans le journalisme canadien."
On peut donc dire de ces charlatans qui découragent les véritables amis de la presse, ce que Desmahis disait des vases qu'il voyait dans certaines vitrines de Paris :
Sur des vases rangés, d'Esculape chéris : Esmétique, antimoine, essence, esprit de nitre ; Eh bien, ces vases là, n'ont souvent que le titre !
Nos Don Quichottes n'ont pareillement que le titre de journalistes. Laissons leur donc ce nom puisqu'ils y tiennent tant, mais, pour l'honneur de la profession, ayons soin d'y accoler le qualificatif "acrobate," car s'ils savent se distinguer quelque part, c'est plus par leur souplesse et par leurs procédés mystérieux et louches, que par la franchise de leurs convictions et leur dévouement à la cause nationale !