SCÈNE III
Jean.
Ah, ah ! je le savais bien que mon maître regretterait son envie. Le chou-ruban commence à lui agacer les nerfs... que sera-ce donc quand il verra pleuvoir les petits comptes des modistes
et des fournisseurs de madame ? Il disait qu'elle n'était pas fière... qu'une pauvre petite robe d'indienne faisait tout son bonheur. Avait-il du poivre rouge dans les yeux? Voilà près d'un mois qu'elle est ici ; et, ne vous déplaise, beau temps comme mauvais temps, c'est la robe de soie tous les jours, et pas la même encore, et puis les chapeaux... oui, les chapeaux ; en a-t-on vu défiler des échantillons? Certes, pour les garnir, elle a dû faire une trouée monstre dans les étalages des fleuristes et des ornithologistes. Elle a tout un appartement bondé de fleurs artificielles, de fruits cirés et d'oiseaux empaillés. Croyez-vous qu'on a tout cela pour des prunes ? Que dites-vous de son fameux: chouruban ? Ce doit être encore quelque chose de rare. Puisse-t-il demeurer introuvable ; car ce serait à mon tour d'être joliment embêté. Sais-je faire cela, moi, de la soupe au chou-ruban ? Et madame qui ne sait même pas faire cuire une patate. Un bon gros chou du jardin aurait bien mieux fait mon affaire, ou encore des petits pois... oh !
les petits pois... ce n'est point battu ! C'était le mets favori de ce pauvre défunt... vous devez l'avoir connu, le père Pacôme Sansfaçon. Il a vécu vieux, le bonhomme. Cent quinze ans bien comptés... il est vrai que sa vieille ne lui a jamais demandé un chou-ruban, de sa vie. Oui, c'était un beau vieux, mes amis ; et, sans mentir, il était aussi souple qu'un jeune homme de vingt ans. Quel âge avez-vous père ? lui avais-je demandé, un jour. — Cent ans, mon gars ! — Comme vous êtes alerte, frais, dispos: à votre âge, c'est extraordinaire ! — Bah ! quand on suit un bon régime. — Quel est donc ce régime, et que mangez-vous à votre déjeuner? — Ben, ben, mon garçon, du bon pain, du bon lard et de la bonne soupe aux pois — .Et au dîner? — Au dîner! ben du bon pain, du bon lard et de la bonne soupe aux pois. — Et au souper? — Ben, encore du bon pain, du bon lard et de la bonne soupe au pois ! — Vous voyez que cela ne fait pas mourir. Mais j'entends le bruit d'une voiture, m regarde par la fenêtre.) Il me semblait... Voilà mon maître qui revient
de la ville, furibond. Attention, petit Jean, gare à tes pieds, le panier va encore exécuter une danse sur le plancher. Ah ! il n'est pas commode, mon maître, quand il entre dans ses grosses co^ 1ères. Gare à celui qui tombe alors sous sa griffe : il paie pour tous les autres. Vite, petit Jean, cache-toi quelque part. (// examine tous les coins^ de la salle et se cache finalement sons la table du ceîître^ dont la couverture^ très longue^ le dérobe aux regards. Il en sort aussitôt.) Triple sot \ j'allais oublier le balai et le plumeau. Mettons ça hors de vue, s'il me trouvait il pourrait m'en, caresser les côtes. (Il les jette par la porte dedroite^ et se cache de nouveau.)