‹ Ris et croquisChapitre 28 sur 37 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les mêmes et Me Pothier.

Me. Pothier, entrant gravefnent, tin énorme parapluie sous le bras et faisant tine grande révérence.

Bonjour messieurs. {Serrant la main de M. Rondeau^ M. Rondeau est bien ?

M. Rondeau.

Très bien, je vous remercie !

Me Pothier, serrant la main de Jean, Et M. Jean ?

Jean.

Très bien, pareillement ! {A part?) Il est poli, au moins, celui-là, il m'appelle monsieur !... ça me fait un velours !

Me Pothier.

M. Rondeau, encore une poignée de mains, vous aussi M. Jean (// leur presse la main.) M. Rondeau, s'il vous plaît, (// avance la main!) encore une ?...

M. Rondeau, s'impatie?ita7it.

Merci, merci... je suis pressé... je voudrais savoir tout de suite...

Me Pothier.

Oh, parfait ! parfait... et madame ?

M. Rondeau, Elle se porte à merveille.

Me Pothier.

Et votre petite famille ?

M. Rondeau.

De grâce, Me Pothier, il y a à peine trois

semaines...

Me Pothier

Oh pardon ! pardon... j'ignorais. (// sort sa tabatière.) Une prise, M. Rondeau? (lis prisent.) Une prise, M. Jean ? {Ils prisent?)

Jean, à part.

Pristi !... comme c'est poli un nô... taire !

Me Pothier.

Encore une, M. Rondeau ?...

M. Rondeau.

Merci... merci... il faut que...

Me Pothier.

Sans cérémonie, encore une... (Ils prisent.} Et Pégase fait-il toujours son mille en...

40o RIS ET CROQUIS

De grâce, Me Pothier, je vous dis que je suis pressé, et que je voudrais trouver ce chou...

Me Pothier.

Un fin coursier que ce Pégase. J'étais fier de ses succès aux dernières courses... Comme il vous a distancé la vieille Cocotte du père Nicodème... elle en perd... elle en perd, la vieille... Elle a fait son temps, voyez-vous. Ah ! tiens. M.. Rondeau, encore une prise, votre contenance m'indique que vous trouvez mon tabac excellent.

M. Rondeau, à part.

Ah ! pardine, non ! on dirait de la citrouille râpée... voyons, contentons-le encore une fois. (Il accepte la pi'ise.) Il finira par se fatiguer. (Haut.) Oui, oui ! excellent, insurpassable... première qualité !

Me Pothier.

Encore une, alors !

M. Rondeau, à part.

Il n'a pas encore fini, décidément il va me

faire fâcher pour tout de bon. (Haut et un peit sévèrement.) Me Pothier, c'est la dernière fois que je vous le répète, il me faut ce chou-ruban sur l'heure, sinon je garde vos honoraires !

Me Pothier.

Comment, comment, pas d'honoraires ! J'ai mal compris, sans doute. Pardon, pardon ! Je suis à vous tout de suite... immédiatement. Estce un contrat de mariage, un testament qu'il vous faut ? Je m'asseois là, et je vous rédige cela en cinq minutes, currentibus calamitatis. traduction libre : au fil de la plume.

M. Rondeau.

Non, pas de cela. J'ai convolé en premières noces, il y a trois semaines, et je n'ai pas envie de recommencer, quant à mourir... je n'y songe pas encore, mais il est une chose qui m'agace beaucoup depuis le matin. J'oubliais... Pégase n'est pas encore dételé... Jean !

Jeax.

J'y vais. (// sort.)

Me Pothier.

Voyons, voyons, dites vite, vous savez... la loi est si puissante, si clairvoyante, si...

M. Rondeau.

Suffit, suffit... Vous connaissez ma femme ?

Me Pothier.

Un peu... un peu : de vue seulement.

M. Rondeau.

Qu'importe... c'est un détail ; vous savez toujours qu'elle vient de la ville ; et que, comme beaucoup de ses compagnes de là-bas, elle vous a parfois des goûts bien drôles... des fantaisies, des petits caprices, des...

Me Pothier.

Oui, oui, je connais cela... par expérience... ma pauvre défunte en peinture...

M. Rondeau.

En teinture, vous voulez dire. C'est bien assez, je trouve. En peinture, je ne pourrais point

l'endurer... je ne puis sentir l'huile. Tout cela c'est entre nous. Imaginez-vous donc, que ce matin, elle s'est réveillée en me demandant un chou-ruban ! J'ai parcouru la ville en entier... j'ai été chez tous les marchands de comestibles et de combustibles, et j'en suis revenu à ma courte honte... pas plus de chou-ruban que sur cette table. Découragé, j'allais abandonner la partie, quand, en vous voyant passer, j'ai pensé que grâce au code...

Me Pothier.

Je pourrais vous tirer d'embarras ?

M. Rondeau.

Précisément.

Me Pothier.

Hum... hum ! c'est grave, très grave.

M. Rondeau, alarmé.

Hein, hein ? c'est grave, dites vous, l'honneur conjugal serait-il en jeu?... Si je savais !

Me. Pothier.

Oui, grave, et malheureusement le code...

M. Rondeau.

Comment, le code est impuissant... je ne pourrais pas me disculper... expliquez-vous, vite • cette incertitude me tue... je ne voudrais pour rien au monde... La risée publique... la risée publique... (Se couvraiit le visage.) Ah ! je n'y survivrais pas I...

Me Pothier.

Calmez-vous, calmez-vous, M. Rondeau, attendez... laissez-moi finir. Il ne s'agit nullement de l'honneur conjugal, je voulais tout simplement vous dire que le chou-ruban n'est pas mentionné dans le code.

M. Rondeau, à part.

Ah !... cela me soulage d'un grand poids l

Me. Pothier.

C'est une lacune, j'en conviens, mais quand" je serai député, j'espère m'illustrer en travaillant de toutes mes forces à réparer cet oubli. En attendant, profitons des atouts qui nous restent>. et examinons froidement la situation. En vous

mariant, vous avez contracté l'obligation de fournir à votre femme tout ce qui lui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon votre faculté et votre état. C'est bien clair, n'est-ce pas ? Mais ici, une petite difficulté se présente... une question de droit ! Un chou-ruban est-il indispensable à l'existence? Il n'y a pas encore de précédents, que je sache, là-dessus, et je n'aimerais pas à me prononcer, sans faire préalablement une ■étude approfondie...

M. Rondeau.

Non, non... impossible... impraticable ! cela demanderait des heures, et il me faut ce chouruban dans vingt minutes au plus tard.

Me Pothier.

Alors, je ne vois qu'un moyen.

M. Rondeau.

î-.equel ?... dites vite !

Me Pothier.

Faire à madame des offres réelles !

Des offres réelles 1 et comment ?

Me Pothier.

En lui servant, par mon ministère, un bon gros chou de votre jardin, au lieu du chou- ruban qu'elle réclame. Il me semble que des offres ne peuvent jamais être plus réelles que cela !

M. Rondeau, d part.

Elles seraient bien plus réelles avec un chouruban.

Me Pothier.

Un chou-légume vaut bien un chou-ruban, je pense ; et si, plus tard, madame prétendait que vous refusez de pourvoir à sa subsistance, vous auriez un commencement de preuve magnifique à lui opposer. Ne craignez rien, M. Rondeau, je vais faire la chose en notaire consciencieux, procurez-moi seulement ce chou, et vous verrez : tout ira sur des roulettes !

M. Rondeau, à la porte latérale droite. Jean !... Jean !...

Jean, dans les coulisses.

Monsieur !

M. Rondeau. • Cours au jardin, et apporte-moi un chou, le plus beau, tu sais, le chou de l'exposition.

Jean.

Compris !

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