SCÈNE XIT
Les mêmes, M. Sonnet.
M. Sonnet, faisant une gi-ande révérence.
Heureux mortels, mille excuses si je me permets de pénétrer dans votre modeste sanctuaire. Je suis un pauvre barde venu de bien loin, et il me reste encore à parcourir un long sentier semé de ronces et d'épines, avant d'atteindre au but. (Il s''essuie.)
Jean, à part.
Un barde... un barde !... je ne connais pas cela, moi ! Tiens, ça doit être un joueur de bombarde. Piano fait pianiste ; violon, violoniste ; bombarde ferait bombardiste, mais comme cela •sonne mal, on doit dire... un barde !
M. Sonnet.
J'aurais voulu me désaltérer dans l'onde pure d'un ruisseau murmurant, mais contre mon attente, je n'en ai point rencontré sur ma route, et, ia soif me pressant, j'ai cru, qu'aussi hospitaliers
que l'étaient autrefois Philémon et Baucis, dans les vertes collines de la Phrygie, lorsqu'ils recevaient le grand Jupiter et son fils Mercure dans leur pauvre cabane, vous ne me refuseriez pas un verre :
De ce liquide sain Qui, par la verte prairie
Sur la mousse fleurie.
Coule du soir au matin.
M. Rondeau.
Fort bien, fort bien, mon ami, asseyez-vous là ;l laissez-moi vous débarrasser de ce manteau. Je vais mettre votre canne dans ce coin, et je cours vous chercher un verre de ce liquide. (A part y au bord de la scène.) Encore un qui ne sait pas ce qu'il veut. S'il faut atteler Pégase pour aller en Phrygie... c'est bien loin. Si au moins j'étais certain d'y trouver le chou-ruban... je lui en parlerai toujours. (A Jean.) Jean !... As-tu compris ce qu'il demande ?
Jean.
A boire, je suppose. Il a dit qu'il avait soif T
M. Rondeau.
Mais ce liquide sain, qui coule sur de la mousse fleurie, il n'y en a point par ici ! Il y a bien l'eau de la rivière, mais elle coule sur du sable ; l'eau du fossé, mais elle coule sur de la glaise ; l'eau du puits...
Jean.
Bah ! imitez Me Pothier, faites-lui des offres réelles avec du sirop de vinaigre. Il y en a encore, je crois, sur le buffet. Peut-être trouvera-til cela aussi bon que son liquide. S'il a bien soif il nous épargnera un voyage du côté de la Phrygie... une paroisse éloignée, située quelque part dans les concessions, je suppose.
M. Rondeau.
On peut toujours essayer. (Il va au buffet et remplit un verre qu'' il présente à M. Sonnet.)
Jean, à part.
Il a parlé de Philémon et de Baucis...je ne sais pas si j'ai connu ces gens-là... pour Philémon, je
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devais être trop jeune, quant à Baucis, il se peut qu'il soit proche parent de mon maître qui s'appelle Bauset Rondeau ; Bauset, c'est le nom de sa mère. Ce doit être Bauset, qu'il veut dire : il se sera trompé de chiffre !... Tout de même, je m'étonne que mon maître dans son voyage de noces n'ait pas été voir ses parents de la Phrygie... ils sont peut-être trop pauvres. Je le saurai bien.
M. Sonnet, se levant et goûtant la liqueur.
Excellent, divin, réminiscence de l'ambroisie et du nectar de l'Olympe. Votre nom, brave hôte ?
M. Rondeau.
Vercingétorix Bauset Rondeau.
M. Sonnet.
A votre santé donc, M. Rondeau. (Il vide le verre.) Rondeau ! c'est un nom fameux, illustre, très poétique ; il rime avec Boileau, Rousseau : des poètes célèbres. Si j'en crois Boileau, vous
êtes d'origine gauloise, car il dit quelque part dans son Art Poétique :
Le Rondeau, né gaulois, a la naïveté !
M. Rondeau.
Comment, M. Boileau me connaissait ?
M. Sonnet, clignant de Pœil.
Pas tout à fait. Il y a plus d'un siècle qu'il a vécu ou mieux qu'il est mort.
M. Rondeau.
Ah oui, je me souviens maintenant, Oscar Boileau, le parrain de mon aïeul, n'est-ce pas?... Il avait du sang irlandais ?
M. Sonnet.
Non, gaulois... Votre prénom, Vercingétorix, l'indique. C'était un grand chef gaulois, ce Vercingétorix, un brave. César ne l'aimait pas d'amour tendre... Mon nom comme le vôtre, est est aussi très poétique, et sans me vanter, plus poétique encore que le vôtre. Je m'appelle Sonnet et c'est encore Boileau qui a dit :
Un sonnet sans défaut, vaut seul un long poërae.
J'étais donc prédestiné à devenir un vrai poète, un poète plus grand que Lamartine, plus grand que Victor Hugo. J'ai richement répondu aux espérances que mon nom faisait naître. Aujourd'hui, je suis le plus fin ciseleur de sonnets de l'univers !
Jean, à part.
Hein ?...un ciseleur de sonnettes !...La bonne affaire. . . celle de mon maître, qui est fêlée !
M. Sonnet.
Tiens ! pour vous remercier de votre jus divin, je vais composer un petit sonnet, en votre honneur; vous verrez comme c'est enlevé... magistralement. (Il prend son calepin et conimence à crayonfier.)
M. Rondeau, hésitant et lui touchant le bras,
M. Sonnet. . . M. Sonnet 1...
M. Sonnet.
Bien, bien... qu'y a-t-il ?
Pardon, si je vous dérange. . . un petit renseignement, s'il vous plaît.
M. Sonnet.
Voyons !
M. Rondeau.
Vous avez parlé de Philémon et de Baucis ?
M. Sonnet.
Oui, oui, je me souviens...
M. Rondeau.
Et de la Phrygie.
M. Sonnet.
Aussi !
M. Rondeau.
Est-ce qu'il... est-ce qu'il pousse des chouxrubans, dans ce pays-là?
M. Sonnet.
Des choux-rubans!... Pas que je sache... pourquoi ?
M. Rondeau.
C'est ma femme qui m'en a demandé un, ce matin, et j'ai eu beau visiter la ville dans tous ses coins et recoins : je n'ai pu rien découvrir^
M. Sonnet.
Oh, pardon !... attendez... je sais ce que vous voulez dire. Le chou-ruban, dont vous parlez^ doit être un chou artificiel, qui n'a que la forme de commun avec le chou ordinaire : il ne pousse pas, mais il est le produit de l'industrie.
Jean, à part.
C'est bon à savoir. . . reste à trouver la manufacture... pourvu que ce ne soit pas en Phrygie... je n'aimerais pas à aller me promener dans les concessioîis aujourd'hui !
M. Sonnet.
Oui, oui... chou-ruban... poétique. . . très poétique. . . expression recherchée. . . un abréviatif de chou de ruban. C'est votre femme qui a employé ce mot ?
M. Rondeau, avec gloire.
C'est mon Eugénie 1
M. Sonnet, lui pressant la main.
Mes félicitations, M. Rondeau ; vous avez été heureux dans le choix de votre compagne. Ce seul mot m'indique une personne tout à fait distinguée. . . une intelligence d'élite !
M. Rondeau, à /ean.
Quand je te le disais !...
M. Sonnet, Beaucoup de dames auraient dit, dans le langage ordinaire et banal " du ruban ", mais elle, qui n'a jamais connu la vulgarité, vous a demandé un chou-ruban, ou mieux un chou de ruban. Vous avez dû omettre la préposition !
M. Rondeau.
La préposition !... la préposition... il se pourrait. Je ne l'avais pas vue depuis vingt-cinq ans. ... J'allais à l'école, dans le temps, et j'étais pour-
tant fort en grammaire, mais vous savez : les occupations... le mariage, et puis les choux... tout cela fait oublier la préposition. Ah oui ! je me le rappelle, maintenant, elle m'a demandé de quoi faire un tout petit chou de ruban.
M. Sonnet.
Vous voyez, c'est bien différent.
M. Rondeau.
Et vous êtes sûr qu'avec du ruban on peut faire un chou de ruban ?
M. Sonnet.
J'en suis si sûr que je vous conseille d'aller trouver madame Rondeau immédiatement, et de lui demander à brûle-pourpoint, chez quel marchand de nouveautés, elle préfère que vous alliez.
M. Rondeau.
Vrai, bien vrai ?
M. Sonnet.
Tout ce qu'il y a de plus vrai... Vous a-t-elle dit la couleur ?
M. Rondeau.
Non !
M. Sonnet.
Tant mieux ; c'est un oubli de sa part, profitez-en ; faites semblant de rien, et demandez-lui de quelle couleur elle veut avoir son chou.
Ah ! M. Sonnet, si vous n'abusez point de la crédulité d'un pauvre mari dans l'embarras, vous aurez un titre éternel... à ma reconnaissance éternelle ! (// sort.)